‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 59 sur 99 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Iles Fortunées; poésie des Guanches; Madère, Madagascar , Tle de France.

. Ces îles de l'Afrique, que les anciens avaient appelées du doux nom de Fortunées, ces contrées heureuses que nous avons dévastées comme tant d'autres, ont été dominées par un peuple qui chérissait la poésie, parce qu'il trouvait dans tout ce dont il était environné les plus nobles inspirations. Les historiens espagnols ne nous ont transmis qu'un petit nombre de fragmens de la poésie des Guanches , mais ils sont empreints de ce caractere de grandeur et de simplicité que la nature a répandu dans le paysage. Suivons M. Bory de Saint-Vincent; en quelques traits de pinceaux il va nous associer aux inspirations des anciens habitans et à celles qu'il a dû lui-même éprouver. La partie septentrionale et occidentale de Ténériffe offre le spectacle le plus enchanteur. « Des montagnes élevées, toujours couvertes de neiges qui sont rendues aux plaines en sources abondantes, forment le fond du tableau. Ces montagnes s abaissent vers la mer en collines riantes,

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couvertes d'une végétation vigoureuse, qui cache des rochers dont la surface n'en peut supporter. Un ciel pur et serein, des vents frais qui temperent les ardeurs de l'été, des jours à peu près égaux, des fleurs en toutes saisons, la verdure dont les arbres et les plantes ne se dépouillent point, forment un ensemble qu'on ne retrouve nulle part; le printemps et Pautomne semblent les seules saisons des environs de POrotava; le palmier, le figuier, la vigne, l’amandier, le pêcher, les agaves, le bananier, le dragonier et les anones sont les principaux végétaux de cette heureuse contrée, où l'Amérique, l'Afrique et l'Europe sont réunies par leurs productions. »

Ce paysage, varié par une multitude d’accidens de la nature, a inspiré les plus belles pages aux voyageurs européens; l'influence qu'il devait exercer sur les Guanches reparait sous mille formes. Il est vrai que tout ce qui peut exercer de l'empire sur un peuple à demi civilisé s'était réuni pour faire concevoir de celui-là les plus hautes espérances.La Providence avait doué ces insulaires des avantages physiques : ils vivaient au sein de Pabondance; ils s'étaient créé quelques sages institutions. C'étaient en quelque sorte les Grecs de ces contrées par leur courage et par leur génie. Leur poésie même se ressent de cette analogie ; elle était déjà assezavancée pour offrir des espèces de scènes

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dramatiques où la grâce s'unissait à la grandeur. L'histoire se transmettait par des chants :. Si les premiers conquérans , moins occupés de détruire, nous avaient conservé un plus grand nombre de ces poëmes, les anciennes traditions que sans doute ils rappelaient , nous donneraient quelques lumières sur les événemens qui ont agité l’Atlantide; peut-être aussi nous prouveraient-ils que Vexistence de ce monde n'est qu’une fable ingénieuse >. Lorsque les premiers conquérans arriverent parmi les Guanches, ils furent surpris du caractère mélancolique de leurs poésies, ils virent que leurs danses étaient accompagnées d'élégies qui faisaient verser des larmes même aux personnes les moins disposées à en répandre. Ces insulaires étaient aussi passionnés pour la musique, mais les airs exprimant la tendresse et la douleur étaient ceux qui leur plaisaient le plus. Cette disposition à une tristesse poétique qui me semble propre à la plupart des peuples montagnards, était encore exaltée chez celui-ci par le climat et s'alliait à la grandeur des images. Parmi le petit nombre de fragmens qui nous ont été conservés, j'en offrirai deux d'un genre différent, extraits de l'ouvrage de M. Bory de Saint-Vincent * : ils serviront à faire

* Bory de Saint-Vincent , Essai sur les îles Fortunées, p. 66.

2 Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature.

3 Bory de Saint-Vincent, Essai sur les îles Fortunées, p. 87.

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connaître le genre d'inspiration des habitans des iles Fortunées mieux que toutes les dissertations.

« L'insensible Amarca dédaignait depuis longtemps les aveux de Garigayga, qui conduisait un grand troupeau de chevres dans le vallon d'Tcod; pouvait-on la blâmer, puisque le cœur de l’homme ne se donne pas? Mais il faut plaindre Vinfortuné qui ne sut plaire et pourtant était digne d’être aimé. | |

«Le malheureux a cherché à éteindre son funeste amour, comme si la première affection ne durait pas autant que la vie; il a pris les armes, et couru les chances de la guerre; il a parcouru les montagnes semées de roches roulantes. Il à traversé la mer qui sépare les îles, il s’est exposé à tous les dangers.

« Un Jour que ses peines lui étaient plus présentes, il s’est écrié : Toute ma poitrine est embrasée comme le pic du Teyde, qui élève sa tête jusqu'au ciel, et qu'on voit depuis les extrémités du monde. En vain j'étonne les rochers du récit des rigueurs d'Amarca; de quoi servent mes plaintes améres? mon ardeur redouble, je ne puis plus la contenir. Cruelle Amarca, redoute pour un infortuné les excès auxquels vont le porter ton insensibilité et tes mépris’. »

* Bory de Saint-Vincent, Essai sur les îles Fortunées, p. 89.

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« Le courroux de Pocéan et ses habitans féroces n’ont point effrayé Anahui; il s'est précipité dans les flots pour arracher à la mort son ami le plus tendre; il l’a ramené sur le rivage rapide où les flots se brisent sur les cailloux qu'ils roulent en rentrant dans leur lit. Aussi dans les combats l'ami d'Anahui ne quittait jamais ses pas et lui faisait un bouclier de son corps; mais le plus brave des guerriers avait-il besoin de ce secours? lui qui vainquit Tanuithu, ce géant barbare, le tyran de ses voisins, qui précipitait impitoyablement leurs chèvres quand elles montaient, pour leur malheur, sur la roche presque inaccessible où il avait établi sa demeure ensanglantée. »

On retrouve, si je ne me trompe, dans ces fragmens (comme dans tous ceux que j'ai lus) une simplicité antique, dont le charme se fait aisément sentir. Si toutes les poésies de ces peuples nous avaient été transmises, peut-être y rencontrerionsnous des scènes dignes d’Homère et de Théocrite.

Le peu de détails que fon nous a conservês sur la musique plaintive des Guanches n'est point sans intérêt. Ils avaient perfectionné ce qui n'est qu’un jeu parmi nous : ils sifflaient de manière à produire Peffet le plus doux, et ils modifiaient alors les sons en faisant une espèce d'instrument de leurs doigts ”.

* Bory de Saint-Vincent, Essai sur les îles Fortunées, p. 87.

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On retrouva aussi chez ces peuples Vusage du tambour de basque; j'ignore si les antiquaires ont fait attention à cette circonstance. Lorsqu ils parlent de la nation singulière qui habite entre l'Espagne et la France, ils ne craignent point de retrouver son origine dans la Phénicie : les Guanches n'auraient-ils pas eu des relations avec cette contrée, ou plutôt n'auraient-ils point visité les côtes de l'Espagne?

Une des îles du voisinage était sans habitans, mais ceux qui sont venus d'Europe ont sans doute porté, sous ce climat délicieux, les inspirations poétiques de leur patrie; ce beau pays, quoique nouveau encore pour les Européens, n'est point sans souvenirs.

Si l’on a vu quelquefois se réaliser les rêves de ces amans qui pensent trouver le bonheur dans la solitude, quand le sort les a persécutés trop long-temps, c'est dans ces pays ou le soleil éloigne les sombres hivers, pour faire place à un printemps éternel ; l’île fertile de Madère a reçu deux infortunés fugitifs que les hommes auraient désunis, si l'amour ne leur eût indiqué cette paisible retraite devenue précieuse à leurs yeux, parce que c'était encore un désert. Nous ne connaissons que leurs malheurs; pourquoi les échos de ces rives solitaires qui les accueillirent ne peuvent-ils

* V, Histoire des Découvertes.

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nous apprendre quels furent leurs discours ? peutêtre nous répéteraient-ils bien des expressions de bonheur, au milieu des plaintes adressées à la Providence contre les hommes. Ah! du moins ils n'eurent point à craindre dans ces lieux la fureur “des autans, leurs voix ne se mélèrent point au bruit des tempêtes. Il n’y eut que le doux frémissement du zéphyr qui répondit à leurs sermens. Va, lui dirent-ils, souffle sur les mers,emporte nos soupirs à travers l'océan; que ton murmure apprenne à tous ceux qui nous ont plaints qu'il est une contrée lointaine, où le soleil n'éclaire que des scènes de félicité, parce qu'elle est inconnue aux hommes; répète qu'on peut être heureux sur ces rivages, et qu'on y entend un concert éternel de reconnaissance; dis qu’en te jouant parmi ces nuages légers qui environnent les collines, tu nous a vus exprimer notre ravissement à aspect de tant de merveilles; dis que ces louanges n'étaient que Pexpression de notre bonheur. Le printemps est éternel ici comme notre amour, et, quand tu reviendras des campagnes attristées de l'Europe, nous louerons encore une nature bienfaisante qui n'aura point cessé de se parer pour nous de tous ses dons.

Dans une des îles les plus éloignées de PAfrique, dans ce beau pays que les Européens n'ont jamais pu entièrement asservir, à Mada-

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gascar, ou la nature se pare de tant d'attraits, la poésie suit encore le caractère du paysage. Un de nos poètes les plus célèbres a pris soin de nous conserver quelques-uns de ces chants échappés à une muse sauvage : ; ils respirent l’enchantement du plaisir. On voit que ce peuple est accoutumé à ne voir que des scènes gracieuses : c’est ce qu'il peint le mieux. Le luxe de la nature amène la mollesse, comme le luxe de nos villes. Les Madecasses se livrent surtout à la musique avec une sorte de passion ; elle charme tous leurs loisirs, et ils passent des journées entières à jouer du merouwané®.

Un jeune voyageur dont les récits offrent le plus grand intérêt, donne des détails curieux sur les instrumens de cette île; ils ne lui ont pas fait éprouver une vive impression de plaisir,. leur harmonie est sans doute trop sauvage pour les oreilles exercées d’un Européen, mais elle n’est pas entièrement sans douceur, et il en donne luimême une preuve évidente. « Plusieurs de ces instrumens, dit-il, joués ensemble dans le silence des nuits et en plein air, imitent à une certaine distance les sons vagues, mélancoliques et uniformes d’une harpe éolienne 3. »

* V. les œuvres diverses de Parny.

* V. Annales des Voyages de M. Maltebrun.

* V. Théophile Frappaz, Souvenirs d'un jeune marin. Dans le 65º cahier du Journal des Voyages de M. Verneur.

Le méme auteur rappelle un usage bien touchant de ces iles. Les habitans ont le respect le plus religieux pour les cendres de leurs ancêtres, et ils entreprennent quelquefois d'assez longs voyages pour aller chercher les restes d'un parent mort loin de la patrie. C'est en nous prêtant les mêmes usages et les mêmes sentimens, qu'ils nous donnent l'hospitalité; ils ne questionnent jamais les étrangers, mais ils pensent qu'il n’y a guère que ce respectable motif qui puisse faire traverser les mers, et qu'eux-mêmes un jour ils peuvent se trouver exposés à cette cruelle infortune.

Il est, à quelque distance de ce beau pays deux iles qui seront toujours chères à nos poètes; l’une a vu naître Parny et Bertin; l’autre a inspiré Bernardin de Saint-Pierre. Ses sites majestueux, ses végétaux imposans, ont excité même en Europe notre admiration. Il y a une douzaine d'années, M. Victorin Fabre lut dans une société savante un fragment d'un poëme dont la scène était à l'Ile de France. Cette lecture excita un enthousiasme unanime, et tous les autres grands poëtes qui existaient alors se réunirent à reconnaitre que ces nouvelles tentatives de M. Victorin Fabre devaient agrandir le domaine de la poésie. J'ai été assez heureux pour avoir entre les mains une partie de ce chant que je donne ici avec le regret

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de ne pouvoir tout transcrire, et comme un

exemple de ce que le génie poétique peut trouver de fécondité et d'originalité dans une nature en-

core vierge pour nos poètes, qui peuvent y conduire leurs muses sur les pas d’un guide si sûr.

Auprès de la demeure où dans le sein des bois ,,, Un maître despotique assemble sous ses lois

De ces fils du Niger la foule obéissante,

S’élève la moisson fertile et jaunissante

Dont les páles roseaux filtrent cette liqueur

Qui, durcie en albâtre éclatant de blancheur , Mêle aux feux du Moka, dans la coupe vermeille, Un miel pur et plus doux que le miel de Vabeille. D'orange et de jem-rose un zéphyr embaumé Répand dans le vallon leur tribut parfumé.

Sur le coteau voisin le palmiste balance

Son panache arrondi que protêge une lance:

L'ananas s'y couronne; et sous un ciel d'azur

Le coco dans sa coupe y múrit un lait pur

Après avoir ainsi dessiné le lieu de la scène, le poète retrace les accidens pittoresques dont le paysage s'anime à la naissance du jour.

Dévoilant par degrés sa blancheur éclatante,

La fleur de l’agathis, au rayon matinal,

De son lustre mobile allume le cristal.

Comme elle, rallumant les éclairs de leurs ailes,

Mille insectes légers, vivantes étincelles,

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Mille oiseaux qu’à l'éclat de leurs fraîches couleurs E

Mes yeux dans le feuillage avaient pris pour des fleurs,

Se jouant sur l'émail des lianes fleuries,

Semaient leurs rideaux verts du feu des pierreries.

J'ai cru voir dans le bois, de leurs reflets paré,

Voltiger du saphir le rayon azuré,

L'opale aux flammes d’or, l’hyacinthe vermeille....

Mais de ce songe aimable un chant léger m'éveille.

La voix du bengali soupire avec douceur ;

Et son soupir ressemble au parfum d’une fleur. Cependant sous mes pas s'allume la poussière;

L'azur des mers rayonne ; un voile de lumière,

D'un ciel rouge et pareil au rubis enflammé,

Sur mes yeux éblouis s'abaisse..... Accoutumé

Aux frais abris des bois, mon front se réfugie

Sous d'épais lataniers dont la feuille élargie,

Cercle toujours mobile, en rayons divisé,

Brise les traits du jour, et dans Pair embrasé,

Sur un pivot flexible, éventail de verdure,

Cède aux soupirs des vents et redit leur murmure.

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Mon intention ne saurait être d'arrêter mes lecteurs sur toutes les beautés dont étincelle cette magique peinture; mais je ferai observer que chaque coup de pinceau offre autant d’exactitude que de nouveauté. Pour ne parler que du dernier trait, Je crois que dans aucune langue on n’a décrit, même en prose, la feuille du latanier d’une maniere aussi juste, aussi précise que dans les cinq vers qu'on vient de lire.

Je ne donnerai pas un plus grand nombre de détails sur le caractère du paysage en Afrique, et sur son influence. Il faudrait répéter ce qui a été dit en parlant de l'Amérique; mais je vais tâcher de présenter ce qui doit surtout exciter les idées poétiques des noirs et des Européens, ce sont les différentes scènes qui résultent de Vesclavage et de notre oppression; elles offriront ce qu'il y a de remarquable dans les mœurs des diverses nations noires, et elles feront connaître en même temps un des plus grands événemens qui se soient passés dans le Nouveau-Monde.

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