‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 76 sur 99 · PE, EE · texte numérisé non relu

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immortelle, et ce don précieux du créateur, qui nous fait survivre à nous mêmes, ils ne se le réservaient point uniquement, ils l’accordaient aux animaux, aux plantes, aux fruits, ils animaient pour l'éternité tout ce qu'ils avaient sous les yeux. Quand Pâme des hommes était prête à s'échapper, ils disaient qu'elle voltigeait autour des lèvres du mourant, et qu’elle montait ensuite auprès d'un dieu qui devait la réunir à sa propre substance. Demeurant quelque temps dans cet état, elle passait dans le lieu où se rassemblaient tout ce qui avait joui de l'existence”. Comme Pardeur d'un soleil brülant leur fait souhaiter sur leurs plages fertiles l'instant où le jour disparaît, ils passaient l'éternité au milieu d’un crépuscule qui ne devait jamais finir; cetétatde félicité n'était point réservé seulement à quelques individus, il appartenait à tous les êtres.

Ces peuples sont guerriers, el les ames, comme dans la religion scandinave, se livraient des combats ; mais si deux époux venaient à se rencontrer, ils se reconnaissaient, et après s'être réunis, allaient goûter un bonheur éternel dans un élysée réservé à eux seuls. |

Les navigateurs que les eaux ont engloutis,

3 Ces diverses croyances n'existent plus; les missionnaires

anglais ont converti au christianisme tous les ar

perrey. Journal des Voyages de Verneur. 66º cahier , p. 122.

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= 347 = trouvaient dans les profondeurs de l'océan des régions embellies de tous les dons de la nature : comme leur existence avait été remplie de douceur , ils n'imaginaient jamais de tourmens.

Ah ! si les premiers navigateurs avaient pu nous conserver quelques-unes des inspirations poétiques de ces peuples, nous y trouverions sans doute le charme que la nature à répandu sur ces contrées. Une langue si douce qu'elle ne trouvait point de sons assez durs pour exprimer les noms de nos habitans du nord, n’était pas sans doute destinée à rendre des idées profondes où énergiques ; mais elle devait se prêter admirablement à peindre les scènes anacréontiques dont Bougainville nous a parlé. Leurs vers sont divisés en pieds réguliers ; ils ne les déclament point, mais ils ont une sorte de mélopée : comme les Grecs, ils chan-

tent en improvisant. Aoutourou mit en strophes

cadencées tout ce qui le frappait durant le voyage de Bougainville. Il avait des expressions uniquement réservées à la poésie ”, et la langue doit être | abondante, puisqu'il pouvait peindre tant d'objets nouveaux. Cook nous apprend que les harangues prononcées par certains chefs de cet archipel étaient des espèces de poèmes ?, et les femmes à bord de son bâtiment célébraient Le * Voyage autour du monde, p. 231.

2 Cook, troisième voyage.

346 «4 lever de Pastre du soir par des vers harmonieux.

Quoique leur poésie eût presque toujours pour objet de célébrer le plaisir et l'amour, ils chantaient aussi leurs travaux durant la paix, les victoires dans les guerres, leurs excursions sur les terres voisines, et les avantages de leur ile sur les autres pays. Lorsque ces hommes de la nature entendirent la musique des Européens, ils montrerent une sorte de dégoût pour les compositions savantes ; mais il paraît que la mélodie de quelques-uns de nos instrumens leur fit un plaisir extrême quand ils eurent occasion de l'entendre sans tout le fracas d'un orchestre bruyant ".

Vancouver nous a conservé des détails curieux sur un heava qu'il vit à Owhyhée. Après nous avoir décrit la manière pompeuse dont s'exécuta cette représentation dramatique, il dit'que le spectacle était un composé de discours et de chants soutenus d'une foule de gestes singuliers. « La variété des attitudes qu’elles prirent, continue-til en parlant des actrices, et la rapidité de leurs mouvemens ne ressemblaient à rien de ce que j'ai vu dans les autres parties du monde, et d’après quoi je puisse donner à mes lecteurs quelque idée de ce spectacle, surtout dans les trois premiers actes, où il me parut qu'il y avait un grand accord

* V. Anderson. Troisième voyage de Cook, & 2, p. 284, édition in-/°,

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“entre le ton de leur déclamation et leurs gestes. Quelques-unes de ces actrices, moins bonnes que les autres, nous donnèrent le moyen de faire des comparaisons , et je dois avouer que les meilleures avaient dans leur débit et dans leur action une grâce à laquelle il me paraissait difficile d’atteindre '.» Ce voyageur se plaint néanmoins de la licence qui régna dans la dernière partie de la piece, et il paraît que c'était le défaut que les Européens avaient toujours à leur reprocher. Ils le retrouvaient encore dans les autres iles de la mer du sud. Chez les Papous, les scènes dramatiques sont du même genre qu à Otahiti, et l'on voit des femmes accoucher sur le théâtre ? au rire bruyant des spectateurs.

Il se prépare de nos jours une singulière révolution dans la poésie dramatique de ces peuples à demi barbares, qui ne retraçaient probablement que lesscènes qu'ils avaientsousles yeux.Unanglais au service de Tamehameha a élevé à Owhyhée un théâtre sur lequel on jouait il y a quelques années le drame d’Oscar et Malvina é. Il est probable que

* Voyage autour du monde, t. 3, p. 46.11 donne autre part une foule de détails que les bornes de l'ouvrage ne me permettent point de faire entrer ici, mais qui sont d'un assez grand intérêt.

* Labillardière, Voyage à la recherche de La Pérouse, LA Tra

* Campbel, Voyage autour du monde. Bibliothèq. univers.

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les insulaires conservant leur goût pour les représentations théâtrales, se perfectionneront dans ce genre. Qui sait si alors nous ne verrons pas éclore de nouveaux chefs-d’œuvres empreints d’un caractère particulier qu'ils tiendront de la nature et du climat. Les événemens qui se sont passés depuis quelques années dans le pays, fourniront de nombreux sujets, et les littérateurs de l'Europe qui se plaignent de ne plus rien rencontrer de nouveau, verront paraître un genre différent de ce que nous connaissons.

11 ne faut pas croire , du reste, que ces peuples aient de grands progrès à faire dans tous les genres; ils sont bien près de nous égaler dans les danses pantomimes, et un célebre marin avoue qu'il règne un tel ensemble dans les ballets de Tongatabou, qu'on les verrait avec le plus grand plaisir même au théâtre de l'Opéra *.

Les insulaires de Watecoo exécutent des danses mélées de chant dont la description suffit pour exciter l'admiration et qui produisirent un profond étonnement sur les premiers navigateurs *. -

Ces îles où la nature conserve si bien toutes ses harmonies, sont favorables aux beaux-arts, même dans l'état sauvage. L'architecture surtout

* D'Entrecasteaux, Voyage autour du monde pendant les années 1797, 1792 CL1793,t. 1, Pp: 294-

* Anderson, troisième voyage de Cook, t. 1, p. 319.

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y prend un caractère gracieux inconnu dans d'autres contrées du voisinage. Comme dans la Grèce, on n’est point surpris que les formes soient élégantes en voyait les modèles que les hommes ont eu sous les yeux '. Dans l’île de Maona , un de nos plus célèbres voyageurs ? remarqua un édifice en treillis , que le meilleur architecte Européen n'aurait pu exécuter avec plus d'élégance. Sans parler de ces masses étonnantes qui s'élèvent dans File de Pâque, mais qui conservent un tout autre caractère, à cause de l'aspect des lieux °,je rappellerai ces tombeaux d'Otahiti, qui excitérent encore l'admiration des premiers navigateurs.

Sans doute que les habitans de ces contrées heureuses que la nature a favorisées de tous les dons, ne peuvent imaginer que Yâme abandonne tout -à-coup un séjour enchanteur; craignant de confier le corps de leurs parens à la terre, ils

* M. de Châteaubriand a indiqué cette influence du paysage sur les beaux-arts. « On conçoit presque, dit-il, comment Varchitecture a des proportions si heureuses, comment la sculpture antique est si peu tourmentée , si paisible, si simple, lorsqu'on a vu le ciel pur et les paysages gracieux d’Athènes, de Corinthe et de l’Ionie. Dans cette patrie des muses, la nature ne conseille pas les écarts, elle tend au contraire à ramener l'esprit à l’amour des choses uniformes et harmonieuses. » Itinéraire de Paris à Jérusalem, t. 1, p. 15:

* Voyage de La Pérouse, t. 3, p. 190.

3 V. Forster, deuxième voyage de Cook.

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le placent dans une tombe aérienne qui s'élève sous un dôme de verdure. Quand la mort est ainsi environnée de l'arbre à pain, du cocotier, du casuarina, dont le feuillage exprime les regrets que fait ressentir le sommeil prolongé d'un ami, les Otahitiens semblent toujours croire que le réveil ne peut tarder. N'avancez point, disaient-ils aux Européens qui s'approchaient de la dernière demeure, il dort. Que ce mot est touchant !... que de pensées attendrissantes il fait naître! Hélas ! cette mère demandant pres du tombeau de son fils un réveil qu’elle ne doit plus espérer et qu'elle veut attendre pour tromper sa douleur ; cette amante, pleurant l’homme qu’elle aima, et lui portant des fruits et des fleurs qu'elle croit pouvoir charmer des yeux voilés par la mort; cette image du trépas, embellie par tout ce qui fait le charme de Vexistence; ce mélange de douleur et d'espérance excite peut-être mon émotion moins vivement qu'un sombre désespoir, mais il me la rend chère et je la crois plus durable.

Peuples innocens, vous allez perdre ce titre de sauvages que vous donne notre orgueilleuse civilisation. Ah! conservez cet usage touchant qui ôte à la mort ce qu'elle a d'affreux. Croyez toujours revoir bientôt les êtres chéris que vous avez perdus; je ne sais si les bienfaits de notre civilisation vaudront une espérance aussi

me 353 « “ douce. Ah! du moins la religion qu'on vous enseigne vous la rendra; vous êtes digne de la conserver, votre âme est capable de la sentir. On a “vu naguère en Europe un roi de ces pays, inconsolable de la perte d’une épouse adorée, Pappeler sur les bords de ta tombe , et ne pouvant suppor-

ter une aussi cruelle séparation , pendre bientôt avec elle”.

* Tous les j journaux nous ont appris la mort po roi des iles Sandwich et ses touchans regrets. :

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