‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 61 sur 99 · E APR · texte numérisé non relu

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=» 244 vs bane. J'ai fait ici plus de bien qu'en parcourant la terre, car J'ai secouru le voyageur; j'ai adouci lê chagrin des tristes enfans de l'esclavage : ils souhaitent mon bonheur, et je le leur fais espérer, je partage avec eux le bien de l’homme libre. Mais , je vous Pai dit, mon fils n'est point comme moi; l'océan , dont nous entendons ici le

faible mugissement n’est point assez vaste pour

sa pensée; la terre qui s'étend au loin devant la baie, peut, selon lui, se franchir aisément, etil, est allé visiter les campagnes de Palmares. — Eh! quoi ! Palmarès a-t-il laissé quelque souvenir? — La mémoire en est passée chez la plupart des hommes, dit le vieillard en se levant; mais il est juste qu’elle se conserve chez le fils de Zombé. Voyez- vous ces trois arbres qui s'élèvent majestueusement pres du lac ? Je les ai consacrés à mon père; je les aperçois en tous lieux dans la vallée , et je leur adresse un souvenir qui s'éteindra bientôt; ils survivront aux siècles; mais mon fils passera, et nous serons tous oubliés. — Non, lui répondit son hôte, Palmarès n’a pas besoin des monumens pour être célebre. Le courage ne s'oublie pas; ainsi tous les hommes savent le plaindre, quand il fut malheureux. — Mais qui vous a fait connaître le nom de ma patrie ? — Les histoires de l'Europe qui rappellent à l’univers-ce que les siècles feraient oublier. — Ainsi donc,

sécria le vieillard, ta mémoire ne s’est pas per-

due dans les terres étrangères comme dans ta patrie. O Zombé ! le temps n’y dissipe point les souvenirs des hommes ? ; mais les récits du Locomen, personne ne vous les a répétés ; écoutezmoi et rappelez-les un jour.

Quand vous traversez cet océan immense, dit le vieillard en se tournant du côté où l’on entendait le grondement de la mer, si le destin vous conduit vers l'Afrique, vous y portez tous les maux. Plút à Dieu que Por füt Punique but de votre voyage, et qu'on put vous donner tout celui que produit cette terre malheureuse! mais vous voulez des hommes, et en les emmenant sur vos navires, la cupidité semble vous dire qu'ils

n'ont point de patrie; vous oubliez que leur .

cœur sait souffrir ; vous allez jusqu’à vous réjouir de leurs maux.

Mon père vivait dans un temps où les déserts de l'Amérique avaient encore un plus pressant besoin de cultivateurs que de nos jours, et l’on ne voyait sur les rivages de la Côte-d'Or que de

© On peut lire dans un assez grand nombre d'auteurs, l’histoire de Palmarès, Rocha Pitta est celui qui en parle de la manière la plus détaillée. Barlœus.en fait mention. MM. Southey et Beauchamp, dans leurs histoires du Brésil, ont rassemblé plusieurs documens précieux tirés de leurs prédécesseurs. V. également l’ouvrage de M. Ayrès de Cazal.

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fatals échanges, dépeuplant une contrée d'hommes libres, pour en Feuplene une autre de malheureux esclaves. + Sen

Loin de l'océan , on vivait encore en repos; mais le rivage des fleuves vit bientôt paraitre ceux d’entre nous qui ne savaient plus se passer des Européens. Ils employèrent d’abord la fraude semblables aux malins esprits, ils voulaient que tout le monde partageät leur faute; ils offraient de funestes présens ; ils éloignaient la raison au milieu de bruyantes orgies ; le dirai-je à notre honte, ils allaient jusqu’à séduire les hommes et à leur faire vendre leurs enfans qu'on arrachait “des bras d'une mère poussant des cris de désespoir. Bientôt la violence fit place à la perfidie ; on sut du moins que Pon avait à combattre avant que d’être esclave. Mon père, jeune encore, jura qu'il ne le serait ‘jamais. Enfans d'Annobo, disait-il quelquefois avec amertume, pensez-vous que le bonheur puisse exister parmi les blancs que vous laissez vaincre? Jeunes filles, croyez-. vous pouvoir adoucir leurs caractères par ces accens qui charment nos loisirs? Croyez-vous qu'ils vous laisseront danser dans leurs stériles campagnes au son bruyant du loango '? Non,

* Espèce de tambour formé d'un tronc d'arbre. V. Stedman, Voyage à la Guyane, atlas. On ne voit guère d'habitation qui ne posséde cet instrument apporté d'Afrique.

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= 2/17 ve non; des chants joyeux feront retentir les airs quand on verra vos travaux; vous he pourrez y ré- ‘ pondre que par des plaintes. Et toi, Zara, continuait-il en s'adressant à la jeune fille du chef de la tribu , ils tadoreraient sans doute comme tous ceux qui te voient, ils n'oseraient te charger de chaines ; mais quel funeste spectacle que celui de tant de compatriotes , pleurant leur captivité, détournant les yeux pour ne point voir la tienne! Hélas ! ces paroles étaient vaines ; les jeunes gens se fiaient aux fétiches qui devaient les protéger et se laissaient prendre au milieu de leurs chasses : les jeunes filles s’éloignaient en riant, et continuaient leurs danses. Zombé ne croyait pas aux heureux présages qu'avait inspirés depuis quelque temps l'absence des étrangers ; ses armes ne Pabandonnaient point, et il ne parcourait plus les campagnes; mais, au lever de l'aurore, c'était lui que Zara voyait devant sa cabane, c'était lui qu'elle y voyait encore quand le soleil dorait en se couchant la cime des palmiers. Jeune guerrier, lui disait-elle en souriant, tu es comme le lion de nos déserts, gardant sa compagne. Au souvenir du péril, sa criniere se hérisse, il se prépare au combat, et personne ne vient Pattaquer. Crois-moi , va goûter le repos, crains de troubler le mien.—Oui, je ressemble au lion, répondait-il ; mais je n'ai pas de compagne. — Attends le mois

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des fleurs , s'écriait la jeune fille en courant pour joindre RU qui se livraient au plaisir. Le mois des fleurs n'arriva pas: les tempêtes qui agitaient les flots devant nos rivages cessérent tout-à- -coup d'exercer leur fureur, et des navires vinrent encore chercher des esclaves; des barques rapides chargées de nos ennemis remonterent les fleuves. Il n'y avait que mon père qui songeât aux étrangers. On célébrait paisiblement la fête d’Assarci, le Dieu de la terre; les fruits lui étaient apportés par des jeunes filles; les hommes faisaient des libations en son honneur; les danses n'avaient pas cessé depuis le lever de Vaurore. Tout-àcoup Zombé se présente dans le lieu du sacrifice, et son arc est prêt à faire voler la flèche meurtrière. Jeunes guerriers, s'écrie-til avec fureur, Jusques à quand la divinité malfaisante répandra-t-elle sur vous la lâcheté? Vous lui avez immolé quelques malheureux habitans de Juida et vous pensez qu'elle s’est apaisée ! Ce n'est pas dans les sacrifices qu'il faut répandre le sang des hommes, c'est pour éloigner de votre patrie l'esclavage et la mort. Il sonna alors par trois fois de l'instrument de guerre, car il avait vu les étrangers. On ne lui répondit qu'en lui présentant la coupe des libations, mais il la rejeta avec mépris. Sacrilége ! s’écrièrent les devins, tu mérites le sort dont tu nous menaces. — Eh bien!

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ditil avec rage, nous le partagerons tous. Il sonna encore une fois de sa trompe, les guerriers se réveillerent de leur ivresse, ils saisirent leurs armes, ils franchirent la colline; mais le bruit des armes de l’Europe se mélait déjà à leurs cris de guerre, que la moitié avait succombé sans se défendre, que les femmes étaient esclaves, que les vieillards n'existaient plus. Zombé frappait avec fureur tout ce qui se présentait devant lui. Il s'écriait : Que m'importe la liberté ? je n'ai pu sauver celle que j'aime. Le plomb vint arrêter son bras; il regarda alors les Jeunes filles qu'on entrainait vers le fleuve; il poussa un dernier cri de douleur , et les ennemis se précipitérent sur lui; il fut chargé des chaînes de Pesclavage. Les barques descendirent le fleuve ; mais les échos, accoutumés à répéter les chants joyeux de la tribu, ne répondirent plus qu’à ceux

des vainqueurs et aux gémissemens des femmes.

Ah ! dit Zombé qui semblait oublier sa blessure, quel chant de départ ! quels adieux ! Puis il se souleva avec peine pour voir encore une fois les palmiers de sa cabane, pour distinguer dans Péloignement la barque qui emmenait Zara; mais la barque avait disparu, et les palmiers ne se montraient déjà plus à l'horizon.

On arriva enfin sur le bord de l'Océan , et c'était un spectacle affreux que de voir tout le rivage

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couvert des esclaves qu'un roide la Côte-d'Or avait fait rassembler ; on en distinguait de vingt nations différentes. Les uns exprimaient la terreur, d’autres ne laissaient voir que la rage qui les dominait ; quelques-uns , se fiant à leur ob: * montraïent une

froide indifférence, ou souriaient à ceux qui ver-

saient des larmes ; les blancs ne regardaient qu’en

frémissant les habitans de certaines tribus *; ils

savaient qu'ils s'étaient voués au trépas, et que rien ne pourrait les arrêter dans Paccomplissement de leur dessein, ils les rejetaient; mais d’autres étaient forcés de les recevoir, et la mort ne perdait point ses victimes.

Zombé fut long-temps dédaigné : on admirait “sa taille et sa force, mais on pouvait à peine soutenir l’ardeur de son regard. Achetez-moi , ache- “tez-moi, disait-il d’une voix forte , Je sais conduire une barque rapide; j'ai vaincu le tigre dans nos

forêts ; jamais ma flèche n’a manqué le but; on le

livra pour une arme à feu : et il dit à voix basse : je consens à l'échange, mais il sera funeste.

* Espèce d'amulette composée souvént des objets les plus ordinaires; on lui attribue un grand pouvoir : la croyance dans l’obi est répandue sur presque toute la côte; ce talisman porte seulement un nom différent, V. Bryan Edwards, Degranpré , Mungo Parck, Bowdish et une foule d’autres voyageurs.

* Un jeune officier de marine m'a assuré que les Quoys ne survivaient jamais à l'esclavage, et qu'il en avait vu périr vingt-cinq. V. le Journal des Voyages de Verneu.

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Le croira-t-on ? avant que les navires s'éloignassent du rivage, ces hommes furent témoins des bruyantes orgies de leurs vainqueurs; ils entendirent insulter à leur misère, et les fers retenaient leurs bras; mais bientôt le vent parut s'élever, etle murmure des flots se méla aux plaintes des captifs; les femmes serrérent leurs enfans dans leurs bras, et monterent dans les chaloupes en

versant des larmes de douleur ; mais leur patrie

était désormais aux lieux où Pon conduisait leurs hils, et elles se résignaient. Les guerriers suivaient des yeux ces barques, s'avançant vers les navires: ils tâchaient de distinguer leurs épouses et leurs sœurs. Hélas! on n'avait guère songé à tous les liens de la nature, et quelquefois le hasard, plus compâtissant que les hommes, réunissait ceux qu'on m'aurait jamais dû séparer. Conduisez-moi

ou vous voudrez, disait mon pére, qui n'avait pu

retrouver Zara, vos campagnes ne sont pas plus

vastes que les nôtres, vos forêts ne sont pas plus impénétrables, et mon bras reprendra sa force. Bientôt il fut entrainé avec les autres hommes dans

un entrepont obscur séparé de toutes les captives.

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