CHAPITRE XXXIV
Le dévouement.
Les Palmarésiens pensant que l’armée ennemie abandonnerait bientôt leur territoire, commencerent à goûter le repos, comme s'ils n'avaient plus rien à redouter. Les habitans des campagnes faisaient retentir les airs de leurs chants ,en songeant au bonheur de retrouver les lieux qu'ils avaient habités paisiblement pendant un si grand nombre d'années; les jeunes gens croyaient le danger toutà-fait éloigné et retournaient quelquefois aux jeux qui embellissaient naguëre leur existence. Vous le savez comme moi, dans un de ces beaux jours qu'on rencontre si fréquemment dans nos contrées, si un léger zéphir agite la cime des palmiers, si le soleil se fait sentir avec moins d’ardeur, on voit quelques jeunes filles recueillir les coques éclatantes du cotonnier , séparer sa ouète légère, et la lancer au vent par leur souffle répété; leurs yeux suivent ce nouvel habitant de Fair; leurs cris l’accompagnent et elles tirent une foule de joyeux présages de la manière dont il se dirige. C'était dans les danses et dans les jeux que les
= 3292 € habitantes de Palmares se livraient au plus doux espoir; le bonheur renaissait dans leur Ame aussi promptement qu’il sen était éloigné : elles ne” pensaient point, hélas! qu'ilya dans le cœur des hommes plus de persévérance pour faire une guerre cruelle que pour s’accorder réciproquement ce qui pourrait les rendre moins malheureux.
Ces paisibles instans ne furent pas de longue durée: comme les champs avaient été dévastés, que les habitans des villages s'étaient réunis à ceux de la ville, on ressentit bientôt les horreurs de la famine, et cependant les Portugais ne s’éloignaient point. Zombé ne s'était pas flatté d’un vain espoir, mais s’il se séntait encore le courage de combattre, il n'avait point la force de voir souffrir tant de malheureux. « Horribles effets de la guerre, s'écriait-il, nos ennemis souffrent comme nous, et cette terre ne produit plus rien : on dirait que par un pacte fatal les vainqueurs et les vaincus doivent également périr!... » Mais d'autres pensées Pagitaient encore ; quand du sommet des remparts ses yeux parcouraient la plaine, il croyait voir continuellement ses guerriers environnés d’une troupe cruelle lui ravissant Zara, et il maudissait alors le jour où il avait quitté ses forêts.
Un assez long espace de temps s'était écoulé, le fidèle ami qu'il avait envoyé hors de la contrée au-
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rait dú être de retour. La situation de Palmarès devenait de jour en jour plus pénible, mais un courage héroique soutenait les malheureux habitans, qui languissaient au milieu des horreurs de la famine, et cependant persévéraient dans la plus juste défense. Zombé fit plusieurs sorties pour soulager leur misère; hélas! souvent il rentrait dans la ville sans pouvoir rien donner à la mère qui lui présentait son enfant expirant de besoin, au fils qui lui demandait à grands cris des secours pour son père, au malheureux qui avait partagé le repas de la misère avec un voisin luttant contre la mort; mais en quelque moment qu'ilrenträt, Mery était toujours sur son passage ; elle lui disait : « Des jours heureux viendront où l'on te tiendra compte de tous les efforts que tu as faits, où Von se rappellera avec une égale reconnaissance les occasions où tu as réussi et les momens de revers, car tu fus guidé toujours par l'amour de tes compatriotes. »
Cependant il faisait de continuels efforts pour savoir ce qu'étaient devenus ses guerriers; il aurait voulu qu'on ne leur eût point accordé Zara, qu'ils errassent dans les déserts jusqu’à ce que le destin eût décidé du sort de Palmares. « Ah! disait-il quelquefois, noble cité, jesuis fier d’être ton chef quand tu es plongée dans le malheur ; mais si mon courage ne t était plus nécessaire, je retournerais dans les forêts. » Sa situation ne tarda cependant point
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à devenir plus pénible encore.Un jour on lui amena quelques soldats brésiliens qui conduisaient des troupeaux au camp ennemi : il les interrogea, etil
sut que des guerriers de Palmarès : avaient été faits prisonniers dans les forêts du voisinage, ou ils s’étaient long-temps défendus. « Conduisaient - ils parmi eux une jeune fille? ditZombé avec agitation. — I] y enavait plusieurs, répondit un officier européen, mais l’une d'elles, venue de la Côte-d'Or, se distinguait par sa beauté et par son noble courage. — Vois-tu, dit Zombé, en lui montrant une des salles de son palais, les richesses qui se trouvent renfermées ici m'appartiennent, et elles seront à celui qui pourra me rendre Zara; retourne dans le camp des Portugais : les lois de la guerre permettent quelque pitié, on peut accorder un instant de bonheur à celui dont plus tard on arracherait la vie; dis-leur que si quelquefois j'ai épargné à leurs prisonniers Vhorreur d'une mort cruelle; que si dans le temps de ma puissance j'ai évité à leurs compagnes d'affreux outrages, je ne leur demande pour prix de ces bienfaits que la faveur d'échanger mes richesses contre un bien qui n'est aussi précieux que pour moi. »
Les soldats s’éloignèrent aussitôt, et le jeune chef resta plongé dans une profonde mélancolie. « Quel sort aurai-je à lui faire partager, disait-il, si Pon consent à me la rendre? Ses yeux ne se
porteront que sur un pays désolé, et mon cœur lui-même ne lui offrira que des ‘sentimens douloureux à partager.» Cependant le retour des Portugais causa dans le camp le plus vif étonnement; on crut que les assiégés allaient offrir de se soumettre aux conditions que Pon voudrait leur imposer , et Pon se réjouit de voir se terminer une guerre déjà si fatale aux deux partis. Le prisonnier expliqua alors le sujet de sa mission au chef de l’armée, qui concut aussitôt Pespoir de devenir maître de Palmarès. « L’amour s'est emparé du cœur de cet Africain, dit-il, l'amour saura nous ouvrir les portes de la ville. Qu'il livre les remparts, et la jeune captive est à lui. Vous lui répéterez que nous ne voulons plus d'une puissance qui peut nous ravir un jour Pempire de ces contrées ; vous lui direz que les rebelles se soumettent, c'est le seul moyen d'obtenir un traitement plus doux; allez lui porter en secret la réponse que je daigne lui faire; dites-lui bien que par sa résistance, il ne peut retarder que de quelques instans la ruine de Palmares ; que dans trois jours peut-être il verra cette plaine couverte de nouvelles armées qui sauront bientôt renverser d'aussi faibles murailles. » L'officier portugais retourna aussitôt vers Zombé, et il lui fit part de sa mission, en le conjurant, pour son propre salut, de céder aux instances
qu'il venait lui faire; enfin , le voyant plongé dans
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