CHOEUR
« Ayons pitié de l’homme blanc, il n’a point de mère, etc. »
Emu jusqu'aux larmes d'une bonté si peu es-
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pérée, le voyageur présenta à son hôtesse deux des quatre boutons de cuivre qui restaient à sa veste; c'était le seul don qu'il püt lui offrir en témoignage de sa reconnaissance : la misère et la simplicité y attachaient encore un grand prix.
Le voyageur, hélas! n'a pas toujours à nous peindre des scenes aussi satisfaisantes pour le coeur, mais il nous fait voir en beaucoup d'endroits que le génie poétique des noirs ne les abandonne jamais ".
Ce sentiment de la poésie et de la musique est tellement répandu chez les noirs, qu'il se retrouve dans toutes les actions de leur vie. Adamson fut surpris sur les bords du Sénégal en voyant la manière dont ils savent embellir leurs travaux. On dirait, à voir ces laboureurs travailler en chantant, qu'ils se livrent uniquement au plaisir, et que la fatigue * ne saurait les atteindre au milieu de leurs bruyans accords.
Dans les occasions qui exigent le plus de réflexion , ils retrouvent encore des idées poétiques. Sur la côte d'Angola, on chante en présence
* On rencontre dans l'ouvrage de M. Grégoire des preuves , . 2 . “1. .
assez nombreuses de l’heureuse influence qu'a eue la civilisation sur leurs productions littéraires. Haïti nous offre d’ailleurs chaque jour de nouveaux exemples que l’on pourrait ajouter à ceux-ci. ,
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Voyage au Sénégal, p. 145.
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des magistrats qui vont prononcer leurs jugemens, et ces chants sont graves comme les circonstances qui les inspirent. Il y a une espèce de chœur qui leur répond, il semble ainsi prendre part à la délibération dont il devient peut-être l'organe À ss On s'étonne quelquefois de retrouver les usages d’un peuple éloigné chez un autre peuple qui parait lui être tout-à-fait étranger : cet échange de coutumes était plus surprenant autrefois que de nos jours. La navigation a réuni le langage des hammes ; elle a mêlé leurs usages, changé leurs mœurs ; elle modifiera singulièrement leur poésie : quand l'Amérique aura un jour une littérature avancée, il n’y a point de doute que les noirs y répandront les idées de leur ancienne patrie. Les chansons créoles sont déjà une preuve de ce que javance : les Européens les retiennent et se les transmettent, parce quelles sont empreintes d'une grâce qui tient presqu'à la nature sauvage. Quelques-unes ont passé en Europe, elles ont plu par leur naïveté; mais on n’a point là tout ce qu'il faut pour les sentir parfaitement : les poésies d'un peuple encore dans l'enfance
Voyage à la côte occidentale de VAfrique, par Degranpré, p. 124. Ce voyageur estimable me paraît avoir été plus à même qu'aucun autre de rassembler des poésies africaines; il est à
regretter qu'il ait négligé de le faire.
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demandent à être entendues sous le ciel où elles furent composées. C'est une chose bien certaine cependant que, si nous avons porté aux noirs des usages différens et des mots pour les exprimer, ils nous ont transmis certaines expressions qui sont passées dans notre langue, et dont nous avons entièrement oublié l'origine *. Pourquoi n’en serait-il pas de même des pensées poétiques, surtout relativement aux littératures du midi.
L'esclavage même a fourni aux noirs des idées qui rentrent dans le domaine de la poésie, et qui doivent imprimer un caractère effrayant à quelques-unes de leurs improvisations, bien persuadés que souvent nous les achetons pour les faire servir à d'horribles festins *. Ils font de la terre uné plaine immense dont on ne peut voir la fin, parce qu’elle est environnée d'une obscurité éternelle. L’océan est une vaste rivière ; sur ses rivages
' Je pourrais en offrir plusieurs exemples; en relisant Bruce, j'en ai trouvé un moins connu que les autres : il existe en Afrique un arbre appelé Kuara, qui porte une espèce de fève désignée sous le nom de karat; elle sert à peser la poudre d’or, et c'est de là d’où vient chez nous la manière d'estimer le plus ou moins de finesse de ce métal. De cette contrée, le karat passa dans l'Inde, où l'on s’en servit à peser les diamans et les autres pierres précieuses. Voyage en Abyssinie et aux sources du Nil, t.3, p. 83.
* Mollien, Voyage au Sénégal, t. 1, p. 143.
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se trouve le pays des blancs ; la terre où l’on vend les esclaves s'élève à quelque distance ; des cannibales d’une taille démesurée y font leur demeure, en attendant sans cesse de nouvelles victimes *.
S'ils perdent ces sombres idées quand ils sont parmi les peuples civilisés , les regrets de la patrie se font sentir; ils y trouvent des idées plus poétiques encore , car il ne faut pas oublier ce qu'a dit Bailly; la fable séduisante de l’âge d’or n'est que le souvenir d'une patrie abandonnée, mais toujours chère.
Je suis disposé à croire que leur musique change singuliérement dans Pesclavage, et qu’elle prend un caractère plus prononcé de tristesse, en rappelant les souvenirs dont je viens de parler; il est difficile pour un Européen de les entendre sans être ému; mais pour cela, il faut s'identifier en quelque sorte avec eux, car leurs chants sont quelquefois bizarres ; cependant en voyant leurs yeux tournés vers le ciel, en entendant leurs accens prolongés, on éprouve que ces accens expriment un sentiment plus profond que celui de la simple colie. .
Un voyageur moderne a cependant remarqué ce gout particulier des noirs pour une musique plaintive. Après avoir admiré la facilité qu'ils ont a retenir nos airs et le sentiment qu'ils déploient
* Mungo Parck. Voyage dans l'intér. de l'Afrique, t. 2, p. 23.
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en les chantant, il dit qu'ils composent aussi de; petits thèmes pleins d’une expression mélancoli-
que, dont la mélodie plait à l'oreille européenne la mieux exercée, et que nos meilleurs compositeurs ne désavoueraient point .
Une caravane s'avance dans les déserts : ce sont des marchands du Niger qui conduisent des esclaves sur le bord de l'Océan. Quel immense voyage la cupidité fait entreprendre à ces tribus sauvages | Que de maux elles ont causés pour satisfaire celle des Européens! et cependant ce peuple est le plus paisible de tous ceux qui habitent l'Afrique. C'est également celui qui se livre avec le plus d'ardeur au chant et à la musique. Des espèces de troubadours précèdent ces voyageurs. Quand on est au milieu des sables, que les regards ne peuvent se reposer que sur une plaine sans bornes, dépourvue de végétation, ils raniment le courage de ceux qui les suivent en célébrant leurs anciens exploits, ou en parlant des plaisirs qui les attendent dans des lieux plus rians. Ils chantent, et à leurs accens il semble que le désert ait perdu son horreur. Il n’y a que les esclaves qui ne sachent point se faire d'illusions : pour eux les feux du soleil sont toujours dévorans, et les sables arides 2. Arrive-t-on sous les murailles d’une
* Arago, Promenade autour du monde, t. 1, p. 222. * Mungo Parck, Voyage en Afrique.
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ville? ce sont encore les poëtes qui sont chargés d’implorer l'hospitalité en célébrant les vertus des habitans. A leur voix les portes s'ouvrent, ils sont entourés d’une population nombreuse. Il faut qu'ils improvisent le récit du voyage sans en omettre la moindre circonstance. Oh! que'souvent ils doivent avoir des scènes déchirantes à décrire ! Sans doute que les souffrances de Nealée sont encore l’objet de leurs chants. Accablé de ses propres maux, Mungo Parck frémit en voyarit ceux d’une pauvre esclave; il se retira loin des “autres voyageurs pour répandre des larmes ; il maudit la cruauté des hommes. Long-temps après, son imagination lui retraçait encore cette infortunée abandonnée dans le désert, faisant de vains efforts pour suivre la caravane, n’en retrouvant pas la force, et regardant avec désespoir l'horizon sans bornes qui l’environnait. Il la voyait haletante sur le sable aride, sortant tout-à-coup de son immobilité etne sentant son existence qu'avec les horreurs de la faim. Cachons le reste de la scène, sans doute que les poëtes africains n’osaient point eux-mêmes se la représenter.
Ces improvisateurs jouissent de l'estime de leurs compatriotes qui ne les laissent Jamais dans l'indigence. Ceux que l’on désigne sous le nom de Jillikea sont des espèces de Bardes chargés de raconter les événemens historiques de leur
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pays, ils ne servent que trop souvent l’amourpropre de Vopulence. Comme les chantres de VEcosse, ils accompagnent les guerriers sur le champ de bataille; d’autres poètes sont chargés de composer les hymnes sacrés chantés par la nation.
Dans certaines contrées, du reste, il paraît que ces improvisateurs ne jouissent pas de la même considération , ou que leur génie inspire la crainte; s'ils viennent à mourir, on ne les enterre point au milieu des autres habitans de la tribu, mais les crevasses de l’immensé baobab leur servent de tombeau. Cet arbre alors prend un caractère mystérieux qui doit le rendre un objet de terreur.
M. Mollien dans son voyage donne plusieurs détails intéressans sur l'esprit poétique et musical des peuples qu'il a visités; partout l’on retrouve un sentiment profond qui se montre sous mille formes différentes. A Landani, il entendit un joueur de violon qui tirait de son instrument des sons aussi doux que ceux de la flûte *, et le voyageur s'arréta long-temps pour Vécouter.
Cette musique , que nous dédaignons parce qu'elle n’est point savante, a une influence plus grande qu'on ne le croirait sur Vesprit de certains
* Voyage au Sénégal, t. 2, p. 15. Les cordes de cet instrument étaient en crin.
Européens. Un poète anglais la nommée avec juste raison la musique des cœurs affligés *, et je trouve que cette expression rend parfaitement l'impression qu'elle fait ressentir.
J'ai déjà essayé dans un autre ouvrage d'indiquer ses effets sur l'esprit des noirs ?, je les rappellerai ici : nous remarquions à Bahia un nègre porteur qui, sans avoir appris la fable, etsans connaître l’origine de la lyre, avait su faire un violon d’écaille de tortue, garni d'une seule corde de baleine très-déliée ; il tirait de cet instrument singulier des sons graves, ayant quelque analogie avec la voix humaine. Ses airs étaient monotones et se ressemblaient nécessairement beaucoup, mais jamais ceux POrphée ne produisirent plus d'effet. Tous les amateurs du quartier venaient écouter notre musicien qui s'accompagnait en chantant des paroles assez douces dans sa langue; peu à peu, l'enthousiasme le plus délirant se peignait sur sa physionomie, et sil continuait à chanter, ses compagnons ne pouvaient plus résister aux charmes puissans de l'harmonie, ils sapprochaient et se penchaient vers lui en imitant ses gestes, ils lui répondaient par des paroles entrecoupées et par le son de divers instrumens.
* Granger the sugar cane a poem in four books. 1 Le Brésil, ou mœurs et coutumes des habitans de ce
royaume, par MM. Taunay et Ferdinand Denis.
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Alors l'ivresse était à son comble, et la plume est insuffisante pour exprimer ce qu'ils paraissaient ressentir.
Un Européen comprend à peine la scène que nous venons de décrire; il ne saurait méme deviner le sujet qui émeut si extraordinairement cinq ou six personnes, et cependant il ne peut demeurer spectateur insensible ; l'harmonie sauvage exerce son pouvoir sur lui comme sur les noirs qu'il observe, mais c'est avec moins d'empire, car elle les conduit sans doute en Afrique, elle leur rappelle les souvenirs de la patrie.
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