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CHAPITRE XXXL

Le vieillard ; Véboes.

Les fugitifs suivirent une partie du jour le San- Francisco, et arrivèrent près de nouveaux défrichés où des esclaves travaillaient : ils se cacherent alors dans les bois dont ils étaient entourés pour prendre quelque repos, et le jeune chef s’avança avec deux de ses compagnons vers le lieu d’où partait le bruit de la cognée. Il vit une foule de noirs au milieu des arbres épars, soulevant avec peine la hache qu'ils tenaient depuis le point du jour; enfin un vieillard accablé de fatigue s’assit sur un des troncs qu'on venait de renverser ; il essuya en soupirant la sueur qui découlait de son front, et, regardant ses bras affaiblis par l’âge, il considéra ensuite quelque temps l'arbre qu’on lui avait ordonné d’abattre avant le coucher du soleil. « Jamais, dit-il, je n'acheverai ce travail. » Il se releva encore pour donner un coup de hache; mais on l’entendit à peine frapper; c'était le dernier effort du découragement. « Je ne le puis, ajouta-t-il en s'asseyant de nouveau; il est aisé de mourir; mais où retrouver la force

= 203 «x que vous ravit le temps? » Alors il se tut et jeta sa cognée. Un commandeur passa devant lui, et le frappa en le forçant à la reprendre; Zombé tendit son arc, la flèche allait voler ; il repoussa bientôt cette pensée indigne de son caractère, et ils'avança plein de fierté. « Vieillard, dit-il, je te rends libre, et toi, être sans pitié, dis-moi ce qu'il t'a fait. Tu es du nombre de ceux qui frappent jusqu’à la mort, et qui seréjouissent de voir le sang couler; retire-

toi, je dédaigne de répandre le tien. » Le com- A mandeur appela à grands cris ses esclaves; Zombé

avait sonné de la trompe, et ses guerriers se | trouvèrent près de lui, sans que personne osât les | attaquer. « Eh bien! dit-il, homme cruel, prends À

cette cognée , renverse l'arbre à ton tour. » Les fugitifs voulaient le massacrer ; mais il arréta leur fureur : il se contenta de le frapper de son arc en signe de mépris, et de se faire suivre de tous ses esclaves en leur déclarant son projet. « Mon fils, lui dit le vieillard, si mon bras a perdu sa force, ma tête peut encore te guider. Puisque tu veux aller à Palmarès, ne suis plus le cours du | San-Francisco; éloigne-toi promptement de ces x lieux, je ne condamne point ton humanité ; mais E l’homme que tu as épargné est incapable d’un

sentiment de reconnaissance, et nous allons en

être poursuivis avec les Indiers du volsinage qui / se liguent contre nous, comme s'ils étaient plus |

= 201 es

heureux de ce que nous sommes esclaves. » Ils se dirigèrent alors vers le nord, et marchèrent pendant plusieurs jours ; ils pénétrèrent enfin dans la fertile contrée des Alagoas pour entrer dans la vallée d' Anadia. | Ve

Un jour, en traversant la forêt, ils aperçurent un malheureux Eboës qui, ne souhaitant que l'Afrique et ses heureux rivages, s'était suspendu lui-même à un arbre, etallait expirer. Zombé le secourut avec empressement, et le vieillard lui prodigua la science qu'il avait apprise des anciens Locomen. « O ma patrie, s’écria le malheureux en revenant à lui-même, que ton aspect est bienfaisant! Que pour te revoir un instant de douleur est bientôt passé ! » Mais il aperçut tout ce qui Venvironnait, et il retomba dans une morne stupeur. Après un instant de silence xx Vous m'avez rendu la vie, dit-il à ceux qui lui parlaient, me rendrez-vous aussi ma mère, et ces rivages , l’objet continuel de mes ardens soupirs, et cette paisible cabane ou peutêtre on m'attend encore, où Pon suspend les chants pour écouter si je ne reviens pas ?.. Croyez-vous que ces bois soient ceux de ma patrie ? Que vou-

* Personne n'ignore que les noirs se donnent la mort volontairement, dans Vespérance de retourner dans leur patrie. Plusieurs voyageurs rapportent des exemples de cette cruelle et touchante superstition. V. Chanvalon, Voyage à la Martini-

que, p. 63. di

lez-vous que j'y devienne?... Oh! combien le soleil de VAfrique est plus beau ! C'est qu'il n'éclaire que des hommes heureux.» En achevant ces mots, il prit une course rapide, sans qu'on pút deviner son dessein : on le poursuivit; mais il n'était plus temps : il était monté sur une éminence, et le fleuve Pavait reçu.« Pauvre insensé, s'écria le vieil Adoë, ce n’était pas à toi de disposer de ta vie; mais les gens qui font pris sont plus coupables que toi. Si tu m'avais écouté, je l'aurais dit que depuis soixante ans je souffre, et que ce terme est encore bien court pour obtenir la félicité qu'on nous promet : j'espère aussi revoir ceux que j'aimais; mais ce n'est pas sur la terre. — Puisses-tu retrouver ta mère, dit Zombé! Moi, je dois vivre désormais dans ces contrées, je ne goûterais plus le bonheur dans ma patrie. » Ce fut alors qu'il raconta au vieillard le chagrin qu’il éprouvait. « Ecoute, Zombé , l'esclavage des passions est comme celui dont les hommes nous accablent ; le temps Padoucit; mais il faut tout faire pour s'en délivrer. Songe maintenant au bien de-tes semblables ; vois les malheureux que tu dois secourir, les injustices que tu peux empêcher ; l'indépendance doit animer ton jeune courage autant que la servitude m'a flétri. Je ne te dis point, mon fils, que tu ne rencontreras pas quelques instans fugitifs de bonheur en trouvant

celle que tu désires ;. mais, crois-moi, je ne fus jamais satisfait que quand je me rendis utile ; et le plus g erand malheur d'un esclave, c'est de sentir qu'il ne peut l'être que rarement à son semblable. » Ils continuerent encore leur marche pendant deux jours ,etils arrivèrent sur le territoire de Palmares: Partout ils voyaient des villages situés sur de petites éminences ; ils traversaient des champs de mais, de riz et de manioc ; partout on les accueillait, car la renommée de Zombé l'avait précédé; enfin ils parvinrent devant la capitale, et ils furent surpris de la vaste étendue qu’elle occupait. Des troncs d’arbres énormes, coupés dans les foréts du voisinage, étaient régulièrement placés les unsau-dessus des autres, et formaient des remparts imposans. On pouvait entrer par trois vastes portes placées à quelque distance l’une de l’autre, et Pon voyait se promener sur leur plate-forme deux cents soldats commandés par un chef que sa valeur avait, fait distinguer. Ces portes leur furent ouvertes, et ils purent se convaincre que l'abondance régnait au sein de la tranquillité ; les maisons ne formaient pas de rues régulières comme dans vos villes; mais elles sélevaient au milieu des arbres qu'avait produits.la fertilité du terrain. Un lac, d’où s'échap-

paient en murmurant plusieurs ruisseaux, tempérait la chaleur produite par un soleil brülant,

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> 207 « et fournissait son eau limpide aux habitations qui l’environnaient. On apercevait dans l'endroit le plus riant le vaste palais du chef; au devant se groupaient plusieurs cocotiers étendant majestueusement leurs palmes consacrées à la victoire. Comme si la nature eút voulu elle-même protéger cette cité nouvelle, on voyait au centre un monticule qui pouvait servir à la défendre , et d'ou les yeux se portaient au loin sur tout le pays des environs que des bras laborieux avaient fertilisé ”. Zombé admirait l'ouvrage de ses compatriotes; il croyait revoir une ville puissante de PAfrique, et son cœur s'enorgueillissait; mais d’autres pensées l’occupaient encore. Il cherchait des yeux Zara parmi toutes les jeunes filles qui s'empressaient autour de lui et de ses compagnons : il lui semblait toujours Papercevoir dans Péloignement, et quand il s'approchait lespérance Pentrainait encore. Enfin un vieillard s'avança et lui parla en ces termes : « Jeune homme, tu cherches sans doute le lieu où sont rassemblés les magistrats qui vont choisir un nouveau souverain : de quel village, Palmarésien , es-tu le chef? Ces guerriers qui t'accompagnent te donnent le droit de tout prétendre. Ici, c'est au courage que Pon accorde le pouvoir; mais la sagesse veut le

* V. Rocha-Pitta, America Portuguera. V. également la Notice de M. Maltebrun, dans le Voyage de Barrow.

guider. — Je ne prétends rien dans cette ville, répondit mon père, je suis un chef sorti du sein des forêts; je n'aspire qu'au bien de vivre parmi vous.—Et moi, je veux t'y voir régner, dit à voix basse Adoë. Vieillard, sers-nous de guide. » :

En ce moment, le bruit des instrumens et les cris de la multitude les avertirent que le conseil était commencé, que le peuple saluait les magistrats. Ils arrivèrent dans une place immense, où toute l'Afrique semblait s'être réunie. Le Loango, le Mozambique, l'habitant de Benin, celui de Fida, faisaient retentir les airs de mille cris différens, et cherchaient à encourager les chefs de leur tribu, qu'on voyait au milieu des vieillards, et qui s'entretenaient avec agitation. Lorsque mon père parut, un murmure se fit entendre parmi les Koromantins; ses anciens compagnons Ventourerent et le proclamèrent hautement comme digne d'être leur chef, tandis que les Mozambiques irrités rappelaient à grands cris leurs droits et voulaient garder parmi eux la puissance. Les vieillards commandaient en vain le silence, la multitude ne les entendait plus; Adoë s'avança vers eux; il leur parla pendant quelque temps; mais Peffroi était peint sur leur visage, et leur prudence ne pouvait plus rien; enfin les deux partis s'ébranlerent: quoiqu’ils fussent sans armes, la lutte la plus terrible commença. Zombé sentit que la puissance

pouvait lui appartenir; il sélança au milieu des combattans. Moins généreux que lui, ses compagnons faisaient usage de leurs armes; mais il quitta jusqu’à son arc, quand il s’aperçut que le chef Le plus éminent des autres guerriers en était privé. Alors il le saisit avec force, leurs bras s'entrelacent, leurs pieds se joignent, ils semblent devoir se renverser du premier effort; cependant à cette espèce d’immobilité on voit succéder des mouvemens plus rapides; la terre retentit sous leurs pas ; le Mozambique, aveuglé par la rage, croit que la mort seule peut vaincre son adversaire; il saisit d’une main perfide un poignard qu'il avait au côté, et lui fait une faible blessure. Sa fureur est la cause de sa perte: Zombé pousse un crique lui arrache plutôt l’indignation que la souffrance; il quitte son lâche ennemi pour Vétreindre avec plus de vigueur, le soulever de terre, et le jeter loin de lui. Dédaignant toutefois une basse vengeance , il lui permet de se relever pour rejoindre les Mozambiques qui ne Paccueillent qu'avec mépris. On n’entendit plus alors qu'un seul eri parmi les tribus: honneur au jeune chef qui sait pardonner quand il a vaincu, disait-on de toutes parts ; que la puissance lui soit accordée! Les chefs euxmêmes l’entrainèrent près des vieillards et le proclameérent souverain de Palmares. « Zombé, lui dit

le plus ancien des magistrats, nous taccordons la

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- puissance. Ne crois pas cependant que tu la doives uniquement à tes guerriers, nous saurions te la retirer encore, si tu n'en étais pas digne; mais ce vieillard qui t'accompagnait, et dont la science se

fait révérer , nous a dit que tu saurais aimer ce

4 peuple formé de cent nations différentes : nous

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* Bryan Edwards.

elle était en usage à Palmares ’

© V. Rocha Pitta. Barlœus, Southey, etc.

QUE À n'ignorions point que tu peux le défendre, et nous É tapprendrons à le gouverner.» Aussitôt il fut consacré selon les rits de la religion catholique, car mais on y Joignit quelques cérémonies africaines qui se terminerent par des danses destinées à rappeler l’image des combats. Le cor fit résonner ses sons éclatans ; deux cents guerriers poussèrent un cri de guerre, et s'élancérent de tous côtés comme s'ils allaient lancer leurs flèches dans les forêts, puis ils feignirent d'éviter les coups de l'ennemi; d’autres, tenant leurs armes à feu , se jetèrent tout-à-coup sur le sable, et firent entendre le roulement de 4 la foudre. Mais le cor sonna de nouveau : ils s'avancerent alors d’un pas rapide; la fureur brilla dans leurs yeux ; leurs mouvemens exprimaient ia rage ; on eut dit que rien ne pouvait leur résister ; ils tirerent leurs glaives , il les agitèrent au-dessus de la tête du nouveau chef ?, et les déposèrent àses pieds, tandis queleurs compagnonsfrappaient

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