II
82} MÉDIDE.
entendant, tout à coup, un grand bruit de paroles et de jurons lutter, autour de lui, avec le bruit des flots, se demanda sérieussmentsi, depuis qu'il avait quitté la France, on n'y parlait plus français.
Un seul matelot protestait par la couleur de sa peau, contre cette association patriotique et en quelque sorte fraternelle, c'était Mahïah.
Échappé aux terribles regards de sa tante, le. nègre s'était eufui à travers les rues rocailleuses et rapides du vieil Alger, sans oser détourner la tête, étourdi par les menaces, et les reproches, et les injures dont la vieille esclave semblait encore le poursuivre. Cette voix sauvage et infernale, frappant toujours l'oreille épouvantée de Mahïah, l'attendait à chaque maison, à chaque carrefour, enflait ses cris et tonnait sur les talons du fuyard pour précipiter sa course. Parvenu au débarcadère, le nègre avait cherché des yeux une chaloupe, et, n'en trouvant pas, il s'était jeté à la nage bravant les lames qui déferlaient sur la grève, et s'était dirigé dans les eaux du brick.
Accueilli, comme nous l'avons vu, par M. Mathias, qui avait besoin de compléter son équipage, Mahïah, réchauffé par un copieux verre de tafia, s'était roulé dans son caban ; et, se plaçant à côté d'un soldai endormi à l'avant du navire, il avait passé la nuit muet, immobile ei les yeux ouverts.
Au coup de sifflet du capitaine, le militaire s'éveillant en sursaut, regarda son compagnon et le toisUy comme on dit, des pieds à la tète. Manïah se leva, secoua ses bras longs et nerveux, tordit ses larges mains, les passa sur son visage, et jetant sur Aiger un regard plein d'amertume, il courut au cabestan, où Téquipage était déjà attelé (1).
(l) Le cabestan est un levier ou treuil qui sert a déraciner
SCÈNES l>K l.\ VIE AHAHE. ^i/
Au commandement de M. Malhias, commandement répété par le siliïet du contre-maître, les matelots poussèrent d'une seule voix l'un de ces cris mélancoliques et prolongés par lesquels ils entament leurs manœuvres, et qui donnent en quelque sorte Télân k leurs rudes travaux. Ce cri, précédé de plusieurs appels, fut immédiatement suivi du coup de collier et d'une chanson gaillarde sur l'air classique Bon voyage Monsieur du Mollet, qu'entonnèrent les matelots, et que soutint le fifre criard du maître calfat.
L'ancre était dérapée (1) ; le brick s'inclina par un gracieux mouvement de tangage de l'avant à l'arrière, comme pour saluer la rade hospitalière et les coteaux africains ; puis, tournant sur sa quille avec majesté, pendant que son beaupré (2), chargé de quelques voiles, se soulevait et prenait le vent, il prêta bientôt son flanc de tribord à la brise du sud-est et gagna la haute mer couché sur son bois, fringant comme un cheval en liberté, martial sous ses toiles blanches comme un lougre de guerre, rapide comme les hirondelles qui tournoyaient sur ses vergues et fêtaient son départ.
Déjà le superbe amphithéâtre des collines algériennes n'apparaissait plus que comme un groupe étroitement uni et couvert de maisons aux blanches terrasses confusément entassées. Cette ville pittoresque, créée par le seizième et le dix -neuvième siècles, perdant aux grandes perspectives son originalité, ne présentait plus aux marins marseillais qu'un morceau de pierres, ou plutôt l'aspect d'une im-
l'iincre et h Tenlever. Sur la plupart des navires de commerce, l'éciuipage s'atlèle aux rayons d'une roue qui, en tournant, fait marcher Tengrenage.
(1) C'est le termo. dont se serveut les marins pour indiquer que i'ancre ne lient plus au fond.
(i) Mât incliné k l'avant du navire.
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mense carrière de plâtre. Chaque minute grandissant la distance qui séparait le brick de la rive, rappetissait les dimensions des citadelles, du phare, des vaisseaux à l'ancre et des maisonnettes dont le massif d'Alger est si gracieuseuiciit couvert. Bientôt les arbres et les vertes ravines qui enveloppent la ville, et les rochers des capsCaxineet Matifoux, et les murailles culminantes du fort TEmpereurne furent plus que des points brumeux entre les gerbes de la lumière céleste et les vapeurs des flots. En ce moment la mer fondait sa teinte d'éméraude dans un bleu foncé, presque noir, argenté par le sillage du navire.
Mahïah et le jeune soldat passager étaient tous les deux accoudés contrôle bastingage, et regardaient, depuis longtemps, une hirondelle qui, plus courageuse que ses compagnes, suivait le brick d'un vol infatigable, rasait les vagues en y plongeant quelquefois un bout d'aile et semblait décidée à passer en France.
— Nous verrons bien jusqu'où tu iras, dit le militaire. Aussi bien je te conseille de quitter ton pays du diable.
Mahïah regarda son coiiipagnon de route d'un air étrange.
— Ta trouves peut-être que c'est un beau pays ? reprit le soldat, sans beaucoup de façon, attendu que tous les Arabes se tutoyent: le guerrier français faisait, en cela, parade de savoir et d'expérience.
Le nègre regarda de nouveau ce beau parleur; et, sans lui répondre, il revint à l'oiseau rapide qui l'occupait. L'hirondelle jeta un petit cri aigu, monta dans la nue par une ligne perpendiculaire, s'abattit sur les flots les ailes déployées, et s'élança tout à coup dans la direction de la terre qui avait entièrement disparu. Les^yeux de Mahïah s'animèrent et s'emplirent de larmes, sa tète s'affaissa, son menton heur.la sa poitrine, deux soupirs s'échappe-
rent de son cœur, et firent trembler tout son corps, s —Tiens! tiens! liens! s'écria le soldat, en voilà un qui est bete et romantique î Puis tirant Mahïah par son caban, il ajouta :
— Est-ce que tu as la maladie du pays, mon vieux !
— Non.
— Pourquoi pleures-tu ?
— Celle hirondelle est bien heureuse ! elle retourne à son nid, elle va revoir ses petits, et sécher ses plumes au beau soleil!
— Quelque chose de propre que ton soleil ! il est cause que je rentre e:i France avec une peau tannée comme la tienne, moi qui suis parti frais comme une rose. Si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne plus regarder de ce côté, mais de l'autre ; c'est d'oublier l'Afrique et de chercher la terre de France. En voilà un pays ! saint Mahomet! en voilà un farceur de ()ays !
Disant cela, le soldat exécuta deux ou trois ronds de jambe avec une souplesse et un talent qui eussent fait honneur à un maître de danse.
— |Serons-nous bientôt en France? demanda le nègre.
— Comment ! tu es matelot et tu me fais cette question-là ?
— J'en suis à mon premier voyage.
— Ah! bah! eh bien, mon vieux negrOy nous pourrons être à MarseilL dans trois jours, si ta baraque de bAtiment sait marcher.
— Esl-ce bien grand la France ?
— Pas mal, pas mal.
— El Paris ? qu est-ce que c'est ?
— C'est mon pays î c'est mon village, c'est mon berceau ! Paris î Paris !
Le soldat donna un nouveau témoignage de ses talents sur le ckasse::>''Croise%,
— Ah! c'est un village, répéta le nègre... est-il grand ?
— Assez grand, oui...
— Tout le monde doit s'y connaître?
— linljécile, s'écria le militaire offensé de tant d'ignorance, figure toi que si tu metl.iis dans la plaine de la Mitidja et dans un même coin, Alger, Blidah, TIemsen, Mascara, Oran, Hone, Constantine, Bougiv^, Cherchell et toutes tes bourgades déguenillées, tu ne formerais pas un quartier de Paris.
— Mais enfin, y peut-on trouver ce qu'on y cherche ? demanda le nègre , sans prêter grande attention à l'enthousiasme du Parisien.
— C*est justement parce (lue tout se trouve à Paris, qu'il est rare d'y rencontrer ce (ju'on cherche.
— Comment cela? dit Mahiah que cette logique surprenait fort.
— Parce que tout y est en profusion et en confusion. Pour les choses on a l'embarras du choix ; quant aux gens.
— Eh bien !
— Il faut avoir de la chance pour mettre la main dessus, lorsqu'on n'a pas leur adresse.
— Ah !
— Mais si tu as besoin de quelques renseignements, ajouta le soldat avec un aîr capable, je te prêterai mes lumières.
— Tu vas à Paris ?
— Non, et toi? ^
— Peut-être.
— Explique-moi ce que lu veux faire et savoir, je te dirigerai...
A ce point de la conversation le mousse Biscayen vint dire à Mahïah que le capitaine voulait lui parler, et l'attendait dans sa cabine.
SCÈNES DIÎ L\ \l\i AliABE. 87
— Quand tu auras fini avec le patron, nous causerons, dit le militaire, je veux faire ton éducation... Ce sera un beau travail !
Le nègre baissa la tête en signe de remercîment, et suivit le mousse. Le soUiat déboucha une belle et grosse gourde suspendue à sa ceinture, la caressa, lui sourit ii\ec une tendresse touchanie, et la portant à ses lèvres, il s'écria :
— Madelon, rose d'Allevard, à ta santé ma poulette I Puis, se promenant nonchalamment sur le pont, le
passager en pantalon garance, se prit 'à bayer aux corneilles de la plus expressive façon.
Arrivé devant la cabine (Ui capitaine, Biscayen se tourna vers Mahïah, lui fit signe d'avancer, et frappa deux petits coups contre Thuis redoutable du redouté M. Mathias.
— Entrez, mille diables! s'écria du dedans une voix quelque peu chevrotante.
La ligure intelligente et rosée du mousse apparut k côté du visage mâle et défait du nègre.
— Avance ici, moricaud ?
Mahïah fit un pas brusque, et se heurta la tête contre une poutrelle du plafond.
— Eh ! baisse-toi, mon garçon, nous ne somniCs pas en plaine ici. Biscayen, ferme la porte et promène-toi devant la dunette pour empêcher qui que ce soit d'approcher, et surtout d'écouter. Si on surprend une de mes paroles, je te fais donner six douzaines de coups de garcelte... Va, mon pitchou, va.
Le mousse s'inclina, poussa la porte, et se mit en sentinelle.
Mahïah avait essayé de comprendre la consigne de M. Mathias, mais cette consigne avait été donnée en style de rélhorique provençale, el les oreilles du Cafre n'en avaient pu retenir qu'un certain sifflement de paroles so-
88 MÈDINE.
iiores et majestueuses. Seulement, comme dans cette brave Langue-d'Oc le geste joue un rôle magnifique, notre Africain devina , sans trop de peine , qu'il allait se passer quelque chose de ténébreux entre son commandant et lui. M. Mathias invita le nègre, par un geste plein de dignité, à s'asseoir sur un escabeau , au chevet de la couchette sur laquelle il était douillettement allongé, puis il passa une sévère inspeciion de toute sa personne, et lui dit, enfin, après une assez longue pause :
— Tu dois avoir un tempérament de fer.
— Je ne suis jamais malade.
— Tues sobre?
— Je ne mange et ne bois que pour vivre ; je vis de peu.
— Tu es alerte et laborieux ?
— Je brave toute fatigue,
— As-tu jamais été en service ?
— J'ai passé ma vie dans l'esclavage.
— Et tu étais fidèle à tes maîtres?
— Jusqu'à la mort, répondit le nègre avec émotion.
— Très-bien... J'ai sur toi de grands projets.
— Lesquels ?
— Je veux t'épargner les manœuvres du bord, et l'investir de toute ma confiance ; je veux l'attacher à ma personne... Tu ouvres les yeux, mon garçon, et je comprends que cette proposition Ui puisse flatter ; mais notre traité n'esl pas encore conclu... doucement... il me faut de grand(^s et secrètes conditions.
— Garde pour toi tes secrets, je ne peux pas te servir.
— Tu ne peux pas me servir! et pourquoi, s'il te plaît?
— Parce que je ne le veux pas.
— Bagasse! en voilà d'une autre, par exemple ; et qu'estu venu faire sur mon bâtiment ?
— Me promener.
— Te promener, mille diables! et puis après?
— J'ai voulu connaître la France, voir Paris... Si j'étais lié à ta personne, je ne connaîtrais que le ciel et l'eau, tu fais toujours le même chemin.
M. Mathias accueillit ces mots avec un charmant sourire, et repartit :
-— Tu ne raisonnes pas trop mal, en vérité, pour un sauvage. C'est-à-dire mon pitchou que tu vas en France par curiosité.
— Oui.
— Tu ne pouvais donc mieux tomber qu'avec un maître démon acabit. Sache une fois pour toutes, que j'ai la manie d'employer mes domestiques au service de tout le monde.
— Je ne comprends pas !
— Je le crois bien !... J'entends par ces paroles un peu obscures , je l'avoue, que mon bonheur est de payer mes gens pour qu'ils soient les valets du premier venu qui m'intéresse.
— Je te devine.,, peut-être tomberons-nous d'accord, continue... tes serviteurs sont des espions.
— Bagasse ! tu vas trop vite, je ne sais pas ce que c'est qu'un espion. Voici le fait. J'ai, ici, dans la cabine à côté de la mienne, un jeune Anglais, grand seigneur, qui se rend à Paris, je veux que tu l'y suives.
— Je le suivrai.
— S'il quitte Paris, tu l'accoîiipagneras... Bref, tu seras sans cesse sur ses talons jour et nuit.
— Pendant combien de temps?
— Pendant quinze jours.
— Et qu'aurai-je à faire, autrement ?
— - Tu surveilleras ce quidam, cet Anglais, ce criminel, cet infâme!... et tu l'empêcheras de commettre un assassinat... Un assassinat, murmura le Caffre, l'œil enflammé.
— Oui, répondit le Marseillais à voix basse cet
homme se rend en France pour y commettre un lâche assassinat.
Le visage deMahïah exprima tout h la fois, la stupéfaction, répouvante, la honte et la fiirour. Le capitaine, préoccupé de son idée fixe , ne prit pas garde aux émotions que trahissaient son confident, rt ii continua sur le même ton, moitié sirieux, moitié grotesque.
— Ne me demande pas le nom de la victime qu'a choisie la rage de ce tigre. Tu le sauças plus tard ; si je te le cache maintenant, c'est par pure précaution. La moindre indiscrétion de la part me ferait tomber sous les coups du meurtrier. Je peux te dire, toutefois, que cette intéressante victime est une femme.
Le nègre tressaillit de nouveau.
— Ainsi, continua le Marseillais , je puis compter sur toi?
— Je ne peux m'engager à rien.
— Malédiction! s'écria M. Mathias, aurais-tu écouté mon secret pour en profiter?
— Je ne t'ai rien demandé... Rassure-toi, ma bouche comme celle d'un mort ne parle pas.
— A la bonne heure; mais qui t'empêche de m'aider à faire une bonne action?
— Ma fantaisie... 11 fiiut avoir le temps de faire le bien et je ne l'ai pas.
— Je tombe desniies! marmotta le capitaine, je tombe
des nues î
— Chacun a ses affaires. Tu as les tiennes, l'Anglais a les siennes, j'ai les miennes.
— C'est parfaitement clair. Que diable peux4u avoir en têie?
— Rien de ce qui t'occupe assurément.
— Faites donc de la philantropie pour ces gaillards de
SCÈNES DE LA VIE AKAIiK. 9\
nègres, pensa M. Malhias, voilk comment ils vous comprennent; puis il ajouta tout haut en riant:
— Si tu n'as pas les mêmes affaires que moi, j'imagine que tu ne fais pas un voyage d'agrément comme mon passager.
Mahïah baissa la tête sans répondre, et le capitaine prit ce silence poiir une loyale dénégation.
— Je réfléchirai à ce qie lu m'as proposé, et si mes projets s'acccordent avec les tiens, je te ferai serment de fidèle esclavage. Jusque-là, compte sur mon silence et mon obéissance, car je suis ton matelot.
— C'est bien. IL faut que j'aie ta réponse deux heures avant d'arriver à Marseille.
— Tu l'auras.
-— Bi.>cayen ! s'écria M. Mathias.
Le mousse entra.
— Tu n'as vu personne rôder autour de la dunette ?
— Personne, répondit le contre-maître, qui, ayant suivi le mousse, se présenta chapeau bas.
— Ah! c'est toi. Vampire, j'avais justement à te parler... Retirez>vous, mes enfants, laissez-nous seuls.
— Combien fllons-nous de nœuds, mon brave Vampire.
— Onze, capitaine (1).
— Et le vent est toujours bon ?
— Excellent.
— Nous serons à Marseille dans trois jours, si le ciel il est propice !
— Nous n'allons donc pas en Chine?
• (1) Les marins esliment la vitesse de leur marche en jetant le look. Jeter le lock, c'est lancer a la mer le bout plombé d'une <;ordc que l'on file pendant une minute. Cette corde est marquée de nœuds a distances égales. Trois nœuds font une lieue a l'heure; linsi onze nœuds font a l'heure trois lieues deux tiers.
92 Ml^ilME.
— Ah! bast!
— Aussi ai-je dit à Mitraille que son projet n'avait pas le sens commun.
— C'est une bestiasse que ton Mitraille. Nous nous en allons tout droit à la Cannebière. Sais-tu bien, mon pit^ chou, que l'Anglais m*a fait des menaces épouvantables?
— Comment cela?
— Ne se doutant pas que j'étais revenu le guetter et récouler, cette nuit, il s'est écrié dans sa fureur sanguinaire : Je verrai Aïcha, je jouirai pendant quelques heures des délices de ma passion y et le 30 avril 4845, tomor/ prendra sa victime. Le crime sera commis le 30 avril 1845!!...
— Quelle horreur! vous êtes sorcier, capitaine, vous êtes sorcier.
— Ce n'est pas tout, mon cher, ce n'est pas tout. Il a ajouté : « Si ce Marseillais ne me conduit pas en trois jours à Marseille, car il faut que j*y sois dans trois jours, je le tue comme un chien!,., » Je le tue comme un chien, entends-tu, mon brave Vampire, entends-tu? C'est à mademoiselle Aïcha et au pauvre Mathias qu'il en veut !
— - Je vois maintenant pourquoi nous forçons de voiles et nageons comme des bonites (1).
— Bagasse ! je le crois... Ce butor ferait comme il a dit, au moiiis.
— Oh (^a, et ce pauvre marquis de Candeuil , comment se tirera-l-il de celte l)agarre?
— M. Mathias n'est pas un âne, tu le sais. Je me charge de tout... Mais ne perds pas un pouce de voile, mon cher; ce n'est pas pour moi que je parle, je ne crains rien, tu le sais ; ce capitaine deCanJeuil m'afflige seul, sur mon âme. — Je n'en doute pas, vous êtes si charitable. Ce chien d'Anglais ne dort donc pas?
(1) La bonite nage avec une extrême rapidité.
- II a passé toute la nuit à lire, à écrire, à gesticuler et à parler tout haut. Cet homme lutte contre le remords, la soif (lu sang, et une passion insensée. Je répète qu'il est fou, amoureux et criminel. C'est le diable qui Ta jeté sur mon brick.
— Croyez-moi, le nom de notre navire nous portera malheur un jour ou l'autre. Changez-le.
On frappa à la porte de la cabine, et le mousse entra.
— Que veux-tu? demanda Matliias.
— Capitaine, le passager vous fait demander ce que vous avez de mieux en linge de corps.
Le Marseillais croisa les bras avec une sourde fureur.
— Ce que j'ai de mieux, mille canons ! Et que lui fautil donc?
— De quoi changer des pieds à la tête.
— Tu le vois, Vampire, tu le vois, cet homme me fera mourir de chagrin.
— En voyez-lui des chemises d'équipage, ça lui tannera la peau.
— Tu en parles à ton aise, toi... Allons, Biscayen, prends ma toile de Hollande, prends tout ce qu'il y a de mieux.
— Capitaine, ce monsieur vous prie encore de lui prêter une robe de chambre, une neuve si vous en avez.
— Il va me mettre nu comme un ver, le misérable... Donne-lui cette robe, tiens ; je l'ai achetée à Tunis, il y a six ans, mais je ne l'ai jamais mise par économie... Vat-en, mousse, décampe, et ne me parle plus de ce chenapan, s'écria M. Mathias dans un nouveau transport.
* Biscayen effrayé, se jeta dehors chargé de son paquet; puis, se ravisant, il dit en tremblant au terrible capitaine :
— Ce monsieur m'a chargé de vous prévenir qu'il dînerait avec vous à midi, et qu'il vous priait de donner des
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ordres pour que ce repas fût aussi bon que possible.
— Dis-lui que je ne dîne qu'à six heures.
— C'est ce que je lui ai fait observer, mais il m'a répondu qu'il n'avait pas Thabitiide de changer ses heures de repas; qu'ainsi il comptait sur votre compagnie à midi, se proposant de vous laisser dîner seul à six heures...
Cette phrase n'était pas achevée que M. Mathias avait lancé dans les jambes du mousse un énorme registrejournal qui se trouvait à sa portée. Biscayen s'en alla, clopin, dopant, rendre compte de sa commission, et le Marseillais tomba dans un affreux marasme. Tout < coup, levant des yeux hébétés sur le contre-maître, il lui dit d'un ton lamentable :
— Va dire à Mitraille, mon bon Vampire, qu'il mette, pour midi, les petits pots dans les grands!
Vfl
La table du capitaine Mathfas.
En quittant M. Mathias, Mahïah s'était dirigé pensif, et à pas lents vers la place où il avait laissé le passager militaire. L'étrange proposition du capitaine agitait ses esprits, et soulevait ses pensées superstitieuses tout en leur opposant la honte attachée au crime. Le nègre, poussé par un aveugle dévouement aux dernières volontés de sa mère, se reculait dans ses instants de calme, et maudissait la vengeance qu'il courait accomplir. Lorsque l'excellence de sa nature dominait ses instincts sauvages, quelque circonstance fatale venait toujours lui rappeler le devoir sacré que lui traçait le génie outragé de sa familie. Le démon alors s'emparait de tout son être ; ses yeux éblouis ne voyaient que du sang; la voix terrible de sa tante tonnait à ses oreilles, son cerveau s'exaltait, son cœur battait à rompre sa poitrine!.. Si la jeune et belle épouse du marquis de Candeuil se fût trouvée dans Tun de ces moments devant Mahïah, il l'eût frappée sans remords et sans pitié !
L'insouciante gaîté, les allures dégagées et cavalières
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du soldat parisien avaient détourné pendant quelque temps l'opiniâtre et farouche tristesse du fils de Zaka, les révélations du Marseillais l'avaient aussitôt ramené à sa fanatique férocité. Mahïah savait que sur ce même navire fourni par le hasard, un homme avait comme lui pris passage, qui méditait aussi un crime abominable. Ils faisaient même route, avec une même pensée, une même douleur peut-être î Le démon, pour que l'un ne faillît pas, lui avait donné un compagnon. Us devaient se fortifier, s'encourager mutuellement; et le génie du mal travaillait à les unir plus étroitement encore, en faisant de l'un l'ombre de l'autre.
Gomme le Cafre marchait le front penché, il vint heurter sir Francis Brecknock qui, le regard tendu uers l'horizon, semblait y chercher déjà les côtes de France.
Ces deux hommes s'examinèrent avec une curiosité instinctive : le nègre avec embarras, l'Anglais avec bonhomie.
— J'ai à te parler, dit le baronnet, en arabe assez pur, suis-moi dans ma cabine.
Mahïah tressaillit, et attacha sur l'étranger des regards où se reflétèrent toute l'astuce et la finesse de sa race.
— Viens vite, reprit le baronnet, et se dirigeant vers la dunette, il ne s'arrêta que pour donner au mousse Biscayen les ordres dont nous avons vu frémir M. Mathias.
Arrivé dans sa cabine, sir Francis se jeta sur sa couchette et fit signe au nègre de s'asseoir comme il le voudrait ou le pourrait. Mahïah s'accroupit, le dos à la cloison, et regarda tantôt le plancher, tantôt le plafond, tantôt les yeux du baronnet, qui ne bougeait ni ne parlait, et paraissait même avoir oublié son tête à tête.
Le silence entre ces deux hommes occupés de pensées si graves, avait quelque chose de mystérieux et de saisissant. Sir Francis était calme froid, sérieux. Son visage
se NES DE L\ VIE ARABE. 97
n'avait rien perdu de son angélique douceur; sa toilette un peu chiffonnée, lui seyait mieux encore dans son demidésordre.
Mahïah, par la rudesse et la mâle énergie empreinte sur son fiont d'ébène, faisait ressortir cette charmante physionomie pleine d'élégance et de coquetterie gracieuse.
Riscayen entra dans !a cabine, posa sur la commode la robe de chambre de M. Mathias et un paquet de linge et se retira.
La porte étant bien fermée, l'Anglais fronça légèrement les sourcils, desserra les dents, et prononça ces mots dans la langue des Cafres rouges des environs du Cap.
— Si je ne me suis pas trompé, tu n'es ni de naissance libre, ni émancipé ?
— Non.
— Quoique né dans la régence d'Alger, tu appartiens à une famille cafre ?
— Qui t'a dit cela, demanda Mahïah surpris?
— Ton visage.
— Les enfants du milieu ne sont-ils pas tous noirs (1)? -— Oui, mais j'ai longtemps voyagé dans leur pays, et
j'ai appris à distinguer les familles. Tu dois être né dans les vallées du Mont-Luisant, sur les bords de la rivière Jaune, peut-être ?
Mahïah se leva tout droit, puis s'inclinant avec respect; il murmura d'une voix soumise :
— Que veux-tu faire de moi, ordonne?
— Je sais que les Achantis ou les Boushuanas dont tu descends sont des p^^uples braves, rusés, sages, fidèles, entreprenants et opiniâtres... As-lu toutes ces qualités?
(1) Les Arabe:> et les nègres des provinces algériennes appellent pays via milieu, le territoire compris dans les établissements du Cap de Don ne-Espérance et le Sahara.
— Je les ai.
Très-bien... As-lu amassé quelque forlune k Alger?
— Non.
— Tu es donc pauvre?
— Comme un derviche.
Est-ce la faim qui t'a poussé à servir comme matelot, sur ce brick ?
— Non.
Tu es donc marin par état ?
— Non, par fantaisie.
— Reviendras- tu en Afrique?
Peut-être.
— Que comptes-tu faire de ton temps en arrivant à
Marseille?
Je me promènerai.
— N'ayant pas d'argent, comment feras-tu pour vivre? Je servirai le premier venu.
— Veux tu entrer à mon service dès aujourd'hui, je te mènerai à Paris, tu ne me quitteras pas !
— Pourquoi me choisis-tu poi r esclave, plutôt qu'un
autre ? '^
— Parce que j'aime beaucoup les fils du Mont-Luisant.
— Eh bienl je ne te servirai pas... non.
— Pourquoi? demanda sir Francis étonné de ce brusque
refus.
— Parce que je connais tes projets, et que si j'étais ton
serviteur, mon devoir serait de les contrarier.
Tu connais mes projets! s'écria le baronnet en maîtrisant un sourire mélancolique, et quels sont ces projets?
Tu médites un crime depuis longtemps, le voyage que tu fais sera ton dernier voyage, la mort te conduit par la main... voilà!
Sir Francis, stupéfait, leva les yeux au ciel. Le nègre, se préparant à sortir, ajouta :
— Sois prudent, ne confie à personne tes desseins. Si lu persistes k vouloir ({ue je t'accompagne, je te suivrai ; réfléchis.
Le baronnet était stul depuis quelques minutes, et croyait entendre encore la voix du Cafre. Revenu de sa surprise, il fit honneur à la lingerie de M. Malhias, s'enveloppa dans la large robe de chambre tunisienne, et ^assa dans la salle à manger de la dunette, en se disant :
— Voilà qui m'intrigue ! et je vis plus sur ce mauvais navire, depuis douze heures, que depuis tantôt vingt-quatre ans à travers le monde entier... Le Marseillais va me dire tout ce que cela signifie.
Il était midi moins quelques secondes, lorsque le jeune Anglais entra dans la saile commune où l'attendaient M. Malhias et son dîner.
Le capitaine de YEnfer était en veste ronde, petits souliers, pantalon large et tête nue. Un sourire un peu contraint, mais aimable, errait sur ses lèvres et s'efforçait d'épanouir son large visage chargé, toutefois, d'une tristesse rebelle.
La table, servie avec prétention, était surtout chargée de vins français et étrangers. M. Mathias avait pensé, avec sa pénétration ordinaire, que s'il fallait prendre des mouches avec du sucre, on ne pouvait prendre un Anglais que par la boisson.
Sir Francis, au contraire, en apercevant cette ribanbelle de flacons, s'était dit : — C'est un fier ivrogne que mon Marseillais.
Le capitaine et son passager se saluèrent avec une grande politesse, et prirent place l'un vis-à-vis de l'autre.
— J'ai un peu dérangé vos habitudes, monsieur, dit l'Anglais, vous ne dînez qu'à six heures ?
— Je dîne à toute heure, mylord, et ce m'est un grand
honneur de vous tenir compagnie. Désirez-vous de ce potage à la Crécy?
— Volontiers... Moi je dîne à midi par règle d'hygiène.
— Je le comprends, c'est le moment le plus propice pour ne gêner aucunement les autres repas.
— Comment cela?
. — Parce qu'il y a autant d'intervalle du dîner au souper, que du souper au réveillon.
— Je ne soupe ni ne fais le réveillon.
— Peste ! pensa le capitaine, moi qui voulais le dompter par la bonne chère... Vous offrirai-je un verre de Madère, il est du premier mérite.
— Merci.
— Merci, oui?
— Merci, non.
— Alors un coup de vermouth de Turin.
— Non.
— Du Bordeaux .donc?
— Je ne bois que de l'eau pure, veuillez m'en faire mettre une carafe à ma portée.
— Diable d'homme, grommela M. Mathias, tu te méfies de ta tête ; un Anglais qui boit de l'eau ne peut pas valoir grand'chose.
— Vous m'avez dit hier, je crois, que vous aviez vendu du vin à M. le marquis de Candeuil?
— Nous y voilà, pensa le capitaine; puis il répondit :
— Oui, mylord, cinq cents bouteilles.
— Vous pouvez donc me don iier l'adresse de M. le marquis ?
— Certainement, dit M. Mathias en frissonnant : rue de l'Université, n° 67, à Paris; son hôiel est connu de tous les cochers de fiacre.
Sir Francis prit son carnet et écrivit lentement l'adresse qu'il se fit répéter. Le capitaine lança sur ce portefeuille mystérieux des regards de lynx, mais il lui fut impossible
(ledéchilïrer un seul mol de la fine écriture du baronnet, et il refoula un soupir qui faisait le plus grand honneur à rhonnetelé de ses sentimt'nts. Pour écliapper à son trouble, il désigna du doigt un plat long portant un oiseau rO>ti, revêtu d'une sauce fort appétissante, et dit k son hôte :
— Je veux vous faire goûter de ce mets succulent, mylord, votre Grâce n'a jamais mangé plus fin morceau, et je lui donne en mille k deviner ce que c'est.
Sir Francis jeta un regard de connaisseur sur le rôti, et répondit avec négligence :
— J'ai toujours blâmé la barbarie des hommes qui, pour satisfaire leur gourmandise, mettent â la broche ce que la nature se plaît à embellir. Cet oiseau est un perroquet des Moiuques, la chair en est délicieuse, mais son plumagt^ devrait le faire respecter.
Cet homme a tout L'enfer dans le ventre, pensa M. Mathias, puis, haussant la voix, il répondit :
— J'ai voulu vous traiter en LucuUus, mylord; et man cuisinier consulté, m'a conseillé de vous servir ce jeune cacatœs qui faisait les délices de tous les passagers. C'est une bouchée de roi, dit-on,
— Votre cuisinier mérite cent coups de bâton.
— Mademoiselle Aïcha les lui ferait distribuer volontiers, je \ous le promets.
— Pourquoi ?
— Elle aimait beaucoup mon perroquet, et lui avait appris une foule de jolies choses.
Sir Francis jeia son assietie, chargée d'une aile délicate de l'oiseau des Moiuques, à travers les jambes du mousse Bisr.ayen qui faisait l'olfice d'écuyer tranchant, et demanda d'un ton un peu bourru, eu fronçant le sourcil :
— 11 me semble que nous marchons assez bien ; peu-
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sez-vous encore que nous puissions entrer à Marseille d'ici trois jours?
— Je vous l'ai promis, h moins d'une tempête, nous mouillerons en rade après une traversée de cinquante heures. Ah î misérable, pensa M. Mathias, comme tu te démasques !
— Puisque vous connaissez le marquis de Candeuil, vous devez avoir lu son histoire, publiée dernièrement sous la forme d'un roman.
— J'en ai entendu parler vaguement, mais je ne lis jamais; je n'ai pas de temps à perdre. Je sais que M. le marquis était capitaine de cavalerie en Afrique, et qu'il a capturé dans une razzia deux femmes charmantes, dont l'une l'a épousé, voilà tout.
— On dit qu'Aïcha est au moins aussi belle que sa compagne.
— C'est une créature céleste, se hfita de répondre le capitaine; plus jeune, je lui eusse fait un doigt de cour.
Le baronnet jeta un regard sardonique au Marseillais et lui demanda :
— Elle di vait être bien triste, bien éplorée pendant le temps que vous l'avez connue?
— Ses beaux yeux étaient sans cesse en pleurs.
Le baronnet éprouva une violente oppression, et réprima un sourire amer qui contracta cependant ses lèvres, en leur laissant une expression chagrine et découragée.
Serais- tu par hasard amoureux des onze mille vierges, pensa l'habile et physionomiste Malhias.
Comme notre marin achevait de caresser en lui-rême cette saillie populaire, Biscayen, qui enlevait le second service de dessus la table, laissa choir un superbe saladier en vieille porcelaine de Chine, qui se brisa avec fracas. Le capitaine saisit le pauvre mousse par les oreilles, et se mit en devoir de les frotter r'^dement.
— Ei>argnez cet enfant, dit le baronnet, je vous achète les débris de ce vase, le double de ce qu'il vous a coûté.
— Remercie monsieur, drôle, répondit M. Mathias, et va me chercher le nègre qui est sur le pont; j ^ veux qu'il te donne une leçon de savoir-faire, aussi bien je l'ai pris à mon service pour te remplacer.
Le mousse sortit.
— D'où diable vous est venu ce visage noir? demanda le baronnet.
— C'était un portefaix d'Alger, dont j'avais souvent remarqué la vigueur et l'activité. Je Tai enrôlé à mon bord, pour en faire un matelot, ou un valet de chambre selon mes besoins.
— A-t-il accepté vos conditions?
— Ces gaillards-là sont fantasques; il m'a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir. Les réflexions d'un nègre doivent avoir quelque chose de plaisant.
— Dans l'histoire de Médine, il y a un nègre Cafre qui joue un rôle extraordinaire; si vous aviez lu cette histoire, vous ne feriez pas fi de l'intelligence des Africains, je vous le garantis.
— A coup sûr, mon homme n'a rien de commun avec le personnage dont vous faites l'éloge; ils n'ont probablement de ressemblance que par la peau.
Biscayen rentra dans la salle, accompagné de Mahïah qui, comprenant avec une rare sagacité les indications de M. Mathias, parvint à servir le dessert avec une agréable symétrie. ,
— Mylord, dit le capitaine, voici de la compote de coco et de la marmelade de goiave ; voilà des tranches de melon contit et des barbadines en conserve ; toutes ces sucreries viennent du Brésil, où je les ai achetées. Tan dernier, veuillez choisir.
— Faites-moi passer, je vous prie, ce fromage de Ches-
loi MÉDIKE.
ter. Ainsi, selon vous, capitaine, il serait téméraire d'oser choisir entre vos deux passagères de l'an dernier.
— Au moins, me le suis-je dit bien souvent ; et dans Toccasion je n'eusse trouvé qu'un seul moyen de me tirer honorablement d'affaire.
— Lequel s'il vous plaît?
— Je les aurais adorées toutes les deux.
— Voilà un cuistre qui a dans la tète toute la philosophie d'Aristote, pensa le baronnet, puis il ajouta tout haut :
— Cependant, d'après le livre qui raconte cette merveilleuse histoire, on se sent entraîné à cnérir cette douce et mélancolique jeune fdle, ravie aux sables de ses déserts, orpheline et pleurant en fiancé.
En entendant ces mots, le nègre arrêta sur sir Francis, des regards inquiets et brûlants.
— Avouez, mylord, répliqua le marin que ces deux têtes de colombe doivent être sacrées, et que la main qui oserait y toucher, serait odieusement criminelle?
Le capitaine avait prononcé cette phrase en se baissant sur son assiette et en marmottant, à part lui :
« Voilà une pierre adroitement jeiée dans ton jardin, homme féroce. »
— il est certain , répondit sir Francis , en levant les yeux au plafond, que la jalousie seule, pourrait expliquer une action aussi épouvantable.
« Je te vois venir, assassin, pensa le capitaine, devenu rouge comme un homard. » Le Catre trembla de tout son corps, secoua la tête, comme pour se débarrasser d'une pensée puignaute, eV, prenant un plateau de cristal sur lequel étaient posées deux tasses du Japon et une cafetière d'argent, il se mit en devoir de le placer sur la table.
— Dans ce cas, continua le baronnet, je comprends à moitié que, jaloux et furieux, un amant repoussé pour l'une ou l'autre de ces angéliques créatures, fasse sauter la cer-
SCÈNES DE LA VIE AlULE. 105
velle de cet heureux marquis de Canieuil qui joui, vraiment du paradis sur la terre entre ces deux houris.
Le Marseillais faillit tomber à la renverse en entendant cet aveu sanguinaire. Mahiah, qui n'en avait pas perdu une syllabe, laissa tomber ses bras au nom de Candeuil, et le plateau roula en éclats devant la table sur le parquet.
— Bélître ! s'écria le marin exaspéré, as-tu donc des mains de beurre ; et il leva le bras pour frapper le Cafre. Celui-ci sans bouger, fixa un fauve regard sur son maître et lui dit :
— Mahïalî tue quand on le frappe!...
Le baronnet en proie à ses idées noires ou plutôt à ses deux idées fixes , depuis la question du iMarseillais, leva brusquement les yeux sur le Cafre qui sortait de la salle à pas comptés.
— Comment nommez- vous ce nègre, monsieur? Comment le nommez-vous ? s'écria sir Francis, la parole émue, le regard animé.
— 11 s'appelle Mahïah, répondit le capitaine tout ébaubi.
— Mahiaii ! Mahïah! s'écria coup sur coup le baronnet... Ah ! le malheureux ! je l'ai deviné !
Et renversant la table de son hôte i^ens dessus dessous, pour se lever plus vite , sir Brecknock se jeta hors de la salle.
— Mais c'est la peste que cet Anglais, murmura M. Mathias, en suffoquant de colère, au milieu des débris de son plus riche service.
— Ah ça 1 quelle noce faites- vous donc, capitaine ? dirent M. Vampire, Co\;yte et Miiraille accourus au tintamare de la vaisselle.
— Ah! mes enfants! le diable il est à bord de VEnferi C'est fini!... portez- moi dans {i.on lit, j'ai la fièvre et le frisson... Milradle fais-moi una pleine marmite de thé.