‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 62 sur 99 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

L'esclavage, la navigation, les présages.

Je vous Vai déjà dit, Européen, ces hommes n'appartenaient pas à la même nation : Phabitant d’Angola se trouvait à côté du Koromantin, celui de Benguela était obligé de voir près de lui le Mandingo ; car le bâtiment avait parcouru une partie de la côte. Lorsqu'on leva les ancres, lorsqu'on eut déployé les voiles, et que le roulis se fit sentir, ces malheureux se regardèrent avec consternation, et firent entendre un murmure né de l’effroi. Va-t-on donc nous sacrifier à Ipboa, le dieu de la mer, s’écrièrent quelques-uns d’entre eux ? Ne voyez-vous pas, dit un timide esclave de Fida, que si vous parlez de la mort, elle viendra? Et que m'importe, dit un guerrier de la nation des Mocos, que je périsse dans les flots, ou au milieu d'un de ces festins que nous célébrons dans nos victoires? Hélas !' dit un Eboes, est-ce done un si pénible départ que celui de la vie: ne savez-vous point mourir? Guerriers, dit Zombé, cet homme vous invite au trépas, et moi, je vous promets une nouvelle existence.

" Ce sont les croyances de ces différentes nations. V. Bryan Edwards. The history civil and commercial, etc.

me 255 <<

Si Je vous peignais ce qui se passa dans les premiers jours de la navigation parmi ces malheureux captifs, vous frémiriez, je n’en doute pas: tout le monde n'avait pas le courage de mon père, ou la froide indifférence de l’Eboes. Quelques-uns pensaient qu'il fallait mourir pour retourner dans leur patrie; d’autres ne voulaient pas devenir la victime des sacrifices; on les trouvait privés de la vie quand les premiers rayons du jour commencaient à pénétrer dans leurs obscures demeures; les chants funèbres de leurs compagnons se faisaient entendre sourdement ; les blancs écoutaient pleins de terreur, et tâchaient de fuir; mais ces accens douloureux les poursuivaient sans cesse ,

ils ne pouvaient s'y dérober.

| Quelquefois on permettait aux tristes habitans du navire de jouir de la vue de l'Océan, alors les femmes s'éloignaient, les guerriers ne les voyaient pas. Tandis qu'ils cherchaient à dissiper leurs maux par les récits des événemens qui agitaient leur patrie, Zombé se tenait à l'écart et suivait des yeux les flots agités : ses idées s'étendaient comme l'horizon; il se transportait vaguement dans les terres lointaines; il respirait avec délices la brise qui avait dù caresser le visage de Zara ; car il croyait la voir sur un de ces vaisseaux dont on apercevait quelquefois les voiles éclatantes. Vagues qui nous entrainez vers des plages nou-

velles, disait-il, vous devez y conduire ma bienaimée : ne la portez pas sur d’autres rivages; mais

la vague lui répondait par un mugissement, etle vent emportait sa plainte. |

Sa blessure commencait à se guérir ; cependant ses forces ne s'étaient pas encore ranimées, lorsqu'un enfant de sa tribu, qu'on avait laissé avec les femmes, vint parmi les guerriers. Zombé, lui ditil, les femmes captives parlent de toi, mais elles disent que tu n’es pas esclave, ou que tu les aurais délivrées. Je les connais, sans doute : dismoi leurs noms : je té promets un collier bleu, une pagne des plus riches couleurs. Donne-moi la liberté, dit le jeune Africain, je saurai faire des colliers avec les graines des forêts ; je n’aurais pas besoin d’une pagne, si je pouvais courir dans la vallée : mais écoute-moi, mes discours seront comme le souffle du printemps qui réjouit les hommes sans rien exiger d'eux. J'ai vu Nélera , Unoë, la sœur d'Éréma; elles commencent à s'égayer par leurs chants; elles croient qu'on peut trouver le bonheur dans les terres étrangères ; elles ne sont pas comme la fille du vieux chef. — Zara! s'écria le guerrier — Oui, Zara... Mais qu'astu donc? tu es comme le chasseur qui a retrouvé

la gazelle; la joie anime tes regards : pauvre Zombé, lobi ta-til privé de la raison? — Oui, dit mon père que toutes les passions agitaient; mais

EI TS NT Fe te MP AUS OV

je ne sais maintenant ce qu'il faut faire pour la voir: être si près d'eile et s’en trouver aussi cruellement séparé! Écoute, enfant, retourne parmi les femmes; apprends-leur que tu m'as vu; engage Zara à sécher ses larmes; dis-lui qu’elle élève la voix comme dans nos campagnes aux jours des sacrifices; que je prête l'oreille à ses accens, que je suis là pour l'entendre. Mais, non; reste près de moi : ils t'écouteraient , et ils la châtieraient pour avoir fait entendre des plaintes. Le guerrier ne sut plus alors se contenir; il franchit la barrière que les hommes ne devaient point dépasser; il sélança dans Pentrepont des captives ; il tint long-temps Zara pressée contre son sein. Guerrier, lui disait la jeune fille, en le conjurant de s'éloigner, ils vont te précipiter dans l'Océan à s'ils savent que tu m'aimes, et alors meslarmes ne pourront te sauver. On ne le priva pas de la vie: mais ses efforts ne l’empéchérent point d’être attaché au grand mât, où il fut cruellement frappé de verges : il souffrit le châtiment sans proférer une plainte; cependant lorsqu'il vit ses compagnons prendre pitié de son infortune, sa fureur s'accrut, il s'écria en regardant le ciel : ma coléreest comme celle du lion , elle ne s'apaise que dans le sang.

Depuis ce temps, il fut plus étroitement gardé que les autres esclaves; mais l'enfant venait souvent le visiter. Zombé, lui ditil, j'ai pleuré plus

ie ee E PE uen OUR MR

que toi quand tu recevais les coups avec tant de courage , et la fille du chefa versé quelques larmes malgré les riches présens que lui apporte chaque jour un des blancs qui a ordonné de te punir.

Hier, il lui présenta un bracelet d’or, en Vengageant à quitter ses compagnes : Jeune blanc, lui dit-elle, je ne veux rien de toi; mais si tu adoucissais le sort de Zombé, je te verrais avec moins de terreur : il lui a promis de faire tomber tes chaines, et elles t'accablent encore. J'en porte de plus cruelles, s'écria mon père avec rage, puisset-elle ne jamais connaître mon tourment! ils feignent de l’aimer : elle croit donc avoir quelque empire sur leur âme! répete- lui qu'elle me laisse souffrir, je ne veux point de la pitié des vainqueurs.

Je ne saurais vous exprimer tout ce qu'il é éprouva pendant le reste du voyage; ses compagnons montaient fréquemment sur le pont du navire, mais on lui refusait ce faible avantage, il entrevoyait à peine le ciel; il ne respirait presque jamais le vent frais de ë mer. Prétant continuellement l'oreille dans cette espèce de solitude, il cherchait à recueillir les faibles sons qui partaient de la demeure des captives : au milieu de ce murmure il lui semblait entendre à tout moment la voix de Zara se mélant à celle de ses compagnes , et leur vantant la bonté des blancs et les plaisirs

qu'on trouvait dans leur pays : son imagination créait tout ce discours d'une seule parole qui lui était parvenue, ou même du son vague de toutes les voix réunies; alors il soulevait ses fers avec fureur, il poussait des cris de rage, il invoquait l'esprit de l'océan pour que la tempete engloutit le navire. Quand ses compagnons rentraient dans leur demeure accoutumée, ils étaient effrayés de ses regards, ils tâchaient de s'éloigner de la place qu'il occupait; mais il les regardait avec un sourire de dédain et leur disait : La nature m'a-t-elle séparé de vous comme les hommes?

Parce que je suis malheureux, ne voyez-vous plus un frère dans Zombé? Approchez, le roi des forêts se réjouit d’être aupres de ses compagnons; puis il leur faisait raconter les injustices qu'ils avaient pu voir, et sa rage s accroissait encore. Nudjoé aurait peut-être adouci ses maux, s'il avait pu descendre près de lui, il lui aurait raconté ce que faisait Zara, il lui aurait répété ses discours; mais le jeune enfant, ne pouvant plus courir dans la vallée ni monter au sommet des palmiers du rivage, était tombé dans une funeste langueur; il restait près des femmes. Si leurs douces voix cherchaient à dissiper ses maux, il n'y mélait plus ses accens; le sommeil fermait à peine ses yeux : quand au milieu d'un songe il entr'ouvrait languissamment ses paupières, c'était

7 2.58 ver pour demander sa mère qui ne Pentendait plus.

Sur la fin de la navigation, quelques Koromantins, irrités des mauvais traitemens qu'on leur faisait subir plutôt qu'à d’autres tribus, tentèrent de se révolter, mais ils vinrent partager Vétroite captivité de mon père, et n'obtinrent plus la permission de monter sur le pont. C'étaient huit guerriers connus par la terreur qu'ils répandaient au milieu des combats. Lorsqu'ils furent seuls, ils restèrent quelque temps plongés dans un profond silence, puis ils s’examinèrent d'un air farouche et se disposerent à parler. La terre va bientôt paraitre , dit l'un d'eux.—Je n’y serai pas long-temps esclave, répondit le plus jeune : avezvous vu ces oiseaux inconnus qui, depuis quelques heures, s’élancent dans les airs et planent au-dessus de nos têtes; ils me présagent que Je serai bientôt libre comme eux dans les forêts. — Hs le disent à nous tous, sécria Zombé. Ils invoquerent alors le Dieu du ciel et firent un terrible serment qu'ils promirent de raüfier sur le

rivage, s'ils étaient jamais réunis.

‘C'était une chose digne de pitié que de voir ce qui se passait parmi les autres captifs. Leurs craintes, qu'ils avaient toujours taché d'éloigner pendant le voyage, se réveillèrent tout-a-coup à P d’ 2e . A l'aspect d'une terre qu'ils ne croyaient peut-être jamais voir : leur imagination sauvage n'enfantait

que d’horribles idées. Semblables aux enfans, ils s'étaient confiés vaguement à l'espérance ; Européens! la perdaient-ils sans raison ?

Cette terre, qui s'étendait à l'horizon comme un nuage obscur, c'était la capitainerie de Fernambouc : bientôt on aperçut plus distinctement cette riche contrée. Olinda parut s'élever majestueusement du sein de l'océan; mais les captifs détournèrent les yeux : ils ne voyaient dans tous ses édifices que des temples consacrés à la mort :.

* On a déjà vu quelles sont les idées affreuses conçues par les noirs quand ils sont emmenés en esclavage. Lorsque M. Mollien caressait les enfans qui venaient près de lui , les

mères lui disaient : Ce n'est donc point pour les manger qu'on les achète? V. Voyage au Sénégal.

Page 1