‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 5 sur 99 · TI · texte numérisé non relu

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de VAsie ou dans les contrées les plus voisines que s'est opérée la première civilisation. Ce sont aussi probablement ces superbes végétaux qui ont fourni aux poètes les premières comparaisons, quand il fallait peindre la Grâce unie à la Majesté : car il inspire encore aux Orientaux les images les plus belles et les plus nobles. Et cependant l’on ne connaît point dans ces climats les espèces sur lesquelles la nature a répandu toute sa magnificence; elles ne se rencontrent que dans l'Amérique méridionale, où elles donnent au paysage un caractère de grandeur inconnu peutêtre dans les autres parties du monde. Mais si les peuples de ces contrées n’ont pas encore de littérature, et ne savent point transmettre les impressions poétiques qu'ils reçoivent de la nature, ils n’en ressentent pas moins le charme qu'on éprouve à la vue de sa plus belle production, et ils Pexpriment, après un long voyage, par des chants sauvages ou par des cris de joie.

Les différens palmiers donnent aux contrées une physionomie particulière. Quelques-uns sont solitaires , et naissent au milieu d’autres végétaux; plusieurs, comme le mauritia et le dattier, forment de vastes forêts, et semblent exclure les arbres qui voudraient croître parmi eux. C'est Paspect d’une de ces forêts, que l’on rencontre après avoir traversé le désert, qui fit sécrier avec ra-

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vissement à un marchand «abyssinien : Après la Mort le Paradis';, mot touchant, qui exprime assez Veffet du dattier dans le paysage. La nature se. plait à peupler les ruines de l'arbre, qu'elle semble avoir le plus favorisé. Comme pour prou-

ver sa supériorité sur les travaux des hommes;

elle répand l'abondance où nous avons porté la

destruction ; elle invite encore à vivre où tant de

fois elle fut outragée. Dans les lieux ou s’élevaient les colonnes de la superbe Memphis *, l’Arabe

parcourt maintenant des portiques de verdure,

et c'est là qu'il fonde l'espoir de sa richesse sur l'union des palmiers. Qui n'a point.entendu parler de ces amours végétales sur lesquelles reposent . quelquefois l'espérance de plusieurs tribus. La nature, en donnant aux dattiers, comme à quelquesarbres du même genre, des sexes différens, nous a offert en même temps Je plus touchant spectacle : car elle semble avoir accordé à un être inanimé une partie de ce sentiment qui réunit toutes les créatures vivantes. Au temps venu pour la fécondation , alors même que le moindre souffle ne se fait point sentir, "amante, par un faible mouvement, penche vers l'amant ses palmes fré-

* Nouvelles Annales des Voyages de MM. Eyriès et Maltebrun , t. 6, page 298. | * Ouvrage de la commission d'Égypte; Mémoire sur

l'agriculture, p. 350.

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missantes *. Souvent un insecte ailé ou le zéphyr, sont les messagers de ces amours que l’homme lui-même ne dédaigne point de protéger.

Dans les brülans climats où la palme fleurie Semble en penchant la tête appeler son amant,

Le Maure arrache un thyrse au palmier fleurissant, Sur elle le secoue et revient en automne

Cueillir les fruits nombreux que cet hymen lui donne *. do E

Tous les palmiers n'ont point besoin de ce secours; il en est un grand nombre chez qui les fleurs des deux sexes se trouvent réunies. Mais s'il fallait rappeler leurs différentes productions, plusieurs volumes ne suffiraient point. Partout leur feuillage offre un ombrage favorable ; chez un grand nombre d'espèces la sève donne un vin rafraichissant. Je ne parlerai point du co-

cotier ni du dattier, dont les fruits sont connus “en Europe * : tout le monde sait maintenant que le mauritia, surnommé l'arbre de vie +, nourrit de ses fruits et de sa fécule une nation entière, sur les bords de POrénoque; le car-

* Pline.

* Castel, poème des plantes, chant I, p.° 26, édit. in-19. ho François Pyrard, t. 2, p. 409. Il donne dans son Voyage autour du monde le détail le plus complet des productions du cocotier et de leur usage.

+ Humboldt, Tableaux de la Nature, t. 1, p. 38.

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nahubas ou le cirier peut éclairer une partie des habitans de la côte du Brésil *; le sagoutier donne, au bout de sept ans, une farine agréable, connue sur les tables de PEurope; le salep est encore une production d'un de ces beaux arbres; le pirija fournit un fruit nourrissant semblable à la pêche pour la forme et pour la ie

rek offre aux Indiens une noix dont ils. ne peu-

vent se passer pour composer leur betel ; : te piassaha fournit à la navigation des cordages assez durables; le rafia de Madagascar habille une partie des habitans de Vile; le mucury, le guiri, et une foule d’autres palmiers que l’on rencontre en: grand nombre dans le Brésil, donnent une huile qu'il est facile d'exprimer. Divers voyageurs pourraient ajouter à cette rapide nomenclature des fruits les plus utiles; mais je m'éloignerais trop long-temps de mon sujet. Je vais parler des autres arbres qui contribuent, avec le “palpler mA donner une physionomie particulière : au paysage.

M. de Humboldt a déjà dit que dans toutes les parties du monde la forme des bananiers se réunissait à celle des palmiers ?. Il y a, en effet, entre ces deux végétaux une harmonie qui satisfait les regards ;et cependant ils ne croissent point toujours

“danslesmêmeslieux. C'estsurle bord des ruisseaux,

* Corografia Brasilica , t. 2.

: Humboldt, Tableaux de la Nature, t. 2, p. 42.

3» [D «x dans les vallées profondes .et humides que le bananier forme des bocages enchanteurs. Il semble destiné à embellir les paisibles rivages; le zéphir, en se jouant parmi ces larges feuilles, en déploie toute la beauté ; si le soleil vient alors les dorer de ses rayons, il leur donne une transparence qui réunit à l’éclat de Por les reflets plus doux de la soie. Ses feuilles d’une contexture si délicate qui s'élèvent sur une tige presque herbacée, ne peuvent résister aux efforts du vent. Lorsqu'il souffle avec violence, elles se déchirent; quand on les voit ainsi aprés l'orage, on regrette leur riche parure, leur aspect a quelque chose de triste. Dans la saison, le régime énorme quisupporte un si grand nombre de fruits se colore ordinairement

d’un jaune pâle qui invite à les cueillir. Comment -

les regarder sans admiration, quand on se rappelle tous les bienfaits qu'ils ont répandus sur la terre ”.

Les feuilles du bananier servent souvent de parure aux jeunes beautés sauvages de ces climats’ M. Arago ? nous rapporte que quand une habitante des iles Sandwich veut garantir ses épaules et son sein de la rigueur du soleil, elle fait un trou à l’une des plus larges feuilles pour y

* Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne ,

lv. 4, p. 362.

* Arago, Promenade autour du monde.

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passer la tête : on voit souvent des ; jeunes filles ,

vêtues ainsi, jouer sur le: rivage, etelles rappelaient

presque au voyageur o naiades fabuleuses que l'imagination de nos poètes nous peint folâtrant avec les tritons et lesautres dieux de la mer. L aspect des bananiers dans un. paysage des tropiques rappelle tous les avantages de la culture;on sait que ce superbe végétal ne se rencontre que fort rarement au milieu d’une nature absolument sauvage. Il donne un caractère plus paisible à la contrée qu'il embellit. Dans les îles de l'Océanie il est encore le symbole de la paix’, sa présence arrétait tout-à- -coup les querelles les plus sanglantes ; il protégeait aussi les tombeaux. Ah! si, comme l'a dit Bernardin de Saint-Pierre , les végétaux sont les caractères du livre de la nature, le bananier nous indiquera l'abondance qui réunit tous les hommes, il nous ramènera à des idées de tranquillité et de bonheur. La palme est devenue chez nous l'emblème de la gloire, il rappellera un jour les vertus paisibles du simple agriculteur.

Un des arbres que Pon rencontre le plus fréquemment dans ces climats, et qui se montre presque toujours dans le paysage avec ceux dont nous venons de parler, c'est le papayer. Sa tige, ordinairement droite comme une colonne, s'élève

* Anderson , troisième voyage de Cook, t. 2, p. 186.

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à dix-huit ou vingt pieds,elle est nue dans presque toute sa longueur; mais l'on voit à son sommet des feuilles larges comme celles de notre figuier sortir du tronc, alternativement soutenues par de longs pétioles , présenter deux couleurs différentes et former quelquefois comme une espèce de pyramide de verdure, parsemées de fleurs blanches d’une odeur suave. Des fruits semblables au coing par leur forme allongée, mais dorés comme de petits melons, et séparés par côtes régulières , se groupent autour du tronc et forment sa plus belle parure. La nature a séparé les deux sexes chez ces arbres. Ceux qui ne donnent point de fruit ont moins de régularité dans la disposition du feuillage. L'aspect du papayer isolé des autres végétaux a quelque chose de singulier et de bizarre qui exclut presque la beauté; il sharmonise cependant avec le paysage, de manière à flatter les regards ; il forme un heureux contraste par son immobilité avec les mouvemens flexibles du palmier et du bambou. Je Pai remarqué souvent pres des cabanes indiennes. Ce sont les colonnes naturelles dont les Américains ornent un humble portique d'orangers et de citronniers.

Parmi les arbres qu embellissént les bords de

Je ne partage point l'opinion de Bartram qui lui donne

le prix de la grâce.

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l'Océan, et qui leur donnent, sous les tropiques,un caractère si nouveau pour nous, il ne faut pas oublier le manglier. Il naitau sein des eaux, ou son feuillage se marie presque toujours à celui des cocotiers qui croissent dans les sables. Tl s'élève à quinze ou vingt pieds avec une sorte d’uniformité régulière; ses racines se courbent avec grâce, et donnent bientôt naissance à une foule de rejetons. C’est à l'embouchure des fleuves, sur les terres basses, envahies par la marée, que ces arbres suivent les sinuosités du rivage. À la marée basse, on jouit d’un spectacle charmant: des milliers de crabes étalent de tous côtés leurs diverses parures; des hérons blancs se promênent gravement à l'ombre de ces forêts maritimes; des martins-pécheurs du plus brillant plumage font entendre de faibles cris en passant rapidement d'une rive à l'autre. Quand le flot commence à monter, on voit s’opérer un nouveau prodige : au bout de quelques heures, une partie de ces bocages deviennent le domaine de l'Océan , et les rêves de nos poètes se réalisent : Pimagination peut se représenter le fond de la mer peuplé de grottes et de jardins.

Lorsqu'on navigue sur un de ces canaux naturels, formés par des îles basses ou par des terres noyées , Poeil est quelquefois fatigué de l’uniformité des deux rives, qui ne présentent qu'une

espèce d'arbre. Tout-à-coup le rideau de verdure s’entr'ouvre : Pon aperçoit la cabane d'un ‘pécheur environnée de palmiers; une végétation active se déploie dans le fond du tableau, et forme un contraste charmant, par sa variété, avec l'aspect monotone du rivage. Le chant vif et Joyeux des oiseaux qui voltigent dans la campagne, se mêle au faible bruissement des eaux; en un mot, le paysage cultivé s'embellit de l'aspect un peu triste de ces forêts basses, éternellement bai- “gnées par les flots.

Quand du sommet d’une colline on porte ses regards vers le bord de la mer, la réunion des mangliers offre encore un autre aspect. Je me rappelle qu'étant un jour dans Pile d'Ttaparica, je m'arrêtai long-temps pour le contempler : les arbres formaient comme des espèces de lacs au sein même de POcéan ; plus pres du rivage, c'était un labyrinthe immense dont la pirogue la plus légère aurait eu de la peine à suivre les sinuosités. Cette verdure, ces eaux paisibles qu'elle entoure, vues dans le lointain ; la végétation, où l’on n’aperçoit dans le nord que Pécume de la mer; cette heureuse apparence de la fertilité au sein d'un élément qui détruit tout, voilà une des scènes les plus imposantes

dont l'Europe soit privée

C'est dans les îles qui se trouvent à lembou-.

chure de POrénoque que la nature a fait croitre

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