‹ Scènes de la vie arabe (volume 2)Chapitre 10 sur 21 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Le voltigeur Pacot. {Suite.)

L'heure fixée pour l'exécution des prisonniers approchait; encore quelques instants, et les troupes allaient prendre les armes.

Le colonel se tenait enfermé pour ne pas assister au départ de Mebrouk.

Tout à coup, des rires bruyants se firent entendre dans le bivouac d'une compagnie, et ces rires redoublèrent au point que le colonel, peiné de ce qu'au moment d'une cérémonie aussi triste que celle qui se préparait, on se permît, pour ainsi dire en sa présence, une gaîté de si mauvais goût, sortit de «a tente pour rappeler les soldats à de meilleurs sentiments.

Il rencontra tout d^abord le capi-

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taine de la compagnie et lui fit des reproches.

— Je vais, comme vous, mon colonel, faire taire ces bavards ou plutôt ce lîa- Tard, car c'est Pacot qui, selon son habitude, dépense aujourd'hui, mal à propos, beaucoup d'esprit.

— Pacot est un brave voltijjeur, et je m'étonne qu'il fasse, en e^ moment, montre d'insensibilité.

— Pacot est de la rue Mouffetard,

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mon coloûel; la mélancolie dure peu chez lui.

Hier au soir, il a fait pleurer sa section en s'apitoyant sur le sort de l'enfant qu'on va fusiller; ce matin, il rit et fait rire aux larmes son auditoire, je ne sais à quel sujet...

— Qu'on t-lls donc pour être si gais? demanda le capitaiae à un sergent qui Tint à passer.

— C'est ce coquin de Pacot, mon rapi-

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taine, qui joue la comédie : il s*est habillé en Turc, et il lit à sa compagnie une lettre qu'il vient de recevoir de ses parents, dit-il, une lettre datée de Constantinople... On se tient vraiment les côtes... C'est dommage qu'ii ait fini.

Un éclat de rire lancé à la fois par vingt poumons, et de grands applaudissements prouvèrent, sur le moment même, que le sergent n'exagérait pas le talent comique de l'acteur en scène.

Le colonel et le capitaine se dirigèrent vivement vers le groupe.

Pacot était en train de se débarbouiller pour effacer le noir de niarmite dont il s'était fait une énorme paire de besicles et un tatouage tout particulier

Sa chemiiâe, roulée sur sa tête en fo* nie de turban, son pantalon rouge pour ceinture par-dessus sa blouse, et une couverte de campement posée en guise de burnous, lui donnaient Tair de ce qu'on voudra, excepté i'air d'un Turc qu'il désirait avoir.

A l'arrivée inattendue de ^^ r chef, les

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soldats firent silence, comprenant qu'ils n'étaient pas irréprocbhales.

Pacot essaya de passer en serre-file, mais il fut arrêté par une voix à laquelle il était impossible de désobéir.

— Vous êtes bien aimable à ce qu'il paraît. Monsieur Pacot, dit le colonel, mais puisque vous faites rire tout le monde, essayez donc de m'amuser un peu à mon tour.

— Oh! mon colonel,, vous avez l'air trop fâché pour ça.

— Essayez tout de même,

— C'est qu'il faudrait recommencer, et vous ne le permettriez pas.

— Recommencer quoi ?

— La lecture d'une lettre de mes parents de Constantinople .. hasarda Pacot, soldat qui, par son excellente conduite et sa bravoure connue, se savait en possession de l'estime et des bonnes grâces du colonel.

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— Et vos parents de Const&ntinople vous écrivent?

— Que le juif Salomon ne tardera pas à être empalé... Tenez, mon colonel, lisez vous-même .. C'est écrit un peu fin, mais avec mes lunettes, moi, j'en suis venu à bout.

Le colonel allait se fâcher tout de bon lorsque, recevant des mains de Pacot un chiffon assez sale, il vit que ce chiffon était couvert de caractères arabes.

Assez de plaisanteries, dit-il avec

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une vive émotion, où as-tu pris ce papier?

— Je Tai trouvé , hier, du côté des cuisines, le vent le faisait rouler, et comme mon feu ne prenait pas, je l'ai ramassé ?... c*te drôle d'écriture m'a étonné et j'ai gardé le chiffon pour donner la comédie aux camarades.

— Allez me chercher l'interprète, courez vite, s'écria le colonel.

Dix hommes s'élancèrent pour exécu-

DU SANG. ils

ter Tordre du chef; l'interprète arriva tout essouflé.

— Lisez-moi cela, Monsieur, lisez avec soin, dit le colonel , dont le cœur battait violemment; et il entraîna à quelques pas de là l'interprète, qui fit, à voix haute, la lecture de la lettre remise par Miloud, au nom de Ben-Ghéiif, au juifSalomon.

— Pacot, s'écria le colonel, la joie dans le cœur et sur le visage; tu m'as bien fait rire, mon garçon, mais je n'ai

pas payé ma place... tiens... bois et fait boire à la justice du bon Dieu.

Et il jeta un double louis au joyeux taubourieii, qui battit un six-quatre-deux avec l'agilité d'un acrobate de première force.

Le colonel s'approcha de Miioud, et lui mettant sous les yeux la lettre fermée sur ses anciens plis, il lui demanda !

f — . Connais-tu ce papier

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— Ah ! Seigneur ! s'écria le pauvre nègre prêt à perdre la raison. Dieu est grand, Dieu est le père des miracles !•. . Tu tiens la lettre de Sidi-Khalaf au juif Salomon, la lettre que je lui ai donnée hier.

— Mon enfant, reprit le colonel, s'adressantà Mebrouk, tu vas voir comment les chrétiens rendent la justice.

Qu'on amène, sur-le-champ, salomon mort ou vif, entendez -vous.

Salomon se présenta, mais pâle comme un mort, et les genoux à demi-fléchis ^:

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— J'ai trouvé la traite que tu as perdue hier, lui dii k colonel... la voila... Lis et reconnais ton double crime, avoue que tu as perdu cette lettre hier ,

soit en venant chez moi, soit en me quittant .. Ta ruse odieuse est découverte.. • tu as vouIâ escamoter ma confiance...

Salomon se jeta aux pieds du coloael, qui le repoussa de la Qiain et détourna les yeux ; il fît des aveux complets, trop prévus pour être favorablement écoutés.

Dans ce moment, deux gendarmes, suivis d'un peloton d'infanterie , débou-

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chèreiil Je Tune des avenues du camp.

— Vous venez chercher !es condamnes ? demanda le colonel à rofficier qui commandait le peloton ?

— C est l'heure, mon colonel.

— Mais Tordre est modifié.

Nouveau sursis ?

— Non... faites prendre cet homme.

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Le colonel désigna Salomon

— Et qu*on le fusille à la place do ces pauvres gens que je mets en liberté .

Salomon jeta des cris lamentables et s'efforça de se débattre.

— Partez, Monsieur, dit le colonel à Tofficier.

Puis, se tournant vers Mebrouk et Miloud que l'on détachait, il ajouta :

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— Allez voir ce misérable et apprenez à nous connaître... Allez, vous êtes vos maîtres.

Miloud, tout boiteux qu'il était, se mit à courir après le juif, qu'il accabla de malédictions jusque sur le terrain où il devait recevoir la mort.

— Eh bien ! demanda le colonel à Mebrouk, la vengeance ne te sourit donc pas?

— il n'y a pas place pour deux ven-

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geances dans mon cœur; celle de mon frère Salem doit seule m'occuper... Que me fait la mort de ce méchant ?

— Ce méchant a failli te faire périr.

— Oh ! interrompit Mebrouk en souriant avec sa douceur habituelle, c'était écrit, comme il est écrit que je serait ton serviteur fidèle et que ma vie t'appartient, car tu es juste, vaillant et bon.

Mebrouk, en disant ces mots, s'empara

. 'du sang. *^^

desma^.ns du colonel, et les baisa avec un respect filial et plein de tendresse- Une forte détonation se fit entendre ; Messouada bondit et flaira la poudre.

Salomon avait cessé de vivre.

— Ah ! s'écria Mebrouk en entourant de ses bras l'encolure de la Fille du vent : quand donc commencera la guerre ?

— Demain I répondit le colonel à demi-voix... nous partirons demain.

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— Que je meure si je ne t'apporte pas la première tête ! s'écria le frère de Salem : — Dieu est grand ! Dieu est grand!

CHAFITRE SIXIÈ31E.

Le Départ.

L'impatience de Mebrouk ne fut pas satisfaite selon son espoir.

L'un de ces grosoragesd'automneqni,

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en Afrique, font croire à un nouveau déluge, vint fondre sur le pays d'Oran, et, en quelques heures, rcnait la plaine difficile à l'infanterie, impraticable aux lourds convois qu'une armée opérant dans des contrées pour ainsi dire désertes, est obligée de traîner à sa suite.

Les troupes reçurent, dans la journée même de rexécution du juif Salomon, contre-ordre au départ.

Durant six jours la pluie tomba, non pas avec la même violence, mais sans décesser. t

Lh terre, crevassée par la sécheresse et le sirocco du mois de septembre, se convertit en un marais immense où les lentisques et les palmiers-nains apparaissaient comme des bouqueta de joncs et d'herbes marines.

Des vols innombrables d'oies et de canards sauvages, de courtils et de poules de Carthage, fuyaient avec rapidité vers le Sud, chassés ou plutôt emportés par la tempête, se perdant au sein des nuages qui semblaient voyager avec eux» et faisant flotter sur les eaux, dont le sol était cuovert, les ombres gigantesques

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de leurs ailes serrées les unes contre les autres.

Nos troupes, jeunes pour la plupart et nouvellement débarquées en Afrique, supportèrent galment les premières ondées, mais elles ne lardèrent pas à souffrir de cette extrême rigueur des cieux !

La pluie est le plus destructeur des fléaux qui accompagnent le soldat à la guerre.

Elle engendre la mélanco.'ie =

maladies d'un caractère épidémique; ello attaque Thomme par son moral, lui arrache ses forces une à une et le terrasse impitoyablement.

Le Français met beaucoup de vergogne au bon entrelien de sa tenue et de ses arme», et c'est une douleur pour lui que de se voir contraint par la pluie, par la boue, à une malpropreté qui lui est odieuse.

Sobre, mais cependant assez délicat, le Français ne mange pas volontiers sa

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soupe demi-cuite et son pain complètement moisi.

Une première fois il rira de la mésaventure; mais si Texpérience est souvent répétée, son estomac, moins discipliné que son esprit, s'insurgera infailliblement, et de cette révolte naîtront les maladies qui réduisent si fatalement les plus gros effectifs.

A l'époque dont nous parlons, la guerre d'Afrique était à son premier âge; l'expérience faisait défaut.

BU flÀSt. ISS

La vaste intelligence du maréchal Bugeaud, duc d'Isiy, ne s'était pas encora appliquée, dans ces régions qu'elle a conquises en grande partie, à éclairer toutes les questions militaires du reflet créateur de son génie.

Alors, nous marchions souvent à l'aventure, négligeant, par le fait d'une présomption reprochable aux hommes de tous les siècles, d'interroger le passé des dominateurs auxquels nous voulions succéder dans le pays.

Les Turcs, dépossédés par nous de l'au-

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torilé, étaient cependant nos maîtres, nous l'avons reconnu, dans i'art de gouverner ces tribus tuirbulentes, alors déchaînées contre nous.

!ls ne les combattaient pas avec notre impétuosité brillante, mais avec plus de sagesse ; ils avaient avec elles moins de rencontres glorieuses, mais des succès plus efficaces et surtout moins coûteux.

Lorsqu'ils sortaient de leurs garnisons, de leurs èordj s (1), c'était après avoir

(1) Bordjf fort, cidatelle.

étudié toutes les chances favorablas à leurs expéditioDB, après avoir gagné un j)arti plus ou moins considérable chez leurs ennemis, après avoir consulté les promesses el les menaces de la saison dans laquelle ils se trouvaient, observation essentielle, par nous trop souvent dédaignée aux premiers temps de notre installation sur la côte algérienne (1).

(1) L*expédition de Mascara, la première expépition do Constanline et quelques autres nousdonnèrent de coûteuses leçons sur le danger de se me; fréon campagne, en Afrique, dans les saisons pluvieuses.

En rentrant de Mascara, l'armée entière, chefs

Nous ne parlerons pas aujourd'hui de radfliinistration turque, tette digression nous écarterait trop de notre sujet; mais nous dirons, en passant, que l'autorité française, complètement dominatrice et civilisatrice à cette heure, a fait, à l'aide de ses premières fautes, un retour sur son passé, et que l'étude sérieuse du ré-

et soldats, était attaquée de la dyssenterie et nos hôpitaux étaient encombrés, malgré de nombreux décès journellement constatés. On connaît les épisodes affligeants de la retraite de Constantine dus à l'inclémence du ciel, bien plus qu'au feu de Tennemi compté pour peu, là comme partoui, par l'esprit guerrier de nos soldats.

gime turc lui a permis de réparer des erreurs qui retardaient le développement de la puissance dont elle est maintenant fière ajuste titre*

En 1835, nos troupes étaient exposées, dans leurs bivouacs, à toutes les intempéries des saisons.

Elles arrivaient, écrasées de fatigue, à des gîtes souvent dépourvus d'eau et de bois, et, 8*il pleuvait, le soldat se couchait la tête sur son sac, le corps sur

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une terre inondée, bien souvent, le ventre creux ^ pour se réveiller, au petit jour, trempé jusqu'aux os par la pluie ou la rosée, avec la perspective d'une marche pareille, d'une nuit semblable, et le tout à recommencer jusqu'à la fin de 1 expédition.

Un jour, le maréchal Bugeaud eut le bonheur de saisir au vol l'ingénieuse idée d'un soldat, et de doter les régiments africains de cette tente-abri qui, en Crimée, a fait l'admiration des armées européennes, et à laquelle nous avons dû de pouvoir braver nos ennemis les

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plus sérieux en Al^jérie, le soleil et la pluie (1).

Ce fut encore le maréchal Bugeaud qui adopta et fit adopter le système deî* colonnes légères, abandonna le gênant matériel de la grosse artillerie de campagne qui nous obligeait forcément, disait-il avec raison, à prendre des directions

(1) Un soldat avait imaginé de découdre le sac dit de campement que l'on donnait aux hommes, en expédition, pour se coucher. Au lieu de se plonger dans le sac, ainsi que le voulait l'usage, ce soldat le décousant et le déployant au-dessus de

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connues où Tennemi nous attendait, èi marcher péniblement dans un pays sans routes, toujours inquiet du sort de nos arrière-gardes, et incapable de manœuvrer en présence d'une cavalerie devenue, par notre faute, insaisissable-

L'armée destinée à prendre Mascara

sa tête, il l'opposa à l'ardeur du soleil. Ce fut une idée précieuse et facile à perfectionner. Trois sacs ainsi décousus, assemblés et supportés par de légers bâtons, au besoin par des fusils, forment la tente^abri dont nous n'avons qu'incomplètement fait l'éloge.

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et à ruiner la puissance d'Abd-el-Kader attendait donc, au camp du Figuier, dans le» mauvaises conditions que nous venons d'énumérer, que le ciel se mit au beau.

Elle ne manquait ni d'enthousiasme, ni de courage; elle était, au contraire, pleine d'ardeur, et sa confiance était entière dans les capacités de son chef illustre (1).

(1) Le maréchal Clauzel, alors gouverneur-général de l'Algérie. Le duc d'Orléans se trouvait aussi à cette expédition.

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ftlais chaque soldat s'en prenait, plaisant ment, à Mahomet, des pluies torrentielles qui retardaient le départ, et accusait le prophète d'avoir confisqué le Bourguignon (1) dans un pays où tous les honneurs du calendrier sont pour la lune»

Le nègre Miloud était parti du Figuier pour retourner au camp d'Abd-el-Kader, quelques heures après la fin tragique de

Salomon.

(1) Ce \)e' ^ (Tuet donné par les vendan-

geurs de la Côte-d'Or au ' il esl passé, sans effort, danfi îa I - ,\t.

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