‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 91 sur 99 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Ux auteur estimable a dit en parlant du Camoens : « On trouverait dans les petits poèmes de l’'Homère portugais, dans ses chansons, ses romances, ses sonnets, soumis au travail d'une érudition curieuse, l’histoire à peu près complète de sa vie. C'est peut-être le seul moyen de porter quelque lumiêre sur cette partie obscure de son existence agitée que remplit cet amour funeste qui le perdit comme le Tasse *. »

C’est en traduisant les œuvres diverses de Camoens, en me pénétrant de ce feu qui les anime et qui leur donneun caractére si particulier, que j'ai songé à suivre l’idée de M. Sané, et à retracer les malheurs du grand poète, sans m'astreindre à la forme sévère imposée par l’histoire. Mais le récit qu'on va lire n'est pas entièrement un roman, la plupart des événemens qui sont rappelés ont eu lieu, et la fin n’est que trop véritable. Jozé Indio lui-même n'est point un personnage imaginaire ; il est certain qu'il a assisté Camoens dans les derniers instans de sa vie.

Toutes les fois que j'ai pu laisser parler le poète, je Vai fait; des guillemets indiquent les endroits imités de ses ouvrages. Je m'en suis rapporté, pour les événemens principaux, aux documens qui m'ont été fournis par la magnifique édition de M. Souza, et j'ai puisé dans ce monument élevé à la gloire du grand poète plusieurs faits qui ne se rencontrent nulle autre part.

* Sanc, Mercure étranger, t. 1, p. 272-

CAMOENS

ET JOZE INDIO.

Les flots de POcéan s'agitaient depuis quelques heures devant Lisbonne, et les oiseaux de mer signalaient la tempête par leurs cris répétés , lorsque tout-à-coup le vent se déchaina avec fureur et fit soulever les vagues qui s’élevérent en grondant. Un navire s'avançait au milieu de ce spectacle de désordre; c'était le Santa-Fé qui revenait des côtes de l'Afrique, chargé de richesses; et que les vents poussaient vers d'horribles écueils. En vain Véquipage courait-il aux manœuvres; le capitaine pouvait à peine se faire entendre au milieu du bruit des cordages, du mugissement des flots et des cris de terreur. Cependant les sons éclatans du porte-voix viennent frapper l'oreille des matelots dans un de ces intervalles effrayans où Porage ne semble se calmer que pour devenir plus terrible; les voiles sont carguées, une main exercée s'empare du souvernail, et tâche d’éloigner le navire des parages que l'on a tant désirés.

Parmi tous les passagers, il y en avait deux

equi né partageaient point la frayeur de leurs com-

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pagnons, et qui semblaient indifférens à ce qui se passait autour deux, pour ne s'occuper que de la scène imposante et terrible que leur offrait la nature. Le plus âgé surtout, celui que Pon reconnaissait à sa noble figure, à°des traits pleins de majesté, s'animait d'un feu poétique en voyant les vagues furieuses se briser contre le bâtiment : c'était le Camoens qui revenait dans sa patrie apres seize années d'absence. —Voyez, disait-il à un jeune religieux de l’ordre des Carmes, qui se tenait comme lui serré contre les haubans, voyez comme les nuages qui s'amoncelent au-dessus de nos tètes font fuir la lumière , comme tout POcéan s’irrite de plus en plus! Il semble que la machine de l'univers ne pourra pas résister à cette horrible tourmente , et c'est maintenant, au milieu de Ja lutte de tous les vents, que la tempête exerce ses ravages, que notre dernière voile va se déchirer; les cordages s’agitent avec un nouveau bruit; de pales matelots font retentir les airs de leurs cris supplians ; ils jettent tout à la mer. Grand Dieu: jamais la divinité n’a montré plus de courroux, jamais le tonnerre n’a roulé avec plus de fracas. Comme il achevait ces paroles, un matelot passa devant lui en courant aux manœuvres , et lui dit: — Chantre de la Lusitanie, que ne tâchestu d'apaiser par tes prières le ciel irrité contre nous? Que ne célébres-tu la Vierge des secours

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et les saints pour qu'ils nous protègent! Le poète se préparait en effet à implorer l'assistance divine; le jeune religieux priait pour ceux qui l’environnaient, quand une fausse manœuvre

présenta le bâtiment à la fureur d'une vague im-

mense qui vint en rugissant couvrir tout le pont de ses eaux écumeuses : on n entêndit qu’un cri, mais il fut terrible , et lorsque le flot se fut retiré, on vit tous les malheureux navigateurs prosternés dans l'attente du sort le plus affreux. Mes enfans, s'écrie Camoens d’une voix forte , et se tenant encore debout près du grand mât, j'ai échappé à bien des tempêtes, tout me dit que nous devons revoir notre patrie. En achevant ces mots, il saisit le gouvernail qu’un matelot avait abandonné, et cette noble assurance ranime le courage des marins; les vœux qu'ils prononcent font voir que l'espérance a fait place à la frayeur; ils s'empressent d'obéir à leur chef; leurs travaux sont bientôt couronnés

du succès, et ils s'éloignent rapidement des lieux

qu'ils ont redoutés.

Cependant, vers le milieu de cette journée terrible , les vents commencèrent à s’apaiser, le tonnerre ne se fit plus entendre, et l’on cingla de nouveau vers le port de Lisbonne. Quelquefois on apercevait à l'horizon des bâtimens privés de leurs agres que les vagues agitaient encore : alors des cris de pitié, des hymnes de reconnaissance se

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» 1/4 « faisaient entendre, il restait une sorte d'effroi du danger auquel on avait échappé. Ainsi donc, dit le jeune religieux, tous les hommes se réjouissent de voir s'éloigner la mort. Je suis le seul à ne pas sentir cette félicité que l'on goûte au sortir du péril. — Ami, comptez-vous pour rien le bonheur de revoir vos compatriotes ? — Eh! que ferai-je à Lisbonne? tout ne me parlera que de ces haines

de famille qui m'ont exilé en m'empéchant de |

m'unir à la seule femme que je pusse aimer, et que tant de maux ont privée de l'existence! Qu'éprouverai-je en voyant ces palais, cette magnificence que tant d’autres vont admirer? Je les ai méprisés pour me vouer à la solitude; je ne les reverrais point, si votre amitié ne me ramenait en Europe.

On ne tarda pas à débarquer, chacun voulait s’empresser d'accomplir son vœu; mais Jozé Indio, seul étranger au péril, n’en avait point fait; après le ciel, toutes ses pensées étaient pour Clara, et au moment d'abandonner la vie, toutes ses pensées s'étaient portées vers elle; il n'avait songé

qu’au bonheur de la voir dans un autre monde. Nous voilà donc, dit-il au Camoens, dans cette cité puissante où vous êtes né; nous y revenons après de longs voyages, et le même aspect frappe nos regards. Partout des hommes inquiets s'agitent devant ce port où cent navires étalent pom-

peusement leurs brillans pavillons. Les insensés! ils semblent de ce point du monde vouloir envahir toute la terre. Ils veulent tous quitter leur patrie, et je crois que bientôt ils ne seront satisfaits que quand ils y auront entassé les richesses de l’Inde. Camoens, rappelez-vous ce que vous me dites un jour de l'excès de notre ambition. — Jeune homme, éloignez vos idées mélancoliques, dit le poète; sans nos guerres et sans nos voyages, le monde serait privé du plus noble exemple, et Lisbonne n'éleverait point avec tant de fierté ses tours orgueilleuses. Mais voyez cependant comme ces hommes nous regardent avec étonnement :

il semble, parce que nous venons des terres éloignées, que nous devons être couverts d’or et de soie. Les malheureux! ils croient dans leur délire qu'on ne peut être vaincu par les orages, et que les éléments sont toujours favorables : offrons-leur donc un exemple de Pavidité punie : qu'ils regardent nos compagnons, ils les verront encore pâles d'un malheur qui ne s'oublie jamais, de la perte de cet or dont ils ont une soif si ardente. Pendant qu'ils parlaient ainsi, un grand nombre d'habitans s'étaient rassemblés autour d'eux et leur demandaient quels étaient ceux qui revenaient dans leur pairie, ou s'ils ne pouvaient instruire du sort de tant de jeunes gens qui s'en étaient

éloignés. Mon fils aurait votre àge, disait une

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= 416 « mère à José Indio; depuis huit ans qu'il est parti, pas une âme bienfaisante ne m'a donné de ses nouvelles. Avait-il donc besoin de vaines richesses ? Lui fallait-il autre chose que mon amour? En disant ces mots, elle essuyait une larme... une larme... que tous les trésors de VInde n’auraient pu payer. Plus loin la scène était bien différente: c’étaient des amis qui se reconnaissaient, des matelots qui racontaient leurs aventures , et qui semblaient se revoir comme s'ils s'étaient quittés de

la veille; des marchands qui venaient déployer

devant les passagers tout ce qui pouvait flatter leurs regards, mais qui se retiraient aussitôt en apercevant le desastre de la nuit précédente.

Mes enfans, dit une voix à laquelle on était accoutumé d'obéir, oubliez - vous le ciel parce qu'il vous a secourus ? Allons remercier la Vierge, et que chacun surtout se rappelle son yœu; nous ne devons pas toujours demeurer à Lisbonne, et lorsque nous serons sur POcéan, les flots irrités pourraient nous rappeler encore qu'il est bon de ne pas oublier sa promesse.

Aussitôt presque tous les matelots quitterent leur chaussure et jetèrent le bonnet grossier qui pouvait les garantir d'un soleil brülant ; marchant deux à deux et gardant un profond silence, ils commencèrent à s'avancer vers l’église de Nazareth en faisant entendre des sons religieux. La

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multitude les considérait avec une sorte de curiosité compâtissante , et les femmes joignaient leurs voix à leurs accens de reconnaissance. — Voyez, disait l’un en tressaillant de Joie et sans osér interrompre l’auguste cérémonie, voici l'époux de ma pauvre sœur qui lui rapporte au moins son amour. — Tenez, disait un autre, Pedro d’Alcantara est revenu, c'est le plus grand chagrin qu'il pouvait faire à son vieux père. En un mot, chacun exprimait ses remarques, et personne ne faisait attention à celui qui aurait dú attirer les regards de ses compatriotes , au Camoens - qui Venait de léguer son nom à la postérité, et qui marchait inconnu.

L'on était près du temple, et les chants se mélaient déjà à ceux du prêtre, lorsque Jozé Indio sapprocha de son illüstre ami, et lui dit en soupisant : — Camoens, vous rentrez ici avec tranquillité, mais je viens de passer devant un palais dont le faste m'a rappelé de tristes souvenirs. — L'amour s'oubliera, les souvenirs s'éloigneront, dit le poète; pensez-vous que je n’aie point aimé?... Comme il disait ces mots, on entra dans l'église, ou des milliers de cierges brillaient de toutes parts au milieu des dorures et des statues d'argent dont le roi Jean HI avait orné la plus grande partie des édifices consacrés à la religion. Tout le monde s’agenouilla avec respect en voyant des infortunés

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échappés au naufrage, et bientôt une hymne de reconnaissance fit retentir les voûtes de l’église, où quelques momens auparavant Pon n'entendait que les froides prières de ceux qui n'avaient jamais eu rien à craindre. E

Mais Jozé Indio s'était relevé; il porta ses regards autour de lui, et saisit bientôt avec un mouvement de terreur la main de son ami. — Regardez cette Jeune dame entourée du faste des cours, porter vers l'autel ses regards pleins de mélancolie; pour moi , je crains de la voir; une fatale ressemblance... ou... ma tête s'égare.... Mais après un moment d’un morne silence, il leva lentement ses yeux qu'il avait tenus attachés à la terre comme pour l'interroger sur un secret effrayant, et il tressaillit de nouveau... sa main trembla dans celle de son ami; une joie subite se peignit dans tous ses traits. 11 allait jeter un en perçant, la majesté du lieu le retint; Camoens, devinant ses pensées , l'avait pressé contre son cœur en lui montrant la croix qu'il portait sur son vêtement religieux et la multitude dont il se trouvait environné. Ah! dit-il enfin d'une voix étouffée , la plus grande des souffrances c’est de ne pouvoir se plaindre devant les hommes, et d’être jugé coupable quand d'autres inspireraient la compassion. Camoens , continua-t-il d’un ton qui annonçait à la fois et la joie et la douleur,

vous savez du moins me comprendre : elle existe , mais j'ai été trompé ; mais le cloître me réclame... En ce moment la fille du marquis de Cascaes s'éloigna avec une suite nombreuse ; Jozé Indio sappuya contre un des piliers de l'édifice, s’enveloppa dans son manteau et laissa entendre de faibles gémissemens qu'on aurait pu prendre pour les regrets d'une âme repentante, mais qui n’exprimaient cependant que le désespoir de la plus funeste des passions.

Il était encore à la même place lorsque les prières furent achevées ; et quand tout le monde se fut éloigné , Camoens s'approcha et Pengagea à le suivre, en lui répétant tout ce que son cœur put lui inspirer. — Ce n'est pas elle, lui dit-il, qui vous a trompé; ne m'avez-vous pas répété plus d'une fois que la fatale nouvelle de son trépas vous parvint tandis que son père parcourait avec elle la Castille? Ce père, irrité contre votre famille, et ne voulant pas s'unir avec elle, usa sans doute d’un odieux artifice que la violence de votre désespoir contribua à faire réussir. Maintenant, Jozé Indio, que la vérité vous est dévoilée , il faut rappeler tout votre courage. Je conviens qu'il est affreux de se voir contraint par ses propres sentimens à repousser un bien qui ferait le bonheur de l'existence; elle vit du moins; et ce seul mot doit suffire pour rappeler votre courage. —

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= (20 « Pardonnez, mon ami, répliqua Jozé Indio, un instant de faiblesse ; ma joie est en effet plus vive que mes regrets, et ces regrets, tout m ordonne maintenant de les réprimer. Ils marchèrent quelques instans parlant ainsi, quand ils s'aperçurent que la nuit s'approchait; ils résolurent de demander dans quelque maison religieuse un abri pour cette nuit seulement.

Ils allèrent frapper en effet au grand couvent des Franciscains , mais tout était plongé dans le repos , et le bruit du marteau qui retentit dans le cloître fut la seule réponse qu'ils purent obtenir. Ne réveillons point les bons pères, dit Camoens, il pourrait nous en coûter cher; ces moines aiment presque autant le repos pendant la nuit que l'agitation durant le jour; mais ne vous rappelezvous point que la nature est mon domaine ? les rivages de l'Océan m'appartiennent, et nous pouvons aller y goûter le repos, sans que des étrangers viennent troubler nos réflexions. En disant ces mots, il entraîna son ami, lui fit traverser la ville, et arriva avec lui sur le bord de la mer à quelque distance du port.

Tout était calme alors, les aquilons orageux avaient cessé de souffler, mais un vent frais agitait la cime des arbres qu'on voyait dans Péloienement ; quelquefois les nuages légers qui s'a-

noncelaient autour du disque de la lune étaient

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écartés par cette brise du soir , et laissaient entrevoir Pastre charmant qui lançait sa lumière sur POcéan tumultueux brisant ses flots argentés. Comme cette solitude est tranquille, dit le poète; combien de fois ne l’ai-je pas désirée sur mon rocher désert de Macao ? Vous gardez le silence, Jozé Indio , mais savez-vous que vous n’êtes point le seul dont les souvenirs soient déchirans? Jeune encore, vous avez souffert; mais j'ai souffert tout le temps de mon existence. Un père ambitieux vous fait croire, par suite d’une haine de famille et par des vues d'intérêt, que sa fille, que vous adoriez, est descendue dans le tombeau; vous vous enfoncez dans le cloître; vous franchissez les mers, vous courez des dangers; mais du moins, après tant de vicissitudes, vous retrouvez encore existante celle que jamais vous n'aviez dû revoir. J'ai dans ma mémoire des souvenirs plus cruels que ceux-là; j'ai à vous opposer de plus grands exemples de la perversité des hommes.

Asseyez-vous donc près de moi; puisque pour vous engager à supporter vos peines, j'ose tirer de Poubli des événemens passés dont le souvenir confus me rend le plus malheureux de tous les hommes.

Sr j'ai pu jouir de quelques instans de bonheur, c'est dans mon enfance; si la tranquillité s’est plu à habiter dans mon cœur, c'est à l'époque où je

vivais près de mon père a Cependant j'entrais à eine dans la vie, qu'il fallut, comme tant d’autres enfans des villes de Portugal, m'éloigner et venir chercher la science dans les lieux ou une foule d'hommes instruits l’enseignaient alors. J'arrivai dans la cité de Coimbre, et ce fut là que mes chagrins commencèrent. Partouton voulait entrainer mon esprit, et le contraindre à adopter de vaines idées qu'il ne pouvait comprendre; partout on cherchait à dompter le feu qui me consumait , et Pon n'aurait voulu livrer à mon ardeur que les modèles que les autres suivaient. O Coimbre! tu dévoilais à mes yeux de fatals événemens dignes d'un chantre nouveau, et tes campagnes me remplissaient de ces émotions qui durent agiter Virgile aux vallées de la Sicile. Je visitais seul les rives du Mondego, et jamais je n’en revins sans que des larmes brülantes baignassent mon visage. Trompé par une cruelle illusion, je voyais des jeunes filles errer sur ces charmans rivages , cueillir des fleurs et répéter le nom Inês au milieu de leurs chants ?; mais bientôt le plaisir s'évanouis-

sait, Pécho du fleuve ne répétait que des cris des

‘ Il appartenait à une famille noble, et il était allié à la maison de Sá, qui s'était illustrée par son courage. > Tout le monde connaît son admirable épisode d’Inés, où

il a développé la sensibilité la plus entrainante.

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désespoir , la reine de ces campagnes marchait au trépas, les nymphes disparaissaient.

C'est ainsi que dans la solitude tout parlait à mon imagination, tout dans la nature me répétait que j'étais poète : j'aurais voulu n'habiter que les champs et les forêts; mais il fallait rentrer sous le joug des maîtres, et voir mépriser les pensées qui me révélaient ce que je serais un jour. Plusieurs années s’écoulèrent ainsi; quoique les muses n'eussent point de plus fervens adorateurs que moi, mon enthousiasme ne s'était point encore fixé. Yadmirais tout sans pouvoir rien célébrer par des chants dignes de mémoire; je chantais Vamour...., je ne le connaissais pas encore; ces beautés, qui auraient pu charmer mon âme, pâlissaient devant l'être imaginaire que je m'étais créé, et je me voyais seul dans la nature environné de pensées d’amour et de souvenirs imposans. Je n’avais point d’autres richesses quand j'arrivai dans Lisbonne’, mais Pon y connaissait déjà le jeune étudiant de Coimbre, et je me rendis à la cour du souverain où l’on m'accueillit avec bonté. |

Les rois précédens s'étaient vivement occupés de la gloire de notre nation; et Lisbonne offrait deslors Paspect d'une ville puissante. Partout les esprits étaient agités du désir des découvertes; on se rappelait avec enthousiasme un D.Henri qui, re-

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tiré sur les bords de POcéan, méditait dans la

solitude la conquête de PAfrique, et construisait

des flottes immenses pour faire connaître ce vaste pays qui nous avait tant de fois envoyé des vainqueurs. Alphonse, en arrivant sur le trône, avait comprimé quelques instans le génie de la nation; mais sous Jean Il, tout s'était réveillé comme d'un profond sommeil; le cap des tempêtes avait été découvert; l'Inde s'était offerte à nos regards ambitieux. Sous Emmanuel, nous nous étions établis dans un autre hémisphere , nous avions franchi le cap de Bonne-Espérance; Sumatra, Goa, le Pégu s'étaient soumis; et mille vaisseaux avaient apporté dans nos ports les richesses de l'Orient. Tout l'univers semblait d'accord pour embellir la cour du roi Jean TI; VIndien envoyait ses riches étoffes et ses brillantes pierreries ; l'habitant de l'Afrique apportait son or et son ivoire; le Brésilien sauvage ignorait encore les richesses qu'il possédait, mais ses’ présens n'étaient pas moins précieux, et ses plumes éclatantes, son pourpre magnifique embellissaient encore les palais de Lisbonne.

Ces richesses, Pexemple de l'Orient, la vie errante des hommes qui se livraient aux plaisirs avec cette ardeur qu'on leur voyait montrer dans les conquêtes , tout s'était réuni pour faire de la cour un séjour de luxe et de galanterie ; je cher-

chais vainement , parmi les beautés qui faisaient son plus bel ornement, une femme comme mon imagination s'était plu à la former , et je conservai quelque temps mon indépendance. « Mais qui peut éviter les piéges que Pamour couvre de fleurs "?» Un jour je chantais mes vers : une jeune beauté daigna 2") sourire, et ses paroles encourageantes enflammèrent mon imagination d’un feu tout nouveau, je résolus dès-lors de lui consacrer mon existence; hélas! le destin Pavait fait naître au milieu des grandeurs, tandis que la fortune ne voulait rien m'accorder. Cependant elle sut me distinguer et elle accueillit mes vœux. Ah! ce n'était pas seulement sa beauté qui me charmait, c'était encore « ce coup-d’œil doux et compätissant, ce sourire plein de charmes et qu'on s'attendait toujours à rencontrer; cette contenance paisible

qui laissait deviner presque de la gaïté; ce quira-

vissait mon âme, c'était un abandon plein de timidité que remplaçait dans d’autres momens une gravité modeste. Sa bonté habituelle faisait assez connaître ce dont son âme était capable; mais quand elle disait quelque chose, on voyait que c'était avec un embarras qui indiquait ta plus grande douceur. Quoique la crainte agitat ses esprits sans qu’elle eút commis la moindre faute, * … Quem pode livrar se por ventura

Dos laços que amor arma brandamente ?

» 426 = elle savait conserver un air de sérénité : hélas ! depuis long-temps elle était accoutumée à souffrir sans opposer de résistance *. »

Elle refusait chaque jour les hommages d’une

foule de courtisans sans chercher à s’en faire un mérite auprès de moi; elle semblait deviner l'inquiétude quem'auraient donnée ces nombreux sacrifices, et ellé mettait continuellement autant de soin à me cacher les offres brillantes qu’on lui faisait, que d’autres auraient pu employer d'adresse àles laisser entrevoir. Mon amour, hélas! était pur comme celle qui l'avait fait naître; je n'osais aspirer à sa main, mais je voulais me rendre digne d'elle. Belle ande , lui disais-je quelquefois, vous donnez de l’orgueil à celui qui jamais n'aurait dú en avoir. Depuis que vous avez daigné approuver mes chants , une noble audace me transporte; je veux voir les combats pour les célébrer; je veux chanter la gloire que j'aurai su acquérir. Ah! qu'il serait doux pour moi de vous apporter | un jour le casque du chevalier entouré des couronnes du poète! Maintenant que les années se sont écoulées, je puis l'avouer, Jozé Indio, en m'entendant parler ainsi, une larme coulait de ses beaux yeux, un soupir me faisait entrevoir combien la gloire dont je voulais me couvrir lui couterait de regrets.

* V. le sonnet 35

Quoique mes vœux ne fussent point téméraires, mes chants furent sans doute indiscrets; la char-

mante Atayde était alliée aux plus nobles fa-

milles du Portugal, et proche parente du comte de Castanhera; on me fit un crime d’avoir su distinguer ses charmes, et mon amour fut puni de l'exil :.

Envoyé au Ribatejo sur les bords d’une petite rivière qui se jette dans le Tage, je ne tardai pas à sentir tout ce que ma position avait de cruel. Comme un poète fameux de Vantiquité, on m'éloignait de tout ce qui pouvait fairemon bonheur, mais j'étais moins coupable qu'Ovide , et la punition était presqu'aussi terrible. Accablé de mélancolie , je montais chaque matin sur une colline, et de la, portant mes regards sur des rochers sauvages, je considérais tristement l'onde écumeuse entrainant loin de moi les barques qui suivaient les flots paisibles du fleuve. « Ah! disaisje à ces ondes fugitives, suspendez votre cours, si je ne puis voguer sur vos eaux rapides; recevez au moins les larmes que je répands, jusqu'à ce que je voie arriver ce beau jour où je pourrai descendre vers les lieux que vous embellissez *. »

Dans quelques autres endroits, la solitude était moins triste; les arbres balançaient leur feuillage

1 V. troisième élégie.

2 V. Elégie première.

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me 128 « au milieu d’une campagne couverte de riches moissons ; mais des montagnes bleuâtres bornaient au loin l'horizon, et c'était au-delà que mes pensées se portaient continuellement. J'interrogeais sans cesse ceux qui venaient de Lisbonne, je leur disais : Avez-vous pénétré dans le vaste palais du souverain? Connaissez - vous les dames qui en font le plus digne ornement? et mon cœur palpitait avec une nouvelle violence s'ils venaient à prononcer le nom de la belle Atayde comme celle qu'ils avaient le plus admirée. Dans ce séjour des cours, au milieu de tant de seigneurs orgueilleux, j'avais su distinguer un homme dont je parvins à être l’ami; il ne dédaigna pas de me venir trouver au Ribatejo, et de chercher à m'inspirer du courage dans Padversité. C'était alors, disait-il, que je pouvais réaliser ces rêves de gloire qu'ilm'avait vus à Lisbonne, et me servir du feu poétique que développait encore un amour malheureux.

Vers cette époque, Jean III méditait une expédition contre l'Afrique : déjà les navires étaient préparés; et l’on n’attendait plus que des vents favorables , lorsque jallai me présenter devant le chef des armées navales. Le nom de mon père et peut-être ma faible réputation me firent recevoir au nombre des volontaires qui cherchaient la gloire encore plus que les honneurs. Je partis : je débarquai sur une terre étrangère, et ce fut

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alors que je pus me faire une idée du courage terrible de ces Africains, défendant leur patrie contre d’avides étrangers. J’ai célébré plus d'une de ces batailles, j'ai chanté souvent nos victoires, et les soldats enthousiasmés répétaient au milieu des combats les chants que m'inspiraient nos glorieux travaux. |

Le sort sembla me favoriser pendant quelque temps, je sortis des nombreuses actions où je me signalais sans recevoir de blessures dangereuses; mais un jour le navire sur lequel j'étais embarqué s'avançait devant le détroit de Gibraltar, quand il fut attaqué par les Maures. Le combat s'engagea, les bâtimens se joignirent, et nous montâmes à Pabordage. Ah! mon ami, quel spectacle horrible! que de sang répandu! J'étais un des premiers combattans; tout mourait autour de moi, tout succombait sous le fer des Africains; je fus atteint moi-même d’un coup funeste qui me fit perdre un œil; mais dans ce moment j'eusse préféré être entièrement privé de la lumière. Les Maures conservaient l'avantage; de tous côtés les cris de désespoir continuaient à se faire entendre; l’on aurait voulu fuir, mais l’on n'apercevait que la mer couverte de débris sanglans, et prête à engloutir de nouvelles victimes. Ce spectacle horrible, en augmentant le désespoir, ramena les nôtres au combat : la mort était cer-

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taine, ils voulurent mourir comme de braves Portugais; la Providence n'abandonna pas le courage, elle conduisit nos coups, nous fúmes vainqueurs !....

En parlant ainsi, les traits du poète s’animèrent, il tourna ses regards vers l'Océan comme s’il eût voulu indiquer le théâtre de sa gloire. |

C'était, reprit-il, au milieu de semblables événémens que je continuais mes ouvrages; souvent je chantais l'amour, « tenantmon épée d'une main, guidant la plume avec l'autre;» Atayde était continuellement présente à mon esprit; elle m'inspirait quelques -uns de ces vers qui vous ont fait oublier, disiez-vous, tant de maux. J ’étais devenu plus digne de ses bontés que je ne Pavais pu être jusqu'alors; et j’aspirais au moment de la revoir, sans espérer que le ciel daignât m’accorder un semblable bonheur, lorsque j'obtins de la cour la permission de revenir à Lisbonne. Je n'étais plus ce brillant Camoens dont on avait redouté les avantages extérieurs; une cruelle blessure me défigurait, j'étais noirci par le soleil brülant de l'Afrique , et j'avais perdu les grâces de la jeunesse au milieu des fatigues de la guerre. Bien des illusions s'étaient aussi éloignées de mon âme, mais je rapportais toutes celles de l'amour; et il fallut bientôt qu’elles s'éloignassent comme les autres. Atayde me conservait un véritable atta-

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> 451 «e chement; je m'aperçus plus que jamais de la différence que la fortune avait mise entre nous, puisque tout ce que j'avais fait n'avait servi qu'à me rapprocher d’elle sans me donner le moindre espoir.

Que vous dirai-je, mon ami? tourmenté continuellement par une fatale passion, je vécus pendant plusieurs années à la cour, sans pouvoir obtenir les récompenses que mes fatigues m'avaient acquises, et que lon devait peut-être à mon courage. Je me serais cependant décidé à souffrir dans ma patrie, si la calomnie et la haine ne s'étaient point réunies contre moi pour m'en faire détester le séjour. Un long amour sans espérance ne nous donne plus que des impressions douloureuses et nous ôte même la force de résister aux autres maux de la vie : je ne trouvai pas dans mon cœur de motifs suffisans pour rester près d'Atayde; mes souffrances la rendaient malheureuse, sans qu'elle eût assez de courage pour les dissiper.

Je voulus alors voir les terres lointaines que le héros de mon poème avait parcourues, et je me décidai à m'éloigner pour jamais de Lisbonne où je n'avais recueilli jusqu'alors qu’une faible gloire, sans avoir joui d'un instant de bonheur.

À cette époque, yéchappais à la première jeunesse; Atayde elle-même ressemblait à la fleur

D 439 a que l’on as Porage; on pouvait dire qu'elle a-étélbellet:..7 Je l'aimais cependant encore avec une vive En mais l'amitié avait sans doute remplacé chez elle d’autres sentimens. Elle fit, il est vrai, quelques efforts pour me retenir ;

elle répandit des larmes : je vis que ce n était ia celles de Pamour que je versais encore; et je partis avec un sentiment profond de douleur, que j exhalai dans des chants plus mélancoliques.

Ainsi donc, au milieu de ma carrière, j'étais dans un isolement affreux, et je ne trouvais pas même de consolation, dans mes souvenirs , comme tant d’autres hommes. L'esprit aigri par la douleur, je quittai le Tage, et comme Scipion , je m'écriai dans mon désespoir : « Ingrata patria, non possidebis ossa mea’! »

Nous commençâmes à naviguer sur POcéan, et mon esprit me transpor tait vers des pays inconnus où il me semblait que le bonheur devait m’attendre , puisque je l'avais cherché vainement en Europe. La prepiére terre qui s’offrit à nos

regards, celle où les rêves de mon imagination auraient pu se réaliser, ce fut Vile charmante de Madère. Comme mes veux suivirent avec ravissement la pente de ces collines élevant leurs forêts jusque dans les nuages! Avec quel enthousiasme

* Ingrate patrie, tu ne posséderas pas ma cendre! Lettre première.

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je vis ces rochers bizarrement taillés, s'avançant au milieu de l'Océan, et présentant, dans leurs formes irrégulières, des portiques construits par la nature, qui semblaient être restés au milieu des rûines de PAtlantide! Que de solitudes délicieuses doivent exister entre ces montagnes, 57 a. 14! 7 A m écriai-je, quelle douce tranquillité Fon peut

trouver sous ces ombrages! Ah! ce serait là que je |

devrais aller oublier Pamour, ou plutôt célébrer son pouvoir par des chants immortels.

Heureux habitans de ces fertiles contrées, si vous vouliez accueillir un poète qui s’exilé, il chanterait tout ce qui vous environne ; une couronne de ces flenrs qui croissent sur vos heureux rivages serait le seul prix qu'il exigerait:

Je vis encore d'autres pays où j'aurais voulu passer le reste de mes jours, mais une vague curiosité m'entrainait continuellement vers de nouvelles contrées. |

M'éloignant donc toujours de l’Europe, je mis bientôt entre ma patrie et moi une distance à

laquelle je ne pouvais songer sans répandre des

larmes. Quel pays pourra done me rendre te bonheur, n'écriaisje quelquefois! une sorte de

fatalité m “oblige à quitter les seuls lieux ot. il

m'était permis de Vespérer.

Combien de fois ; je maudis les folles pensées

qui m'otalent une éner gle que je ne retrouvais

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qu'au milieu d’une vaine à mens combats à mon C®

ouvait être rem terribles de la nature;

et ses compagnons.

flots tumultueux, plus terribles, que le 8 mo vastes géans *.

Durant ce voyag souvent la nature en €

m'étaient pas plus favorables sur lequel je me trouval

le vaisseau qui put échappe Comme si Je na

scènes aussi tumultueuses , e repos, Je ne cherchai, e hospitalière, que des e des combats plus terribles que e roi de Pimenta avait con-

tans d sur une terr veaux , et qu ceux des élémens. L

gitation; apres les tour-

continuels que ma raison av ur, il me restait un vide affreux qui ne ph que par. les scenes les plus

êtes que je sentais se réve

au bruit des orages que je chantais V Ce fut un jour, à da vue des

au mugi énie Adamastor soffrit à

n imagination comme l mers, comme le digne frer

r aux orages.

urais point du ,

quis les iles fertiles d’un

: V. Os Lusiadas, canto 5.

A 5 , \ que mon ame venait d'éprouver, apres les

pit dú livrer

c'était au milieu-des tem-

iller mes idées; cest asco de Gama

ssement des vents les

e souverain de ces e des antiques

$ e, mes yeux contemplerent ourroux., les élémens ne

que la fortune, et

s fut le seul

apres des

goûter quelques insen débarquant périls nou-

roi puissant; « NOUS allá-

= 495 = mes réparer une injustice, et notre cause réussit”. »

Non content de m'avoir fait quitter ma patrie, le destin voulut me donner des regrets encore plus amers. Yappris qu’un ami, peut-être le seul qui me restat, avait cessé d'exister ?. Don Antonio de Noronha était tombé sous les coups du Maure, pres de Ceuta.

Don Pedro Mascarenhas était alors vice-roi des Indes, et il protégeait ses compatriotes de son génie, même dans les contrées les plus éloignées. Il fallait enlever aux Africains l'empire de la mer Rouge; Je pouvais venger mon ami; je ne tardai pas à me joindre aux autres guerriers; mais notre présence fut inutile, les infidèles avaient fui devant nos flottes. Nous allâmes prendre quelque repos dans le golfe d'Ormus : ce lieu n'était pas propre à dissiper mes chagrins. Des montagnes incultes et stériles, une mer souvent courroucée frappaient continuellement mes regards *. J'ai voulu plus d’unefoisperdre dans cette terre désolée une fatale existence flétrie en tant de lieux différens. « Ah! me disaisje quelquefois , si pour prix de tous mes travaux, j'étais assuré que les beaux yeux que j'ai tant de fois admirés me cherchent

* V. l'élégie 3. C’est avec cette noble modestie qu'il parle toujours des actions où il se trouve.

* V. le sonnet 12 où il déplore la mort de ce jeune homme.

3 V. Cancam 13.

encore! s’il était possible que mes tristes accens frappassent les oreilles de celle en qui j existais, et que, rentrant en elle-même, rappelant à son esprit le temps passé de mes douces erreurs , des maux, des fureurs jalouses que j'ai soufferts tant de fois, elle eùt quelques regrets, elle se jugeût sans indulgence | Quoique ces souvenirs vinssent bien tard, ils suffiraient pour m'aider à supporter le temps que j'ai à passer dans ce monde, ils adouciraient mes souffrances *. »

Hélas! mon ami, je n'avais pas même dans ces lieux sauvages la consolation de recevoir des nouvelles de ma patrie et de celle que j'y avais laissée : mon seul délassement était d'observer les peuples qui m'environnaient, d'examiner une nature nouvelle que je voulais peindre dans mes ouvrages , et de rappeler à nos soldats ce qu'ils devaient au beau nom de Portugais. |

Lassés de demeurer dans un pays où nous étions inutiles, au retour des vents favorables, nous nous embarquâmes de nouveau, et nous parvinmes à Goa aprês un pénible voyage. Ah! José Indio, quel affreux changement je vis dans cette ville! le brave Mascarenhas avait cessé de gouverner, et il semble que toutes les vertus se fussent éloignées avec lui : il était remplacé par un Luis de Barreto que j'ai toujours dédaigné de

* Cançam 13.

ps 437 a vouer à Vinfamie*, et qui ne savait signaler son odieuse présence que par la trahison, la rapine etla cruauté. Irrité à la vue de toutes les injus-

tices qui se passaient autour de moi, fatigué par

le récit des crimes qui se commettaient journellement dans PInde, je ne sus point retenir mon indignation, etje traçai d'une main súre le tableau fidèle des vices qui souillaient la capitale de PInde Portugaise. Je disais dans une satire : « Que pensez-vous de ceux dont le cœur brúle d’une affreuse cupidité? Si on leur confie la justice, semblables à Paraignée, leur hypocrisie dresse des toiles perfides où les imprudens vont se jeter 2. Pour les faibles, ce sont de véritables Nérons; ils conservent leur férocité même pour en accabler les grands. »

Je n'espérais pas Pindulgence des monstres que j'avais fait connaître; content d’avoir dit la vérité, j'attendais le châtiment qu’elle devait nécessairement m'attirer : je sus bientôt qu'il fallait m'exiler de l'Inde comme je m'étais exilé de l’Europe. Je visitai d’abord les iles Moluques, et Pon eût dit que le sort prenait plaisir à m'entrainer vers ces lieux effrayans qui attestent les bouleversemens de la nature. A Ternate, j'étais au milieu d'un

« Telles étaient sa générosité et sa grandeur d’âme, qu’on

ne l’a vu nulle part nommer le gouverneur par lequel il avait

été si injustement maltraité.» V. M. de Souza, Vida de Camoens. ? V. Disparates da India.

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pays fertile, mais des rochers sourcilleux attristaient souvent mes regards ; le volcan faisait entendre ses horribles mugissemens; la campagne était éclairée pendant la nuit par les feux les plus terribles.

Fatigué de ce triste séjour, je voulus visiter Malaca; je pensais que son printemps éternel, ses rians bocages dissiperaient mes chagrins; je n’y trouvai, comme dans d’autres lieux, que le souvenir de la cruauté des conquérans. Cependant le ciel devait quelque adoucissement à tous mes maux; il me fit rencontrer, parmi des esclaves venus des îles voisines, ce noir dont vous m'avez tant de fois vanté la fidélité, et qui, seul

parmi les hommes, me connait assez pour ne

m'abandonner jamais...

Dans tous les pays où j'avais cherché un asile, mes compatriotes s'étaient présentés à moi sous un aspect peu favorable; je ne voyais de tous côtés que des soldats indisciplinés se faisant hair d'un peuple malheureux, et je ne craignis pas de les irriter plus d’une fois par mes conseils trop austéres. |

Je me décidai enfin à partir pour Macao : c'était une ville bien différente de celles que j'avais parcourues. Un peuple puissant nous y avait accueillis ; je pensai que son antique sagesse devait nous guider, et que j'y trouverais des hommes

pe 439 RE comme mon cœur se les figurait; j'arrivai dans cette terre d’exil, je vis que je ne m'étais point trompé; quelques personnes comprirent mes peines et surent les partager : je passais auprès d'elles tout le temps que je pouvais dérober à l'étude.

Ces vers de-la Lusiade qui vous ont rappelé la patrie, c'est dans une grotte solitaire que je les ai composés. Vous avez éprouvé comme moi les regrets de l'absence; vous n'ignorez pas ce que Pon éprouve loin de son pays, même quand Pon y fut malheureux. Hélas! le plus grand bonheur est d'être seul; la plus douce satisfaction est de ne point voir ces objets qui vous rappellent une terre étrangère : sur mon rocher j'apercevais l'Océan : l'Océan baigne les campagnes de Lisbonne ".

Je passai près de deux années dans des méditations continuelles, et ce fut le temps le moins

: Extrait d’une lettre de Macao, en date du 11 novembre 1785. — J'ai passé la majeure partie d'une journée dans les jardins de M. Fitzhugh; ils sont plantés sur un roc très-élevé sous lequel, selon la tradition du pays, le fameux Camoens venait s'asseoir pour écrire sa Lusiade. C'est une arcade infiniment haute, formée par une seule pierre qui sert d'entrée à une grotte que l’on a creusée à fleur de terre. Sur le sommet

du roc, qui est ombragé d’arbres majestueux, se trouve un petit temple bâti dans le goût chinois, il donne sur le port de la mer et les îles différentes qui l’avoisinent. V. le Censeur

nniversel anglais, t. 2, p. 500.

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douloureux de ma vie : l'espoir de la gloire me tint lieu de bonheur. Mais comme si les hommes

étaient réunis pour ne point me laisser un seul mr de repos, je fus bientôt chargé d’un emploi important, car Luis de Barreto était mort, et Von osa croire qu'il avait été injuste: « je fis tous mes efforts pour obtenir l'estime de mes compa-

triotes, et je fus plus heureux en cela que dans

mes autres entreprises. EO

Cependant au bout de trois ans je ne pus résister au désir de revoir Goa : Lisbonne, vous le savez, envoie de nombreux navires dans ses ports. Yespérais être plus instruit de ce qui se passait dans ma patrie, ou plutôt je ne me sentais pas la force d'ignorer plus long-temps quel était le sort de la belle Atayde. Je m'embarquai avec quelques biens péniblement amasses au milieu de gens “qui accumulaient les richesses avec tant de

facilité ; mais je n'avais pas songé que les élémens

seraient d'accord avec la fortune pour me faire perdre le fruit de mes travaux. Nous voguions

près des côtes de la Chine : une affreuse tempête .

s'éleva; nous fûmes poussés près des écueils qui bordent l'embouchure du fleuve Mecon, et le navire s entr ouvrit avec fracas. Au milieu de la scene de terreur qui allait en s’accroissant, je m'élançai sur un débris, je rejetai ces richesses dont un matelot s'empara , et je saisis la Lusiade que j’élevai

sr 28 FT , E ARAMES

d'une main au-dessus des vagues courroucées. «Les

eaux plus tranquilles du fleuve reçurent un poete malheureux échappé à un naufrage presque certain , et à des rochers escarpés, je m'écriai en débarquant sur ses bords : « Hélas! ma lyre sera plus célebre qu’elle ne doit être heureuse : ! »

Inspiré par la nature et par ma fatale situation, ce fut là que j'osai mêler mes chants à ceux du roi David, et que les échos étonnés retentirent des plaintes que m'arrachaient les malheurs des peuples ?.

J'attendis long-temps dans ce pays où les tempêtes m'avaient jeté qu'un navire portugais vint me tirer de l'exil: je mettais alors autant d'empressement à me rapprocher de mon pays que jen avais eu jadis à abandonner ; jefsentis que les souvenirs de la patrie ne se perdent jamais : mes vœux furent exaucés. Un jour j'apérçus un bâtiment qui sillonnait les mers, et qui s'avançait majestueusement vers les contrées que j habitais : quoique malheureux, je n'étais point inconnu; on me reçut avec joie parmi les passagers, et nous voguâmes vers Goa.

Don Constantin de Bragance m'accueillit no-

" V. la Lusiade, chant 10.

* V. la Paraphrase du psaume Super flumina Babylonis ; c'est un de ses plus beaux morceaux, mais il perdrait singulièrement à la traduction.

D on

pe 402 x blement, et je n'aurais eu aucun sujet de me plaindre, si un homme aússi malheureux que je l'avais été pouvait trouver dans son me la force de goûter le bonheur. Panimais cependant la joie de mes amis par Paccueil le plus riant, par les saillies les plus vives. On parle encore dans Goa de ce fameux banquet où les convives du poète recurent, au lieu des premiers mets d'usage, quelques vers rappelant les charmes de l'amitié et le bonheur de les goûter ensemble '. Hélas! la calomnie ne me laissa pas long-temps goûter le repos dont je jouissais. Le comte de Redondo avait succédé à mon protecteur : on m'accusa près de lui d’avoir mal acquis le peu de bien que je possédais à Macao : cet homme était faible; je fus trainé en prison. Je traçai sur les murs de mon cachot les plaintes que m'arrachait cette injustice. J'accusais continuellement le destin qui m'avait conduit à travers tant de pays pour étre flétri au milieu de tous mes compatriotes. Mais c'était vainement, Je m'écriais avec rage en pensant à Vhonneur , à la liberté * : « Quel tourment plus cruel existe-t-il que de se rappeler pendant ses maux un bien que l'on a perdu! » Cependant je ne

me lassai point de répéter à mes ennemis : Jugez-

» V. édition de Faria, p. 180.

2 V. ses épitres.

nr Rat e

moi; ils me jugèrent enfin, mon innocence pa-

rut , et la honte fut pour mes accusateurs.

Les nombreux amis que je m'étais acquis se réunirent pour faire cesser une captivité que d’avides créanciers voulaient prolonger encore. Je sortis de ma triste demeure; je vis qu'il était un bien, plus grand que tous les autres : je chantai la douce liberté. Ces momens de satisfaction dont je sus jouir pendant quelque temps disparurent bientôt comme un éclair; j'appris au bout de quelque temps la mort de la malheureuse Atayde. Je ne saurais vous exprimer maintenant combien fut douloureuse la mélancolie qui s'empara de moi; je perdais une amante que j’adorais encore; une amie en qui J'avais mis toutes mes espérances. Dans mon affreux désespoir , je croyais la voir; je l'appelais sans cesse ; je la suppliais de m’écouter; mais elle disparaissait comme une ombre vaine, et Je m'écriais : « Ame charmante, toi qui as quitté si promptement cette vie, tu reposes maintenant au sein des cieux, et j'existe sur la terre avec ma tristesse éternelle. Si dans les régions éthérées où tu tes élancée, il est permis de se rappeler cette vie, n'oublie pas Pardent amour dont tu as pu lire tant de fois la pureté dans mes regards : si tu vois que la douleur que je ressens de t'avoir perdue est digne de quelque pitié, prie le Dieu qui a tranché le fil de tes jours de me faire mourir

te |

= 444 = aussi promptement qu'il t'a enlevée à mes regards ". » | |

Jene me sentais pas la force de survivre plus long-temps à celle qui m'avait déjà tant fait souffrir, et je me décidai à reprendre le parti des armes pour être au moins utile à ma patrie en sacrifiant mon existence. Je servis quelque temps parmi les volontaires de Vinde, je vis de nouvelles contrées, éprouvai de nouveaux malheurs. Le temps me prouva que s'il est des souffrances continuelles , les vives douleurs s’affaiblissent.

Nous accordions un instant de paix aux peuples voisins; je cessai de faire la guerre, et je pensai que le tumulte des camps ne convenait plus à un homme qui voulait employer le reste d'une vie agitée, à rendre plus dignes du Portugal les chants qu'il lui avait consacrés. Rien ne m'attachait plus à l’Inde, rien ne m'attachait même au reste de l'univers; mes regards seulement se tournaient quelquefois vers ma patrie; mais si sa gloire m'a toujours été chère, j'étais encore frappé d’un sentiment de tristesse en pensant à Lisbonne.

Je me trompai comme tant de malheureux sur ce qui pouvait adoucir mes chagrins. La solitude, me disais-je, m'est aussi nécessaire que l'agitation me convenait autrefois : j'ai voulu voir ce que je

* V. le sonnet 24.

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dois chanter; c'est le repos qu'il me faut maintenant. Je n'avais point réfléchi que le sort ne permet pas à tous les hommes de jouir de l’obscurité, même lorsque c’est le seul bien auquel ils aspirent. | |

À cette'époque, Pierre de Barreto venait d’être chargé du commandement de la forteresse de Sofala sur les côtes de Mozambiques: il me fit de vives instances pour le suivre, et il me décida à l'accompagner en me disant qu'une solitude absolue serait notre partage, mais que nous Pembellirions par les charmes de l'amitié. Le nom de Barreto m'avait déjà été fatal : j’aurais dû me défier des promesses qu'on me faisait; mais si j'ai beaucoup observé les hommes, ils m'ont souvent trompé. Je partis avec mon nouveau compagnon etje maperçus bientôt que l’amitié n’était pour lui qu'un vain mot. Je gémis d’être avec un homme qui ne me comprenait pas : mon cœur lui était à peine connu ; il ne cherchait dans mes discours qu'une vaine distraction. À Sofala, il ne pouvait plus se passer de mes vers; mais il était étranger à ce feu divin qui me les avait inspirés, et il ne partageait pas même la mélancolie qui les embellissait. Ce fut alors que vous revintes à mon imagination, don Antonio de Noronha, don Menezes; vous aviez été mes amis, et mes chagrins étaient partagés.

E 446 ex

La dans mon espoir, désolé de n'avoir qu'une existence précaire au déclin de mes jours, il s’en fallut alors bien peu que je n'abandonnasse la vie. Ah! me disais- je, en errant sur ces rivages de l'Afrique, et en me rappelant les funestes événemens de ma vie, « Comme je

# 2 f , ts : ; sens s'allonger d'années en années mon fatigant

voyage, et comme ma vaine et rapide existence s’achemine cependant vers sa fin ! Le temps s'enfuit, les maux s'accroissent : il restait un remède à mes maux, je Vai perdu, même aux yeux des hommes, s'ils savent comme moi qu'un grand espoir est.une grande erreur. Je cours après un bien que je ne puis atteindre; la force m'abandonne au milieu de la carrière; je tombe mille fois ; je perds toute confiance ; il fuit cependant , et je marréte : pendant ce retard je tourne les veux pour voir sil parait encore, il s'éloigne de ma vue comme de mon espérance.

J'écrivais alors, à limitation du poëte Sannazar, une Arcadie où je rassemblais toutes les pensées que les campagnes de Lisbonne m'avaient inspirées dans ma Jeunesse ; pour comble de chagrin je perdis cet ouvrage, et Je soupçonne quil a pu tomber entre les mains d'un certain Fernando de Oriente?, dont les écrits sont jusqu’ à

* V. le sonnet 48.

* C’est l'opinion du savant M: Verdier. Il a l'ouvrage entre

RAS Pd

présent;ignorés. Ainsi le sort m'a tellement pour-

suivi que je ne jouirai pas même du seul fruit que j'espérais de mes travaux.

La résignation commençait à entrer dans mon àme quand vous êtes arrivé à Sofala : j'ai trouvé en vous un ami que je pouvais consoler : j'ai taché d'oublier mes maux pour adoucir les vôtrés. Vous vouliez retourner en Europe depuis quelque temps, j'étais doré du désir d”y laisser ma cendre ; mais cette dernière volonté d’un malheureux n'aurait pu s’exécuter , si vous, si d'autres amis ne fussiez venu me tendre une main compatissante. Pierre de Barreto osait exiger un salaire pour m'avoir entrainé en Afrique; Cabral et Sylveira lui donnèrent de l'or ; il me vendit ainsi que son honneur *.

. Vous savez ce qui nous est arrivé depuis notre départ de l'Afrique; j'ai tâché de ranimer votre courage, et trop souvent jai vu que mes soins étaient inutiles; mainténant votre désespoir n'est-il pas injuste ? Ah! si la belle Atayde *m'apparaissait encore, il me semble que je me réveillerais d'un songe pénible pour commencer à gouter le bonheur. Votre habit, dites-vous, doit vous Ôter tout espoir : eh! comptez-vous

ses mains, et il est plus en état que tout autre dé porter un semblable jugement.

* Belle idée de Faria dans sa vie du Camoens.

pour rien la certitude de la revoir, le bonheur d'adoucir un jour comme un véritable ami ces chagrins , qui tiennent à la condition humaine, et qui sont inséparables de Populence comme de la misère. José Indio, je n'ai pas même joui de la douloureuse satisfaction de l'entendre me plaindre : elle a souffert sans doute en songeant à moi 4 mais elle n’a point quo j'étais malheu-

reux.

Le poete, en achevant ces mots, prit la main de son ami, et lui demanda s'il n'avait point assez payé, par une vie agitée, le peu de’ gloire que la postérité lui accorderait un jour; mais je me console, à la vue d'un semblable spectacle, dit-il, en montrant le soleil qui commençait à s'élever du sein de l'Océan : lorsque je considère cette vaste étendue des mers, il me semble la voir sillonnée par des flottes majestueuses, allant apprendre à to Portugais. O roi Sébastien! c'est à toi qu'il appartient maintenant de faire parler la renommée ; mais quelques imprudenssongent àuneexpédition au milieu des sables brülans de l'Afrique. Comme à tant dEuropéens une triste destinée nous Y serait réservée! soleil, n'éclaire donc pas ces horribles combats, ne permets point qu'un monarque chrétien périsse au milieu des infidèles ! O roi puissant! si tu allais dans ces contrées lointaines,

ut l'univers le nom elorieux des.

tes sujets te pleureraient peut-être pendant des

siècles entiers sans connaître les fatales circonstances de ton trépas.

H contempla encore pendant quelque temps dans un profond silence cette mer qui s'était entierement calmée , et il se serait sans doute abandonné à ses rêveries poétiques , si son compagnon ne l'avait point prié à plusieurs reprises de songer au départ. |

Hs s'acheminèrent vers la ville, et se retrouvèrent bientôt sur le port. Le mouvement continuel, le bruit de la multitude, ne purent pendant quelque temps les arracher à leurs tristes pensées ; mais ils songèrent enfin qu'il fallait trouver un asile, et qu'ils ne pourraient point toujours se retirer sur les bords de l'Océan ; ils retournerent donc à bord du navire qui les avait amenés , pour y chércher ce qu'on n'avait point jeté pendant la tempête. La fortune du malheureux Camoens n'avait jamais été bien considérable; mais alors il ne possédait plus rien. Il saperçut trop tard que la prévoyance n’était point une qualité dont il pût donner l'exemple, car il s'était sacrifié le premier et avait fait indistinctement offrande à Neptune de tout ce qui lui appartenait, sans songer que les richesses d'un pauvre poète n'étaient pas capables de surcharger le bâtiment de manière à le faire couler,

; ga 450 es et qu'il fallait mieux songer à Jeter: d'énormes #“allots et une artillerie plus pesante que tout le reste. José Indio ne put s'empêcher de sourire en voyant entrer dans la chaloupe destinée à les conduire à terre, Camoens, suivi de son esclave, qui portait une vieille armure et une caisse remplie des précieux manuscrits. — Vous avez là précisément ce qu'il faut pour mourir de faim, lui dit-il; les muses ne traitent guere mieux ceux qui les servent, que les souverains de la terre; mais vous voyez que je n'ai pas été plus prévoyant que vous, puisque j'ai donné tout ce que je possédais aux différens couvens de Lisbonne. Ils ordonnèrent alors aux rameurs de les conduire vers le port, et le poète, ne pouvant obtenir une seule parole de son compagnon, qui semblait plongé dans une profonde réverie, commença à sciter quelques strophes, pour célébrer le lever du soleil :

« La brillante Aurore, dit:l, ouvre les portes de l'Orient en dissipant sur les montagnes les ombres qui retiennent la lumière : le soleil, qui toujours. la souhaite et n'évite jamais sa présence , l'emporte sur ses coursiers fatigués de travail, qui aspirent dans la prairie la douce rosée ; il savance, plem d'éclat, de joie et de magnificence : les oiseaux, en voltigeant, vont sautant dé branche en branche; et par leur

douce mélodie nous prouvent l'arrivée du jour.

« Le matin, plein de beauté, plein de charmes, dévoile son visage, et les bois touffus se couvrent d’une verdure incertaine, mais réjouissante. La rosée de ces fleurs délicates, ce sont les larmes que mes yeux répandent dans le plaisir que jéprouve au milieu du tourment; les oiseaux qui chantent, ce sont mes esprits, célébrant une beauté céleste par des chants si divins qu'ils étonneront le monde !.»

Les bateliers, transportés par une harmonie qu'ils n'avaient jamais entendue, s’arrétèrent tout-à-coup, et prêterent attentivement loreille : le corps penché en avant, et, remuant à peine leurs rames, ils semblaient craindre d'arriver. fls étaient déjà parvenus au port, et ils se regardèrent tous deux avec un sourire d'étonnement : en un instant la barque fut débarrassée de tout ce qu'elle contenait; mais ils y rentrèrent aussitôt sans demander le salaire qui leur était dû, et ce fut en vain que José Indio voulut le leur faire accepter, ils lui répétèrent avec enthousiasme les derniers vers de son compagnon, et ils se perdirent parmi les milliers de bateaux dont le bord de la mer était couvert. — Voyez-vous, dit le Camoens en souriant, la poésie n'est-elle pas une

* V. cancam 5

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véritable richesse? Tant que je serai avec vous,

vous n'aurez point à craindre les coups de la for-

tune, et vous pouvez la braver, si mon génie ne m'abandonne point.

Les deux compagnons de voyage pensêrent d'abord à trouver une demeure. Par un motif dont ilne savait pas se rendre compte , mais qui Pentrainait à son insu, José Indio s'achemina vers le quartier de la ville où demeurait dona Clara; mais en passant devant le palais de son père, il regarda autour de lui avecinquiétudeet voulut retourner sur ses pas. Bientôt il s'éloigna rapidement, comme s il eût craint d'écouter les conseils que lui donnait sa propre conscience, et ils ’arréta à quelque distance devant la maison d’un ancien serviteur du marquis de Cascaes. Cette simple habitation qu'il avait visitée tant de fois durant les belles années de son enfance, s'élevait à l'extrémité des jardins du palais. Il s'avança dans une salle basse au fond de laquelle on apercevait près d'une fenêtre grillée une femme dont tous les traits annonçaient la

décrépitude, et qui tenait un rosaire à la main. Ses yeux étaient fixés sur une image de la Vierge, et ses lèvres, qui semblaient s'agiter machinalement, murmuraient des prières dont le son vague portait au recueillement. RARES des étrangers ne la dérangea point; ils s'assirent sans oser Ja détourner de ses pieuses occupations;

» 453 « elle ne les voyait pas, et elle continua de dérouler son chapelet. — Ah! dit-elle enfin avec Pair d'un regret profond , c’est une oraison des morts qu'il faut que je récite pour lui : jamais il ne reviendra. Malgré tout ce qu’on peut dire maintenant, ils

Pont trompé, et cette trahison a causé sa mort ;

mais moi, qui l'engageais à quitter sa patrie pour dissiper sa douleur, aurais-je pu croire que tout cela n'était qu’une feinte cruelle? Ainsi donc, pauvre jeune homme, tes amis ont aidé à te tromper comme les méchans qui te haïssaient.— Puisse votre compassion recevoir sa récompense , Rita, dit alors José Indio. Un mot de celui qui peut tout ramène ceux que l’on croit les plus éloignés. La vieille le considéra alors avec surprise; ses yeux, qui depuis si long-temps n’avaient exprimé que la tristesse, brillérent de plaisir; mais elle n’avait pas encore pu reconnaitre entièrement celui qui lui adressait la parole, et c'était en quelque sorte le pressentiment de la joie qui animait tous ses traits. Cependant au bout de quelques instans , elle saisit la main de José Indio, et le regarda plus attentivement ; des larmes baignérent son visage vénérable; elle se précipita à genoux devant l’image de la Vierge qu’elle sembla remercier avec la plus vive ardeur. Oui, mes vœux sont exaucés, dit-elle en embrassant le jeune homme qui sempressait à la relever, ma

mort ne sera pas troublée par des pensées de désespoir ; dona Clara ne m'accablera plus de ses chagrins. — A-t-elle donc pleuré sur mon sort? dit José Indio en tressaillant; a-t-elle done compáti à mon infortune? — Vous demandez si elle a répandu des larmes! ah” puissiez-vous effacer de ma mémoire affaiblie par l’âge toutes celles qu'elle a versées dans mon sein en vous croyant coupable. Je devrais vous le cacher, mais déjà trop tourmentée par le souvenir de mes funestes conseils, je n’en ai point le courage; d’ailleurs aux Ames vertueuses ne doit-on pas tout révéler ; ce qui ferait succomber les autres ne leur donnet-elle pas une force nouvelle? Sachez donc ses regrets, puisque c'est le seul bien qui vous reste. Un jour, ne pouvant résister à la douleur qu’elle me montrait, je lui fis connaitre par quelle trame odieuse on vous avait trompé. Des ce moment, il y eut moins d’amertume dans ses plaintes en vous trouvant innocent; dans son âmé il y eut moins de douleur , mais ainsi que moi elle ignorait que vous fussiez entré dans les ordres... Mon fils, l'absence est comme le temps, elle console de tout, elle adoucit même le désespoir... José Indio semblait encore écouter ; mais ce qu'on venait de lui dire était un bruit confus qui ne frappait point ses sens. — Ainsi

donc, dit le poëte, le malheur cesse de s'appe-

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santir sur vous! Ah! si j'avais toujours retrouvé une amante fidèle, mes infortunes eussent été plus faciles à supporter; il faut vous consoler comme je Vai fait; il faut attendre que Páge ramène la raison. Le jeune homme parut alors sortir de Pespece de léthargie dans laquelle il était plongé, et ses yeux, qui exprimaient toutes les passions dont son âme était agitée, semblaient interroger celle dont il attendait des paroles consolantes. La vieille le comprit aussitôt, et elle ne lui laissa pas le temps de lui adresser une question qu’elle avait déjà prévue. — Hélas! dit-elle, quand la religion ne vous óterait pas maintenant tout espoir de lui parler, que feriez-vous avec votre amour contre la puissance d’un père qui vous sacrifierait sans regret à des haines de famille, et au respect qu'il a pour ses ancêtres ? Crai-

gnez surtout qu'il ne vous aperçoive. La vieillesse n’a point adouci son caractere, et d'un seul re-

gard il fait encore trembler tout ce qui lui est soumis.— Il faut cependant que je la voie , même aujourd'hui, dussé-je périr. Croyez-vous, Rita,

que le soleil brülant de l'Afrique ait tempéré mon

ardeur? Croyez-vous que le désespoir ait adouci

mon caractère? — Non pas, répondit-elle, non . r 2 4

pas; mais les années m'ont donné dela prudence,

et je ne vous permettrai point de courir à votre

perte. Clara vient rarementime visiter, et je ne

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Me > 456 «x * puis vous faire jouir du bonheur de la voir dans cette maison où vous avez passé tant de belles années de votre enfance ; attendez jusqu’à la fin de la journée, vous entrerez dans les jardins et vous pourrez la voir facilement, au milieu des salles du palais, jouant avec ses compagnes. La condition qu’elle vous impose, dit Camoens, n'est pas trop dure : puisse le sort ne point en amener de plus terribles !

Une partie du j jour s'était déjà écoulée , et cependant José Indio avait de la peine à contenir son impatience : c'était en vain que par de sages discours on cherchait à le calmer ; le lieu où il se trouvait lui rappelait mille souvenirs de sa jeunesse, et son ème ressemblait à un feu brûlant qui dévore tout ce qu’on veut lui opposer. Quand la nuit commença à paraitre, son agitation s'accrut encore davantage; il marchait à pas précipités, il s'arrétait comme rempli de terreur, et ses regards se portaient avec inquiétude vers les allées solitaires du jardin que Pon apercevait dans l'éloignement; il considérait quelquefois le soleil qui se montrait encore faiblement à l'horizon ; l’on eût dit qu'il cherchait à hâter sa marche trop lente.

Enfin l'obscurité se répandit sur toute la nature, et il ne fut plus possible de commander à sa juste impatience, Déjà il avait franchi le seuil

de la porte; déja il allait s'enfoncer vers les bosquets solitaires comme un insensé, quand son ami le conjura de s'arréter et de ne point s’élancer avec tant de vitesse. — Croyez-vous, lui dit-il, que Je laisse à vos passions le soin de vous conduire? Mes conseils ne vous appartiennent-ils pas ainsi que mon épée? Allez, allez, José Indio, j'ai depuis long-temps consacré à l'amitié ce feu qui vous emporterait maintenant au milieu de tous les périls. Le jeune homme tourna sur lui ses yeuxattendris, des larmes de reconnaissance y brillaient; il s'avança avec plus de calme dans une des allées latérales du jardin; et il pria son ami de Pattendre pres de cet endroit écarté pendant qu'il tâcherait d'apercevoir ce qui se passait dans les salles du palais ; mais jamais Camoens ne voulut consentir à se séparer de lui avant de s'être assuré des dangers qu'il pouvait courir. Planté par les Maures, le jardin du marquis de Cascaes offrait une admirable diversité de fleurs et d'arbres précieux. On voyait au-devant du parterre des lions de bronze élevés sur des piédestaux, et lançant une eau limpide qui tombait dans un vaste bassin. Ce fut là que José Indio résolut de se cacher, et qu'il commença à entendre les sons vagues des théorbes et des mandolines qui sortaient des salles les plus reculées, et se mélaient au murmure des fontaines et aux chants

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des convives. Les fenêtres n'étaient point encore

éclairées, lorsque tout-à-coup le bruit redoubla , de nombreux valets apporterent une foule de flambeaux , et la vaste salle consacrée aux plaisirs

se remplit bientôt de cavaliers et de dames richement parés. Les yeux d’un amant n'eurent point

de peine à distinguer celle qui les avait charmés depuis si long-temps: — Voyez, dit-il à son ami en tressaillant de plaisir, voyez comme elle les surpasse en beauté; mais il reprit bientôt avec plus de véhémence : Comme tous les hommes S'em-

pressent auprès d'elle! que dhommages flatteurs!

Non, duc d’Alcantara, comte de Menezes, elle ne sera pas à vous!.... Et sa main se posait involontai-

rement au côté où se trouvait autrefois son épée...

Ah!je respire, continua-t-il, ses yeux semblent les dédaigner; mais elle n'est point insensible pour tout le monde, ditfil encore avec un son de voix étouffé : elle sourit au duc d'Almeyda, elle en accepte des fleurs ; avec quelle tendresse il la regarde... Voyez-vous ce vieillard dont la haine est satisfaite : comme il se réjouit de ma douleur ! Oh! Camoens, Camoens , que ne sait-elle tout ce que je souffre ! En ce moment, les danses se formérent, les flûtes et les hautbois firent entendre leurs sons éclatans, et couvrirent un cri de douleur que ne put retenir le malheureux José Indio. Sortons , dit-il, mais je reviendrai demain , et de-

main je verrai si je suis le plus infortuné de tous les hommes.

Le jour suivant, il attendit que la soirée fût déjà avancée pour s’introduire dans les jardins : enveloppé dans son manteau , il cachait un théorbe qui servait souvent à charmer ses loisirs, et dont plus d’une fois Camoens avait écouté les sons én soupirant. Il se cacha encorg derrière les lions de bronze, et il supplia son ami de s'éloigner à quelque distance. La nuit était triste, le vent orageux, l’on voyait dans le lointain quelques éclairs sillonner les nuages; la nature sem-

blait prendre part à Pagitation du malheureux

moine. Les fenêtres du palais étaient déjà ouvertes pour qu'on pit respirer la fraicheur du soir, et Pon apercevait dona Clara assise au milieu de ses compagnes, qu'elle animait par des récits pleins de gaité. Au milieu de cette joie tranquille, des sons plaintifs se firent entendre faiblement , elle tressailhit....; mais les accords cesserent tout-

à-coup , et elle sourit à ses compagnes en disant

que le bruit du vent l'avait effrayée. Cependant:

pour la seconde fois le théorbe se fit entendre :

Clara pálit; ce n'était plus un rêve de son imagination, elle ne devinait pas encore quel pouvait être celui qui se trouvait si pres delle; mais de tristes souvenirs se retracèrent dans son âme, et

ses yeux perdirent toute leur gaité. SPA TELA

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une de ses folâtres compagnes, il est fâcheux que cet amant mélancolique ne vienne pas soupirer plus près de nous; mais e crois que son harmonie s'enfuit avec le vent, et que son amour est aussi léger..... Le trouble de Clara allait toujours en s'accroissant, et Pon put facilement s'apercevoir de ce qu'elle éprouvait. Voyez, dit la comtesse de Palméla, voyez, il aurait tort de ne pas être fidèle, ses accords ne produisent-ils pas un grand effet? C’est Almeyda, dit l’une, je reconnais les sons du théorbe. Les avez-vous donc souvent entendus? dit la belle Maria. C'est le comte de Menezes qui nous donne cette triste sérénade ; mais , ma chère Clara, dissipez vos chagrins ; nous le connaissons, il n'éprouve point toute la douleur que cet instrument cherche à exprimer; et d'un seul mot, d’ailleurs, ajouta-t-elle en souriant, il vous serait facile de la faire cesser. Tout le monde garda encore un profond silence pour écouter le musicien, mais Pon n'entendit que le murmure de la fontaine qui se mélait au bruit du vent. La

gaité avait entièrement disparu, et l’on fit de vains

efforts pour la ramener; aussi bientôt les jeunes filles s'éloignerent-elles en laissant Clara livrée à l'amertume de ses réflexions.

Hélas! dit-elle quand elle fut seule, hélas! il a probablement cessé d’exister, mais son souvenir

ne devait point me quitter, et ces accords de tris-

tesse auraient dú être inutiles pour me rappeler combien j'en ai été chérie. En ce moment une nouvelle romance se fit entendre ; Clara, éperdue, ne put s'empêcher de la reconnaître, et des larmes inonderent son visage. Entrainée par un pouvoir irrésistible, vaincue par d'anciens souvenirs, comme un éclair elle franchit les degrés qui conduisaient aux jardins, et elle ne trouva qu'un religieux qui se présenta devant elle. Mon frère, lui dit-elle avec Paccent du désespoir , mon frère, êtes-vous chargé de m'apporter ses derniers regrets? ou plutôt devez-vous m'accabler de ses derniers reproches ? — Hélas! madame, répondit le jeune homme d’une voix altérée, quand il crut que tout ce qu'il aimait dans le monde avait cessé d'exister , il voulut aussi mourir ; le destin servit mal ses vœux, et maintenant il maudit son existence... Il dit ces mots, et les sanglots l’empechent de continuer. Clara l'avait reconnu é mais ses larmes ne pouvaient se méler à celles de son malheureux amant, un profond évanouissement lui Ôtait le sentiment de ses peines. José Indio la prend dans ses bras ; aidé de ‘son: ami, il la transporte chez dona Rita, où les soins les plus tendres lui sont prodigués. Elle revient à elle, et

ses premiers regards se portent- sur l’homme:

qu'elle a vu si brillant. En considérant ces traits maigris par le chagrin ; cet habit qui prouve un

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si grand sacrifice, elle tombe à genqux et verse des larmes brülantes.

— Clara, lui dit le jeune homme en ons relevant, il est temps de nous résigner ; maintenant que je vous ai vue, je veux songer aux devoirs que m'impose cet Rat — Non! reprit-elle, vous ne serez point le seul qui ferez retentir le cloitre de vos gémissemens ; si Je suis séparée de vous pour tout le reste de mon existence, que notre sort soit le même , que Le tombeau renferme les mêmes regrets.

© Hélas! Clara, ne Hs pas ma douleur encore plus vive en insistant sur ce fatal projet : : que pouvais-je désirer de plus qu'une de ces larmes que vous venez de répandre? Qui pourrait me consoler de vous avoir fait ressentir les maux que j'éprouve maintenant... Ah! continua-t-il avec plus de résignation, vous n’auriez plus un instant de bonheur , tandis que la Providence m'en a réservé de si nombreux. Les déserts de l'Afrique ne sont-ils pas remplis dé malheureux que je puis aller racheter? Les solitudes du Nouveau-Monde ne s’offrent-elles pas à mon zele?.... Les hommes n’ont point cessé de souffrir, et mes consoiations ne seront pas inutiles.

— Qui, dit le Camoens, il ira dans les pays lointains, et la il répandra ses bienfaits; c'est votre souvenir qui lui fera braver tous les dangers. Au

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milieu des sables brülans de l'Afrique, près du Maure indompté, c’est en votre nom qu il délivrera nos compatriotes; c'est votre nom qu'ils prononceront avec lui en remerciant la divinité. Dans l'Inde, quand sur un champ de bataille, il ira secourir les blessés, il leur dira : Mon frère, bénissez l’ange qui m'anime. Partout l’on vous adorera; partout on lui parlera de vous; et comment serait-il malheureux? José Indio , VOS yeux se sont animés d'un feu tout divin, et Von voit que vous étes capable de goúter ce bonheur sublime que vous venez de vous créer. Clara, émue par ces paroles, contemplait en pleurant Vauguste visage du poete de la Lusitanie ; elle tourna vers son amant des regards qui semblaient Vinterroger.—Oui, dit le jeune homme, c’est lui qui m'a rendu plus digne de vous ; c'est son exemple qui doit nous donner du courage ; le Camoens a

— Qui Vignore, dit Clara, qui ne connait point ses chants ? Mon ami, pricns-le bien de nous aider toujours : je sens que ses paroles ramènent Vespérance ; comme son exemple doit nous soutenir.

C'est dans de semblables discours qu'une partie de la nuit s’écoula ; ces trois personnes si dignes de s'entendre ne pouvaient se décider à se quitter encore. Mes enfans, dit la bonne Rita qui les

ecoutait en silence, vos paroles sont sages, mais

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le temps s'écoule pour les bonnes ainsi que pour les mauvaises actions : il faut vous retirer , nous pourrons nous revoir. Cet espoir sur lequel José Indio n’avait osé compter, ranima son courage ; il lut dans les beaux yeux de Clara qu’elle le partageait; ses regards la remercièrent, il s'éloigna avec moins de douleur.

De retour au couvent des Carmes ou il était parvenu à faire donner pour quelque temps un asile à son ami, il s'affermit dans la noble résolution qu'il avait prise, et s’il attendit avec impatience le moment de revoir Clara, ce fut pour lui déclarer sa résolution; il se repentait déjà d’avoir troublé le repos qu'il ne pourrait peutêtre jamais ramener, et dont il sentait lui-même avec tant de force combien il est douloureux d'être privé pour la vie.

Six jours s'étaient déjà écoulés , le temps passait lentement pour José Indio, et cependant de tristes changemens commençaient à sopérer dans Lisbonne : une maladie funeste, venue des rivages de l'Orient , et dont quelques malheureux avaient senti les fureurs, montrait par d’effrayans symptomes qu’elle allait exercer ses ravages dans tous les rangs de la société *. José Indio ne craint rien pour lui, mais s’il ne peut plus commander à son

" On la nomme encore la grande peste : elle eut lieu en 1569.

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impatience, les ordres de ses supérieurs Pempêchent de s'éloigner, et cependant ses pensées lui montrent toujours Clara exposée au plus horrible des fléaux. Quelle souffrance! pendant une semaine entière, les portes du couvent ne s’ouvrent que pour apporter d'horribles nouvelles; pour jeter la consternation dans tous les cœurs.

Cependant le fléau continue à exercer ses ravages ; le péril est si grand qu'il doit étre commun. Les ordres du monarque font ouvrir une foule de maisons religieuses que le danger avait fermées; ce qui pour les autres est un sujet d'alarmes, dégage José Indio et Camoens du poids qui les oppresse. Accoutumés dans l'Afrique aux horreurs de la peste, ils se préparent à secourir leurs com patriotes malheureux ; mais Pamour a de grands devoirs à remplir, et le palais du marquis de Cascaes est le premier lieu où le jeune religieux entraîne son ami. Dona Rita, en les voyant entrer, porte sur eux ses regards languissans. Ah! leur dit-elle, maintenant vous parcourrez sans obstacle les vastes salles du château, si les morts ne vous effraient point. José Indio pâlit; un regard sinistre interroge ceux qui l'entourent. Lange qui nous consolait m'a-tiil devancé? ditil en portant ses regards vers le ciel. — Elle vous a devancé peut-être dans de généreuses résolutions : échappée comme par miracle au fléau qui nous désole, on lui voit

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porter en tous lieux ses consolations,et maintenant si vous pénétrez dans l’intérieur de la ville, vous la

verrez sans doute,car on la rencontre où le danger “accroit. José Indio, je devrais peut-être vous le cacher, mais elle parle souvent de vous dans ses saintes. occupations; elle craint que la maladie ne vous ait atteint au milieu du cloitre, et ne vous ait Ôté la force d’être utile à vos semblables. Eh quoi! dit le jeune homme, elle s'expose ainsi, et je ne suis pas encore sur ses traces!.... Elle brave la mort, et je ne l'ai point cherchée! Clara! Clara! :l me faut bien du courage pour renoncer à tant de vertu:

Il dit, et un nouveau zèle parait l'animer. Le Camoens, affaibli par d'anciennes blessures, a peine à le suivre; son courage est plus calme, ses sentimens plus désintéressés, mais il n’en est pas moins ardent à secourir les êtres qui souffrent. On le voit parcourir avec le jeune religieux des rues presque dépeuplées : ils offrent aux malheureux habitans bien plus qu'une froide consolation; c'est la pitié compatissante qui soulage leurs derniers instans.

Ils entrent enfin dans l'hôpital des pauvres, fondé par le roi Jean II, et c’est là que tous les maux semblent s'être rassemblés avec la misère pour offrir un effrayant spectacle de mortalité. Les cours n’offrent de tous côtés que les funestes dé-

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pouilles de ceux qui n'ont plus rien à craindre; un calme effrayant règne partout et n’est troublé que par quelques gémissemens qui viennent des bâtimens d’alentour. Ils montent les escaliers , ils traversent les salles, quelques habitans courageux les accompagnent et veulent partager les dangers auxquels ils s’exposent. Un triste murmure les accueille ; des hommes pâles et défaits se relèvent lentement pour les bénir, et retombent aussitôt vaincus par leur faiblesse. Environnée de généreuses compagnes , une Jeune femme leur présente des breuvages salutaires, et leur donne un regard compâtissant, qui semble les ranimer.

— Oui, dit un vieillard, demain Je n'existerai plus, mais je verrai ceux dont vous étes l'image; je bénirai votre nom au milieu de la cour céleste. En ce moment, le jeune religieux s'approche : il na pas d'abord distingué Clara, et c'est en prodiguant leurs soins à un malheureux qu'ils se reconnaissent. — Mon ami, lui dit-elle à voix basse , Je vois maintenant que la Providence envoie souvent a ceux qu'elle favorise des instans de félicité inconnus au reste des humains. Qui croirait que pres de ce lit de douleur, au milieu du spectacle qui frappe nos regards, je remercieraisle ciel de ne pas avoir encore rencontré la mort? José Indio, mes derniers instans eussent été bien terribles sil avait fallu échapper de la vie sans vous avoir

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revu. Un regard acheva de dire tout ce qu'elle éprouvait : ils continuérent à s'avancer au milieu des vastes salles de l’hôpital , donnant des paroles de consolation à ceux qui étaient en proie à la douleur; et c'était un spectacle bien digne d’admiration que de les voir oublier leur amour pour prodiguer leurs soins à tant de malheureux.

1 fallut enfin se retirer ; les portes du couvent s’ouvrirent pour recevoir le jeune religieux et son compagnon ; ils rapportaient dans le cloïtre moins d'inquiétude, mais peut-être plus d'effroi. Ils avaient vu de près tout ce dont on ne pouvait leur tracer qu’un bien faible tableau ; et lorsque Vheure de la prière commença, ce futavec une nouvelle ferveur qu'ils se joignirent à leurs compagnons. Mon Dieu , disait José Indio, préservezla, et prenez ma vie. Mon Dieu, disait Camoens , sauvez ma triste patrie, et que-je succombe : mais leurs vœux ne devaient point être exaucés. Le lendemain matin on apprit que les ravages de la maladie avaient été terribles pendant la nuit; il fallut que les Carmes ensevelissent les tristes victimes qui avaient succombé pres du couvent, et malgré ses vœux, malgré sa terrible impatience, José Indio ne put franchir la distance qui le séparait de l'hôpital que vers les dernières heurés du jour.

Il entra dans ce funeste asile de la misère , mais

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alors personne ne le suivait, pas même son ami, que l'humanité appelait en d’autres lieux. Il s'a- Yança et personne ne parut. Après avoir marché quelque temps, il arriva enfin pres du lit de ce bon vieillard dont il avait cherché à adoucir les souffrances, et que la divinité semblait avoir préservé; celui-ci le considéra attentivement, puis il se prit à soupirer et quelques larmes humectérent ses yeux affaiblis. — Hélas! mon fils, lui dit-il, il n’est pas donné à tous ceux qui se ressemblent d'habiter toujours les mémes lieux. Le vieillard qui se croit le plus pres de la tombe a souvent à regretter les êtres qui le secouraient.... Mon fils,

ajouta-t-il avec un soupir étouffé, c'est près de:

moi qu'elle s’est évanouie; j'ai vu cet ange qui vous accompagnait s'éloigner de la vie ; mais, que

dis-je ? je Pai vue lutter avec la mort : quelques.

heures ont suffi Pour ravir à la terre tant de bonté. Hélas! un mal impitoyable Pa frappée au milieu des plus nobles fonctions.... ses forces

n'étaient pas au-dessus de l'humanité comme son:

courage, et elle n’a pas long-temps résisté... Pendant ce récit, les regards de José Indio se portaient avec égarement sur tout ce qui Venvironnait; il les fixa enfin sur le vieillard avec une effrayante immobilité, en répétant les derniers mots qu'il venait d'entendre ; Mais à force de rappeler à son esprit Pidée effrayante qu'ils expri-

rusé ÈS nn ae, Son tes F0,

uh,

= 170 maient , il sembla comprendre tout son malheur; il sortit en faisant entendre d'affreux sanglots , et ses pas le conduisirent près du couvent qu'il aurait voulu n’avoir jamais quitté.

Ce fut alors que son courage Vabandonna entièrement et que sa raison s'éloigna. En vain voulaitilse rendre chez le marquis de Cascaes, courir à la vengeance et quitter la vie: On le força à prendre quelque repos, et Pabattement succéda à la fureur : une longue fièvre s’empara de lui, il fut moins malheureux. Dans son délire il la revoyait; mais il aurait fallu que Pillusion fút éternelle, et le temps la dissipa. Personne ne s’occupait de l'infortuné ; les souffrances de tant d’autres excusaient cette indifférence. Le seul ami qui lui restät, Camoens partageait ses soins entre lui et tant d’autres qui réclamaient sa pitié ; mais lorsque le fléau commença à se dissiper, il se rapprocha de lui et ses soins le ramenerent à l'existence. Des que celui - ci fut en état de quitter le lit qu'il avait baigné de tant de larmes, une morne tristesse remplaça l'agitation qu'il venait d'éprouver; il ne proférait pas une seule plainte ; il ne demandait point de consolations. Un jour seulement il dit à Camoens : Parmi tous les hommes, vous êtes le seul digne de la louer ; me refuserez-vous d’éterniser sa mémoire ? Je la célébrerai , dit le poëte,

22 a ie q À E j'unirai ma douleur à la vôtre, mais auparavant

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