‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 55 sur 99 · E ES · texte numérisé non relu

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comprend té toute la pensée d'un de nos poètes modernes, qui nous le représente muet, “sans Ppinês, terrible comme leurs déserts *. tre

Te Sahra,. malgré son as offre des scènes. imposantes , sévères et même gracieuses. La poésie des orientaux s’en est exclusivement emparée, la nôtre pourrait s’en enrichir. Toutes les images des Arabes sont nobles, et leur force tient lieu de variété; parmi les phénomènes qui se renouvellent le plus fréquemment dans le désert, il en est un susceptible de fournir les plus belles comparaisons, je veux parler du mirage? qui fait Padmiration du poete etle désespoir du voyaseur. Quand la lumière est réfléchie par les exhalaisons du sol, l'apparence d'un lac couvre toute l'étendue de la solitude de ses vagues imaginaires ; mais elles s'éloignent à mesure qu'on s'avance, et disparaissant bientôt aux yeux décus du voyageur, il ne reste plus de ces eaux trompeuses qu'un souvenir accablant. La plupart des auteurs orientaux peignent avec énergie les effets de cette illusion si terrible. Je puis en offrir plus d’un exemple, et je les puiserai dans les meilleurs écrits dont on nous ait donné la traduction; je commencerai par Khalili, dans son invocation à la

* Ducis, Abufar, ou la famille arabe.

* Ou serab. Dans l'ouvrage de la commission d'Égypte, o:

trouve une admirable description de ce: phénomène.

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divinité. « Cet univers si grand, si magnifique , dit-il, ce n'est qu'un jeu de sa main puissante. Ces globes lumineux qui décorent le firmament, qui roulent si majestueusement sur nos têtes, leur éclat, leur beauté, et cette harmonie si constante qui règne dans tous ses mouvemens , tant de merveilles, grand Dieu, s’éclipsent et disparaissent devant ta majesté et ton pouvoir; ainsi voit-on dans des déserts arides ces faux lacs, formés des rayons du soleil sur un sable brülant , tromper l'œil avide du voyageur altéré, disparaitre à ses yeux à mesure quil en approche, et ne lui laisser que son désespoir et ses tristes regrets ". »

Djamy, dans son poëme de Medjnoun et Leila, présente à peu près la même image ? ; Hafiz luimême s’en est servi, ainsi qu Omar Ben Faredh, quand ils ont voulu parler de l'espoir trompé, ou des souffrances de l’homme errant.

Parmi toutes les scènes qu'offre le Sahra, il n’en existe point de plus terrible que le semoum. Un écrivain, accoutumé à observer la nature dans les pays lointains, pour enrichir le domaine des arts, M. Denon, nous retrace, ainsi que

" V. Cardonne. Mélanges de littérature orientale.

* Il dit à un ami qui wa point réussi dans les efforts qu'il fait pour le servir : ses promesses sont aussi stériles que les vapeurs trompeuses du désert. V. t. 1, p. 157.

* Voyage dans la basse et dans la haute Egypte.

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Volney et Savary, les effets désastreux des vents

du désert; quand ils commencent à souffler, et qu'ils élévent des nuées de: poussière, le soleil, sans être caché, semble avoir | perdu ses rayons , devenu plus terne que la lune, il ne. donne qui

jour blanc et sans ombre ; Pair est opaque; “un horizon jaune fait paraitre les arbres d'un bleu

décoloré; les animaux s’enfuient en poussant des cris de terreur ; les oiseaux volent avec effroi devant le nuage qui porte partout le désastre et la mort. Bientôt des tourbillons de sable s'élèvent en mugissant; Pair embrasé qu'on respire ressemble à la chaleur d'une vaste fournaise; quelquefois il dessèche les entrailles , et vous ôte toutà-coup la vie. Moins violent, il vous livre à des souffrances que le temps ne peut point toujours apaiser : on a vu des caravanes entières détruites’, des troupes d'animaux étouflés, et lon ne peut

se soustraire aux effets malfaisans du semoum,

qu'en se prosternant la face contre FRE jusqu à ce que sa fureur soit apaisée.

Un si terrible spectacle'n'a pu manquer de frapper l'imagination des orientaux. Le semoum est devenu chez eux l'emblème de la désolation; ils n’ont point après la mort d'image plus effrayante. C'est ainsi que le poète Djamy nous le

* V. la relation de Sidi Hamet, dans le voyage du capitaine Ryley, t. 2

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décrit; ses comparaisons paraitront bizarres ; mais Ja peinture est énergique, et mes lecteurs, je crois, ne pourront me savoir mauvais gré de la leur offrir’. « Le semoum, de son souffle empoisonné, répandait un torrent de feu dans les airs ; des étincelles jaillissaient de toutes parts du sable embrasé du désert où, semblable-à un faisceau de nerfs que la flamme tourmente, le serpent, dans sa douleur, contractait avec violence les replis sinueux de son corps annelé; le lion furieux portait au loin Ja terreur par ses affreux rugissemens, et le cerf haletant, cherchant en vain un abri, ne trouvait d'autre ombrage que celui de son bois. » |

“Le poète nous présente encore, quelques pages plus loin, son héros exposé au souffle empoisonné du vent du désert, tombant, se relevant à chaque pas dans un sable embrasé , et fuyant, semblable à la tendre gazelle qui porte partout avec elle la flèche dont Va blessée le chasseur ?.

Il y a encore dans ces tristes solitudes un autre phénomène que nos poètes ne doivent point confondre avec le semoum, et qui le précède quelquefois. Je veux parler de ces trombes de sable

qui s’élevent à l'horizon comme d'immenses co- A *

" Medjnoun et Leila, t. 1, p. 21. | * Voyez pour une autre comparaison le même poëme, t. 2,

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EA lonnes : tantôt ces géans du désert courent avec

1 une prodigieuse rapidité ; dE tantôt ils 8 'avancent É! | avec une majestueuse lenteur. Bruce * eut occa- | sion d’en voir qui s ’élevaient à une si grande bauteur, qu'elles se perdaient dans les. nuages. Si ne elles viennent à se briser, le sable se disperse a au loin dans les airs; souvent leur chute est accompagnée d'un bruit semblable à celui du canon. Dans d’autres instans, lorsque les rayons du soleil pénètrent au travers, elles ressemblent à des colonnes de feu prêtes à servir la colère céleste. Les hommes ignorans qui accompagnaient notre voyageur se rappelaient en frémissant le jour du jugement; d’autres, plus effrayés encore, Re avoir l'enfer sous les yeux. La mort, il est vrai, marche quelquefois à la suite de ce EE ão nomene, mais il faut que l'homme aille s offrir de lui-même à sa fureur, puisque la Providence a pris soin de le reléguer dans le fond d’un désert. Addisson a peint les effets de la trombe, et c’est ainsi qu'il s'exprime :

Tel le Numide voit dans les vastes déserts

Le fougueux ouragan fondre du haut des airs; Il court en tournoyant sur la mobile arène , En des monts inégaux il transforme là plaine.

" Bruce, Voyage aux sources du Nil et en Abyssinie, t. p. 635

x» 205 «a A ce terrible aspect, le triste voyageur Est demeuré frappé de surprise et d'horreur; Et le sable en colonne élancé vers la nue, L'engloutit sous le poids de sa masse rompue *.

Ce phénomène a inspiré à Djamy des idées moins terribles : Medjnoun l'invoque, et lui demande quel est le génie qui l’a dirigé vers lui, quelle nouvelle il lui apporte de sa bien-aimée. Mais bientôt accablé par ses souvenirs, il charge cet effrayant messager d'apprendre quel est son sort : «Fais-lui entendre, dit-il, dans ton sombre murmure, les accens de ma douleur *. »

Cette scène du désert, si intéressante dans le roman de Mathilde, est basée en partie sur Veffroi que cause aux Musulmans l'aspect d'une trombe. Madame Cottin a tiré tout le parti possible de ce spectacle effrayant ; le talent s'empare avec une véritable supériorité des observations des autres, quand il n'a pu voir les grandes scènes qu'il doit décrire *.

L'esprit fertile des Arabes sait du reste tirer plus d'une comparaison des objets uniformes qu’ils ont sous les yeux. Le sable mobile, qui

* Bruce, traduction de Castera.

* Medjnoun et Léila, t. 1, p. 103.

* Mathilde, édit. in-18, t. 2, p. 176. V. aussi la belle peinture que fait du désert M. de Châteaubriand dans ses Martyrs.

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forme des collines mouvantes, et qui ne présente

ordinairement que l'image da la stérilité, leur

fait naître quelquefois des pensées ingénienses.

L'on demandait à l’un d’eux comment il avait

appris tout ce qu'il savait, et il répondit que c'é-

tait en imitant le sable o désert, qui recueille toutes les gouttes de pluie sans en perdre une seule .

Le désert, comme je Pai déjà dit, offre des scenes d'un genre plus agréable que HS dont nous venons de parler. Abulfeda, dans sa descrip-. tion de VAfrique, en donnant le nom d’iles à ces oasis, portions de terrain fertile qui se parent d’une agréable verdure au milieu de l’espace aride , fait assez connaître l'impression que l’on éprouve en les visitant : elle est d’autant plus vive que la nature parait les avoir placées dans ces lieux avec une: admirable prévoyance, pour secourir les hommes et les animaux. Elle sémble tout d’un coup sortir du néant, afin d'embellir de ses productions une terre moins ingrate que Vaffreuse solitude qui Venvironne.

Ces bocages de palmiers qui ombragent des terres abondantes, ces pâturages où Pon voit errer d'innombrables troupeaux, forment un spectacle bien différent de laspect sévère des

* Voyez le Mercure étranger, t. 4, p. 91.

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régions brúlées qu'on vient de parcourir. C'est aussi dans le voisinage de ces lieux cultivés que se rassemblent les troupeaux d'autruches et de gazelles. Ces animaux paisibles, poursuivis par le lion et par la panthère, viennent souvent chercher un asile pres de l’homme qui ne l'accorde qu’à son semblable. C'est cependant la gazelle que ses chants célèbrent continuellement, c'estelle qui, devenue l'emblème de la douceur, prête son regard à la beauté; le poète. ne dédaigne point de l’invoquer quand il veut peindre les objets les plus gracieux, l'amant lui compare sa maitresse; ah! sans doute que le chasseur n'ose la frapper, s’il est encore sous le charme de l’amour. | |

Les oasis sont en quelque sorte des temples naturels consacrés à Phospitalité. Chassée de chez les peuples les plus civilisés , elle embellit les déserts : elle est la vertu. des Arabes. Comment en effet l’homme, qui a souffert dans de vastes solitudes , ne se rappellerait-il pas toujours les tourmens qu'éprouve le voyageur? Sa tente lui est ouverte, il ne lui vient pas même dans la pensée de refuser un asile, car ce serait à ses yeux le plus grand des crimes. Ce sentiment d’une pitié si bien appréciée par cette nation devient la source des actions les plus belles. On a vu l’Arabe se priver de ses alimens pour les offrir à son hôte; il n’a

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partager ses travaux, à J'animal Je: plus noble. il Fassocie à à. ses plaisir s, il le célèbre dans ses. chants comme un. véritable. ami; en. un mot, on retrouve toujours de Ja noblesse : dans. les usages de. l'Arabe, et sil La un funeste penchant pour le pillage, on le, voit opte Ja ruse pour se livrer. aux com De E arg da Yeut-on savoir, quant aux inspirations, un est l'influence du. climat, du paysage, d'une vie errante, et enfin d'une oisiveté qui permet aux passions. tous leurs. développemens ? ? ouvrons les auteurs capables de sentir avec énergie les effe

d'une nature si différente de toutes les autres. Le:

orientaux eux-mêmes conviennent que les Arabes sont ceux qui ont le plus de cet enthousiasme divin, de cette fureur poétique qui échauffe et enlève le cœur ’.

La plupart d’entre eux ignorent l’art de tracer

* Mélanges de littérature orientale , traduits par Cardonne.

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= 200 *% les caractères de Pécriture, tous savent versifier 4 l'improvisation elle-même est tellement répandue, qu’elle se fait à peine remarquer. Les vieillards transmettent à leurs enfans les règles de la mesure et de la rime, et bientôt ceux-ci mélent la poésie à la conversation. Ils sont donc tous en état de sentir les vers passionnés que la tradition leur transmet? C’est surtout au genre mélancolique qu'ils s’abandonnent. Laissons parler un instant M. de Volney, qui les a observés avec un talent si remarquable. Il s'exprime ainsi : « À voir un Arabe la tête penchée, la main pres de l'oreille en forme de conque, à voir ses sourcils froncés, ses yeux languissans, à entendre ses intonations plaintives, ses tenues prolongées, ses soupirs sanglotans, il est presque impossible de retenir ses larmes; et des larmes qui, comme ils le disent, ne sont pas ameres; il faut bien qu'elles aient des charmes, puisque de tous les chants , Celui qui les provoque est celui qu'ils préfèrent, comme de tous les talens, celui qu'ils préfèrent est celui du chant *. »

Cette poésie, dont les effets se font sentir avec tant de véhémence, a eu plus d'influence qu'on ne le croit sur la littérature de l'Europe. L’Espagne et le Portugal, envahis par les Maures, ont

* Bibliothèque universelle, t. 24, Pp. 19.

* Voyage en Égypte et en Syrie, t. 2, p. 403.

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» 92 IO < adopté quelques-unes de ses idées. En lisant les meilleurs auteurs du seizième siècle, on trouve des images en apparence pleines Mean:

c'est qu'elles ont changé de climat, et qu'il faudrait , pour les trouver naturelles, avoir sous

ses yeux le ciel et le paysage de VArabie, éprou-

ver en un mot les sensations qui les ont fait A

naître. J'ignore si l'on à déjà fait cette observation, elle pourrait expliquer, à ce qu'il me semble, ce que l’on a dit de Vexaltation des poètes du midi”.

La musique et la danse ont peut-être laissé en Europe plus de vestiges encore. On retrouve chez les Arabes des airs espagnols *; les fameuses Almées, dont on nous représente la pantomime comme si expressive, dansent une sorte de fandango : elles font usage de castagnettes et sen servent pour exprimer les agitations de Vamour, ainsi que ses plus doux plaisirs et ses peines, qu'elles savent si bien peindre dans leurs

chants*.

* M. de Chézy a fait observer avec justesse qu'on trouve dans Camoens beaucoup de cette teinte orientale.

: V. Volney, Voyage en Syrie, t 1, P- ho2. V. également M. Mollien, Voyage au Sénégal, t. I, P- 15.

3 Les Almées, que leur éducation met au-dessus d’une classe avilie, et qui sont réservées pour les fêtes brillantes, irent une telle mélancolie par leurs chants, qu'on ne peut

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H y a dans ces contrées des hommes qui se livrent entièrement à la poésie, et qui sont environnés de la considération qu'on ne refuse jamais au plus noble des talens. Ils se plaisent à adopter le nom du héros qu'ils célèbrent habituellement; ils sont, comme Va dit un voyageur, ce qu'étaient les Bardes, les dispensateurs de la gloire ".

Peut-être ne verra-t-on point sans surprise les idées poétiques de la Grèce embellir encore de nos Jours les campagnes de l'Arabie, Un arbre né près d’un tombeau, ou que toute autre circonstance peut envelopper d'un certain merveilleux, fait croire aux Bedouins qu'un génie se plait à Panimer; dès lors ce serait un sacrilége que de Jui ravir une seule branche; on n’ose même le frapper *.

Quoique le génie de la nation soit à peu près le même, il varie cependant selon le caractère de la contrée. L’Arabie heureuse, placée sous un climat si favorable, et d’ailleurs peuplée de tant de

souvenirs, parait plus propre que tout autre pays

se défendre de répandre des larmes. Lettres sur l'Égypte, par Savary, t. 1, p. 33.

* De l’état actuel de l’art musical en Égypte, grand ouvrage de la commission, p. 692.

* Mémoire sur les tribus arabes des déserts de l'Égypte, p. 5gr.

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