‹ Scènes de la vie arabe (volume 4)Chapitre 5 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

130 MÉDHE.

— Je n'entre pas dans ces détails, dit Mahïah, les blancs font toujours mille discours pour rien. Agis à la guise, si je crois devoir te tuer, je le tuerai, voilà tout.

c( Malepeste! songea sir Francis, voilà un homme des temps antiques qui en reviendrait à Oreste et à Pylade, car il pousse le sentiment de i'amil.é jusqu'à m'a sassiner pour m'éviler les flammes éternelles, en m'épargnanr le suicide. Décidément il n'y a que des héros dans cette famille de Gaika. »

— Puisque nous voici parfaitement d'accord sur tous les points, i ne nous reste plus qu'à descendre sur le pont, dit sir Brecknock, car nous entrerons à Marseille dans moins de trois quarts d'heure.

— Descends, je te suivrai, répondit le Cafre.

— Je vous cède le pas.

— Alors, pre iOns chacun le chemin par où nous sommes venus.

« Mon oncle est sage comme Salomon et ingénieux comme le sphynx, murmura le baronnet, il tranche toutes les questions. »

Le Cafre et l'Anglais descendirent à degrés égaux les deux échelies de tribord et de bâbord, et touchèrent à la lois le pont de M. Mathias.

— Mylord a été prendre le frais, dit le capitaine marse-llais d'un air enin à son passager.

~ Vous un demandez, sans duute, des nouvelles de votre robe de chambre, répondit le baronnet?

— Et de mon bonnet grec, si vous le permettez.

— Mon cher monsieur, l'un et l'autre étaient fort sales, je les ai mis à tremper, mais vous n'y perdez i ien, le ciel m'ayant fait assez riche pour vous acheter le tout.

— Où as tu pris des leçons du gymnastique, nom d'une bombe? d-t Cornette à Manïah, tu grimpe mieux qu'un ours, mon bonhomme.

SCENES bfc) f,\ AI' AIUIJE, 131

Le Cafre haussa les (''paules et ne soulfla mot.

Le vent portait rapidement lo l)nck dans les eaux de Marseille, et le panorama de cette belle (ité maritime, se déroulait aux regards impatients des passagers et des matelots. Un ohasse-marée, à voile latine, arriva rapide et penché sur les flots, au devant du nav;re marseillais. C'était le pilote qui venait diriger les manœuvres. \JEnfer enlr.i victorieusement dans les passes et vint mo liller à portée d'arquebuse des quais.

M. Mathias tira deux lettres de sa poche et remettant Tune d'elles à son contre-maître, il lui dit : « Vite à M. le procureur du roi, mon ami Vampire. ))Puis, se tournant vers le calfat : « Toi, Cocyte, monpitchou, leste h la boîte aux lettres... Filez to is les deux dans mon canot. et dites partout que je suis malade.

Le canot partit à grand renfort de rames.

— Capitaine, dit le baronnet, je vous avais promis vingt-cinq louis pour mon passage, en voici cinquante, hAtez-vous de me :V:eltre à terre.

— Merci, mylord...

Et s'approchant de Mahïah, le Marseillais lui glissa ces mots i^ l'oreille :

— Je compte sur toi; prends cette bourse : on peut aller au bout du monde avec ce qu'elle contient.

— Je n'ai pas besoin de ton ar^^ent, répondit Mahïah, pas plus que de tes recommandations. J'ai juré, cela doit te suftire.

— Alors, va de l'avant .. Larguez le grand canot, hurla le capitaine.

Une demi-heure après ce commandement, Sir Francis et Mahiah sautaient sur la terre de France en poussant chacun un gros soupir; le soldat Corvette battait un chassecroisez, saluait ses compagnons de route, et gagnait le plus prochain cabaret.

13? MEDINE.

Une heure 0 près leur débar(|uenit'nl, le baronnet el son nouvel ami étaient dans la eour de Thôlel desEmpf^renrs, pressant le d'^part d'une confortable chaise de poste

— Je suis fA'-.hé, disait sir Francis, r'c n'avoir pris une meilleure voiture avons offrir, mais nous sommes t;ilonnés par le temps, et j'ai pris ce que les carrossiers de cotte pauvre ville avaient de moins mauvais.

Mahïah, au lieu de répondre, harcelait le postillon qui achevait d'atteler quatre chevaux vigoureiix.

Je suis vraiment taché que vous n'ayez pas voulu changer votre caban contre un vêtement plus à la mode, ajouta l'Anglais.

— Q'i'est ce que c'est que la mode, répliqua le Gafrc?

— A dire vrai, c'est une stupidité de ce pays, mon cher ami, Voulez-vous au moins mettre une paire de bottes, vous pourriez vous enrhumer en voyageant les jambes, nues.

— Q »'est~ce que c/est que le rhume, dit Mohïah ?

— A tout prendre, ce n'est rien, répondit 1 Anglais, qui pensa tout aussitôt : Je suis une espèce d'Epicure ea

compagnie d'une sorte de Diogène Cela menace de

m'amuser.

Les deux amis s'enfournèrent dans la voiture.

— En route! cria sir Francis.

Le postillon fit, avec son fouet, un vacarme étourdissant. Les chevaux hennirent, les pavés de la cour résonnèrent, le carrosse s'ébranla.

— Halte arrêtez! dit d'une voix du dehors sur un

ton impérieux.

— Qu'est-ce? demanda le baronnet, en passant la tôle parla portière.

— N'étes-vous pas M. Francis Brénot ou Bréqueloque, demanda en retroussant ses lunettes, el en grasseyant horr

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ribllîment, un gtaai luoubicur en habit noir, décoré d'une ceinture tricolore.

— Francis Hrecknotk, monsieur, répondit l'Anglais avec douceur, ne ma sacrons pas la langue anglaise, c'est bien assez de mal parler français.

— Sir Francis Brecknock, baronnet?

-- B-ironnet... Que vous faut-il? Hatez-vous, je suis press?

— Vous venez d'Alger, sur le brick l'Enfery capitaine Mathias.

— Oui,., après?

-— De par le roi, je vous arrête, veuillez descendre de voiture.

Deux gendarmes montrèrent, en ce moment, les cornes de leurs terribles chapeaux.

— C'est-à-dire, monsieur le commissaire, car vous êtes commissaire de police, je suppose (.,.

— Oui, monsieur, pour vous servir.

— C'est-à-dire, que les comtes et baronnets de Brecknock, ne voyageant jamais à pied, depuis plus de mille ans, vous allez vous donner, vous-même, la peiae de monter dans ma voiture.

— Je ne demande pas mieux.

— Soyez donc bien venu, et, maintenant où allonsnous, de grâce ?

— Chez M. le procureur du roi ! cria- le commissaire au postillon Vous avez là une superbe et moelleuse voiture, monsieur le baron de Brecknock.

Les chevaux partirent.

— Vous trouvez, uîonsieur le commissaire?... A propos, de (luoi m'aceuse-t-on ?

— Sur mon âme, je n'en sais rien.

— M moi non plus, parole d'honneur. Que dites-vous de tout cela, monsieur et cher ami Mahiah ?

134 MÉDÏNE.

Dieu est grand ! répondit le Cafre avec une imperturbable dignité.

Pour peu que cela continue, pensa gravement le baronnet, ie me déciderai à vivre le plus longtemps possible, car la vie est semée d'amusements.

Lu marquise douairière de Candeull.

Lô Dauphiné est le pays le plus gracieusement pittoresque que je connaisse. Depuis Vienne, qui est la clef françai e du département de l'isère , jusqu'aux limites savoyardes ou savoisiennes, le voyageur tombe de merveille en merveille. On dirait en parcourant cette contrée délicieitse, que les oiseaux et les fleurs l'ont choieie pour asile, et que la mïinificence du Créateur leur a fait don de cet immense jardin.

Rien ne manque k ce coin de la belle France; ni les montagnes imposantes, dont les cimes portent des neiges éternelles, donc les flancs sont chargés d'arbres verts ; ni les ruisseaiîx, ni les torrents, ni les cascades, ni les cours sinueux d'une large et limpide rivière; ni les manoirs du moyen-âge, dont les ruines historiques parlent de B;ward, de Lesdiguières, de Louis d'Ars et du farouche des Adrets. Les grottes aux légendes amoureuses, les châteaux modernes, les lacs, les routes ombragées, les sentiers mélancoliques, les prairies émaillées, les marronniers contenaires, les points de vue poétiques (que le soleil se lève derrière le Mont-Blanc ou se couche par delà les bastilles

136 MÊOiNE.

(le Creiioble), le sourire bierifalsaiit de la nature et la colère formidable de Torage, tout se voit et s'admire dans le Dauplîiné. Le cœur de la jeune lille s'y remplit d'amour ; l'athée, en gravissant les pentes agVcsies de la grande Chartreuse, sent son Ame tressaillir ; le Dieu qui fit tant de cliefi'd'œuvre laisse tomber dans celte fime un rayon de sa lumière, un chant de ses oiseaux, une fleur de son paradis, lin mot de sa morale sublime !

A six lieues environ de Grenoble, sur la rive gauche de risère, après avoir constamment suivi une route plane et nette cemme l'alUe d'un parc, on arrive au village de Goncelin. la) qaiUant ce village, la route royale s'attaque au llaiîc de la montagne, fait un coude vers le sud, se roule à travers des collines, les vallons, les plateaux, évitant les précipices, cherchant l'ombre et la fraîcheur, partage le bourg de Sainl-Pierre, et fuit jusqu'à la petite ville liijUlevard, où elle ariive, en douce pente, lière de ses deux rangée, d'arbres et dj sa coquette propieté.

L'hiver, (piand la foudre éclate sur les neiges, etqueles torrents mug ssent, les pAtres déserte la vallée, et Tours descend des montagnes pour venir rôder jusque dans la ville. Au printemps, lorsque le soleil brille au front des pics, les sources m irmurenî , les troupeaux peuplent les \ allons, et la tourterelle, que n'effarouchent pas les chansons des liiieltes, vient demander aux b0"^(iuiîts l'Allevard un peu de mousse pour sa couvée.

La ville est située sur un peiil i)lat,'au, dommét^ par de gigantesques mo .tagnes Ellu oavjpe le fond de la vallée charmante qui porte son nom, et loaibe en Savoie, en offrant au regard émerveillé un panurama splendide où l'œil s'égare jusqu'au plus loinlain horizjn.

Cette vallée est sillonnée par des chemins qui apparlienneul k la Sivoie, et une route pittoresque contourne les flancs des monlagaes françaises (jui l'enclavent au

SCLrsLS Dii LA VŒ AllAliE. 137

Nord. Au sud, les Alpes s'allongent jusque sur les maisons (l'Allevard, et de ce côté, le chamois et le lier torrent du lU'éda peuvent, seuls, trouver passage. Les hommes appellent l'iMitonnoir formé \k par les monts, le bout du monde, expression pittoresque admirablement appliquée h cet échantillon du chaos,

Le Bréda roule ses eaux limpides et bouillonnantes sur d'énormes rochers, franchit les digues qu'on lui oppose, fait mouvoir les cent ])rasd'un"haut-fourneau fameux dans le pays, et distribue ses veines fécondes aux prairies et aux champs de la vallée, aux fontaines et aux rues de la ville.

AUevard est célèbre par ses mines de fer, ses taillanderie > et surtout ses eaux minérales qui attirent, chique année, autant de touristes que de malades.

bans le bas-fond Ce la ville, on trouve un petit château aujourd'Itui déchu de son opulence aristocratiiiue , et tombé aux mains avides de Tindustrie. Ce château est caché au milieu d'un parc dont le dessin est en tout point irréprochable, l.c Bréda passe, en gémissant sous des ponU îég( rs el mignons, à travers ce parc fleuri, feuillu, rempli de grottes et de sentiers, de cachettes et de chalets, &^ paif.ms, de fauvettes et dj rossignols, et rase les murs de i'habi aiion, qui a pour nom château d'Allevard (1).

A rexlrémité de la partie française de la vallée, veis roue.->t, el près du moilicule d'Arvilhrd, qui appartient à

(1) Celle prupiiélé inagiiiliquc appartenait u M. le comie

de- n , il y a quarante ans environ ; cJlea eu, depuis, diiïorcnls

maîiros, cl a élu acquise, dernièreinent, par une sociélé qui exploite les fjiges iînporlanles qui en depcndenl. On comprend que l'industrie s'inquièie peu du parc, el beaucoup des hauts-fourneaux. Le gérant de la société occupe le châlcau, el n'était, il y a vingt ans, qu'un petit coniniis a petits a;)poinleinents. Que de easlels s'en vont ainsi !

la Savoie, près du lac Saint-Clair, et dans le riant vallon de la Rochette, on aperçoit les blanches murailles d'un joli bourg masqué par un rideau de verdure, et dominé par un antique manoir environné de châtaigniers, de chênes, de hêtres et de sapins. Ce bourg riant et ce château sévère portent le même nom. On les appelle La Rochette, - Une allée d'arbres magnifiques conduit au manoir, dont les ab rds sont tristes, âpres, sauvages, en dépit de la délicieuse vallée qui s'étend à ses pieds. L'ombre épaisse projetée par les charmilles, par le dôme des marronniers, par les ailes du bâtiment, l'enveloppent, pour ainsi dire, de ténèbres que l'éclat du jour ne peut percer.

Quelques enfants jouent dans leslcoiirs et sur l'esplanade, mais leurs voix argentines se perdent dans la solitude de cette froide habitation, sans en ébranler les échos.

En approchant du château de la Rochette, on éprouve, malgré soi, un saisissement de mélancolie. Ces tourelles élancées quoique lourdement posées sur leurs larges bases, ces hautes murailles percées de longues fenêtres festonnées, ces vastes cours de service à peu près désertes, les cris discordants des corneilles qui ferment leurs ailes noires sur les corniches ou sur le fronton du principal corps de logis tout contribue à jeter dans l'âme du visiteur une gravité morose.

L'allée de marronniers aboutit, d une part, au grand chemin du village , et de Tautre, h la grille du château. Cette grille fait raimiration des habitants de la Rochette qui indiqueLt aux étrangers la beauté de son travail, en n'omettant jamais de dire que toutes les pièces ont été frappées au marteau, et non coulées comme partout ailleurs. Dans le grand triangle équilatéral qui partage, par le milieu, le front de l'édifice, une licorne et une aigle portent fièrement un écusson taillé dans la pierre et surmonté d'une massive couronne de marquis,

SCÈNES DE LA VIE ÂUABE. i 39

Quelques paysans sont occupés à faucher l'herbe qui a audacieusemenl envahi le milieu de Tallée. Les vieux arbres abondonnés à eux-mêmes, pendant longtemps sans doute, ont jeté leurs branches dans tous les sens avec désordre, et se sont laissés surpiendre par le lierre qui, comme dans une forêt vierge, les enlace et les escalade.

La grille d'honneur est ouverte à deux battants; les* quatre lions de bronze qui la gardent ont été mutilés par le temps et les orages; nul n'a pris soin de leur vieille fidélité ; à l'un manque une patte, l'autre à perdu les deux tiers de sa queue; celui-ci les oreilles, cclui-Jà la tête entière ; les magnifiques jardins qui, autrefois, comblaient de fleurs et de fruits la ville et le château, ne sont pius que des champs dévorés par les choux et les navets. On comprend, sans être de première force, que quelque intendant rempli de sens a passé par là, et s'est fait une honnête fortune, en sacrifiant sans pitié toutes les choses agréables de la châtellenie à ses nombreuses utilités. Néanmoins, pour les intendants, comme pour les simples mortels, il arrive un jour de châtiment... jour terrible?

Un beau matin, une lourde berline attelée de quatre forts chevaux de poste était arrivée par la route de Turin, et s'était présentée, à Timproviste, dan- la cour d'honneur du castel de la Rochetîe. Une vieille dame d'un grand air et d'un front hautain, était descendue de cette berline, appuyée au bras d'un valet de pied en livrée de deuil. Le régisseur accouru au-devant de celle visite, s'était vivement dé .ouvert et avait salué, jusqu'à terre, cette grande dame qui n'était rien moins que la marquise, châtelaine du lieu,

— Comment se fait-il, madame la marquise, que vous me surpreniez ainsi?

— Veuillez me conduire dans mes appartements... il n'y a de surprise ici que pour moi, monsieur, car vos mé-

1 iO MEniMi.

moires sont eiiilé» de frais d'eiilrelien qui n'ont trace que sur vos quittances.

— Madame la marquise verra...

— J'ai vu.,, conduisez-moi, je vous prie... Joseph, prenez les devants avec les clés, ouvrez toutes les fenêtres de l'aile droite et que l'on fasse du feu partout... Allez.

' Gela se passait dans la première quinzaine du mois d'avril de cette même année 1845; moins d'un mois avant le départ d'Alger du brick VEnfer. Nous ne ranconterons l)as à nos lecteurs ies découvertes fâcheuses que fit madame la marquise, à l'endroit de son château et de son intendant ; ce serait long , fastidieux , monotone ; et comme, dans ce que nous écrivons, nous voulons, autant que possible, dire des choses neuves ou à peu près, ce détail nons ferait tort, l'histoire de tous les propriétaires qui voyagent et de tous leurs régisseurs, n'étant qu'une redite aussi funeste aux uns que profitable aux autres.

Le château dont nous occupons s^appelle la Rochctte, et la marquise dont il est la propriété se nomme madame de Candeuil. Si le domaine ne porte pas le nom du propriétaire, c'est que la riche et puissante famille de Candeuil possède des terres en France, en Allemagne, en Russie et en Savoie, et qu'elle ne peut mettre son nom |)artout.

Depuis trente ans que le général marquis de Candeuil a fait l'acquisition de ce magnilîque château il n'y est venu que deux fois. La première fois pour y conduire sa jeune épouse sur le point d'accoucher. La seconde, quatie ans après pour y mourir. 11 y a vingt-cinq ans que madame la marquise n'a mis les pieds à la Rochette ; et cependant, dans l'une des rhamijres dorées de l'aile droite, le berceau de son unique enfant l'atiend; dans un coin du parc, sous un dôme de saules pleureurs et de sycomores, la tombe de son mari l'appelle. Ces deux oublis

(l'une mère el d'une épouse dénoncent un cnraelère absolu et un cœur sec; né^mmoins ces deux coups de crayon ne suffisent pas pour donner au portrait de la marquise do Candeuil une parfaite ressemblance, f.a vie de celte femme renferme un long drame! — Quelques lignes pour le raconter.

Quelques mois avant la campagne de Russie, Napoléon, voulant récompenser le zèle et Tintrépidilé de Tun de ses colonels, le baron d'Ulm, fit demander pour lui la main de mademoiselle Hermence Boivin, fille unique d'un ancien fournisseur des armées républicaines. Ce M. Boivin menacé, plusieurs fois, par l'empereur de passer au conseil de guerre pour expliquer sa subite et opulente fortune, effrayé parla seule pensée de rendre fjorge, comme on dit très-justement, s'était empressé de donner son consentement à une union qui devait le mettre à l'abri, lui et son trésor, jeter un baron dans sa lignée, et lui donner son entrée à la cour fastueuse du César. iMademoiselle Hermence était une beauté de vingt-deux ans. Son bonhomme de père avait fait d'énormes dépenses pour l'élever en archiduchesse ; et la jeune fille avait, on ne peut mieux, profité des sacrifices de l'ex-fournissenr. Elle possédait au plus haut degré tous les talents d'agrément de son sexe. Elle était d'une coquetterie surperfine, elle chantait comme un ange, dansait à ravir, se mettait avec goût, et lançait un cheval ii fond de train, tout aussi bravement que lé colonel, son futur époux.

Lorsqu'on lui proposa le baron d'UliU, elle fil deux grimaces qui, finaiemcîit, se changeront en iWux sourires; le sourire et la grima-.^e étant, chez les coquettes raffinJ^es, quelque chose d.^ synonyme.

Elle lit do :c deux grimaces, parce que ses mérites physiques, el l.i supériorité de son esprit avaient transformé la belle jeune fille du fournisseur en fière princesse, et

que le titre de baronne lui semblait être une mesquinerie, surtout alors que les ba-^ons de l'Empire peuplaient les villes et les champs. Puis, elle apprit que le baron d'Ulm était un ancien mameluck nommé Ibrahim, venu avec Bonaparte, des lins fonds de l'Egypte, et naturalisé Français, Pour \' coup son visage se décomposa et elle pleura amèrement ; si bien que le bonhomme Boivin se trouva inopinément enveloppé par sa fdle qui demandait obstinément un maréchal de France, et par l'Empereur qui voulait sa fille ou ses écus. Ces deux cas diflciles donnèrent une grande éloquence au fournisseur. 11 prêcha et endoctrina mademoiselle Herm.ence, et celle-ci dans un magnifique mouvement de piété filiale, fit serment à son père de lui obéir, mais de ne jamais aimer ce petit baron travesti qu'on avait l'indignité de lui imposer.

M. Boivin n'avait jamais eu d'amour que pour ses économies et se souciait peu de celte condition; il baisa donc tendrement sa fille et s'empressa de la porter aux nues.

Le baron d'Ulm était un jeune et beau soldat, bien digne de figurer parmi les compagnons du grand capitaine. Son front mâle et superbe était prirt;^gé par une balafre qui datait de la guerre d'Egypte; son œil était fier, et sa noire prunelle avait conservé, dans les i eiges de l'AIlemai^ne, les brt^dantes étincelles qui animent le regard des Africains.

En voyant ce beau couple, les femmes enviaienl l'épouse, les hommes enviaient h' mari.

L'empereur signa au contrat et dota richement le colonel, en reportant la dot sur la tête de la baronne en cas de mort sans enfants de son protégé. Le mariage fut célébré en grande pompe; M. Boivin fit les choses en estimable financier, et les fit si bien qu'on crut même qu'il

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s'était ruiné. Mais, hélas!., qui connaît la poche d'un fournisseur! d'un fournisseur de la république surtout!.. Le baron irulin et sa jeune compagne furent plus riches que jamais.

Ai)rès trois mois de lune (lune rousse ou de miel, ceci ne nous regarde point), Napoléon parlit pour les champs de la Moskova, et avec lui toute sa brillante escorte. Le colonel fut l'un des premiers en selle, combattit comme un lion, et fut fait prisonnier aux débuts de la campagne. On annonça sa mort, on la certitia, et madame la baronne, de tristesse ou de gaîté de cœur, fit dire bon nombre de messes dans sa paroisse, ce qui lui attira une grande réputation de te.idresse conjugale. On ne parla que de son désespoir.

En 1814, un jeune général d'origine française, mais de naissance russe, vint ù Paris à la suite de Tempereur Alexandre dont il était Taide-de-camp. Ce gentilhomme s'appelait le marquis de Candeuil, il était brave, spirituel, immensément riche, charmant de formes et de distinction, et renommé par la sévérité de sa loyauté. Un chagrin frappait ce brillant ofticier, et Talteignait au sein des faveurs dont le czar le comblait. Depuis trois générations, les marquis de Gandeuil appartenaient au sol russe, et s'étaient élevés à l'ombre du tiône impérial, mais la France était toujours chère à ces généreux enfants d'un ancien exilé. Lors de la terrible guerre de 1812, l'aidede-camp d'Alexandre eût préféré recevoir la mort dans les rangs de nos soldats que les éloges de de son puissant protecteur. Aussi, dans la fa aie retraite de nos vétérans, le marquis de Gandeuil se multiplia partout où il y avait quelque secours à porter. Son zèle d'humanité le tit accuser de trahison, et il ne fallut rien n oins que le haut ^ippui de l'empereur pour le sauver de la jalousie des généraux russes.

lii médite;.

Pendant le séjour d'Alex indre à Paris, le maniuis d(; Candeuil eut roccasion de voir la veuve du baron d'iltri. Sa beauté le frappa ; ses charmes, son esprit, ses talents, sa dignité enflammèrent un cœur que le soleil deFran^'e avait déj?i briMé. La fille de M. Boivin, non îuoins adroite que ces grands astronomes assez habiles j)Our prévoir les éclipses des astres politiques, com{)ritqueNapoléonalhril redevenir Bonaparte, et que l'Empire allait reprendre les dimensionsd'un royaume. Ellesepâmad'aiseensevoyanl sollicitée par le descendant de Tillustre famille (!eCande;iil, dont la gloire avait servi la France depuis Robert le Fort jusqu'à Louis XIV. Elle allait changer sa baronnie de pacotille, comme elle rappelait, contre un marquisat du moyen âge; et le rejeton de Tex fournisseur, sachant conduire ses affaires aussi bien que son père ses quatre règles, mademoiselle Hermence s'étudia dans toutes les glaces de ses riches appartements, porta le noir, le blanc, le rose et le lilas avec une exquise simplicité, affecta de grands airs si naturels qu'on l'eût prise, de loin comme de près, pour une Montmorency ou une comtesse de Toulouse.

Le marquis de Candeuil fit sa demande et fut refusé net. Il insista, on céda un peu ; il insista plus tendrement, on se rendit. Mais cette victoire du gentilhomme fut chaudement disputée par la veuve qui, habile jusqu'au bout, exigea que son mari quitterait tout aussitôt le service de l'étranger. Ce patriotisme toucha d'autant plus le marquis de Candeuil, qu'il ne cherchait qu'un prétexte pour rentrer définitivement en France. C'est ainsi que les cloches sonnèrent pour rompre le deuil de la plus charmante et la plus aimable des veuves; pour délivrer l'aide-de-camp de l'empereur Alexandre du fardeau de sa fidélilé.

Les coquettes sont-elles suscei)tibles d'aimer? Voilà une

question à poser au baronnet Francis Brecknock. Nous

. ^ne sommes pas, quant à nous, de force à la résoudre. Ces

sSCÉNES DE \.K VIR \R\BE. 1^^)

dames cachent si bien le faux sous le vrai, et le vrai sous le faux, que nous nous y sommes on ne peut mieux perd I jusqu'il ce jour. Nous ne pourrons donc pas dire si la marquise de (^andeuil aima beaucoup son second mari, mais nous affirmons qu'elle en donna toutes les preuves.

Dans un voyage aux eaux d'Aix, le marquis, rentrant par le Tauphiné, et fouillant les sites magnifiques de la frontière de ce département, acheta, en 18..., le beau château de La Rochette, dont 1 i position pittoresque et imposante avait plu k un reste de mélancolie dont il n'avait pu se défaire, au sein même de toute sa joie. La marquise, enceinte alors, comme nous l'avons dit quelque part, fit ses couches k la Rochette, et donna le jour à un garçon appelé à devenir l'héritier de toutes les verlus et de tous les mérites de so i noble père.

Quelques années après ce joyeux événement, il arriva de Sibérie un homme à longue barbe, au teint hâve, au front cicatrisé, qui s'en alla frapper à la porte de Candeuil, et demanda tout bonnement au Suisse s'il ne pouvait pas parler à madame la baronne d'Ulm. Ce singulier visiteur, introduit près de la marquise, fut mis à la porte, sans plus de formalités, et chassé par les laquais. De cette réception naquit un procès, qui fit un scandale étourdissant dans le monde assez avide de scandale (disons-le bien vite en passant).

Le voyageur venu de la Sibérlo prétendit, par la bouche d'un avocat célèbre, qu'il était le baron d'Ulm, fait prisonnier à Borodino' et interné dans les déserts moscovtes. La marquise de Candeuil fit soutenir par un autre clerc, non moins fameux, que ce prétendu revenant de la grande armée n'était qu'un bohémien, heureux d'exploiter une cicatrice et quelques points de ressemblance avec l'illustre défunt. Toute parole d'avocat n'étant pas, heureusement, parole d'Évangile, nous ne saurions affirmer

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