CHAPITRE CINQUIÈME
Le Bach-Âmar.
Le beau temps avait favorisé h départ de notre armée expéditionnaire.
Mais les prédictions de Mebrouk ne se
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réalisèrent que trop n>pidement; et ceux qui ont fait celte pénible campagne se souviennent certainement de ces longues marches semées de traînards épuisés par la faim, la dyssenterie et la fièvre, qui tombaient, la plupart pour ne plus se relever, dans des boues épaisses et profondes que le maréchal Giauzel a comparées, dans un ordre du jour, à celles de la Pologne.
Mebrouk avait dit vrai -, les dromadaires qui portaient nos vivres ne pouvaient pas résister aux torrents de pluie qui nous inondèrent dès notr? quatrième étape.
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Leurs larges pieds, destinés par le Créateur à fouler les sables du désert, s'emboirbèrent et glissèrent sur un sol affreisement détrempé.
Ces pauvres bétes culbutèrent avec leurs charges, et .1 fut impossible de les relever.
Nos provisions de bouohe furent ainsi dispersées et pillées par des soldats sortis des rangs à la débandade (I).
(1) La guerre d'Afrique n'avait pjs encore formé
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Nous manquicvis de bois pour faire cuire les pauvres alimen(i que chxun portait avec soi.
Et nos coii.pagnons d'armes, à cette
ces excellens soldats qui, depuis, ont fait la gloire de nos armes.
A l'exception des chasseurs d'Afrique, du 66* de ligne, d'un bataillon de zouaves, d'une belle batterie du 5® d'artillerie et d'un bataillon de chasseurs à pied, toutes les troupes expéditionnaires arrivaient de France tout récemment et faisaient leurs premières armes dans cette campagne, où de grands noms militaires ont pris naissance : le 47e
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époque, n*ontpas oublié ces tristes nuits qu'ils ont passées à Aïn-Kebira, c'est-àdire au bivouac de la Grande-Fontaine, désignation dérisoire d'un lieu où il n'y avait pas d'eau potable (1).
de ligne était commandé par l'illustre Combes, tué à Constantine, et le maréchal Canrobert était lieutenant dans ce môme régiment; le général G'iangamier était capitaine au 2e léger, le général Lamoricière était chef de bataillon aux zouaves, dont la réputation prenait essor.
Ces mômes troupes, si jeunes, alors, ont rempli de généraux distingués les cadres de notre armée actuelle.
(l)Nos soldats, pour avoir de l'eau, à Am-Keé/m
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Les chevaux du irain et ceux de l'artillerie refusèrent de tirer, quoique les attelages eussent été doublés et triplés, et tout le matériel dut être parqué dans une redoute construite à la hâte sur la rive droite de l'IIabrah , et confiée à la garde de la majeure partie de Tinfanterie du corps expéditionnaire.
Un chef moins habitué que le maréchal Glauzel h disputer sa gloire aux ri-
saignaient la terre détrempée, avec leurs baïOHiiettes, et puisaient ainsi l'eau b îurbe ' qui remplissait le trou qu'ils avaient pratiqué.
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gueurs de la fortune, eût peut-être renoncé à poursuivre ies opérations de cette campagne si gravement compro* mise.
Mais le général en chef se rendait compte, mieux que personne, du déplorable effet que produirait une retraite dans ces conditions.
Notre premier mouvement rétrograde BOUS aurait exposés à la furieuse ivresse d'une cavalerie nombreuse, habile à la poursuite, brave et infatigable.
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Le moral du soldat, déjà si malade, eût succomlié quand ses forces, presque taries à leur source, lui permettaient à peine l'usage de ses armes.
il n*y avait qu'un parti à prendre, un seul, celui de marcher en avant.
Pour se porter en avant, le maréchal avait deux routes à suivre ; l'une, beaucoup plus loEigue que l'autre, était ouverte.
La seconde conduisait rapidement à
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Mascara; mais, pour la parcourir, il fallait passer sur une armée embusquée dans des positions formidables, et faire gravir des pentes terribles à des jarrets qui déjà fléchissaient en plaine.
Le choix que le général en chef avait à faire entre ces deux directions, lui fournit une nouvelle occasion de déployer les talents stratégiques dont il avait donné tant de preuves dans nos grandes guerres, et qui l'avaient désigné dès les dernières années de l'Empire à l'estime et à la faveur clairvoyante Ue Napoléon.
Il arriva avec toute son armée sur les bords de l'Habrah, en face du défilé de VOued-el-Hammam si bien gardé par l'éiiiir, et se dirigea perpendiculairement sur, ce défilé.
Abd-el-Kader ne mit pas en doute un seul instant l'imminence de l'attaque dont il était menacé.
Et ce fut avec joie qu'il nous vit marcher à lui.
« Dieu les frappe de vertige, s'écria-
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» t-il. Dieu nous les livre ; leurs têtes sont » à nous, et le massacre delà Mactah va » recommencer...
» Dieu est grand! il combat avecles » siens! »
KhalafrBen-Chérif partageait Tespoir et la confiance de l'émir.
Il brûlait de l'impatience d'en venir aux mains, et comme sa bravoure était brillante, comme surtout il tenait à es
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signaler dans une armée qui atteadait beaucoup de sa réputation, il abandonna les goums, c'est-à-dire la cavalerie postée sur les plateaux, et vint sur les dernières pentes de la montagne, caracoler à portée de nos tirailleurs.
Notre brigade d'avant-garde, composée des chasseurs d'Afrique, des spahis, des goums des Douairs et Smélas et de deux régiments d'infanterie légère (1),
(1) Le 2e et le 17e légers et les zouaves qui ne comptaient alors qu'un seul bataillon organisé (^ans la province d'Alger.
reçut l'ordre de continuer sa marche offensive, et certes il n'entra dans l'esprit de personne que cet ordre ne fût pas sérieux.
Pendant ce temps, tout le gros de notre infanterie, nos lourds canons et les impedimenta se massaient sur l'Habrah, face au défilé qu'ils paraissaient s'apprêter à franchir à la suite de Tavant-garde.
Déjà la fusillade pétille du côté des Arabes qu'une joie mal contenue excite à faire feu de trop loin.
Leurs canons nous envoient quelques boulets, et nous marchons toujours sans daigner répondre à ces provocations.
Tout à coup un aide-de-camp qui s'est approché du maréchal et a reçu de lui un ordre écrit au crayon , part à toute bride se dirigeant vers la tête de colonne.
— Seigneur, dit ôlebrouk au général en chef, la poudre perle, laissez moi passer en avant.
— Reste là, répood le maréchal de ce ton bref do commandemëritqui ne souffre aucune réplique, mais exige une muette obéissance. -^^^^ "^^^
Mebrouk frissonne d'impatienç^.
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Mais son respect pour le chef qu'il admire et qu'il aime, lui impose une rési^^nation douloureuse, car chaque coup de fusil retentit dans son cœur.
Et cependant, guidé par l'instinct de
la guerre, ce brave enfaat dont la mort de Brahim-ben-Taïeb a fait un soldat, ne cesse de murmurer :
— Le Kébir (le grand, le chef) court à sa perte ; jamais il ne franchira le défilé ; il y laissera tout son monde ;... moi, l'un des premiers, j*y périrai !...
Mais, avant, je tuerai Khalaf! Oh! oui, je le teerai !
L'aide de camp du maréchal arrive
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près du général qui commande l'avantgarde et lui remet Tordre dont il est porteur.
Dans ce moment, nas tirailleurs commençaient à s'engager.
Le général part au galop, se porte en tête de colonne, fait exécuter, sous le feu de rennemi,;un changement de direction à gauche, et prolonge son mouyement parallèlement au pied de !a montagne, en se couvrant par un rideau de flanqueurs qui amuse les embuscades arabes
CD tiraillant avec elles, mais sans s'arrêter; bien au contraire, en pressant le pas»
Au même instant, rinfanterio, massée sur THabrah, se porte en colonnes vers le défilé, mais lentement et comme en tâtonnant.
L*émir et Khalaf croient [que notre avant-garde n'a pas osé aborder leurs position», et ils s'apprêtent à bien recevoir nos réserves.
A liur grande surprise, ces réserves détacient des tirailleurs et font halte à grance portée.
Les tirailleurs s'engagent, mais les celonnej sont immobiles. , .:i
Kivmx
— C'est à présent que je te permets de passer en avant dit en souriant le maréchal à Mebrouk, va rejoindre les spahis... Tu m'attendras dans leurs rangs.
Mebrouk partit comme une flèche.
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Messaouda, trop élégante et trop &re pour poser volontiers ses pieds dam la boue, s'efforçait de la franchir aux plus mauvais endroits.
Elle passait, avec des bonds pr^di" gieux, par-dessus les flaques d*eau sans y toucher... Bientôt elle disparut.
L'armée entière battit des mains à cette savante manœuvre du maréchal, manœuvre qui, opérée avec tout le calme et la précision des évolutions d'exercice, venait de plonger l'ennemi dans d'irréparables erreurs.
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In effet, notre cavalerie et notre infonerie légère, c'est-à-dire toute notre avsnt-garde, étaient déjà fort loin sur la roue par laquelle en douze heures elles deviient arriver à Mascara, prise au dépourvu, que l'émir, occupé par nos réserv38, n'avait pas encore pénétré notre intention.
CeAPITRE SIXIÈME.
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Le Bach-Amar. [Suite.)
La position de rennemi était des pins critiques:
Devait-il abandonner le défilé et le re-
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monter pour nous prévenir et nous attendre devant Mascare ?
C'était s'exposer à être pris entre deux feux, entre deux armées, car, le défilé évacué ou mal défendu, nos réserves le franchissaient.
Devait-il garder le passage?
Alors notre brigade légère entrait dans Mascara sans coup férir.
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L'émir prit, à son tour, le parti le plus sage :
11 laissa son infanterie dans le déûlé , et se porta avec ses goums sur Mascara.
Mais, je l'ai dit, notre mouvement avait été exécuté avec un ordre si admirable; les réserves et Tavant-garde s'étaient si rapidement remplacées devant le défilé, q'uAhd-el-Kader et ses meilleurs officiers n'avaient pas eu le tenips de reconnaître le piège, et que notre ca-
Valérie, forçant sa marche, preaunt le trot partout où elle le pouvait, menaçait sérieusement la ville sainte avant que les goums, embarrassés dans une route muletière, marchant par un et démoralisas par notre tactique, fussent en mesure de Tarrêter.
Les chasseurs d'Afrique, les spahis, les Douairs et les Smélas, arrivèrent, précédant de beaucoup nos régimens légers, en vue de Mascara, et quoique leurs chevaux fussôDi épuisés, ils dispersèrent, aisément les cavaliers les mieux montés des goums, qui avaient pris les devants pour venir à leur rencontre.
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La ville sainte, précipitamment évacuée par ses habitants, fut prise sans coup férir .
Mais les spahis, les Douairs et les Smélas ne se contentèrent pas de ce succès facile:
Il faut du butin aux Arabes, pour qn*il puissent se féliciter d'une victoire.
Sans pitié pour leurs montures exténuées de fatigue, ils se lancèrent donc
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à la poursuite de la population émigraote, espérant ramasser les richesses des fuyards, leurs troupeaux et leurs têtes.
Mebrouk précédait cette terrible avalanche, et Messaouda répondait à son ardeur, dût cette course effrénée être le dernier gage de son dévoûment à son maître et de la noblesse de sa naissance.
Le maréchal, qui avait fait rente avec les chasseurs d'Afrique et donné carte blanche à Mebrouk, attendit dans Mas-
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caia Tarrivée de son infaûterie légère.
L'émir, Khalaf-ben-Chérif et leurs goums, reconnaissaot l'impossibilité de reprendre la Tille sainte, et n'osant pas affronter le sabre de nos chasseurs, tour* nèrent bride pour rallier, ou plutôt licencier leur infanterie compromise près de THabrah.
Toute cette cavalerie tourbillonna comme un vol d'étourneanz, et disparut, par enchantement pour ainsi dire, car en quelques minutes la plaine d'£g-
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liris, semée de taches noires et blanches qu'un même courant paraissait entraîner arec furie, ne montra plus à nos regards étonnés ni un burnous ni un fusil.
On aurait pu se croire au déëert f\)»
Tout en galopant, Mebrouk aperçut
(1) C'est la tactique habituelle des Arabes lorsqu'ils veulent éviter une action ; ils se dispersent
avec la rapidité de l'éclair, et, si loin qu'on aille à leur poursuite, on ne rencontre rien, on ne Toit rien, on n'entend rien. — C'est le désert.
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une fumée épaisse dans la direction de Tooett. Il courait vers le sud et changea de direction en jetant un grand cri qui attira, de son côté, une vingtaine de spahis auxquels Messaouda servit de guide.
Ici nous abandonnerons le frère de Salem pour rejoindre le boiteux Miioud, bach-amar de Ben -Cher if, charge qui l'obligeait à répondre de Meryem sur sa tête.
^îAPITRë SEPTIEOdË.
vu.
Le Bach-Âmar. (5ktfe.)
Le kaïd des smalah, obéissant à ses insti uctioDS, avait marché sur Mascara on se pressant autant que possible. Il
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avait calculé son temps, mais sans compter sur les ruses de Miloud et le génie de deux femmes, Meryem et Yaya , conspirant contre lui.
Pendant la première journée, Miloud déploya, nous le savons, une grande activité.
Il se plaignait de la longueur des haltes, il gourmandait la nonchalance des chameliers et muletiers, il visitait souvent les pieds de la chamelle qui portait le palanquin de Meryem...