‹ Scènes de la vie arabe (volume 3)Chapitre 8 sur 21 · CHAPITRE QUATRIEMF · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEMF

Les CoDtiDgeats. {SuUe.)

Nousavonsdit que les Français ayaient été retenus au camp du Figuier pendant quelques jours par les pluies d'automne.

Ces mêmes pluies contrariaient beaucoup l'émir, car les Arabes ne peuvent pas entretenir une armée permanente.

Lorsqu'ils sont menacés sur un point de leur vaste territoire, ils font appel aux tribus amies, et des contingens leur arrivent de toutes parts.

Ces contingens portent leurs propres vivres, et quoique l'Arabe soit aussi sobre par nécessité, que glouton à l'occasion .

Quoiqu'il vive d'un peu d'orge moulue

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entre deux pierres, trempée d'eau et séchée au feu en forme de galette, encore lui faut-il une* provision quelconque, et, au bout de huit joars au plus tard, cette provision, que chaque cavalier porte sur son cheval, est épuisée.

Les Arabes ne chargent pas volontiers leurs chevaux.

Ils dédaignent nos lourds bagages ; ont des chevaux, disent-ils, pour combattre et courir, et non pour en faire des bétes de somme.

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Ils sont OU cavaliers ou fantaijsins.

S'ils sont cavaliers, c'est qu'ils ont mis toute leur fortune dans Tachât d'une femme, d'un cheval et d'un fusil.

Dès iors lis n'ont plus !es moyens de se îaiie suivre par un mulet portant leurs provisions.

S'ils sont fantassins, c'est que, trop pauvres pour posséder les troi^ éléments de luxe dont nous venons de parler, ils

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n*ont pu acquérir qu'une femme et un fusilè

Dans ce cas, burs provisions voyagen^ sur leurs épaules qu'ils se gardent bien de surcharger (1)

Les chfrfs et quelques riches font porter leurs bagages par des mules, et se font suivre de leurs femmes hissées dans de?

( 1 ) Nous ne faisons pas mention, ici, des Kab qui sont tous fantassins.

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palanquins, sur d<?s dromadaires ; mais, c est là le très petit nombre (1).

Dans ces conditions, on le voit, les grands rassemblements arabes ne peuvent pas diirer longtemps sans peser sur le pays où ils sont formés avec une rigu-

(1) Les Arabes ne se ravitaillent pas par des convois; ils ne sont ni assez nombreux, ni assez riches, ni politiquement organisés pour cela. Les plus valides des tribus parlent pour la guerre; les vieillards, les femmes, les enfants et quelques serviteurs restent aux douars. Il y aurait donc impossibilité poui- eux d'organiser un convoi quelcon:iue.

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cur que les habitans de ce pays iic sont pas de caractère à endurer

Si le chef d'armée fait peu de cas des murmures que ne tarde pas à soulever le maintien de ses contingens dans les tribus dont il se déclare cependant le protecteur , les tribus menacées d'épuisement chassent à coups de fusil les contingens qui, de leur côié, ne demandent qu'un prétexte pour se disperser et retourner a leur charrue qui chôme, à leurs troupeaux abandonnés aux enfants, et à leurs lemme^ dont ils ne se séparent jamais qu'à grand regret.

L'armée sp dissout alors d'elle-même comme par enchantement, avec utant de célérité qu'elle a mis de zèle et d'enl'iousiasme à se former,

L'émir avait lait appel, au nom de la guerre sainte.

Et des contingens accourus des contrées les plus lointaines étaient venus le renibrcer.

Gliet habile et prompt à prendre soa

parti, il n'attendit pas que la tempête ef la famine lui fissent une loi de battre en retraite.

Il convoqua les kbalifas, les aghas, les kaïds et les cheicks, s'applaudit vivement en leur présence, de ce que des torrens de plaie, tout en fécondant la terre, creusiient les tombes des chrétiens assez ignorans, assez fous, assez abandonnés de Dieu pour perSe vérer à les mettre en campagne pendant une saison lute. ^ .

11 leur ordonna de rentrer dans km^

douars, sans se presser, afîo que si une marche imprévue des infidèles offrait Toccasion de les anéantir, il pût leur livrer batalle, et, pour cela rallier son monde.

Il assigna pour rendez-vous général, dans ce dernier cas, les gorges de Mascara , car c'était par là, selon tous les rapports des espions, que les Français devaient passer.

Il sut si bien caresser les contingens, que de bonne volonté , ils l'entourèrent

jusqu'à répuisement presque complet de leurs provisions.

Cette manœuvre fit gagner huit jours a l'émir ;

Au bout des huit jours il congédia tous 'lésgoums , excepté ceux des Hachem, des Garabas, des Beni-Amer et de quelques

autres tribus des cercles d'Oran et de

Mascara.

Dés le lendemain de ce licenciement

partiel, et en quelque sorte couditionnel, les feux allumés dans les laonlagoes d'Oran, et signalés au maréchal Clauzel par Mebrouk, annoncèrent à l'éijïir le départ de nos troupes et la direction qu'elles prenaient.

Abd-el-Kader se hâta d'expédier des courriers aux Fiittas qui étaient en route, et il leur ordonna de se porter au bois sacré, ic bois de Muicy-Ismaël, non pour en défendre le passage, mais pour occuper les chrétiens par une simple chicane, 'et retarder leur marche pendant que lui, avec son infanterie, se

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canons et s:;s goums de réserve, irixit se poster dans les gorges de Mascaia(i).

Les Flittas, conduits par leur agha que secondait utilement le kaïd Brahii.:-beii- Taïeb, étaient arrivés déjà dans la plaine

(1) C'est ainsi que nous appelons, pour faciliiej la rapidité du récit, le dédié qui conduit, en quel" ques heures, des bords de l'Habrah à Mascara. Ce défilé, d'une raideur extrême, a été surnommé Crêve-Cueur par nossoldals.il estcertain que, pour escalader les montagnes de Mascara, par la route muletière, on a besoin de reprendre sourfle de dix

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d' R*lizanD, lorsque les courriers les atteigDireDt.

Prompts à l'obéissance, et fanaîisés par la guerre sainte, ils rebroussèrent chemin aussitôt, prirent pour trois jours de vivres pour esx et leurs chevaux,

minutes en dix minutes. Ce défilé suit l'Oued-el- Hammam dans son cours supérieur, et pas»e au pays des Ouled-Seïd. On lui donne divers noms dans les tribus. La rivière de l'Hamma/n change de nom dans son cours inférieur, ets'appellel'Fa^raA jusqu'aux marais delà Mactah^ qu'elle entretient de ses eaux, ainsi que la rivière du Sig.

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chez les Bordjia et les Medjer, tribus qui se trouvaient sur leur passage ;

Puis s*emparèreDt des hauteurs de Muley-Ismaël|, où nous savons qu'il» attendirent notre rencontre.

Pendant que les Flitias recevaient le premier choc de notre armée» Abd-el- Kader allait, par un aisez long détour, prendre position dans les gorges de Mascara.

Là, huit mille fantassins, excellents ti-

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reurs, embusqués dans des nids d*aigieg el sur le prolongement d'une route muletière dégradée par les pluies, nous attendaient de pied ferme.

Une cavalerie brillante se tenait sur tous les plateaux où elle pouvait agir, et quelques mauvais canons, plus périlleux pour leurs servants que pour nous* étaient braqués dans des positions assez bien choisies (1).

(1) Ces canons nous tuèrent et blessèrent cependant quelques hommes; ils lançaient des boulets de pierre.

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Confiants dans une victoire qu'il sembiait impossible de lenr arracher, Fémir et Khalat-ben-Ghérif s'étaient débarrassés du bagage qui aurait pu gêner leurs mouvements.

Les femmes, les mulets, les serviteurs, tout le persor^nel et le matériel des smalah avaient été dirigés, ave^ une avance de douze heures, sur la j>lame d'Eghris (1), sous la conduite d'un kaïd kabyle, et vaillant, qui devait entrer à

(1) La plaine d'Eghris, remarquable parson éten-

Mascara et s'y installer, ou fuir vers l'ouest, dans le cas à peu près iûadûiissible d'une défaite de Tarmée principale et de l'apparition des chrétiens dans le pays de la ville sainte (4;.

Depuis le jour de son arrivée au Thessalah jusQu'à l'heure de son départ de

due et sa fertilité, s'étend au sud, à l'est et à l'ouest de Mascara.

C'est dans un douar de cette plaine qu'AJbd-el- Kader est né, chez les Hachem.

(1) La ville sainte, Mascara.

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cfi bivouac avec la smalah de Ben-Cbérif, c'est-à-dire pendant plus d'une semaine, pour, lui tout un siècle, Miloud essuya toutes les angoisses imaginables.

Il ne se donnait jamais deux heures à vivre, tant il redoutait la subite arrivée de quelque message expédié du camp des chrétiens par les émissaires de Témir, et dévoilant les impostures de sou récit.

Stimulée par la terreur, l'îmagiriation du pauvre nègre inventait mille ruses en un jour, en une nuit, pour échapper à ses surveillants.

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3îais ces ruses péchaient toutes par des difficultés qui les rendaient impraticables.

S'il ne se fût agi que de sa personne, Miloud, quoique boiteux ; aurait tenté l'aventure, et, se jetant à travers la plaine à la faveur d'un gros orage, il aurait pu s'évader.

Mais il fallait enlever Meryem et Yaya, Meryem sur qui l'œil de Khalaf était tonjours ouvert; à moins de miracle, l'entreprise n'était pas possible.

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Aussi, après avoir usé toutes ses facultés intellectuelles, Miloud se résignat-il à attendre le moment du départ des goums.

a Les femmes ne se battent pas,» se ditil, et à l'heure do la bataille il y aura toujours du désordre dans les bagages... Attendons que la poudre parle; et puisque je suis bach-amar de Sidi-Khalaf, je lui prouverai, ce jour-là, que je ne suis pas un âne (1).

(1) Bach, mot turc « pacha, bâcha » , passé dans l'idiome algérien. Amar, âniQBach'amar, pardéri-

Quand les smalah des chefs reçurent Tordre de se mettre en marche sous la conduite d'un kaïd désigné par l'émir Miloud fit des bonds de joie que l'inégalité de ses jambes semblait devoir lui défendre.

il mit un empressement, une ardeur à préparer les palanquins, à charger les chameaux, à rassembler les muletiers, qui donnèrent ds son zèle une très-haute opinion au kaïd ;

sion, pacha de l'âne. L'âne rend de grands services aux Arabes qui abusent vie ses excellentes qualités en lui faisant porter des poids énormes.

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Et il supplia, malicieusement, qu'on lui laissât prendre la tête du convoi, après les gens de rémir, parce qu'il craignait pour sa responsabilité, et ne se souciait pas de tenir Tarrière-garde. tant ces chiens de roumi (chrétiens) l'effrayaient malgré lui.

Le kaïd consentit à cette requête ; et Meryem, placée dans un magnifique palanquin que portait une vaillante chamelle, prit les devants avec ses serviteurs.

La nourrice voyageait dans le palanquin de sa maîtresse.

Miloud, armé, comcje un bandit &1banais, d'uD long yatagan patsé dai]s sa ceinture, de deux pistolets battant, dans leur étui de marocain, sa mamelle gauche, d'un bâton ferré, semé à Tun de ses bouts de clous à grosse tête, se tenait à hauteur d'épaule de la chamelle, et îi.archait d'un pas dopant, mais énergique à défier les infatigables routiers du Djurjura, qui sont assurément les Basques de l'Algérie.

Le lendemain de Taffaire du bois de Muley-Ismaël, le convoi passa en vue de l'armée française, c'est-à-dire que les

muletiers qui marchaient sur les hauteurs pouvaient nous apercevoir à une distance cependant prodigieuse (1), tandis que, masqués par des plis de terrain, ils échappaient à nos regards, ou, pour parler correctement, à nos lunettes.

Profitant d'une halte, Miloud fît savoir

(1) les Arabes et les Kabyles sont doués d'une vue très perçante qui, souvent a fait affront à nos lunettes d'approche. Rien ne leur échappe, ei ils délailleni tous les objets avec une sûreté infa: iible à des distances extrêmes.

à Meryem qu*elle devait se plaindre d'avoir froid.

Sans demander d'explication, Meryem demanda du feu, et Miioiid s'empressa d'allumer lui-même un gros feu, dans lequel il jeta des branches de figuier vert; la fumée de ce feu fut épaisse et lourde.

-— Plaignez- vous du mauvais feu que je vous ai fait, dit-il à Meryem, et ordonnez-moi d'eu allumer un plus vif et plus clair.

Mj sANe. Si

L'ordre fut donné aussitôt, et on le trouva juste, car la fumée du figuier aveuglait les convoyeurs,, qui riaient de la maladresse et de la simplicité du bachamar Miloud-ben-Slougui.

Les serviteurs de Meryem se hâtèrent de lui obéir; une fumée grise et légère ne tarda pas à monter dans les airs>

— "Pourquoi ce manège? demanda la nourrice à Miloud, qui riait dans sa barbe

—Je cause avec Mebrouk, répondit le boiteux, assez haut pour être entendu de Meryem, que le nom de son futur vengeur fit tressaillir.

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