‹ Scènes de la vie arabe (volume 4)Chapitre 4 sur 10 · V II · texte numérisé non relu

V II

Les deux espions et le plan de M. Matlila^.

Sir Francis n'avait si brusquement quitté le capitaine que pour courir après Mahïah qu'il rencontra au moment où le soldat passager lui criait :

— Arrive donc, negro, que je te conte mon histoire.

— Permettez, mon brave soldat, j'ai à causer de choses très-importantes avec votre camarade... Mahiag , pouvezvous me suivre encore dans ma cabine, je ne yous retiendrai pas longtemps?

Le nègre regarda l'Anglais d'un air naïf, et répondit :

— Est-ce pour me faire la même proposition que toutà-l'heure?

— Suivez-moi, votre temps ne sera pas perdu.

— Avance toujours, dit le soldat, quand tu auras fini avec mon leur, je t'entreprendrai tout h mon aise.

Mahïah se dirigea vers la dunette, à la suite du baronnet.

— Voilà un gaillard (fui joue ici un rôle de mélodrame, se dit en riant le miUtaire. Si je n'étais en pleine mer, je me croirais à l'Ambigu -Comique... Ah! bah î vive Madelon, la rose des roses, et vive Allevart, sac à papier î dans

moins de quinze jours je serai dans la noce jusqu'au cou, avec des rubans blancs k mon chapeau et des bouquets à mon hal)it. Saint Mahomet, comme elle sera gentille, mon épousée ! Je la vois d'ici, devant M. le Maire, à l'église et sur le pré! Au moins si madame la marquise de Candeuil, ma vieille marraine habitait le château, elle nous ferait de flères étrennes ; mais il n'y faut pas penser. La pauvre brave femme doit être morte , à l'heure qu'il est, et je ne sais ce que son fils est devenu.

Une supposition, si le capitaine de Candeuil était par hasard au château... j'irais le trouver, dame, et je lui dirais : « Monsieur le marquis, c'est moi, Cornette, un ancien zéphir (*) un peu loustic de la province d'Oran , un ancien filleul à madame votre mère, un ancien niauvais sujet, mais un bon diable après tout, donnez-lui la place de concierge ou le bail d'une de vos fermes., , Ah ! que lu es bête, mon ami Cornette, tu jacasses tout seul comme une pie, et lu dis plus de sottises qu'il n'y a de poissons dans la mer. En achevant ce résumé de son monologue, l'ancien zéphir Cornette se pencha sur un bastingage , et regarda filer les vagues d'une façon toute poétique.

Le baronnet, arrivé devant la porte de sa cabine, se découvrit avec une gracieuse courtoisie, et, se tournant vers le Cafre, il lui dit dans le ton le plus harmonieux de la langue française :

— Veuillez-vous donner la peine de passer, monsieur.

Peu brisé à ces façons exquises, Mahïah se lit répéter la phrase, et refusa d'obéir, non par galanterie mais par habitude de céder le pas. C'était un esclave consommé que ce descendant des rois de la Cafrerie. — Sur cette hésitation du nègre, TAr^glais riposta par cette politesse banale :

(1) Les zéphirssont les soldats des bataillons d'Afrique. On les appelle ainsi par sobriquet, \oir le roman de Médine.

— Monsieur, je n'en ferai rien; tl , poussant Mahiah par le travers du corps, il entra après lui dans la cabine, jeta quelques prudents regards sur le pont, referma la porle^- avec soin, offrit à son hùte la place d'honneur, sur la couchette, et s'assit lui-même sur It; tabouret-pliant.

Nous pouvons affirmer au lecteur que Mahiah, nonobstant sa finesse et sa sauvage perspicacité, ne comprenait ni l'un des mots, ni l'un des gestts de Thonorable baronnet qui, d'un sérieux imperturbable et d'une voix de rossignol, commença ainsi le plus burlesque des entretiens^

— Monsieur, il n'y a encore qu'un moment, vous m'intéressiez par plusieurs raisons ; mais ces raisons, puissantes sur un esprit bizarre^et aventureux comme le mien, étaient assez frivoles, je l'avoue. J'avais retrouvé sur votre visage quelquels-uns des traits qui distinguent les peuples du midi de l'Afrique; et comme j'ai de tout temps fait giand cas de vos compatriotes, vous avez, au premier abord, captivé ma sollicitude. Je dois avouer qu'un secret pressentiment me disait que vous n'étiez pas étranger à une longue et intéressante histoire, dont le souvenir absorbe aujourd'hui ma vie, et, à ce seul tiue, je devais m'attacher à vous. Mais depuis un quari-d'heure, l'intérêt que je vous portais s'est naturellement ciiangé en admiration, en dévouement, tn amitié si vous le voulez bien.

— Je ne sais pas ce que 1 1 veux tlire , répondit le nègre, de plus en plus déroulé. Pourquoi me paries-tu comme les Français se parlent entre eux. Les Buusluianas et les Arabes sont tous frères dans leurs discours, parle-moi coiiime les Buushuanas.

— C'est en vain que vous voudriez conserver l'incognito, vous m'êtes parfaitement connu, et puisque le ciel a permis notre rencontre, vous n'échapperez ni à mes hommages, ni à mes conseils, ni à mes prières

— Je ne me souviens pas de l'avoir jamais rencontré.

Nous iravons ni combattu, ni prié enseni])lo : pourquoi veux-tu me tromper ou me faira parler, dit le Cafre en regardant le baronnet de travers.

Sir Francis rougit jusqu'au blanc des yeux comme une jeune fille : les soupçons du nègre, avancés sans trop de formalité, avaient, à la fois, blessé son aristocratique loyauté et son urbanité prévenante. Néanmoins, il se remit aussitôt, et reprit avec un suave sourire :

— Si j'ai été assez malheureux pour ne jamais combattre avec ou contre vous, comme M. le capitaine de Candeuil, je...

Mahïah fit un soubresaut sur la couchette, écorcha le bois de la cloison avec ses ongles, darda sur l'Anglais des yeux de chat- tigre et s'écria :

— Ne prononce jamais ce nom devant moi... tais-toi î tais-toi !

— Hélas! murmura le baronnet, je ne m'étais pas trompé !

Puis, reprenant sa phrase où il l'avait laissée, il ajouta .

— Je n'en connais pas moins votre histoire; elle est merveilleuse, triste, touchante : elle aurait fait couler mes larmes si Dieu m'en eût donné. Je vous admire , vous plains et veux vous sauver !

Cet homme est fou, pensa le nègre.

Et, obéissant au préjugé de sa race, il s'inclina devant le baronnet comme devant un illuminé (1). Sir Francis s'inclina à son tour, prenant la révérence du Cafre pour une concession.

— Comment as-tu appris mon histoire? demanda Mahïah.

— Je l'ai apprise par cœur.

Cette réponse satisfit médiocrement le nègre, assez in-

(\] Les fous sont en grande vénération chez le peuple apabe.

110 MÉDlNji.

habile aux artifices de la langue française. Toutefois, il persista dans sou interrogatoire.

— Et qui Ta raconta les aventures de ma vie ?

— Vous-même.

— Moi ! repartit Mahiah avec un étonupraent stupide.

— Oui, vous, Mahïah, pelil-fils d^s rois Gaïcta, fils de Zaka, oncle d'Aïcha, vous et Mùdine, vous et Candeuil, vous el l'Arbi, vous etSamuël, et Ben-Allal et Kadidja (1). Suis-je bien instruit?

Le Cafre avait caché son visage dans ses deux mains dès les premiers mots de la réponse du baronnet : son corps, agité par un frisson nerveux, tremblait violemment : tout à coup il dressa la tète comme un oiseau de proie qui entend au-dessus de lui le vol ou le cri d'un ramier, son visage fut éclairé par un de ces magnifiques rayons de Tinlelligence qui délivrent subitement la pensée de ses ténèbres, et il murmura :

— Oh ! le Djelep ! le Djelep î

A cette exclamation qui, chez le nègre, annonçait toujours quelque découverte, ou quelque nouveau projet, sir Francis prêta l'oreille avec soin.

^, — 11 ne faut pas croire, dit Mahïah, que le Dieu des blancs et des chrétiens soit seul puissant. Puisque tu as regardé dans mon passé, le Grand Esprit m'éclaire à mon tour, et m'ouvre ton cœur ; non-seulementjesaisce que tu as fait, mais je sais encore ce que tu veux faire... Te voilà bien étonné.

Le baronnet connaissait trop bien le caractère des Cafres pour n'être pas sur ses gardes ; il savait que ces rusés sauvages s'entendent merveilleusement à détourner les questions et à donner le change. Aussi crut-il que Mahïah se vantail, et lui répondit-il avec calme :

(1) Personnages principaux du roman de Médine,

— Eh l)ieii! puisque vous savez lire dans mon cœur, quelles sont les deux pensées qui m'occupent jour et nuii ?

— [/amour el la mort, dit le nègre, en attachant son regard pénétrant sur les yeux de l'Anglais ; l'amour et la mort !

— C'est vrai, répliqua le baronnet ; c'est littéralement vrai. Puis il pensa : « L'oncle de ma future femme est un magicien de premier mérite. Je savais les sauvages grands sca moteurs et grands jongleurs, mais sorciers! ceci me passe. Ces réflexions faites, il ajouta !

— Après tout, ces deux idées fixes ne peuvent ou ne doivent nous être nullement importunes ?

— Peut-être ! répondit Mahïah, qui songea subitement aux confidences de M. Mathias, j'ai le pressentiment qu'elles se rattachent k des êtres qui me sont chers,

— Vos pressentiments sont de fidèles serviteurs, et vous ne pouviez être mieux renseigné.

Ici Mahïah l .nça sur Brecknockl'un de ces regards fauves et farouches qui appartiennent plutôt à la bête féroce qu'à l'homme.

Le baronnet soutint, sans s'émouvoir, cet éclair menaçant, et se dit encore à part lui : si je ne charme pas les yeux et le cœur d'Aïcha par mes propres avantages, je ne réussirai certes pas à captiver cet oncle d'Afrique.

— Eh bien, dit le Cafre avec un sourire d'orgueil, tu vois que je te connais assez bien.

— D'où vous vient votre science?

— Nous avons le même maître... .1 est savant.

— Et quel est ce savant, s'il vous plaît?

— Le démon.

« Peste ! pensa le baronnet, ce Cafre est une espèce de voltairien. »

— Veuillez m'expliquer votre théorie, répondit-il après une assez longue pause; d'où tirez-vous cette croyance,

— Tu vas en France poursuivi par une pensée criminelle que condamne ta religion, et le di^mon, qui te pousse au mal, t'attend aux bords de ta tombe, dit Mahïah d'un air emphatique. Moi, j'ai quitté mes montagnes...

— Poursuivi par le soif du sang, interrompit l'Anglais avec froideur.

Mahïah sauta h bas du lit.

— Et vous passez en France pour tuer une faible femme qui fut votre bienfaitrice.

— Quelle est cette femme? dit le nègre épouvanté.

— Pour tuer Médine, l'épouse du capitaine de Candeuil.

— Je suis maudit! je suis maudit! s'écria Mahïah, et il se précipita d'un seul bond hors de la cabine.

Le baronnet ouvrit son journal et écrivit : ^ « Mes chers parents,

» La vie est quelquefois pleine de charme. Depuis mon départ de Ten-Boktou, je mène une existence fleurie, le hasard me sert à souhait. Je suis enfermé dans une chambre où Médine et Aïcha ont reposé pendant jlusieurs jours, et j'ai rencontré parmi les matelots de mon navire ce fameux nègre Mahïah dont l'énergie, l'audace et la sauvage loyauté font, à mon sens, le héros de l'histoire de Médine. Mes collègues de la ch imbre des !ords seraient sans doute trèshumiliés , en me voyant traiter l'oncle d' Aïcha d'égal à égal. Mais ce nègre d'illustre naissance d'ailleurs, est l'oncle de la femme que j'aime passionnément. Tous mes efforls, comme tous mes soins, ayant pour but désormais d'épouser la belle Aïcha, vous comprendrez, du reste, mes chers amis, que je ne peux pas traitei' mon oncle futur comme un nègre. Les philanlrophes de la Grande-Bretagne doivent approuver d'un bout à l'autre ma conduite; s'il en était autrement, les régénî^ateurs de la race noire, les ennemis de l'esclavage et les inventeurs du droit de visite, ne seraient que des escamoteurs adroits.

« Donc, il faut que je m'adonne ii adoucir les mœurs de mon Klliiopien; j'aurai beaucou|) h faire, attendu que le cher homme me semble fort obstiné dans sa manière de voir les choses. Je ne peux sans frémir porter ma pensée sur Médiiie. C Jte belle créature vit comme Damoclès; le couteau de mon oncle est fatalement suspendu sur sa tête ! Oh ! je la sauverai : je la sauverai ? toutefois M. Mahïah n'est pas un homme commode à diriger Sa finesse évente toute netreprise, son génie me déconcerte; il a deviné que j'avais deux idées fixes, l'amour et la mort; et il a appris, je ne sais où, que ma religion condamne le suicide; car, le crime dontil m'accuse, c'est la préméditation démon suicide. En effet, n'est-ce pas un crime qui me vaudra la damnation éternelle? Advienne que pourra, je me fais, dès aujourd'hui, l'espion de ce rusé fanatique. Je ne le lâcherai pas d'un pouce, voilà mon plan ; combinaison d'autant plus avantageuse que nous courons tous les deux la même poste, et que nous allons à la même adresse.

« Me voilà, somme faite, occupé de quatre belles entreprises : mon mariage avec Aïcha, l'éducation de mon oncle, la protection de Médine, et mon voyage dans l'autre monde. Aussi, je vous le répète, la vie est une estimable chose. »

Ces lignes écrites, SirFriincisBrecknock essaya de tuer le temps en composant des sonnets et des épitaphe*?.

Mahïah rencontra sur le pont le soldat Cornette qui s'impatientait de l'attendre, et répondit au jovial appel du Parisien par un regard effaré.

— DécidéiHent, mon élève est une hyène en cage sur ce bâtiment, avait pensé le soldat. — J'espère que cette fois tù vas m'écouter? ajouta-t-il.

— Que veux-tu?

— Eh pardienne! je veux causer. On ne sait à qui parler ici. ï>es matelots, les passagers, U capitaine ont des

Uf 8

114 MÉDl^E.

figures bouleversées qui doiineraienl de la mélancolie à un singe.

— Je n'ai pas le temps de l'écouter.

— Farceur; le brick marcho tout seul comme sur des roulettes, et vous êtes ici un tas de fainéants.

— Parle donc, dit Mahïah. Et s'asseyant sur une pile de cordes, il appuya sa tête contre ^^es genoux, et demeura immobile dans cette pose; le soldat se mit à ses côtés, et commença son récit de cette façon :

— Pour lors, mon vieux negro, tu sauras que je m'appelle Cornette, qu'après avoir fait un congé dans les dragons, j'en ai fait un dans les zéphirs ou chacals, comme tu voudras. Mon père était valet de chambre d'un grand seigneur, riohe comme un crésus, qui s'appelait tout simplement le marquis de Candeuil,.. un nom ficelé!., hein? qu'en dis-tu?

Le Cafre redressa lentement la tête, et regarda Cornette avec une fixité morne et stnpide.

— M. le marquis était marié, et madame la marquise était ma marraine. Sais-tu ce que c'est qu'une marraine ?

— Non.

— N'importe; je t'expliquerai cela plus tard. Madame la marquise me fit fourrer dans une école où je n'appris rien de bon. Comme je ne rêvais qae plaie et bosse, on m'envoya de Técole dans un régiment, où je suis resté soldat jusqu'à ce jour. Tu vois qu'à travers tous mes défauts j'ai le mérite de la constance. Ce mérite me valut, il y a six ans, après mon congé dans les dragons, de faire la conquête de mademoiselle Madelon, petite-fille de la première ftmme de chambre de madame la marquise. Je la demandai en mariage, on me la refusa ; je me fis soldat, et, de cascade en cascade, j'arrivai aux bataillons d'Afrique. Là, j'appris que Madelon m'attendait dans un trou

SCÈNLS DU IK VIE AKABB. 115

(lu Dauphiné, dont on raconte des merveilles, et, ma lil)éralion venue, je me suis mis en route, à mes frais, pour arriver plus vite, de sorte que, dans une quinzaine, je serai le mari de la belle Madelon.

— Ta marraine a-t-elledes enfants?

— Elle a un fils, capitaine aux chasseurs à cheval, un crâne lapin.

— Est-il marié ?

— Ma foi, je crois que oui. On dit qu'il s*est amourache d'une Bédouine, à dire vrai, je n'en crois rien.

— Ta marraine est-elle dans le pays où tu vas?

— Peut-être oui, peut-être non. Mais, pour en finir, je t'oflVe un bon moyen de t'en assurer ; viens danser à ma noce... Allons, décide-toi, et je t'emmène.

— Je ne refuse ni n'accepte.

— Saint Mahomet! tu ne te compromets guère avec tes réponses. A propos, il serait drôle que la personne que tu cherches fût ma marraine.

— Cela pourrait être, répondit le nègre en caressant son menton ; puis il ajouta : As-tu encore quelque chose à me dire?

— - Ma foi, non.

— Alors, laisse-moi tranquille.

« Voilà un bourru personnage, pensa le soldat ; au lieu de le conduire h la noce, j'ai bonne envie de le mener en foire. Il pourrait se passer de muselière. »

A. peine l'ex-zéphir achevait-il cette réflexion, que le mousse Biscayen, arrivant de la cabine de M. Mathias, cria au nègre : Mahïah, le capitaine te demande.

— Pétard de sort ! grommela Cornette, voilà un paroissien qui a des affaires :

Le capitaine Mathias écrivait dans son lit, lorsque Mahïah referma sur lui la porte de la cabine.

'- iu train dont nous allons, dit le Marseillais, sans

autre préambule, je compte que nous arriverons aprèsdemain à Marseille. Comme je suis malade .et qu'un malheur peut m'arriver, je désire que tu me rendes, 'dès à présent, la ré^.onse que tu m'as promise ce matin. Veuxtu ent er à mon service, ou, en d'autres termes, consenstu à suivre mon passager anglais partout où il ira pen« dant quinze jours.

— Que faudra-t-il que je fasse?

— Il faudra que tu le surveilles jour et nuit, et que jour et nuit tu sois l'ange gardien de la divine créature qu'il médite d'assassiner.

— Quelle est cette créature ?

— Consentiras-tu à m' obéir?

— Peut-être.

— Il n'y a pas de peut être... Tu dois te vouer avec d'autant plus d'activité et de joie à la mission dont je t'honore, que la victime de ce tigre déchaîné est une femme arabe.

— Son nom? dit le Cafre avec impétuosité.

— La femme que cet Anglais aime passionnément s'appelle Aïcha.

Le nègre retint et refoula dans sa gorge un cri prêt à lui échapper.

— Et s'il ne s'en fait pas aimer, il est résolu à la poignarder.

— Qui t'a dit cela?

— La bouche même du criminel... je l'ai entendu proférer ces horribles menaces, et combiner ces détestables projets. Aide- moi à sauver cette céleste jeune fille.

— Pourquoi lui portes-tu tant d'intérêt? demanda le

Cafre.

— C'est ce que tu sauras, peut-être, un jour.

— Où as- tu connu Aïcha? dit le nègre, affectant une complète indifférence.

— C/est moi qui l*ai conduite en France, l'an dernier, avec son amie Médine et le marquis de Candeuil. Puis-je compter sur toi ?

— Oui.

— Tu suivras cet homme à toute heure, en tout lieu.

— Comme son ombre, comme son 2hien.

— VoiUi qui est parler. Et tu arrêteras son bras.

— Je le jure. Mais quinze jours de surveillance suffiront ils?

— Oui ; nu delà, le reste me regarde. Ce que tu as de mieux à faire, c'est d entrer au service de cet assassin ; ce sera plus économique, car les voyages coûtent cher en France. S'il ne l'accepte pas, je te donnerai tout l'argent nécessaire; le marquis de Candeuil me le rendra de bon cœur.

— Mahïah sait comment il doit agir, il est prudent !

— A la boni e heure, nous nous reverrons. Ne souffle pas un mot sur tout ceci. Adieu.

Le Cafre se retira ; M. Mathias replaça ses lunettes sur son nez, et avant de reprendre la plume, il se frotta les mains avec complaisance, en marmoîtant tout bas ;

— Ah! chenapan, je viens de trouver ton homme... Si tu le débarrasses de cet espion, bagasse! mou pitchoUy c'est que lu auras de la chance!

l/Enfer jette l'ancre.

M. Mathias avait, [comme on pu s'en apercevoir, la parole facile;, coulante et pittoresque; mais [lorsqu'il écrivait, ce grand discoureur empêché, sans doute, par Taffluence de ses pensées, mettait un temps prodigieux à rédiger, mouler et ponctuer une phrase, n'eût-elle que quelques mots. Aussi, notre brave marin avait-il mis en pièces maintes feuilles de papier avant d'avoir signé et paraphé une lettre qu'il se hâta de cacheter, et sur le dos de laquelle il écrivit : « A monsieur, monsieur le marquis de Candeuil, capitaine de cavalerie, en son hôlel, rue de l'Universiiéy if 67, à Paris, département de la Seine. » Puis, il ajouta en lettres majuscules, à l'un des coins : Trèspressée.

Après avoir lu et relu cette adresse irréprochable, M. Mathias cacha la lettre mystérieuse eous son traversin; puis, prenant de nouvelles forces dans un lamentable soupir, il saisit une seconde feuille blanche, et il traça d'une main tremblante les lignes que voici ;

*< A bord (lu brick VEnfer, ce 22 avril 1845.

« Monsieur le procureur du roi,

» Je viens remplir un devoir de bon citoyen, en dévoilant k la justice une trame ai)ominable, dont la Providence m'a fait inopinément saisir le fil.

» Parti d'Alger, le 21 du courant, et faisant voile pour Marseille avec un chargement de laine de blé, j'ai dû recevoir à mon burd, en qualité de passager, un jeune Anglais d'assez bonne mine, mais gangrené par le vice ju:>qu'à la moelle des os. Ce passager est muni d'un passeport en règle, et voyage sans le moindre porte-manteau. L'excentricité de ses manières cavalières, son opulence affectée, ses grands airs et Tempressement qu'il met à débarquer en France, m'avaient d'abord fait soupçonner que cet homme pouvait appartenir à l'une de ces associations politiques et secrètes qui font le désespoir des gouverne- Uients. Ces soupçons me conduisirent k étudier les gestes de l'Anglais en question, nommé sir Francis Brénot ou Bréqueloque (je n'ai jamais pu me fourrer dans la tête un nom aussi épouvantable.) Ce sir Francis se dit baronnet.

» Dans le cours de mes investigations, quelle fut ma surprise, monsieur le procureur du roi, de découvrir que ce baronnet n'est rien moins qu'un scélérat digne des plus hautes potences. Pour vous mettre de suite au courant, je vous dirai, en deux mots, que le sieur Brénot ou Bréqueloque se rend en France pour assassiner mademoiselle Aicha, amie et compagne de ceite jeune et belle marquise de Candeuil qui abjura, l'an dernier, à Marseille, la religion musulmane pour se faire catholique. Le misérable est poussé au crime par une passion insensée, et probablement par les dédains de mademoiselle Aïcha.

)) Tout ce que je viens de vous écrire a été, pour ainsi dire, dicté par le criminel, car il a la folie de parler seul

120 MÉDINfi.

et tout haut; de façon que j'ai surpris ses aveux par douzaines.

» J'ai l'honneur de prévenir M. le marquis de Candeuil par le même courrier, afin qu'il se tienne lui-même sur ses gardes (car je n'affirmerais pas qu'il ne court aucun danger), et qu'il mette l'intéressante amie de son épouse à l'abri de cet infâme coquin. Comme je parlerais que ce Bréqueloque ou Brénot va se hâter de prendre la poste en débarquant, je vous adjure, monsieur le procureur du roi, de le faire arrêter et de lui faire subir un interrogatoire. Le temps que ma lettre à M. de Candeuil gagnera sur lui, suffira pour arracher au meurtrier ses victimes.

» En fouillant ce soi-disant baronnet, on trouvera les preuves flagrf^.ntes de ses odieuses et sanglantes machinations.

» Je serais venu, moi-même, vous donner des détails sur cette grave affaire, si je ne me trouvais menacé c^e mort par le scélérat que je vous dénonce. Je serais un homme perdu, si je m'exposais à un seul de ses soupçons.

» J'ai rempli ma tâche d'homme de bien, et je vous laisse la vôtre, monsieur le procureur eu roi, toute justice étant faite dès qu'une cause tombe entre vos mains.

» Daignez agréer, etc.

» Polycarpe Mathias,

» Capitaine au long cours, moulant ï Enfer, de Marseille, maison Gutberr. »

Ce chef-d'œuvre au net, le capitaine y mit l'adresse, et le confiant encore à son traversin, il se défit encore de ses lunettes, se blottit dans ses draps, et ne tarda pas à s'endormir.

Durant cinquante heures, le vent fut toujours favorable

aux voyageurs, et les passagers ainsi que les matelols n'eurent pas le temps de ^'ennuyer.

M. Mathias ne se montra plus sur le pont, et se donna pour malade. Le lendemain de sa conversation avec le Cafre, le baronnet l'avait instamment prié de partager son repas avec lui. Peine perdue, Mahiati se retranchait dans un silence desespérant, et rêvait à toute heure, comme un poêle eiegiaque. Le soldat Cornette avait improvisé des chansons sur sa fiancée, et il les chantait à tue-lête. Toutes ses instances pour entraîner Mahïah dans le Dauphiné avaient été vaines, et l'insuuciant fantassin s'était tinalement consolé de son échec; non sans penser, toutefois, qu'il eût été bien glorieux, pour lui, de ramener d'Al'nqueun éciiantiilon nègre, comme faisaient les consuls romains revenant des guerres lointaines.

Quant à MM. Vampire, Cocyte et Mitraille, ils avaient, dès la veille, aonné leurs langues aux chiens, comme on dit, et renoncé à la partie. Toute chose en était l" , lorsque le gabier de vigie cria terre! du haut des haïUbans de misaine.

Ce cri fit battre tous les cœurs, et l'équipage entier se porta vers le mât de beaupré, pour chercher à l'horizon ce petit point brumeux devant lequel tout voyageur se découvre si poliment, depuis l'invention de la boussole.

Four la première fois de sa vie, peut-être, sir Francis Brecknuck s'était surpris en veine de curiosité et d'impatience ; aussi, pour obéir à ce sentiment tout nouveau, il s'était élancé sur les échelles, et avait grimpe comme un ecuieuil, à travers les cordages agites par une violente brise, jusqu'au faite des petits huniers qui sont, comme un sait, les derniers mats menaçant la nue.

Dans ce rapide exercice, comiue la robe de chambre et le bonnet grec du capitaine Mathias gênaient considérablement les raouvemenis du baronnet, il se débarrassa de

122 MÉniNE.

Tune et de l'autre, et ces vêtements somptueux, dégringolant de voile en voile, s'en allèrent, au gré du vent, planer sur les vagues où ils s'engouffrèrent, dans toute la fleur et, tout le lustre de leur nouveauté. - A la vue (ie ce sinistre, M. Malhias, qui sortait de sa cabine, appuyé sur Vampire, le (onire-maîlre, et sur Cocythe, le calfat, M. Mathias, disons-nous, poussa un gémissement et une sorte de rugissement qui n'annonçaient rien de bon ; puis il s'écria :

— Vous le voyez, mes enfants, cet homme me dépouille; il me ruine!... Et où diable va-t-il?... Quelle est cette manie de gambader sur mes vergues ?

— S*il pouvait îiu moins se casser le cou, dit charitablement le contre-maître.

— Il a tout de même le pied marin, observa Cocythe.

— Ah ! le scélérat ! il va jouir du spectacle des côtes de France. ^

— Ah! çà, ils ont donc tous la berlue? s'écria le calfat. Voilà ce moricaud négrillon qui grimpe aux cordages à son tour.

— Parlez-moi d'un domestique comme ce Mahïah, pensa le Marseillais; il obéit sans commandement... Bagasse ! quel camarade de route je rai donné lu, mon English, il te suivrait jusqu'au ciel, si tu devais y mettre les pattes.

iMahïah qui subissait depuis quelques instants le feu des pataquès et des bavardages du fantassin Cornelte, avait, comme chacun, mis le nez au vent au cri de la vigie, et lors de l'ascension du baronnet, il s'était élancé sur l'échelle Oi:posée au mût de misaine, poursuivant à outrance l'aventureux Anglais, se glissant parmi les réseaux des amarres, comme une couleuvre dans un fourré d'épines, grimpant à bâbord, tandis que sir Francis, non moins ingambe, allait un train de mousse sur tribord.

SCENRS HE J.K vif: AHABR. 1^2

— J'ai l)onne envie (renvoyer une charge de cendrée ii ce nègre, dit le conlre-maitre toujours charitable, pour lui apprendre i\ escalader les vergues sans permission.

■— Laisse-le faire, mon pitchou, répondit le capitaine, et venez vous-en causer un petit brin avec moi, pendant que nous voilà seuls; le moment d'agir contre ce s cripant il est arrivé. Mitraille nous manque bien, mais c'est une bestiasse qui ne s'entend qu'à faire cuire des fayaux.

Nous laisserons M. Mathias discourir avec ses deux intimes conseillers, pour rejoindre, non sans péril, sir Francis Brecknock et son espion.

Ces deux personnages de notre histoire, malheureusement trop véridique, parvinrent, à peu près en même temps, sur la dernière vergue du mât de misaine. Nous devons dire, toutefois, que l'Anglais arriva le premier au but qu'il voulait atteindre, et qu'après avoir jeté les yeux sur l'horizon, ce qu'il y vit lui plut de telle sorte qu'il enfourcha la vergue, comme eut fait un écuyer, s'accrocha à quelques cordes et demeura en contemplation de ce petit point, grossissant à vue d'œil, qui s'appelait le royaume de France.

Mahiah suivant de près le baronnet, s'était glissé à l'extrémité opposée de la vergue, et s'y était pareillement cjmpé à califourchon, les yeux invariablement attachés sur sir Francis, comme ferait un boa qui, au dire des naturalistes, fascine par la lixité de son regard l'oiseau qu'il médite d'avaler.

H résulta de ces deux observations, on le comprend, que si le Gafre ne perdit pas de vue le baronnet, il n'aperçut pas la terre, et que, si le baronnet regarda constamment la terre, il ne vit pas le Gafre. Gette invincible logique nous conduit à vous faire remarquer, vous tous qui nous lisez, cOi.ibien les choses du monde vont souvent au rebours

12i MÉDINE.

de nos pri^jets. Mahiah était parti d'Alger n^ayant d'autre envie qua de voir la France, et voilk qu'au bout de deux jours, en vue de cette terre nouvelle, il ne s'occupe que d'un Anglais. Sir Francis avait juré, l'avant-veille, de ne pas quitter de l'œil l'oncle de sa future compagne, et voilà qu'il l'oublie pour un point noir chargé de brume, alors qu'en allongeant le bras il pourrait le toucher.

Abandonnons les tristes pensées qui naîtraient infailliblement de cette réflexion et revenons à nos deux héros.

Si ce titre de héros vous choque, nous vous dirons qu'il fallait, au moins, avoir beaucoup de cœur au ventre pour rester comme Mahïah et sir Francis, accrochés, nous ne savons comment, entre ciel et mer, les jambes flottantes et le corps tour à tour vacillant, avec le roulis du navire qui leur faisait faire un terrible mouvement de bascule.

Ces deux héros donc, nous y tenons, ne s'apercevant ni l'un ni l'autre réciproquement, ne tenaient pas la moindre conversation ; et nous sommes obligés de vous raconter ce qu'il disaient en eux-mêmes. Peut-être y gagnerez-vous, ce que l'on pense ayant souvent plus de sel que ce qu'on dit.

— Te voilà donc, France chérie, murmurait du fond du cœur sir Francis Brecknock ; le voilà, toi que j'ai si souvent visitée, quittée et retrouvée avec ennui ! aujourd'hui, mon imagination erre avec folie dans tes riches provinces pour y rencontrer son idole. Encore quelques heures, et je m'élancerai d'un pied leste sur tes rives hospitalières. Salut! salut! terre d'amour, délicieuse contrée où m'attendent les deux fées de mes rêves, la vierge blanche et pure, couronnée d'oranger ! La mort pâle et livide, couronnée de verveine! Encore quelqr.es jours! et mes ambitions seront stériles, j'aurai trouvé à la même heure, le

SCENES HE r,A VIE AUABE. 125

premier amour qui ouvre la vie et la tombe où tout finit ! Que d'événements étranges! j'ai couru le monde entier pour chercher une femme (lul pût enflammer mon cœur, et mes courses vagabondes ont été, pendant plus de huit ans, sans résultat. Tout à coup, le hasard jette à ma rencontre les trésors auxquels j'allais renoncer. Je m'embarque sur le premier bâtiment vena, et ce bâtiment a été purifié par la présence du bel ange que mon âme adore; et s'jr ce bâtiment, je me heurte contre le seul homme que j'estime sincèrement, et que je puisse peut-être aimer, malgré ses sauvages et fanatiques instincts ; contre l'oncle d'Aïcha, la beauté promise à toutes mes espérances î Vraiment, sir Francis, vous ferlez on ne peut mieux, je crois, ajouta le baronnet en regardant sous lui, de vous laisser choir de cette vergue... Voilà certes une belle occasion de descendre aux enfers. Peni^ant cela, le baronnet releva les yeux autour de lui, et aperçut Mahïah qui, aç roupi k son poste, avait toute l'apparence de l'un des dieux de la vieille Egypte.

Le premier mouvement de sir Brecknock, à cette rencontre imprévue, fut de porter la main à sa tête pour se découvrir et saluer le nègre; mais, ne trouvant pas le bonnet de M. Mathias, par la raison que cette magnifique coiffure flottait sur les vagues, il s'inclina de son mieux ; politesse que Mahïah lui rendit avec une exagération tout k fait orientale.

Le nègre, pendant que notre jeune Anglais se livrait aux charmes de la méditation, n'était pas resté oisif, comme on pourrait le croire. Sa vive imagination avait prestement repassé tous les drames de son existence. Depuis qu'il croyait connaître les projets hoaiicides du baronnet, et qu'il tremblait pour la vie d'Aïcha, il était en proie k des tourments sans nom. Le fatal serment qu'il avait fait k sa mère lui semblait moins lourd, et la mort qui

1^<l!6 MÉDINE.

menaçait sa nièce jetait dans son propre cœur de.> élans de clémence. En un mot, la pensée fixe du fils de Zacha , c'était la protection d'Aicha... Aïcha sauvée, Médine avait à craindre le retour de cet implacable préjugé qui devait, tôt ou tard, triompher des nobles sentiments de celte nature primitive et grossière.

Un moment le Cafre eut la pensée de s'élancer sur sir Francis, et de le jeter à la mer. Cette pensée fut même assez tenace pour que Mahïah se soulevât sur les poignets et fît un pas vers l'Anglais. Mais en contemplant ce frais et beau visage paré de toutes les fleurs de la jeunesse, le nègre sa dit avec espoir et joie : « Aïcha l'aimera peutêtre, et alors Mahïah doit le bénir ! » Cette pensée renfermait tout le plan de conduite de l'espion de sir Francis, et ce plan consistait dans une sévère surveillance, jusqu'au moment où la 1 ouche d' Aïcha porterait ellemême la condamnation du baronnet.

Obéir à la lettre au capitaine Mathias, tel fut donc le résumé de toutes les profondes réflexions de Mahïah.

— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer, dit sir Brecknock, en s'inclinant devant le Cafre, de manière à à lui faire face.

Mahïah rendit ce salut de très-bonne grâce, nous l'avons dit.

« Le hasard me donne encore une leçon, pensa le baronnet, en me mettant face à face avec mon oncle futur que mes rêveries amoureuses m'avaient fait négliger. »

— Comment trouvez-vous ce point de vue, monsieur Mahïah ?

— Il me plaît.

« Parlez-moi des sauvages pour tout exprimer en un mot, se dit encore sir Francis ; ce sont les poètes les moins ennuyeux de la terre. »

— Je suis charmé qu'une même curiosité nous ait réu-

SCENES DB LA Vlli AliABE. Ml

nis sur celle ver^^ue, repril l'Anglais ; je vous félicit'^ dt) tout mon cœur sur la solidité de vUre tempérament; tout autre que \ous ou moi serait à moitié mort du mal de mer.

— Mon corps ne connaît pas la souffrance.

— C'est à merveille. J'ose espérer qu'il en est ainsi de tous vos parents. Eh bien ! que dites- vous de la Franoe.

— Je ne l'ai jamais vue.

— Eh! bon Dieu î voilk qu'elle vous crève les yeux.

Le nègre suivit, du regard, le bras allongé de sir Francis, et il vit des montagnes grisâtres qui s'élevaient à l'horizon. Le brick Y Enfer courait à pleines voiles : une forte brise du sud-ouest le poussait hardiment, et sa proue fendait les vagues en rejetant de gros bouillons d'écume qui fuyaient en tournoyant sur ses deux flancs. A. chaque minute, les côtes de Provence apparaissaient plus distinctement, et la vapeur bleuâtre qui les enveloppait avait fait place à une teinte rosée, couleur de chair, efft^t charmant de la lumière sur la végétation, cette teinte s'était bientôt effacée, elle-même, pour laisser à nu les rochers gris et sombres dont tout le littoral de la Médilerranée est hérissé.

Une hirondelle lancre dans son vol rapide, vint effleurer la flamme qui flottait entre le baronnet et Mahïah; surpris par la i encontre de nos deux personnages, l'oiseau léger s'éloigna d'un coup d'aile effrayé, en poussant un petit cri. Mahïah jeta un soupir amer, ses yeux se gonflèrent de larmes; l'hirondelle française lui avait rappelé son départ d'Alger, son pays, son soleil, ses montagnes et la gourbi (1).

— Vous êtes bien heureux de pouvoir pleurer, dit sir

(1) Gourbi, cabuuc de Kabile.

Brrcknock. voilà tantôt dix ans que j'essaie de tous les moyens pour me procurer cette satisfaction sans avoir pu l'obtenir... vous êtes bien heureux.

Le Cafre passa vivement ses mains sur sou visage, et regardant le baronnet d'un œil sec, il lui dit :

— Nous allons donc mettre les pieds en France.

— Cela me paraît assez |)robable.

— Es-tu toujours dans les mêmes intentions à mon égard ?

— Oui, certes, monsieur, je vous estime fort et vous aime tout autant.

— Ainsi, tu veux que je sois ton esclave ou plutôt ton domestique, comme disent les blancs.

— Non pas, Dieu m'en garde! je me rétracte de toutes mes forces. Faire de vous mon domestique! y pensezvous? L'oncle d'Aïcha!... ce serait me déshonorer, ou, tout au moins, me couvrir de ridicule.

Au nom d'Aïcha, le nègre t toufïa un soupir et maîtrisa une violente émotion, puis il répondit :

— Alors, que prétends-tu faire de moi?

— Mais... mon ami, si vous le voulez bien? — r Et quand je serai ton ami?

— Nous aurons à parler d'une affaire de vie ou de mort, répliqua mélancoliquement sir Francis, les yeux levés au ciel.

Mahïah sentit ses ongles se crisper comme les griffes d'un tigre ; cependant il se contint, et dit :

— Soyons donc amis, je ne demande pas mieux.

— Touchez-là, monsieur, dit sir Francis en s'avançant vers Mahïah, je ne devais pas m'attendre à moins, de la part dun noble Boushuana, petit-fils de roi. Puisse notre liaison être le tombeau de toute pensée criminelle et vengeresse .

— Ne parlons pas de cela ! s'écria le Cafre le visage

sci:nes dk r.A vn: ai;abe. 1î9

houleversr. V(»il]ons, chacun (ic n-tlvo cM\ au salut de nos amis, mais taisons-nous sur leur secret^, les maux (jui touchent à mon histoire me brûlent comme le feu.

« Panlienne, jx'usa le baronnet, m(«n oncle a [)his HVsprit qu'on ne le voudrait croire, et il en a au moins autant que moi, car mes pinjcis long'emj s mûris sont les siens. »

— Vous êtes donc d'avis, mon cher ami, que nous nous surveillons Tun T-tutre, en silence, par cette excellente raison que nous sommes tous les deux menacés de commettre, au premier jour, un crime que Tenfer attend.

— Libre à toi d'agir comme tu Tentendras; quand à moi, j'ai fait îe serment de te suivre comine ton ombre, voilà pourquoi je suis ici.

— Et Dieu sait que vous tenez à vos serments ! 1 h bien î moi, mon cher monsieur et cher ami, je vous donne m.i parole que je vous suivrai partout comme un chien, et que vous ne tuerez personne sans mon avis.

— Tant que je serai sur tes talons, il te faudra bien renoncer à ton projet sanguinaire, répliqua le Cafre.

« L'expression n est pas rigoureusement juste et pourrait faire confondre le suicide avec l'assassinat, pensa le baronnet, mais mon oncle n'est pas de première force sur la langue française, et je Tai compris de reste, »

— 11 me semble, monsieur Mahïah, que nous n'avons pas besoin de nous garantir mutUilIement; entre gens comme il faut, entre gentilshommes, enfin, cette clause de noire traité serait absurde.

— Je ne te cornprends pas.-

— J'ai voulu dire que pour nous empêcher de commettre un crime, réci} roquement, nous n'irons pas nous couper la gorge par principale précaution. Le moyen serait sûr, mais accrocherait tout net l'un de i.ous aux cornes du diable, celui qui tuerait l'autre.

Page 1