CHAPITRE XXVI
1% Le ado
L'arrivée.
Mon pere avait cru que la fin du voyage seraït le terme de ses maux, et qu'il reverrait Zara: hélas! il s'était trompé. On conduisit d'abord à terre une partie des captives avec quelques-uns des guerriers; et, comme dès cette époque on redoutait les Koromantins, ils ne furent amenés dans la ville que trois jours, plus tard pour être conduits dans un lieu séparé où venaient les acheter des maitres inflexibles. o
Avez-vous vu la fille du chef d'Annobo, disait Zombé dans sa simplicité sauvage à tous les Africains qui passaient devant lui? Les uns ne Pentendaient pas, mais ils s’arrétaient pour contempler sa figure noble et fière; ceux qui le comprenaient lui envoyaient un baiser de paix et suivaient leur chemin. Un vieillard, qui s'acheminait péniblement, s'arrêta pour lui répondre. Personne ne connait ta jeune compagne : nous sommes comme toi de pauvres esclaves, et l’on
ne sait pas distinguer parmi les captives la fille d'un chef ou celle d'un pasteur. Mon fils, la ser-
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vitude est comme le trépas, elle réunit toutes les conditions. —Ah! s'écriale guerrier, si vous Paviez aperçue, vous sauriez me le dire; sa démarche est pleine de majesté; son regard est plus doux que celui de la gazelle, et quand elle sourit, ‘elle dissipe tous les chagrins. Allez, vous la reconnaitrez maintenant, vous lui direz que vous m'avez vu, vous m'apprendrez si elle porte des chaines. — Pauvre insensé, tu devrais ajouter que ses regards font perdre la raison; tu devrais charger le vent de lui porter tes regrets; car elle est sans doute dans nos vastes plaines, tandis que tu entends encore le bruit de l'Océan. Le vieil esclave s'éloigna alors et sourit, comme si les maux de l'amour n'étaient plus dignes d'exciter sa compassion. Quelques jeunes femmes se firent dépeindre Zara avec plus de détail, et allèrent la chercher parmi les nouvelles captives , mais elles ne purent la trouver, et Zombé fut vendu à un riche planteur de Villa do Pénédo, avant qu'on püt lui apprendre ou elle existait.
Je n'essayerai pas de vous raconter ce qu'il éprouva dans le commencement de sa nouvelle condition. Il paraissait insensible à tout ce qui se passait autour de lui, et il n'y avait que les cris arrachés par les châtimens qui pussent le faire
sortir de sa réverie; alors il semblait se réveiller,
ses yeux s'animaient comme dans sa patrie; on
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926 « eût dit à sa fureur qu'il était la victime, et que les coups le déchiraient. On lenvoya bientôt garder les troupeaux, car sa blessure ne lui permettait pas encore de cultiver la terre, et cette occupation lui plut, parce qu’elle l’éloignait des autres hommes. Ah! disait-il quelquefois , si je savais où Zara est esclave, j'aurais bientôt cessé moi-même d'être sous le joug de la servitude. Puis il s'arrétait pour contempler la plaine, et cette vue lui rendait presque la liberté.
Bien souvent il aurait égaré ses troupeaux, si une jeune fille du pays de Fida n’eüt conduit les siens dans le même lieu. Elle appartenait à un maitre différent , mais les possessions se touchaient et les paturages étaient communs. Presque toujours elle apercevait les taureaux de Zombé mugissant dans l'éloignement, ou s’avançant vers les forêts : alors elle courait comme une biche légère, elle les ramenait prés du berger, elle lui recommandait de ne plus les perdre : Vois, lui disaitelle, le soleil est brûlant, et il m’a fallu traverser cette longue vallée qui va jusqu’au bord de la mer. Quelquefois il ne lentendait pas, et elle s’éloignait tristement; mais lorsqu'il essuyait son
“front avec la ouete du cotonnier, lorsqu'il Pappelait sa bonne Mery, et qu'il allait chercher au sommet d'un palmier le fruit rafraichissant qu'il partageait avec elle, sa voix faisait entendre des
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chants pleins de gaité, elle dansait dans la campagne, elle était plus heureuse, disait-elle, qu'au sein de son pays.
Un jour, cependant , elle ne vint pas; le soleil dora les cocotiers du rivage sans qu'elle parût dans la vallée. Zombé reconduisit ses troupeaux , mais quoiqu'il ne songeât pas à Mery, une tristesse profonde Vaccablait, et il ne se serait pas éloigné sans le crépuscule du soir. Sil ne s'apercevait pas de Vabsence de la jeune esclave de Fida , son cœur Pavertissait cependant que Pamitié lui avait manqué. Le lendemain, il vint avant l'aurore, et s’achemina vers la vallée; ses troupeaux n'avançaient pas au gré de ses désirs. Il aperçut Mery couchée près de la cabane qui les garantissait ordinairement des rayons du soleil, et cette fois il fut le premier à s'approcher d'elle; mais ses yeux se contenterent de la voir etil lui envoya en silence le salut du matin; il jouait de son bania', et les sons mélancoliques s'en répandaient dans la plaine, lorsqu'il s'arréta tout-acoup pour écouter les paroles que la jeune captive adressait à un taureau qui venait joindre le troupeau qu’elle conduisait. Va, lui disait-elle, va, tu ne m'appartiens plus, retourne à Zombé; je t'ai acheté hier par mes souffrances, je te donne à lui,
* Ou merriwang. Instrument qui à quelqu'analogie avec la
guitare.
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comme je les lui consacrais. — Que dis-tu , jeune
fille? reprit mon père en s’approchant , grace à
tes soins, mon troupeau fait Porgueil de son mai-
tre, ton présent me serait inutile, — Oui, répon-
dit-elle en pleurant, il faudrait qu'on te frappât
comme moi, et j'ai bien assez de mes douleurs.
Un de tes taureaux s'était éloigné dans les bois,
et je lai remplacé par un des miens. Alors les regards attendris de mon père se portérent sur elle, il vit les marques du fouet, il les baigna de ses larmes, il eût voulu les effacer aux dépens
de son propre sang. Ah! dit:il, je promets de te venger, comme J'ai juré de ne pas laisser impunis les outrages qu'ils feront à Zara. Mais elle le regarda avec douceur , elle Véloigna de la main et lui dit : Le malheur des blancs n'efface pas les tourmens qu'ils font souffrir.
Depuis ce temps, Zombé la rejoignait toujours, et frémissait à l’idée de voir les troupeaux se disperser. Un jour un jaguar sortit des forêts , et s'élança sur une des génisses du troupeau de Mery, mais avant qu'il pút emporter sa proie, il le frappa de son poignard aigu et bientôt le dépouilla de sa riche fourrure. Depuis ce temps, il en fit sa parure accoutumée , et quand il s'avançait dans le vallon, il égalait en fierté le plus noble chef de sa patrie. Un jour il était assis près de Mery sur le sommet d'une colline : le San - Francisco coulait majes-
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tueusement à leurs pieds, les cassiers, couverts
de leurs belles fleurs roses, -s'élevaient sur le rivage et se mélaient aux palmiers dont la brise agitait la cime au-dessus des autres arbres. La jeune fille n'avait point encore parlé, et ses yeux suivaient les flots paisibles dont les ondulations allaient se perdre au milieu des vagues de la mer, quand tout-a-coup elle éleva la voix.
« Ma vie était paisible comme cette rive ,Je ne savais point qu'il y eût des jours de tristesse ; mais une fois que le fleuve est agité par les flots amers de l'Océan , on ne lui voit plus retrouver sa tranquillité , ses eaux ne retrouvent jamais leur douceur.
« La nature n’est pas insensible à ma douleur, elle sait compátir aux tourmens que j endure. Le ciel est voilé par des nuages orageux, et ces plantes qu'un soleil brülant a flétries , elles semblent comme moi ne point devoir se relever.
« Le kamichi a fait entendre un cri de douleur, c'est qu'il a perdu sa compagne, mais demain il ne chantera plus, et peut-être que vers le soir il agitera ses ailes pour la dernière fois. »
— Eh bien! Mery, le kamichi mourutil? —Non, il ne voulut jamais prendre une autre compagne. — Jeune fille, écoute les sons de mon bania.
Hélas! le guerrier commença à chanter les douceurs de Vamitié, il finit dans sa réverie par
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célébrer la fille d'Annobo; et Mery fondit en larmes. Ah! dit-elle en regardant la peau du jaguar, plút à Dieu que j'eusse été sa victime avant que tu Pimmolasses, tu es. plus cruel que lui. Mais Zombé essuya ses larmes, et le sourire vint encore animer ses regards.
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