CHAPITRE XXIV. | PALMARES
Le vieillard; la traite.
Parmr les différentes parties de Amérique méridionale qui rappellent des luttes orageuses ou des guerres sanglantes, on. doit compter surtout le Brésil, attaqué à différentes reprises par plusieurs nations étrangères, pendant que les Portugais combattaient encore les anciens habitans; ses annales n’offrent, durant deux siecles, que de funestes récits. Les Européens et les malheureux indigènes ne furent pas les seuls qui arrosèrent ce beau pays de leur sang. Des êtres infortunés, jetés sur les rivages du Nouveau-Monde pour les fertiliser, virent naitre aussi pour eux le temps de la destruction, après s'être efforcés de conquérir une indépendance dont ils avaient joui en Afrique. L'on se demandera peutêtre un jour: cette race flétrie par l'esclavage n'osat-elle rien opposer aux traitemens affreux dont l'Europe Vaccablait? et il suffira de montrer la vallée où Palmarès existait autrefois pour plaindre
Se
sa triste destinée. En effet, ces troncs de palmiers étendus sur le sable, ce rocher sourcilleux qui s'élève au milieu de la campagne, sont autant de monumens qui attestent le courage des vaincus et les crimes des vainqueurs ; et pourquoi le voyageur ne jetterait-il pas un regard de douleur sur ces ruines sans magnificence ? Aussi bien que celles de Rome et d'Athènes, elles lui apprennent qu'ilne faut qu'un pas du temps pour renverser les efforts des hommes les plus civilisés comme ceux des peuples dans Penfance.
A un quart de lieue de Saint-Salvador, après avoir traversé une grande allée de manguiers et de cocotiers s’élevant au-dessus des mimosas et des pitanguiers à feuilles de myrte, on jouit de la vue d'un lac qui borde la ville dans presque toute son étendue. La premiere impression que Pon éprouve en apercevant ce lieu enchanté est tout-à-fait en harmonie avec le paysage qu'on a sous les yeux; il semble qu'il serait doux de passer le reste de ses jours dans une semblable solitude; mais si Pon veut suivre toutes les sinuosités du rivage, l'admiration redouble avec la variété des sites. Dans quelques endroits rien ne parait cultivé, et cependant rien n’est sauvage : les jardins de quelques maisons de campagne descendent en pente douce jusqu’au bord des eaux, et l’on voit alors les robustes jacquiers
E ‘ ir rt 1 > 5 (TS ! dai > AN S
= 240 = croitre sans art au milieu des roses du Bengale et des jasmins d'Arabie qui marient leurs rameaux charmans aux lianes de l'Amérique ; des nénuphars à larges feuilles étendent quelquefois leur disque de verdure sur une eau limpide, et il semble que la nature les ait placés en ces lieux pour attirer les poules sultanes au plumage d’azur, qui, en étendantleursailes élégantes, courent d’une feuille à l’autre sans presque les faire incliner, et cherchent au milieu du lac l’insecte dont elles se nourrissent. Un peu plus loin la scène change totalement : l’on peut se croire transporté dans une des forêts primitives du Nouveau-Monde. Là “en effet les hommes n’ont point encore exercé leur empire et tout ramène à des idées de grandeur. Le vignatico, le copahiba, le quatelé, s'élançant orgueilleusement dans les airs, semblent dédaigner de mêler leur feuillage aux fleurs violettes des mélastomes qui étalent au-dessous leurs riches parures. Si Poeil pénètre au milieu de cet antique bois, il aperçoit souvent des troncs renversés , couverts de mille plantes parasites attestant encore la surabondance de la végétation. Au faible murmure de quelque ruisseau qui se rend dans le lac, se mêle le cri du héron blanc et l’espèce de croassement du vautour noir. Des ouistiti, semblables à Pécureuil pour la grosseur, quelques armadilles sont les seuls quadrupèdes
=» 2/1 cx
qui se montrent au milieu des arbres; mais l'écho répète aussi quelquefois les plaintes de l’anheima et les rugissemens du crocodile.
Si lon s'avance un peu plus loin, Pon peut débarquer sur le rivage d’une étroite vallée que l'agriculture couvre de ses dons précieux; des bois touffus s’élevant en éminence ne permettent pas aux regards de s'étendre bien loin, mais on les repose avec satisfaction sur tous les objets d’alentour. Ici Pananas élève son fruit doré près du manioc : plus loin la canne à sucre se confond avec la tige du maïs; le cafier étend ses rameaux ornés de fruits rouges non loin des citronniers et des arbres chargés de cédrats. Il y a plusieurs années , l'unique habitant de cette charmante solitude était un vieux nègre affranchi qui cultivait la terre pour son maitre. Comme le temps s'était passé en lui offrant à peu pres les mêmes événemens, il avait laissé les années s'écouler sans chercher à se rappeler leur nombre; il ne comptait que depuis la mort de sa compagne ou la naissance de son fils. Cependant, par quelques-uns de ses récits, il était facile de reconnaître qu'il était né environ trente ans après la restauration de l'Amérique portugaise, et qu'il avait traversé la plus grande partie du siècle. Quoique l’âge n’eût point sensiblement affaibli ses facultés, il présentait tous les signes d’une vieillesse avancée.
Ses cheveux crépus avaient blanchi : sa barbe descendait sur, sa poitrine et paraissait plus éclatante encore sur une peau d'ébêne; ses yeux, quiavaient “exprimé tant de vivacité, commençaient à s'éteindre, et ne se ranimaient que pour exprimer un sentiment de bienveillance à ceux qui venaient le visiter. Vous reverrai-je demain , disait quelquefois le bon vieillard à un jeune Européen qui dirigeait souvent ses promenades de son côté? Non, Juan, j'irai demain chasser de l’autre côté du lac. Ses yeux prenaient alors une nouvelle expression de bonté; sa bouche souriait, et il ne manquait pas de dire : J'ai cependant entendu le chant d'un bel ara au plumage éclatant : venez avant que le soleil soit levé, et nous saurons Patteindre malgré ses ailes rapides; c'est en vain qu'ilse plaindra dans son triste langage, pour vous je saurai le poursuivre; et puis, ajoutait le vieil hôte, la journée a été belle, la matinée sera plus belle encore. Vous verrez les bemtivi s'approcher de ma cabane et se réjouir en m'apercevant : nous admirerons les rians bocages que j'habite, les charmantes collines qui s'élèvent du sein des vapeurs légères et semblent inviter le soleil à les dorer de ses rayons : surtout n'apportez que votre arme, Vous le savez, mes ananas exhalent leur parfum, mes cocotiers sont environnés de leurs fruits, et le lac me fournit ses brillans habitans. Mais, Juan, lui disait le voya-
geur à son tour, je ne puis pas vous consacrer ma Journée toute entière, mes travaux me rappellent à la ville. Eh! répondait-il, que ne venezvous partager les miens? Je coupe demain mes palmiers pour former des tapis de nattes, je recueille les racines que le manioc m'offre depuis plus d'un mois; venez, et vous n'aurez pas perdu vos instans, vous égayerez mes vieux jours. La chasse était en effet presque toujours heureuse ; et, tandis que l’'Européen admirait les brillantes couleurs du cotinga et du toucan, il Sentretenait avec son vieil hôte, qui fabriquait une ligne ou tressait une corbeille.
Cependant la cabane du bon vieillard n'avait pas toujours été déserte ; son petit-fils s'était éloigné pour un long voyage, et il était aisé de voir que les instans ne s'écoulaient plus aussi rapidement pour lui. On le voyait au milieu des récits les plus gais suivre des yeux les habitans de Pair é ou tâcher de les distinguer sur la sommité des arbres ; il sinterrompait alors pour dire avec
Pair de reproche : Voici les ramiers, voici les
parirys; ils se rappellent mieux le temps ou ils doivent venir dans nos bois, que le jeune insensé qui S'en est éloigné ; il a voulu voir les grandes forêts, les vastes plaines; moi j'ai trouvé le bonheur dans ce coin de terre, et plus d’un riche habitant du voisinage a souhaité ma paisible ca-
E RR Sous ea ar.
E Mio a ap 200 AN 4 Es,
Des Cara SE