CHAPITRE SEPTIÈME
Le Dépïirt. (Suite.)
Le maréchal, général en chef, vint faire une visite à ses troupes, pour les encourager à supporter patiemment les mau-
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vais jours qui les tenaient dans l'inaction, et Mebrouk lui fut présenté par le commandant supérieur du camp.
• Le maréchal écouta avec intérêt le récit des aventures de cet intrépide jeune homme, et, grand appréciateur du courage , il désira s'attacher le frère de Salem , en le prenant pour l'un des guides de son état-major particulier.
— Tu es encore bien jeune pour faire la guerre, lui dit-il.
— Mon frère m'a déclaré que j'étais
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un homme quand je combattais à ses côtés contre les chrétiens, dans le marais de la Mactah... il y a de cela un aa; et je crois avoir vieilli de dix années depuis cette époque, ajouta Mebrouk, d jnt les yeux brillèrent de haine à la pen- 8ée des vengeances qu'il avait juré d'exercer.
— Ainsi, reprit le maréchal, tu es bien décidé à nous servir?
— Oui, s'il plaît à Dieu!
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— Ta religion , que tu trahis , t'inspirera sans doute des remords?
— Dierj, qui a permis le meurtre de mon frère, les lâchetés de Ben-Chérif et l'iniquité de l'émir, répondit Mebrouk en tressaillant, lira dans mon cœur et saura que je ne combats point contre luic Je n'éprouverai pas de remords.
— Mais au moins des regrets, car tu vas verser le sang de tes frères?
Mes frères m'ont abandonné à met
propres for .'es. Je devrais les envelopper dans ma colère , mais je serai clément, je ne frapperai pas ceux de ma tribu ; mes vrais ennemis sont ailleurs.
— Ainsi, tu fais serment de nous être fidèle» de combattre toujours pour nous et avec nous?
— Non.., je combattrai pour vous et avec vous, s'il plaît à Dieu, tant que le kaïd de Zemmora et Khalaf-ben-Chérif seront vivants, tant que Tértiir sera puissant dans mon pays, qu'il est indigne
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de gcuveroer. Ces trois vengeances assouvies, je vous quitterai. . . j'en jure par le péché de ma mère.
— Et à cette époque, dit le maréchal en souriant, tu seras notre enneo^i?
— Je n'engage pas mon avenir. . je n'ai qu'une parole*
— Eh bien ! Mebrouk, comme ton frère, je te reconnais pour un homme, pour un honnête homme, et je vais te
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témoigner la confiance que tu m'inspires... Tu me suirras, moi, personnellement, à la guerre, tu ne me quitteras pas....
— Je vous remercie, seigneuf , mais il m'est impossible d'accepter.
— Pourquoi donc?
— Parce que les grands chefs comme vous ne frappent pat la poudre...
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— Ah I tu crois que les chefs des cnrétiens ne vont pas au feu?
— Je les ai vus, ils sont braves, les balles les atteignent; mais leurs mains ne tuent pas, mais leur entourage ne bondit pas sur l'ennemi comme le lion sur les troupeaux. Moi, il faut que je tue!«. il faut que mes mains se paient du prix du sang,.. Je ne suis qu'un cavalier.-
— Eh bien ! quand la poudre parlera, je te rendrai ta liberté.
— Alors, je t'appartiens! s'écria Mebrouk, tn portant vivement a ses lèvres l'une des mains du maréchal.
A dater de ce moment, le frère ds3 Salem fat attaché à l'escorte du général en chef.
Le prince royal, le voyant sauter sur Messaouda, que tous les officiers de l'état-majcr admiraient pour sa beauté, son élégance et sa vigueur, lui demanaa pourquoi il n'avait ni selle ni bride.
— Je suis pauvre, répondit Mebrouk ; mais, au prochain combat, la Fille du vent portera une selle aux étricrs d'or et une bride étincelante... Elle et tnoi, nous aurons tué quelque chef destiné à nous enrichir.
Deux heures après son arrivée à Oran, le même jour, Mebrouk reçut un magnifique harnachement sorti des meilleurs ateliers de Tlemcen (1) et un iusil à
(1) La sellerie de Tlemcen jouit d'une réputation méritée, non seulement en Algérie, mais encore au Maroc et dans les Etals barbaresques.
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deux coups de la fabrique de Lepage.
— Qui m'envoie cela? demanda le brave enfant, transporté de joie à la vue de cette rlcbesse, comme Acbille devant les armes offertes par Ulysse.
— Le fil» de notre sultan, lui répondit le messager du prince. ,
— Dis-lui que je serai ausfii vaillant que son fusil ! s'écria Mebrouk, et que sa générosité me portera bonheur.
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Chaque iour, le maréchal faisait appeler Mebrouk, et il l'interrogeait longuement sur rétat des forces de l'émir, sur l'esprit des tribus, sur les chemins et les cours d'eau qu'il faudrait franchir pour arriver à Mascara.
Le frère de Salem répondait à toutes les questions avec netteté et une intelligence qui eussent étonné chez un homme rompu aux travaux de la guerre.
Quoique le ciel se fiit éclairci depuis deux jours et que le soleil se montrât
de terh ps à autre, Mebrouk insista vivement, contre sa propre ardeur, pour que Tarmée ne se mît pas en marche.
— Ceux qui se plaignent de votre inaction, dit-il au maréchal, ne connaissent pas le p.»y8, ou sont dupes de conseils malintentionnés que leur font parvenir les partisans d'Abd-el-Kader.
Vous avez plusieurs rivières à passer, le Tlélat, le Sig, THabrah entre autres, qui roulent des eaux rapides dans des lits très-profonds. Ces rivières sont ali-
mentées par toutes les ravines des montagnes de Mascara; elles vous arrêteraient sur leurs rives inondées. Vos vivres sont portées par des chameaux , et il est fâcheux que vous manquiez de mulets; le chameau ne marche bien que daas les sables et sur la terre ferme, il glisse dans la boue, tombe et ne se relève pas toujours. Si vous allez à Maicara par la montagne, vous trouverez les plaines de THabrah et du Sig tellement détrempées, que vous mettrez dix heure» à faire une marche de deux heures en temps ordinaire.
Laissez parler les impatients, attendez
que le veut ait séché votre chemin. Les torrents se vident aussi vite qu'ils s'emplissent; et les contingents de l'émir se lassent à vous attendre.
Le général en chef goûtait toutes ces raisons, et il attendit quelques jours encore.
Mais enfin , cédant à l'impatience générale, et craignant un retour plus rigoureux du mauvais temps, il ordonna le départ et alla se mettre à la tête de son armée.
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Mebrouk se tenait, radieux, derrière le maréchal, à portée de son geste et de sa voix.
Messaouda piaffait, aussi impatiente que son maître de voir Tennemi, d'entendre la poudre et de prendre la charge.
Les chevauxhennissaient autourd'elle; mais, comme fière de sa race, elle semblait dédaigner leurs appels amoureux.
Le maréchal avait pris la tête de co-
lonne à l'avant-garde, et n'était précédé que par quelques chasseurs d'Afrique lancés en éclaireurs; il appela Mebroak au moment où il s'engageait dans les premiers vallons du pays des Garabas.
— Aurions-nous surpris une marche à l'ennemi? demanda-t-il, je ne vois ni postes, ni vedettes; le pays semble abandonné.
—Retournez- vous, seigneur, répondit Mebrouk, et voyez ces colonnes de
fumée.
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— Eh bien ! ce sont des feux de charbonriieis allumés dans les montagnes d'Oran?
— Oui, mais regardez à droite, maintenant, et voyez des feux semblables dans TAtlas. Ce sont des signaux.
Les espions de l'émir, àOran, que vous prenez pour da pauvres charbonniers, ont allumé des feux pour annoncer votre départ; le nombre des feux indique certainement la direction que vous avez prise, et h\ fumée qui s'élance de l'Atlas
transmet le signal aux contingents, en annonçant aux espions qu'on les a compris (1).
— Bonne nouvelle alors, car demain nous verrons TémÂr.
— L'émir est prudent ; il ne combattra que là où il voudra livrer bataille.
(1) Les Arabes signalent ainsi avec ane grande vigilance les moindres mouvements de leurs ennemis.
— Et moi, je le battrai où je voudrai; compte sur ma parole, ajouta en riant le maréchal .
— S'il plaît à Dieu ! murmura Mebrouk qui compléta ainsi, tout bas, une phrase impie, capable, selon lui, d'attirer un désastre sur notre armée (1).
(l) s'il plaît a Dieu ! disent les Arabes bons musulmans en terminantrénoncé de tous leurs vœux et projets. L'omissien de cette formule est une impiété toujours funeste, et la fable qui nous a été contée à ce propos est caractéristique :
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« Un lion parlait un jour devant un renard » de sa force et des prouesses dont il était ca- » pable.
» — Si tu rencontres un bœuf cette nuit, l'en- » lèveras-tu entre tes dents? lui demanda le re- 1 nard.
* — SHl plait à Dieuy je Femlèverai sans effort, » répondit le lion.
» — Et un cheval ?
» — S'il plait à Dieut je l'emporterai en cou- • rant.
» — Et une brebis?
» — Oh ! dit le Mom, avec flédain, c'est l'affaire » d'une de mes griffes.
» La nuit venue, le lion eut faim, il se jeta sur » uu bœuf et l'enleva comme il avait dit. Le re- » nard le félicita. La nuit suivante, le lion eut faim; » il courut sur un cheval, le saisit et l'emporta » sans s'arrêter. Le renard lui témoigna son admi- » ration. A la troisième nuit, le lion, qui avait en- » core grand'faim, rôda pendant longtemps et ne » vit qu'une brebis chétive, qu'il se décida à cro- »quer, faute de gibier plus nourrissant. Il l'attaqua » d'un coup dégriffé, mais sa griffe s'empêtra dans * la toison de la bêle, et il ne put pas la retirer ; il » voulut mordre. La laine émoussa ses dents. Des » Arabes survinrent, qui le frappèrent à coups de » fusil. Comme il allait mourir dans une brous-
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» saille, le renard vint à passer ; et, l'apercevant, » lui cria:
» — Tu as mérité ton sort pour avoir oublié de » dire : s'il plait à Dieu, j'enlèverai la brebis. »