‹ Scènes de la vie arabe (volume 2)Chapitre 9 sur 21 · DU FATIO · texte numérisé non relu

DU FATIO

homme pût se montrer si ingénieux et si fourbe.

Ben- Chérif était, il est vrai, affilié aux sorciers de rOued-Noun, et par consé* quentsorci: r lui-même ; mais lessorcierg avaient-ils donc tant de puissance pour le mal?

Mebrouk, au contraire, avait tout d'abord saisi le fil de l'intrigue dirigée contre sa vie.

La mtchancete, ui ruse de Khalaf ne

l'avaient que médiocremer.t étonné : il s'étiiil avoué vaincu par le génie du mal; il s'était vu perdu sans ressources.

Et, avec cette mâle résignation dont les Arabes les plus vulgaires enveloppent leur dernière heure, il s'était silencieusement et religieusement préparé à îaiii..., ^ daiit que l'interprète lui lisait et traduisait au colonel, phrase par pbrase, la foudi^oyante* accusation de Ben-Cbérif.

Si bouche était restée muette, quoi-

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qu'un amer et dédaigneux sourire eût •Souvent flotté sur ses lèvres^

Son front ne s'était pas voilé; aucun de ses traits, empreints d'une grande douceur, n'avait bougé ; la sérénité de ce pur visage ne s'émut en rien au dernier comme au premier mot de cette lettre pour lui dictée par un démon.

Tu £^ entendu, que pens3&-tu répondre? demanda le colonel qui, malgré lui, s'inv'*"" L c. ce bel enfant mortellement menacé par les indispensables ri^^meurs de la ffi]e}re.

— Je ne répondrai rien... tu es le maître de méjuger ; ma vie est trop peu de chose pour que je la dispute aux méchans. >. Dieu me vengera !

— Mais enfin, insista le colonel, tu as bien quelque raison à donner pour te ju tifier si tu n'es pas coupable ?

— Comment veux-tu que je combatte les mensonges de mon ennemi et de l'ennemi de mon sang? A quoi serviraient mts dénégations? tu n'y croiras pas.

puisque le sorcier Ben-Chérif et le pieux

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émir ont si bien pris leurs précautions...

Tu t'imaginerais que j'ai peur de mourir, quand la mort ne m'est rien!..

Je ferai gloire au ventre de ma mère à l'heure où les chaouch me couperont la tête, sois-en bien assuré.

— Tu devrais, du moins, le recommander à ma clémence.

— Jamais î ce serait aroaer que je

t'ai trompé, quand je sui» innocent.

— Et toi, Miloud, demanda le colonel, que me diras-tu ?

— Seigneur, mon âme est aus»i blanche que mon visage est noir ; le juif Salomon sera coupé en mille morceaux dans l'enfer, et chcaun de ces morceaux souffrira mille tortures dans l'éternité, car il a porté contre nous faux témoignage. Oblige-le à te montrer la lettre que je lui ai remise de la part de Sidi- Khslaf-ben-Cbérif.

— Quelle lettre?

Miloud raconta en détail la contersa-

tiou qu'il avait eue ârec Ben-Gbérif avant son départ.

Il parla du kaban neuf qu'il avait reçu, des cent douros que Salomon devait lui comptait, et de sa visite à l'israélite.

SaloraoD fiit appelé et nia énergîquement le dire du pauvre nègre, s'en tenant aux termes de sa dénonciation*

Anéanti par Timpudence du faux té- "^oii, Miloud passa brasqueaieut ^d'une

irritation fébrile au découragement le plus complet, tljbaissa la tète etmurmura :

Moxi heure est venue !

Et se renferma dans un morne silence.

— Mebrouk, dii le colonel avec émotion, deux fois tu as abusé de mes bontés, deux fois tu m'as trahi... J'aurais voulu te sauver, parce que je m'intéressais à ta jeunesse, mais ta coupable obstination m'a kssé. Je t'abandonne à ton sort, et je te piains... Prépart-toi à mourir; de-

main, tu seras fusillé devant les portes du camp, ainsi que toi, Miloud.

— Pourquoi ne pas me tuer tout de suite t interrompit Kebrouk ; je ne serai pas moiuB icaocent demain qu'aujourd'hui.

— J'ai des chefs au-dessus de moi qui, seuls, peuvent ordonner ta mort; je recevrai demain leur réponse, et demain tu cesseras de vivre, car tu ne dois pas compter, je t'en préviens, sur leur pardon.

TO LR PRIX

— Bien ! répliqua Mebrouk d'une voix ferme, et il ^e roula, comme pour dormir, dans son burnous aux pieds de Messaouda.

Le colonel aurait pu, sans consulter l'autorité supérieure, faire exécuter ses deux prisonniers.

Il avait, nous l'avons vu, plein pouvoir à ce sujet, mais le calme ae Mebrouk cette noble dignité déployée par ua jeune homme presque encore un enfant, la clarté de la déposition de Miloud et la mauvaise réputation de Salor/iOn Ta-

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vaient tellement impressioncé qu'il désirait gagner du temps, dans Tespoir que la Providence viendrait en aide aux accusés.

il s'enferma dans sa tente, ordonna, qu'après avoir fait chez Salomon une perquisition n.inutieuse, on surveillât toutei les démarches de cet homme, et il écrivît au grand quartier-général pour expliquer l'affaire et demander des ordres.

6HAPiTRE QUATRIEME.

Le voltigeui Pacot.

Dans la nuit, le colonel reçut une dépêche du grand quartier-général.

Cette'dépêche portait: ^

« Qu'il fallait un exemple, que Taudace » des espions de Témir compromettait le » succès de nos opérations, et pouvait » coûter la vie à bien des soldats ; qu'ainsi, » sans user de représailles, les lois d^ la » guerre exigeaient prompte justice avec » l'appareil usité dans ces sortes de cirx> constances. >

Les perquisitions faites chez Salomon n'avaient amené aucune découverte.

On avait fouillé les coins et recoins de sa baraque, et fouillé sa personne sans

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trouver vestiges de la lettre que Miloud prétendait lui avoir remise.

Il s'était prêté à toutes ces investigations avec un empressement qui prouvait, ou que le nègre avait menti, ou que la lettre avait été détruite.

Les prisonniers étaient donc perdus infailliblement.

Le colonel expédia Tordre de les passer

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tousles deux parles armes une heure après la diane, devant le front de bandière du camp, en présence des troupes assemblées.

Puis, troublé par la pensée de cette sanglante exécution, il renonça à s'endormir , se leva, sortit de sa tente et regarda, d'un œil plein de pitié Mebrouk, Miloud et la jument Messaouda.

La lune répandait cette clarté splendide dont les nuits d'Afrique sont illuminées.

Un profond silence régnait dans le camp, silence qu'interrompaient seuls, de temps à autre, les pas des factionnaires et le cliquetis d'un fusil retombant sur sa crosse.

Miloud dormait.

Mebrouk, assis devant Messaouda, lui serrait, avec une touchante sollicitude, et poignée par poignée , du foin qu'elle semblait prendre plaisir a recevoir de ses mains caressantes.

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— Eh bien ! que font-ils? demanda, à demi- voix, le colonel , s'adressant à son lâctionnaire .

— Oh mon colonel, ils ne bougent pas... le nègre a chanté pendant assez longtemps, comme tous avei pu l'entendre, et Moricaud ne s'est occupé que de sa jument.

— Ont- ils causé?

— Non, depuis que j'ai pris la faction ;

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mais îe camarade que j'ai relevé m'a dit qu'ils avaient parlé entre eux, et à voix basse , pendant au moins une bonne heure.

— Ainsi , aucune tentative pour s'échapper ?

— Ah bon oui I... d'abord ils sont trop bien attachés... et puis, je suis là avec François, ajouta le troupier en frappant sur son fusil, et François ne rate pas !

- Qu'est-ce que disent les camarades, à propos de ce qui va se passer demain î

— Dnm ! mon colonel» ils disent que moricaud est un patit gredin; mais que c'est tout de même dommage qu'on ne fasse pns l'affaire du juif en même temps.

— Et pourquoi cela ? le juif a rendu

des services.

— C'est c^ que je pense... Mais le paurremoricaud est bien jeune pour mouir .. Et puis, nous l'aimons, ce moutard-

DU SANG. Si

là, taudis que le juif met du poivre dans son aûi&ette.

C'est pas gentil ce qu'il a fait là de dénoncer un de ses pays...

Et puis encore, mon colonel, on croit que Salomon n'est pas tout à fait blanc...

Ah ! ah ! conte-moi ça.

— Oui, on dirait qu'il est travaillé par

- >^ - - ■ des remord

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— Et où pienez-vous cette idée ?

— Dam ! on Ta vu, tout hier, se promener de sa baraque à votre tente, avec un air égaré, les yeux baissés comme un homme qui cherche à teire une épingle... et les camarades qui sont allés chez lui, boire la goutte, lui ont trouvé une mine toute chose,., il ne faisait qu'ouvrir et fermer des tiroirs, secouer des papiers et des carnets.

^flt^nt le bon Dieu le travaillt ,

nu SANG. 85

— Allons, allons , toi et les autres , vous ne savez ce que vous dites, reprit le colonel: je ferai visiter Tanisette de Salomon pour qu'elle vous soit vendue sans poivre, et vous laisserez ce pauvre homme tranquille.

Merci, mon colonel.

Rentré dans sa tente, le colonel envoya chercher les personnes qui avaient eu pour mission de surveiller Saloron, et il leur demanda ce qu'ils avaient observé.

Le rapport coïncida exactement avec celui du factionnaire :

Salomon avait parcouru» à plusieurs reprises, le trajet de sa baraque à la tente du commandant supérieur ; il avait paru inquiet et comme préoccupé de la recherche d'un objet perdu, et il avait donné, jusque dans sa cantine, des marques de celte même préoccupation.

Frappé par cette révélation, le colonel expédia sur-le-champ Tordre de retarder de deux heures l'exécution des prisonniers, et, le cœur soulagé par une vague

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espérance, il se jeta tout habillé sur son Ht de camp où il parvint à s'endormir.

Au petit jour, Milomd s'éveilla et vit Mebrouk prosterné vers l'orient; il l'imita et fit sa prière.

Puis, cet acte accompli pour l'acquit de sa conscience, il pensa qu'en se recommandant à deux divinités il se ménagerait une chance de plus d'être bien accueilli dans l'autre monde, et il se mit à entonner d'une voix vibrante des chants nècrres en l'honneur des keri-keri

et monstres divers de la religion de son enfduce.

Aux accents discordants de cette mélodie, le colonel et ceux qui dormaient prFès de sa tente ouvrirent les yeux et se mirent sur pied.

Miloud s'inquiéta peu de ce résultat, et continua son vacarme jusqu'à ce qu'il eût épuisé la kyrielle de ces canaques saugrenus* n

Alors il prit Mebrcuk par la main et lui dit :

DU SaKG. 8f

— Comme toi, je suis prêt : veux tu qu'oubliant notre heure, nous causions delà belle Lella-Meryem.

— J'ai renoncé à venger mon frère, j'ai renoncé à la glorieuse Messaouda, pourquoi ne reooncerais-je pas à Meryem?...

Les houris du prophète sont bien p^u»

belles, et leurs bras me sont ouverts.

— Par toutes les vérités du Livre sa-

9% LE PuA

vaut (1), Lella-Meryem ne le cède en rien aux femmes éternellement jeunes; elle t'aime, j'en suis assuré.

— Moi aussi je Taimais ! J'aurait fait des miracles de vaillance pour acheter .^on sourire... Mais à quoi bon penser à ces choses...

— Si Dieu t'arrachait des mains de nos bourreaux... «

— Pauvre fou ! c'est impossible !

(1) LeKoran.

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— Ah ! moi qui suis ignorant dans la religion, je croyais tout possible à Dieu souverain de l'univers

— Sans doute... mais il a marqué mon heure...

— Enfin, si tu ne mourais prs.

— Oh ! alors, Ben-Chérif, Ben-Taïeb, Sidi"Abd-el-Kader! s'écria Mebrouk, le regard enflammé, combien mes mains vous seraient funestes! Et toi, Lella-Meryem, combien j'aimerais à baiser la

poiissière que soulevé tes pieds légers!...

Mais ne continue pas cette conversation, ajouta l'enfant, elle ne peut qu'amollir mon courage. . .

Je dois mourir en guerrier devant tous ces chrétiens.

— Moi, repritMiloud, sans tenir compte de la recommandation, si, par miracle, j'étais sauvé, ma grande joie serait d'arracher la langue au juif imposteur et de

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la manger, mais avec du pimeat pour en corriger le poison...

— Assez! dit MebrouJi; écoute plutôt mes dernières intentions.

Je ne veux pas que la Fille du vent, la noble Messaouda vive après moi. Son dos serait souillé... Je veux la tuer, et voici, pour cela, comment je m'y pren drai.

Les chrétiens ne m'ont pas fouillé, ils m'ont donc laissé mon couteau.. .

Lor3.]u*on viendra nous prendre pour nous mener h la mort, je plongerai mon couteau dans le cœur de Messaouda, là à cette place, bien connue de mes deux mains qui, si souv3nt après de longues courses précipitées , ont interrogé les battements de ce vaillant cœur pour savoir si on n'avait pas abusé de ses forces. Messaouda tomoera... j'en frémirai de honte.

Mais Dieu m*a envoyé un songe, et ce songe m'a dit que je régnerais sur le dos de Messaouda... C'est donc dans Téternité que je dois la retrouver.

DU SiHG. ♦&

Te voilà instruit de mon projet; s'il fallait qu'il fût secondé par un ami, je compte sur toi.

— Bien ! répondit le nègre : j'ai compris.

Cette conversation fut interrompue par des roulemens de tambours.

La diane réveillait tout le camp.

Mebrouket Miloud n'échangèrent plus une seule parole.

Ils se tinrent prêts au funèbre départ, avec ce froid courage qui dédaigne autant les fanfaronnades de rimagination que les défaillances du cœur.

Peu d'instants après la diane, le kaïd des Sniélas vint trouver le colonel sous le prétexte d'un rapport à lui faire el dans le secret dessein de rappeler, par sa présence, la promesse qu'il avait d'être mis en possession de Messaoudr.

Mais il fut désappointé lorsque le colonel répondit par ces mots à son obséquieux salut :

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— Ahî ah! te voilà debout de bien grand matin, kaïd ; il parait que la jument du pauvre Mebrouk a troublé ton sommeil...

Tu tiens donc toujours à cette bête, malgré ses deux imperfections.

— J'y tiens parce que tu me Tas donnée, Seigneur; j'espère, en outre, que les produits d'un superbe étalon seront purs des défauts de leur mère.

— Allons, c'est très bien... Quand

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Mebrouk sera enterré, je l'enverrai sa jument. Adieu ! ^

— Les chiens comme Sièbrouk ne s'enterrent pas, Seigneur : on jette leiir charogne aux hyènes et aux chacals.

— N'oublie pas que les chrétiens sont venus dans ce pays pour le conquérir et le civiliser...

Souviens-toi encore do ceci: Je n'aime pas les conseils que je n'ai pas demandés. Laisse-moi !

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Le kaïd se retira, cetie leçon en poche! dont il fit profit, non pour adoucir su nature sauvage, notre civilisation ne pourra mordre que sur la quatrième génération des tribus, mais pour régler, à l'avenir, sa politique vis-à-vis de l'autorité.

Salomon fut introduit dans la tente du colonel.

Son visage, plutôt jauno que pâle, portait quelques traces d'inquiétude.

— Aurais-tu à te plaindre de nos soldts ? lui demanda le colonel.

— Non, vraiment.

— Ah! je craignais que hier, en ton absence, on n'eût Yolé dans ta cantique?

— Dieu me préserve d'une fausse accusation. II ne m'a rien été pris.

— Pourquoi donc alors t'es-tu montré si inquiet et chez toi et dehors? On t'a vu chercher minutieusement.

— Je vais vous expliquer cela tout de

DU SÀKG. toi

suite, mon colonel, interrompit Salomon, dont l'embarras s'évanouit aussitôt. Dans ma précipitation à venir vous trouver hier, j'ai égaré... je ne sais où j'ai mis une traite de l'un de mes amis, commerçant à Tanger. . .

J'avais reçu cette traite dans la matinée, et, quoiqu'elle ne soit pas d'une grande valeur, ce serait une perte pour mon petit négoce si je ne la retrouvais pas. . . Mais je la retrouverai.

Cette explication fut donnée si naturel-

lemeiit, qu'il était impossible de douter de sa sincérité.

Après quelques questions Bouvelles, le colonel congédia Tisraélite avec la pleine conviction de son innocence.

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