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peu à peu; mais le voyageur fatigué ne craint pas de hâter sa course quand le terme s'en présente à ses regards... D'ailleurs l’amitié me rappelle; je dois lui consacrer maintenant mon existence : assez long-temps j'ai parcouru la terre, regardé comme un étranger par les hommes; je veux retourner près de celui à qui rien de ce qui m est arrivé n’est inconnu ; qui en sachant comprendre mes pensées, fera un doux échange des siennes, me dira qu'il me plaint, et d'un seul mot m'aidera à achever le pénible chemin de la vie.
José Indio s'embarqua donc sur un navire qui partait pour PEurope; il quitta les mers de l'Inde, et quand il en fut éloigné, il lui sembla qu'il recommençait une existence nouvelle. Les flots les plus irrités lui plaisaient davantage, parce qu'ils annonçaient la patrie. Comme tous les navigateurs impatiens de revoir une terre désirée avec ardeur , il regardait sans cesse les voiles enflées par un vent favorable, et craignait de les voir s'abattre contre les mâts : il considérait sans cesse la proue du navire fendant rapidement les vagues qui s'écartaient en mugissant , se brisaient blanchies par l’écume, et faisaient voler au loin des nuées de vapeurs. Ils étaient peu éloignés de l'Afrique lorsqu'ils rencontrèrent un bâtiment de leur nation portant le pavillon de l'ile de Madère et vo-
guant à toutes voiles. Quandilsse tronverent à peu
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de distance l’un de l'autre, le porte-voix se fit entendre, et frappa d'un bruit sourd et lent qui se mélait à celui des vagues, les oreilles attentives des pilotes qui RAA le bâtiment sur lequel venait José Indio:— Les plages de l’Afrique, entendit-on d'abord, sont couvertes des armées du roi don Sébastien, qui veut faire revivre les beaux j jours de lagloire lusitanienne..... Nous lui amenons de nouveaux secours, car les troupes qu'il a à combattre sont innombrables. Un profond Silence succéda à ces paroles, comme pour donner le temps de les laisser comprendre, et la voix se fit entendre de nouveau.— Portugais, qui venez de combattre dans l'Inde, vous des vaincre avec nous les Infideles.... Notre souverain Vexige de tous ceux qui savent porter les armes.... Nos plus braves guerriers ont quitté les rivages de la patrie pour voler à de nouvelles conquêtes...., si Pon a vu les Africains envahir les champs fertiles de PEurope, nous voulons à notre tour les anéantir sur leurs sables brúlans.... Honneur au roj don Sébastien! s'écria-t-on des deux bâtimens ; et les flammes se déployèrent au haut des máts, et les instrumens guerriers se firent entendre, comme si l’on avait eu déjà à célébrer une victoire.
Au bout de trois jours les bâtimens arrivèrent devant Tanger : une flotte nombreuse y était déjà
parvenue; et l’on voyait le rivage couvert de
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troupes de différentes nations qui venaient se venger sur les Africains des outrages faits par leurs ancêtres aux habitans de l’Europe. Ici douze mille Portugais commandés par don Alonzo de Aguilar se disposaient à s ‘avancer vers Arzilla : d plus loin les Allemands, conduits par Martin de Borgonha, s'étonnaient de se voir transportés sous un climat si nouveau, et se préparaient à montrer aux Maures des peuples qu'ils n'avaient point vaincus. On voyait à quelque distance six cents Italiens conduits par le marquis de Linster, et se rappelant avec orgueil que ces rivages avaient jadis appartenu à leurs ancêtres; quelques bataillons des vieilles bandes de la Castille, un grand nombre d’aventuriers , une suite immense de valets complétaient enfin l’armée de don Sébastien, et comptaient également sur une victoire qui devait ajouter à leur gloire , ou les combler de richesses.
José Indio s'avança vers quelques grands seieneurs qu'il avait connus autrefois, et il vit que les plus expérimentés redoutaient une guerre que rien ne semblait motiver. — L'Espagne qui devait nous seconder semble se réjouir de nous voir aller à la mort, dit le duc d'Aveyro, car après cette bataille, nous serons esclaves , ou nous lui appartiendrons. Le ciel est évidemment contre nous,
ajouta Vasco de Sylva ; mais les prodiges les plus
manifestes ne peuvent effrayer un roi imprudent. ray P
Qu'avons-nous besoin d'aller remettre sur son trône un infidèle qui n’a point su le mériter : ? Qu'on nous dise de mourir, s'écriait don Duarte, et quon ne nous insulte point. Depuis quand les Portugais sont-ils accoutumés à se voir menacés de perdre leurs biens s’ils ne vont pas combattre ? — Depuis ce temps, dit José Indio, où ils ne savent donner que leur vie. Seigneurs, cest à vous que je le demande, est-ce en ce moment qu'il faut tenir de semblables discours ? N’a-t-il point fallu franchir les mers pour venir sur ces rivages , et n'avez-vous pas eu le temps de dire au roi que sa jeunesse imprudente Pentrainait , que les Portugais avaient fait assez de conquetes ? Maintenant sans doute, il faut mourir , mais c'est apres avoir vaincu. Duc d’Aveyro, vous rappelezvous que la banniere était portée par un religieux de mon ordre quand Alphonse V battitles Maures sur les rives du Salado? trois fois on voulut la
* C'était le prétexte spécieux de cette guerre de religion, méditée cependant depuis long-temps. Il s'agissait de porter des secours à l’ancien roi de Maroc, tyran abhorré de ses sujets, et auquel son oncle disputait le droit de la couronne, Celui-ci montra une grande modération, il fit tous ses efforts pour empêcher don Sébastien de continuer son entreprise, V. ce que dit M. Rabbe à ce sujet, Résumé de l'Histoire de Portugal, p. 212.
saisir , et trois fois il sut la défendre. Confiez-moi la vôtre, je saurai même empêcher qu'on en approche. O. Camoens! il me semble entendre ta voix ; ne m'as-tu pas souvent répété , je mourrai le jour ou ma patrie perdra sa gloire. — Mon frère, lui répondit le duc, puisque vous. êtes l’un des amis de ce poète, vous ne pouvez avoir que de nobles sentimens; prenez Yétendard et suiveznous. — L'avez-vous connu? dit José Indio avec une nouvelle chaleur. — Non, mais je Pai admiré. — Ah! que n'étiez-vous son ami! Hélas! il aura un jour tout l'univers pour le louer, et personne ne Paura aidé à supporter les maux de la vie. En ce moment le roi, couvert de ses armes d'azur, passa à cheval et donna le signal du départ; il était suivi du prince mahométan et une suite nombreuse se pressait autour de lui. L'on commença à marcher vers Alcacer Kebir ; mais quand on arriva près du fleuve Magasan, les troupes étaient déjà épuisées par une faim dévorante, et par Pardeur d'un soleil brúlant qui lançait ses rayons sur des campagnes incultes. Déjà le roi était décidé à attendre pour livrer la bataille que la fraicheur de la nuit eût ranimé les forces des soldats; quand Pimprudent Aldana vint, pour la ruine de son pays, le supplier de ne plus différer '. Cent
5 Y. Faria Europa Portugueza, t. 3, p. 22.
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cinquante mille guerriers déployaient leurs bataillons sous ses yeux et couvraient déjà une vaste portion de terrain. A peine le prince Muley-Moluch sest-il aperçu de la résolution des chrétiens, qu’il se prépare à les recevoir quoiqu'il soit mourant: faisant former un demi-cercle d'une immense étendue à ses soldats, il commence à environner l’armée portugaise, mais ses guerriers sont. repoussés par une poignée de héros accoutumés à vaincre alors même que le péril est le plus pressant. Déjà ung foule de barbares a succombé; déjà lon proclame la victoire parmi les chrétiens, quand une voix que les braves n’ont jamais entendue , s'écrie : Arrêtez! retournez sur vos pas. Fuir?..... fuir ?... s'écrie Rodriguez de Sa: en voyant Peffroi de ceux qui le suivent, mon cheval ne sait point reculer *. Et s'élançant au milieu des ennemis , il disparait aux yeux de ses compagnons. La mort de cet homme courageux n'est pas inutile : les ennemis sont contraints de ployer une seconde.fois; don Sébastien voit reparaitre la victoire; Pinfortuné Muley-Moluch cherche encore à la lui disputer. Pâle et défait, il sélance sur un coursier, veut combattre encore, ne peut lever un bras affaibli par les souffrances, et meurt' de douleur en voyant fuir les Afri-
* Faria Europa Portugueza, t. 3, p. 24.
Como buelta?... mi cavallo no sabe bolver.
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cains *. Hamet Taba, rénégat portugais, oppose la ruse à la vaillance de ses anciens compatriotes. Il a transporté le corps du roi dans sa litière,
il semble recevoir ses ordres, et les Maures qui ignorent leur malheur, nues combattre encore pour un prince qu'ils chérissent. Les liens qui attachaient ce général'aux chrétiens, et qu'il a rom-
pus, semblent être un motif pour qu'il tâche d'ex-.
terminer les nombreux témoins de sa honte; rien ne peut résister à son indomptáble courage, parce que rien ne peut apaiser sa fureur gt ses remords. Tout-à-coup, Pérez de Tavora qui Varrétait encore, tombe mort au milieude ses soldats; Diego Lopez frappe l'air de ses cris; la déroute commence; le duc d'Aveyro meurt glorieusement. Le roi court au secours des Allemands qui faisaient une noble résistance : c'est en vain, tout succombe sous les efforts des Maures , et don Sébastien ne peut bientôt plus espérer qu'un glorieux trépas; il cherche encore à exciter son coursier; mais le noble animal tombe percé de mille coups. Jorge d’Albuquerque lui donne le sien, il retourne au combat et s’élance au fort de la mélée. Il trouve enfin José Indio défendant la bannière contre une multitude de barbares, le religieux l’emporte loin d'eux, et se voit suivi par ce qui restait
" V. Faria Europa Portugueza, t. 3, p. 24.
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de ses compatriotes. Æntourons-la et tombons avec elle’! dit Sébastien. — Non, répond Christoval de Tavora, c'est à mous de mourir; laissezvous prendre par les ennemis. En ce moment, ils sont Joints par quelques Arabes; le combat recommence avec fureur , José Indio élève la banniere; ses nobles compagnons la regardent encore en portant leurs derniers coups. Puisse sa vue rendre notre trépas moins douloureux! dit-il, et il Pagite encore en frappant de son glaive d'audacieux ennemis. Tout est mort autour de lui; son cheval tombe; les Arabes emportent l’étendard en poussant d'horribles cris de joie. .O Camoens , que dirais-tu ? s'écrie José Indio en se relevant, un champ de bataille où les Portugais sont vaincus ; notre gloire périssant au milieu des champs de l’Afrique! Roi!... roi!... continua-t-il en apercevant don Sébastien qui s'avancait vers le fleuve d’Alcacer, je te plains, car j'ai vu ton courage ; mais que dira la postérité?....
Il parcourut ensuite le champ de bataille, et ses paroles se mélèrent aux plaintes des blessés. — Ne regrettez pas la vie, disait-il à un vieux soldat: il n'y avait plus de conquêtes à espérer; votre mort est glorieuse, mon frère , la récompense est digne de vous... Je la plains, continuait-il en s’a-
© Faria Europa Portugueza, t. 3, p. 26.
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dressant à un jeune homme qui prononçait le nom de sa bien-aimée, c'est à elle que restent tous les tourmens : vous avez du moins la gloire. Je sais, mon fils, ce qu'ont d’amer les regrets qui durent pendant le reste de l'existence... Mello, Cintra, Vidigueira, vous eútes part à ses secours ; vos voix mourantes se joignirent à ses dernières consolations , et vous lui adressiez encore vos remercimens, quand il vous montrait d’une main le ciel qui vous appartenait, de l'autre un champ de bataille où vous aviez été vaincus.
Le lendemain on crut avoir retrouvé parmi les morts le corps du monarque portugais. Plusieurs de ses serviteurs devenus captifs le méconnurent, cependant Porgueil des Musulmans lui éleva dans Alcacer un superbe tombeau. Au bout de quelques jours, José Indio fut racheté par des Portugais de Tanger avec quelques-uns de ses compatriotes échappés au carnage "; ils s'embarquèrent sur les galions commandés par Diego de Souza, et virent enfin les tours de Lisbonne. O ma patrie! s'écria José Indio, fautil que mon retour soit toujours marqué par de funestes catastrophes? Leur pas-
sage dans les rues et sur,les places répandit la”
consternation ; car ils confipmerent ce que tous les gens sages avaient prévu, et ce que quelques
Il n’y eut que cinquante hommes qui purent se soustraire
à la mort ou à l'esclavage. Faria, p. 29.
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malheureux échappés aux désastres d'Alcacer avaient déjà annoncé. Cependant le peuple espérait voir encore ce jeune prince dont la valeur imprudente l'avait précipité dans un abime de malheur : il interrogeait avec inquiétude José Indio et ses compagnons; et il ne pouvait croire à cette fin malheureuse, comme si le sceptre eút été le gage de Vimmortalité.... Quel changement, dit le religieux, neuf ans ont apporté dans ma patrie! n’aura-t-elle bientôt plus que le souvenir de sa grandeur, comme il ne me reste que la mémoire de mes travaux et de mes sacrifices? Il est encore un homme qui peut lillustrer ; mais sans doute, tandis que ses regards se portent vers celui qui cause en un moment sa ruine , elle oublie le poète qui lui consacra trente ans son génie et son épée.
Sa pensée ne Pavait point trompé : c'est en vain qu'il demandait Camoens dans tous les lieux qu'il avait autrefois habités , le nom de son ami était inconnu ; et il revenait chaque jour dans sa cellule sans savoir quel était le sort d'un être qu'il respectait comme son père. Hélas! disait-il quelquefois le trépas me l’a ravi; je ne dois plus espérer de le revoir ; et ses recherches inutiles le confirmaient dans cette pensée.
Un de ses premiers soins avait été de visiter la tombe que la famille de Cascaes avait fait élever
avec tant d'orgueil à la douceur et à la modestie. Un jour, tandis que ses yeux, dans une sombre immobilité, se fixaient sur des traits que le marbre
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rappelait fidèlement, et dont l’image n’était que plus funeste, des vers nouvellement tracés frappérent ses regards. Ils célébraient des vertus qu’on semblait avoir ignorées au milieu de cette