CHAPITRE XVIII Les noirs, leur poésie
Les noirs sont peut-être de tous les hommes ceux qui se livrent le plus habituellément à limprovisation ; ilm'a paru qu'en général leur langue était plus douce que celle des nations américaines. Elle semble devoir se ployer davantage aux regles de la poésie. Quand les noirs arrivent dans une colonie où l’on parle un langage harmonieux et mesuré comme lespagnol ou le portugais, ils ne tardent pas à se livrer à leurs inspirations, et ils alterent alors bien moins les mots qu'ils ne sont obligés de le faire pour les langues du nord. Tous leurs changemens ont pour but d'adoucir les consonnes qu'ils parviennent rarement à bien prononcer. L'omission fréquente de VR donne tres-souvent le caractere naïf de l'enfance à leurs différens idiomes. Je les crois beaucoup plus propres à célébrer les passions de l'amour qu’à exprimer la terreur des combats. Cependant les noirs que j'ai eu l’occasion d'ob-
server mont paru s'emparer, dans leurs improvisations , de tous les sujets. Comme si c'était
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un privilége exclusivement réservé aux poetes d'exprimer librement leurs pensées, j'ai vu quelquefois des hommes accablés sous le poids de la servitude, retrouver une sorte de liberté dans leurs chants. Dans la plupart des villes du Brésil, les esclaves ne font rien sans chanter, ceux qui portent des fardeaux règlent leurs pas sur la mesure répétée d’un cri monotone et lent auquel se joint quelquefois une chanson, dont les paroles sont presque toujours improvisées , et qui expriment fréquemment les observations d’une critique plaisante.
C’est surtout dans l’intérieur de l'Afrique où Pon retrouve ce goût pour les inspirations poétiques dans toute sa pureté. Des peuples qui sont poètes Jusque dans l'esclavage, trouvent bien d’autres idées au sein de l'abondance et de la liberté. Suivons Mungo Park au pays des Foulah ', les chants ont bien du charme quand c’est la vertu qui les inspire. Le voyageur avait traversé des pays immenses, il était échappé aux cruautés des Maures. Il avait fui seul dans le désert; là, point de sources, point d'arbres protecteurs; un sombre nuage paraissait-il quelquefois à horizon? l’infortuné le croyait chargé d’une rosée bienfaisante, il entr'ouvrait ses levres desséchées, et le tourbillon
! V. premier Voyage dans l'intérieur de l'Afrique.
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ne lui apportait qu'une poussière brúlante.Le sommeil venait-il fermer ses yeux fatigués de Péclat du jour, des songes le transportaient sur le rivage d’un fleuve : il allait étancher sa soif et ne voyait autour de lui que des sables arides. Il arrive enfin sur les bords du Niger, on lui refuse l’entrée de la ville de Sego, il va s'asseoir tristement sous un arbre, il songe à sa misère, il n’a rien pour satisfaire sa faim. Une femme passe, le contemple et s'attendrit, elle lui ouvre sa cabane, lui prépare un simple repas, l’engage à gouter le repos; tandis qu'il était paisiblement étendu sur des nattes, des négresses quis occupaient à filer charmaient l'ennui du travail par des chansons. « Il y en eut une qui fut improvisée sur-le-champ, dit le voyageur, car j'en étais le sujet. Elle était chantée par une femme seule, les autres se joignaient à elle par intervalle; Pair en était doux et plaintif, les paroles traduites littéralement répondaient à celles-ci : » |
« Les vents rugissaient et la pluie tombait ; le pauvre homme « blanc, faible et fatigué, vint et s’assit sous notre arbre; il n’a « point de mère pour lui apporter du lait, point de femme « pour moudre son grain. »