‹ Scènes de la vie arabe (volume 4)Chapitre 6 sur 10 · II. iO · texte numérisé non relu

II. iO

lequel des deux (-Visail vrai. Le Inhunal, mvbs de savantes réflexions, décida qm si quelqu'un devait connaître le baron d'Ulm, ce devait être sa femme, et le réclamant fut débouté.

On n'entendit plus parler de cet homme qui passa pour un sacripan. la marquise fut félicitée, et le tribunal s'émerveilla d'avoir pu trancher le nœud gordien d'un coup de glaive si justement appliqué.

Quand à M. de Candeuil. il était de trop noble cœur pour n'être pas mortellement frappé de rot horrible aventure. Dès les premiers moments du procès, il avait pris la poste et s'ctalt caché dans les sombres solitudes du château de la Rochette. En dépit du triomphe de l'avocat de la marquise, le chagrin s'empara de l'âme du général, qui traîna pendant toute une année une vie languissante et flétrie. Madame de Candeuil voulut accourir près de son mari, mais le fler gentilhonmie inventa de merveilleux prétextes pour la tenir éloignée, et ce fut en appelant la miséricorde divine sur la télé de son flls qu'il rendit sa belle âme au Seigneur.

Les moral isics nous diront que le marquis fut injuste, en ne venant pas au secours do sa femme et en ne redoublant pasdetenJresseenverselle,pourlui faire oublier l'affreuse rencontre de son prétendu premier mari. Nous répondrons aux moi alistes que le général était doué de cete esquise tinessc que les femmes d'élite possèdent, seules, d'ordinaire, et qu'il avait deviné, sous les guenilles du Sybérien, le vériiable baron d'Ulm; que des lors il avait été convaincu de la sécheresse du cœur de la marquise, et que sa dignité froi^ssée n'avait pu être aussi tolérante que la justice.

Pendant quelques années après la mort de son second mari, madame la marquise voyagea avec son tils qu'elle idolâtrait. Bizarre humanité I la coquette par excellence

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fut, jiisqu*:! son dornior soupir, mère module et fonime vorliioiiso. f.f\s nonihroijx pivlendarits qui l'enveloppèrent, no piirenl In rondirre un;* îroisièmi^ Tjis î\ rap.îel, et la g îlan-terio la plîis raflinée la Iroiiva froide comme un marbre. Sa jeunesse s'aeheva sans que la méchaneeté qui s'attaque à to'ites les jo'ies femmes, pûl lancer contre ella la phisminceépigramme. Elle porta, la tôîe haute et en vraie iTiarqnis\ rillnstre nom dont Thonnenr Iîm était confié.

En vieillissanî, madame île Candeuil devenait sévère, triste, Uiorose môme. On la surprenait souvent dans des accès de p'^^sante mélancolie qui chargeaient de nuages son front superbe et le courbaient. Ces noirs chagrins faisant chaque année de plus grands ravages, la santé de la marquise en avait été tout h coup altérée ; son fds pouvait seul la soulager par ses enibrassemenîs. Mais, hélas ! quelle mère est assez h urtus<î pour conserver toujours près d'ère son e.fant chéri! Eejeuïie Horace de Candeuil, dès qu'il fut en âge de choisir une carrière, ne parla que de chevaux, de rompelies et de batailles. On eut beau l'éîe^ver, comme Achille, au, milieu d'une couvée de (illettes, comme Achille il sauta sur un grand sabre et jura qi/il se ferait soldat. On le vit entrer à l'École militaire, et dès qu'il eut son épaulette, rien rie sut le retenir en France, il partit pour l'Afrique, emportant un médaillon que sa mère éplorée attacha sur son cœur, et qui devait sans cesse lui rappeler les traits du bel ange de son berceau.

Le jeune oflicier se distingua souvent en Afrique, et marcha sur Us traces de sou glorieux père. La marqriise isolée, triste et plus pensive que jamais, essaya, pour olxir à ses médecins, de* s'occuper d'affaires. Les médecins, qui voulaienî distraire leur malade de ses noires mélancoli(s, lui proposèrent (ie se livrer à quelques opérations innocenles, soit d'achats de domaines, soit d'achats de rentes. Madame do Candeuil ayant justement à combler quelques

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déficits apportes par les dernières spéculations de feu M. Boivin, son père, se laissa persuader et fit du haut commerce. Les lois du sang sont si absolues, si impérieuses, que Taristocrate marquise se souvint on ne peut mieux de son origine, et qu'elle donna de toute son âme dans le fatal travers de notre époque industrielle. Kncou- Mgée par quelque gain, irrité par quelques pertes, elle fit construire des usines, acheta des forêts, vendit des terres, joua sur le cours des rentes, prit des actions un peu partout, et se mit souvent par son immense fortune autant que par son habileté, au-dessus du crédit des plus gros financier de ce temps de gros écus.

Les médecins reconnurent alors que leur conseil n'avait été ni bon ni mauvais, et ils s'en félicitèrent, comme de raison ; la malade ne tombait plus que rarement dans ses rêveries désolées, mais la fièvre des affaires la dévorait et brûlait son sang. Le genre de la souffrance était changé, pourtant la Faculté p uvait se frotter les mains ; qu'importe de mourir de la jaunisse, quand l'art divin nous a guéri du mal de tête !

Au sein de ses préoccupations, la marquise pensait à marier son fils, devenu capitaine aux chasseurs d'Afrique; et son ambition daignait à peine s'arrêter au premier rang de la noblesse européenne. Quelle f *t son effroi, en apprenant que le jeune marquis deCandeuil voulait épouser une Afiicaine qu'il avait vaillamment sauvée dans une razzia! Quelle fut sa douleur en apprenant, de la bouhe de son fils, que cette Africaine s'appelait Médine d'Ulm, et qu'elle était la fille du baron d'Ulin, son premier mari.

La dou irière, vaincue par les prières de son fils, consentit à ses désirs. Ce mariage fit grand bruit, le procès de 18... fut remis sur le tapis, on en parla partout; un jeune enthousiaste, ami et frère d'armes du capitaine de Candeuil, fit un roman feuilleton en deux gros volumes,

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intitulé Médine, qui eui un charmant succès de circonstance, grâce aux mer\eiUeuses aventures de la délicieuse épouse dd marquis; puis chacun se tut sur cette histoire pour jouer à la bourse, chanter aux concerts, bavarder aux chambres, valser à deux temps et bâiller à TOpéra... récréations sans lesquelles notre machine terrestre ne saurait marcher longtemps.

Lassée par les sottises qu'elle entendait dire de droite et de gauche, la marquise douairière se fixa en Russie; et de sa résidence, elle continua de diriger ses hautes opérations financières. Quelquefois elle voyageait de Tune k Tautre de ses nombreuses propriétés, et c'est en avril 1845 qu'elle arriva subitement au château de la Rochette, où son régisseur l'avait parfaitement oubliée.

Le courrier de si^adame là douairière.

Vingt jours après son arrivée au château de la Rochelle, la marquise du Candeuli fit appeler, pour la première fois, son intendant.

C'était une femme bizarre que cclte vieille douairière, et le lecteur, qui connaît son histoire, ne sera certes pas fâché d'avoir son portrait.

La veuve du baro;: d'Ulm et du général de Candeail, était d'une haute taiîle que Tàge , l'activité, le chagrin avaient un peu courbée depuis quelques années; lorsque dans certaines circonstances elle se relevait sur elle-même, pour reganler en ù\œ ceux auxquels elle s'adrjssait, ses épaules s'écartaient, sa poitrine s'élargissait, tout son corps se développait m.jjestueusement, et elle prenait un port de reine. Son regard était vif, mobile, inteiligent, sérieux. Son visage, sou\ent mélancoliq-je, était toujours grave; toute sa personne était revêtu- iViim austérité qui commandait la crainte etie respect. Son nez effilé, un peu long, mais admirablemout découpé; ses mains bianciies, quoique amaigries; son pied charmant, en dépit de la vieillesse et toujours emprisonné dans im coquet soulier

SCÈNES DE LA VIE AUABE. i5l

(le prunelle noire très-découvert; sa robe de drap noir, robe pour elle de toute saison, et ses cheveux gris arg<;nlés, roulés sur ses joies en deux boucles ou boudins, lui donnaient une physionomie sévère, mais pleine de distinction. Sa voix était nonchalante d'habitude, mais elle s'animait par degrés et devenait impérieuse. Son langage était pur, élégant sans recherche, concis et décidé, [/expression ne lai faisait jamais faute, et lorsqu'elle traitait les affaires, elle savait placer les termes techniques sans en encombrer son discours. Ses nombreux voyages, ses études brillantes, son dédain pour les femmes communes, en avaient fait non pas une pédante, mais une femme d'esprit, capable de tenir tèle aux hommes d'élite.

Depuis vingt-cinq ans la marquise de Candeuil avait mis de côté ses colliers , ses diadèmes , ses bracelets, tous ses diamants ; et lors du m; riage du capitaine, son lils, eile avait rempli deux corbeilles des trésors de sa magnifique jeunesse, pour enrichir les grâces de sa belleliile. rJle n'avait conservé de sa toilette opulente que deux bagues-alliance; l'une donnée par le général, ne l'avait jamais quittée; l'autre datait de l'Empire et portait, dans son auTieau, le chiffre ûu baron d'Ulm. Depuis le mariage du capitaine, chacun s'étonnade voir la marquise ajouter il sa première alliance celle dont nous venons de parler ; un soir, sa femme de chambre le vit prendre cet anneau, rélever vers Dieu avec douleur, et le baiser pieusement.

Les gens de madame se gardèrent bien de parler de ce qu'avait vu la femme de chambre; la plus légère indiscrétion les aurait foil casser aux gag(!S tout aussitôt, et la place était des meilleures.

II y a donc vingt jours que madame la do :airière de Candeuil est arrivée, par Turin, à son château de la ïlocbetle. Pendant ces vingt jours, ellr s'est levé fort tard, a

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pris des bains et s'est promenée à pied et en char-à-bancs dans son parc et dans ses terres. Maintes fois le régisseur a mis son habit noir et à demandé la faveur d'être pr"*sentè à la châtelaine, on lui a constamment refusé la porte, et, à sa dernière sollicitation, l'une des femmes de madame la marquise lui a poliment ordonné d'avoir à présenter, dans une couple d'heures, ses livres, registres,* devis, inventaires, baux et fermages, le tout pour être vérifié. Cet ordre précis, fit dresser les cheveux de l'intendant, irais il l'exécuta. La marquise avait un nombreux domestique, arrivé un jour après elle avec deux fourgons, deux voitures de luxe et dix chevaux dont six de carrosse et quatre de selle, tous d'excellente race. Le domestique se composait d'un valet de chambre nommé Joseph, de trois femmes, d'un valet de pied, d'un cocher, et d'un personnel de cuisine fort au complet. La première femme de chambre se nommait Louise, et servait de secrétaire à sa maîtresse, qui, l'ayant dressée k son active correspondance la payait très-cher. Cette correspondance employait deux et même trois heures par jour. La marquise ouvrait seule ses paquets , ne les communiquait jamais, et dictait ses réponses pour Us affaires heureuses, se réservant d'écrire elle-même pour celles qui tournaient mal.

Quant au capitaine Candeuil, elle lui consacrait toujours les heures de nuit, et la tendre mère envoyait des volumes à son enfant bien-aimé.

Dès le lendemain de son entrée à la Rochette, la marquise avait fait venir un architecte de Grenoble, et lui avait commandé de grandes opérations à-l'aile gauche du château ; de façon que le silence et la monotone tristesse du site et du village avaient été brusquement rompus par le caquetage des femmes de service, par les valets, par les chevaux, par la truelle et les marchands. Madame de Candeuil était, seule, calme au milieu du tapage qu'elle

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causait, cï^tait encore l'une de ses manies, d'aimer la solitude dans le bruit.

Nous avons dit qu'un beau malin, pour la première fois depuis son arrivée, la marquise fit demander son intendant. Ce jour-là, elle était dans son cabinet de travail, grande pièce carrée (.u'elle préferait aux autres appartements, et qu'elle avait meublée dans un goût sévère. L'hiver étant tenace dans ces pays de montagnes, et les matinées d'avril très-fraîches, un feu vif, égayé parla résine des pommes de pin, pétillait dans l'âtre d'une large cheminée devant laquelle madame de Candeuil, enveloppée d'une douillette de satin noir, et plongée dans un fauteuil à la Voltaire, allongeait les bouts de ses pieds délicats. La marquise, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil, regardait fixement deux portraits à l'huile encadrés en médaillon dans la boiserie des deux côtés de la cheminée.

L'un de ces portraits, peint par Gérard, était celui du général de Candeuil , tête fine , noble et charmante, empreinte de douceur, de mélancolie, de courage et de bonté ; elle reproduisait exactement les traits du brave capitaine que les lecteurs de Médine n'auront pas oublié. L'autre, dû au pinceau du célèbre Gros, représentait l'un de ces rudes soldats de Napoléon, dont l'énergie montait du cœur à la face. C'étaitle baron d'UIm, colonel des cuirassiers. Son front découvert montrait avec orgueil une large cicatrice qui courait de la tempe droite à Toeil gauche. Son teint basané, son regard brûlant, ses traits heurtés annonçaient que ce brave guerrier avait autrefois quitté la pelisse et le turban des mamelucks pour la cuirasse^et le casque de fer de nos pesants cavaliers,

La marquise douairière regardait depuis longtemps ces deux portraits, l'œil sec, le corps immobile et la tête en feu. Tout à coup elle porta vivement à ses lèvres ses deux bagues et les baisa. Quelques pas résonnèrent dans l'anti-

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chambre, et la première femme entra, annonçant que le régisseur la suivait.

— C'est bien, dit la marquise, remettez- vous à votre place, et achevez les additions de la ferme d'AUevard. A [)ropos, comment va notre futur ménage? Votre fille aimet-elle toujours mon mauvais sujet de filleul ?

— Oui, madame; depuis que Cornette est arrivé, il s'est rangé comme une derr.oiselle.

— A la bonne heure, je ne demande pas mieux que cela dure. Après tout, c'est un soldat d'Afrique, et les compagnons de mon fils sont mes protégés. Louise, je donnerai à votre gendre le bail de la ferme d'Allevard, et nous lui ferons d s conditions dont il se frottera les mains.

— Madame est si bonne ...

— Et quand les marie-t-on ?

— Aussitôt que M. le marquis sera arrivé.

— C'est très-riche... AcheAvz votre ad iition, et faites un double de ma lettre à M. Jourdain, l'agent de change. Ce M. Jourdain est un homme fort entendu en affaires; il m'a conseillé un coi p de hausse admirable

— Le métier d'agent de change lui va mieux que la vie des camps, à ce qu'il paraît.

— Aussi a-t-il élé tellement dégoûté de son unique campagne en Afrique, qu'il a repris la charge de son père. Soldat, c'était un oison; agent de change, c'est un aigle.

Le tintement léger d'une sonnette annonça l'intendant, et la femme de charnière se leva pour ouvrir.

— Je prie madame la marquise de vouloir bien agréer mes civilités, dit le régisseur, qui était vêtu comme un marguillier les jours de grande fête.

— Veuillez vous asseoir, monsieur Mathieu, répondit la douairière d'un ton sec et justement poli.

— Commenl se comporte votre santé, madame la marqiisse; nous avons là une saison h souhait, le printenips semblait vous attendre celte année.

Monsieur Mathieu qui avait, depuis quinze jours, liAli celle phrase charn[)olre, l'avait placée, tout d'abord, en se caressant les lèvres avec la langue.

— Yo'js-étes fort aimable, monsieur, répondit madanu de Candeuil en se tournant vers un grand bureau à cylindre plcjcé à sa droite; vous-êtes bien aimable, mais nous allons en linir avec les compliments; sur ce chapitre je suis on ne peut plus contente d » vous.

Le régisseur s'inclina, et suivit, avec terreur, la main de la douairière qui se posa sur une immense carte et sur un registre.

— Louise, prenez ce livre et cherchez, au titre de la ferme du Prince, ce qu'a rapporté le pré Robert en 1829,

M. Mithieu'tU un haut-le-corps, comme s'il eut rencontré des épingles sur sa ch.iise.

— Eh bien ! Louise, marchez-donc, reprit la douairière qui avait développé, dans ses ûeux mains, le plan du do- Uîaine de la Rochette et de ses dépe[)pances, relevé parle le cadastre en îSiG.

— Madame, j'ai bien trouvé le titre de la ferme du Prince, mais je n'y vois pas !e pré Robert.

— Vous êtes aveugle... Monsieur Matjiieu, veuillez prêter voîn^ secours.

— Yolonlier, maJame.., permettez vo.is que je mette mes iuneliefi.

— A votre aise.

— M'y voici, murmura l'intendant, q Ji semblait chercher autour de lui quelque trou de souris.

— .:e me souviens que ce pré Robert est un fort joli pré, dit la marquise, j'y faisais conduire mon fils .. il y a, ma foi, trente ans de cela bîenlùî.

— Oui, trente ans, répéta le régisseur : diablesse de femme, pensa-t-il, quelle mémoire!

— Avez-vous trouvé ?

Je cherche... on aura sans doute oublié d'ajouter l'apport de celte année. . Voilà une grande négligence, n.ou carnet est mieux à jour heureusement.

— Je le souhaite. . Passons, s'il vous plaît, au titre de la ferme d'Allevard... Je serais assez curieuse de savoir si le champ de sarrasin n" 6, que je voils envoyai l'ordre d'acheter, a produit de bonnes récoltes... Veuillez me lire d'abord le prix d'achat.

— 1,400 fr. le journal, madame la marquise, nous fîmes Va une méchante acquisition.

— Oh ! oh ! 1,400 fr. le journal, ceci me semble fort... Louise, prenez ce carnet rouge et cherchez, à la table des achats, l'année 1823.

— J'y suis, madame.

— Ne trouvez-vous pas, « Sarrasiriy n® 6, »

— Je l'ai trouvé, page 27.

— Et qu'y lisez-vous?

— Achat d'un champ de blé noir pour la ferme d'Allevard, au prix de 900 francs le journal.

— Madame la marquise a sans doute fait erreur, dit machinalement monsieur Mathieu.

— C'est bien possible... passons au rapport.

— Année 1824. vendu à la foire de Goncelin dix hectolitres de blé noir, à dix-huit sous la carie.

— Par Dieu ! voici une belle et bonne année pour les pauvres gens et dour les poules, car ce sarrasin n'a guère été vendu.

— L'année a été féconde, fit observer le régisseur ; les grains se sont donnés.

— Ah! Je ne croyais pas, toutefois, que cette déniée descendit jamais plus bas que vingt-cinq sous la carte.

SCENES DE \.k TIE ARABE. 4 57

« (7est un vrai paysan que celte marquise, pensa encore monsieur Mathieu.

— Quel est le chiffre total des revenus en l82o. s'il vous plait ?

— Trente-deux mille francs net.

— Et en 1841 ?

-- Vingt-sept mille trois cents quatre-vingt-sept francs et tant de centimes

— ïeblune ! et en 1 SU ?

— Vingt-trois mille quatre cents francs.

— Ne me conseillez-vous pas de vendre cette terr»*, monsieur Mathieu ?

— Nos champs sont bien fatigués, madame la marquise, les revenus ont baissé jusqu'à ce jour, mais avec de la prudence...

— Je vous entends.... Vous êtes un homme à peu près ruiné, monsieur le régisseur.

— Plaît il, madame?

— Votre état de fortune doit être bien délabré !

— Mais... je suis aussi pauvre qu'honnête

— A la bonne h^^ure.... Sachez donc que si, d'ici h quatre jours, vous ne m'avez pas restitué tout ce que vous avez détourné des revenus de mon domaine, je vous fait expédier aux galères. /

Madame la marquise...

— Vous m'avez volé, en trente années, plus de cinquante mille écus, que vou- avec portés s'ir le compte des réparations faites au château. Or, vous n'y avez mis ni une pierre ni un c'ou ; la terre complète rapporte, bon ou mal an, quarante-deux mille fra es : vous m'avez donc extorqué quelque chose comme une rente de vingt mille francs; en tout et au plus bas, vous me di vez sept cent cinquante mille livres qui, une fois payées, vous laisseront largement de quoi vivre, j'en suis assurée.

— Madame la niarquisiî ne parle pas scricusement,

— Sortez, monsieur, jt; vous altends dans qiatre jours Le régisseur ne se le lit pas rép ter et rejoignit son innocente famille. %

Madame de Candcuil avait pris un album aussitôt après le départ de monsi^:ur .Mathieu, et elle le feuilletait avec calme, lorsque le valet de chambre entra avec un paquet de lettres.

— Le courrier est donc en avance, Joseph?

— Oui, madame de deux heures.

— Quel est ce cavalier que j'ai entendu galoppi^r dans rallée ?

C'est un passager qui arrive de Grenoble, et qui a couru la poste k bidet: il demande iî parler à madame la marquise.

— Un messager venant de Grenoble... je ne connais personne dans cette ville... Porte-t~il une livrée?

— Non, madame, c/est un nègre assez mal vêtu, par lant peu le français.

— Qu'il attende, faites-U? pas-er à l'offi 'C ; que personne ne me dérange, donnez-moi le courrier .. lisez les timbres, Louise, dépêchez.

— Francfort, Naples, Londres, Hambourg, Bordeaux, Paris, Paris .. Voici une lettre adressée à M. le marquis, elle est timbrée de Marseille el de Paris, et porte irHpressée sur Tadresse.

— Faites voir... Mm fils aura ordonné d'adresser sa correspondance ici, en altendant son arrivée.

— Yoilà l'écriture de M. le marquis, madame.

— Vite, vite, donnez.

En lisant la lettn» de son (ils, madame de Candeuil souriant avec délices, et elle s'écria en la fermant : — De rain soir ! îloracc et sa femme et Aicha arrivent demain soir... Dieu soit loué '..,. Ma foi, le temps est bien loin d'ici à

SrijNES DE LA VIE AJUBE. 139

domain, so dit la marquise, el puisque rettc IcUrc de Aîar seille est |)rossêe, je vais la lire, Horace m'en saura peutelre gré ! Ayant rompu le cachet, la douairière courut à la signature et lut tout haut :

« Polycarpe Mathias .. » Qu'est-ce que c'est que cela? ,. Ah î bO!î î je me souviens, c'est le Marseillais qui a vendu à m'es enfants ce' atfreux vin de ?Jadère. Son s'yie vaudra sans doute mieux que sa cave.

« ^Monsieur le marquis, je pense avoir deux titres à votre souvenir; primo d'abord, c'est moi que je vous ai passé en France, Tan dernier, en compagnie de mademoiselle Médine, aujourd'hui votre épouse, et de mademoiselle Aïcha, son amie. Secondo, c'est moi que je vous ai vendu cinq cents bouteilles d'excellent Madère, comme j'en ai encore deux mille et quelques à votre disposition, et à vil prix. Cela étant, je vais jeter l'ancre plus que jamais dans votre cœur et votre mémoire, pour un service d'une nouvelle nature. »

— Où veut en venir ce phraseur, dit la douairière impatientée, puis elle continua sa lecture sans remuer les lèvres.

« Figurez-vous, monsieur le marquis, que j'ai fatalement mis à mon bord un personnage qui va en France, à votre poursuite, dans la simple récréation de vous poignarder, vous ou votre femme, votre femme ou mademoiselle Aïcha; peut-être pousscra-t-il la fureur jusqu'à faire un massacre général dans votre famille.

— Quelle horreur î s'écria la marquise... Puis, se frappant le front, elle reprit avec effroi : Ce nègre... ce nègre qui vient d'arriver, si c'était le faroui'he Kabile à qui mon fils do t la vie, mais qui a juré la mort de Médine, si c'était Mahïah î... Louise, courez à l'ofiice, et laites monter le messager... ou plutôt demandez-lui son nom... Allez... Je suis folle, ajouta madame de Candeuil, dès que sa

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femme de chambre fui sortie ; puis elle reprit la lettre de M. Mathias.

« J'ai surpris tous les projets de l'infâme scélérat, et je l'ai signalé h M. le procureur du roi, qui ne le laissera pas sortir de Marseille, je l'espère; mais, en tout cas, prenant Tavaiice sur lui, j'ai cru devoir vous prévenir en vous écrivant, et, par plus sûre précaution, j'ai détaché un matelot de mon équipage, homme dévoué, brave et plein de ruse, qui doit suivre l'assassin pas à pas, nuit et jour, jusqu'à l'instant où ma lettre vous sera parvenue... »

— Le messager qui attenJ les ordres de madame, se nomme Mahiah, dit la femme de chambre accourant to;it essoufflée... Quel bonheur! si c'était ce brave nègre qui a sauvé la vie à M. le marquis.

— Faites -le monter... faites-le monter, s'écria la marquise profondément émue; et, jetant sur son secrétaire la lettre de M. Mathias, elle ouvrit un paquet de Paris, et lut ces mots :

« Madame la marquise,

» Vous avez été merveilleusement inspirée en ne suivant pas mes conseils, les fonds ont baissé de soixante- C'nq centimes aujourd'hui, à la stupéfaction de tous les gros joueurs, \ous eussiez perdu deux millions en achetant les rentes que je vous avais proposées. Je reconnais-là votre heureuse étoile.

» Daignez agréer, etc.

. ' » Jourdain, agent de change. »

— Deux millions ! s'écria madame de Candeuil ; deux millions ! Quelle perle comment la réparer î Folle que je suis! imprudente!... Et ce niais de Jourdain qui me félicite.,. Il ne sait donc pas que j'ai fait acheter, sous

SCÈNES DE LA VIE AllABEé 161

main, par Dufuur son confrèie... Voici justement son écriture :

« Madame la marquise,

» Nous avons été maliicureux : la nouvelle d'un ciiangement de ministère, et les fonds anglais, ont fait tomber la rente... Vous avez été; mal insj)iré celte fuis, mais nous prendrons une prompte revanche. J*ai fait une concession, en votre nom, des deux mil ions deux eut mille francs que vous possédiez sur le grand livre. Celte somme énorme est passée à M. Jourdain, agent de charge, qui a hué à la baisse avec un insolent bonheur, et a, cotnmc vous le voyez, gagné ce que vous avez perdu. J'attends humblement vos nouveaux ordres, etc., etc.

» DUFOLR. »

Quand je dis que Jourdain est un aigle, murmura stoïquement la marquise; pendant qu'il me conseillait la hausse, il jouait à la baisse... Ah! drôle! voyons Bordeaux,., encore! s'écria la douairière, encore! ( inquante mille francs perdus aux chemins de fer. Une faill le de cinq cent mille francs et mes vignes de Médoc grêlces... Mais c'est l'histoire de Job, que la mienne! El, d'un main tremblante, madame de Candeuil ouvrit précipitamment les lettres de l'rancfort, de Naples, de Londres et de Hambourg; partout elle rencontra des sinistres! A^ors, joignant les mains, et tombant h genoux devant le portrait du baron, celte femme, éprouvée par une ruine complète, courba son front superbe, baisa le tapis avec humilité; puis, regardant le mule visage de son premier mari, elle murmura d'une voix lente, en frappant trois fois sa poitrine :

— C'est ma faute! ô mon Dieu! c'est ma faute! ma très-grande faute!

Plongée dans la prière, la méditation et le désespoir, la

\^l MEUINE.

marquise de Candeuil n'entendit ni ne vit entier Mahïah qui, glissant sur le lapis, s'arrêta tout k coup, ouvrit des yeux de hyène sur l'image vivante du colonel d'Ulm, prêta l'oreille à l'acte de contrition de ia douairière, et se croisa les bras ea attendant qu'elle se tournât vers lui.

I e m*»sj*age ife sir Francis Brecknock,

Madame de Candeiwl, eiitendaril le bruit léger d'un soupir se leva vivemenl, et regarda derrière elle. Mahïah était posée comme une statue, en face du portrait du baron d'Ulm; ses yeux, depuis qu'ils avaient rencontré cette !■ -inture, ne ravaient pas quittée.

La marquise suivit la direction de ce regard enflammé, et lorsqu'elle le vit attaché au visage du colonel, elle sentit son cœ.T tre saillir comme s'il eût été frappé d'un coup de po'gna-d. Tout son corps ( hancela ; elle s'appuya d'un^ main à la cheminée, et de l'autre elle agita violemment le c rdon d'une sonnette.

Le valet de chambre entra aussitôt.

— Joseph, tenez-vous dans le petit salon, et à ma portée, je puis avoir besoin de vous.

— Mrlame, j'attendrai vos ordres.

— C'est bien.

Le domestique se retira.

Pendant ce court dialogue, Maliïah n'avait pas bougé de place; son espr.t était entièrement absorbé par la con-

16i MéniNK.

tp.mplatioti des traits clu baron d'Ulm ; les personnages (|ui se mouvaient à ses cotés, ne poiivait^nt le tirer de sa rêverie, de son extase. Le fils de Zaka, le Cafre superstitieax, poussé au crime par !a lataiité cl par une aveugle loyauté, luttant contre sa destinée, par la seule puissance de ses génJ^eux instiiii'ls, et ne marchant encore (|u'en tremblant sur cette terre de France où vivait sa vic;inie, venait de rencontrer brus(]U( mt'ut, comme une exhoitulion infernale, comme une menace terrible, comme un ordre implacable, le visage de Tennemi de sa race, cau^e de tous ses malrieurs!

Pour mieux frapper rimagination du nègre, ce visage était paré de la jeunesse el de la beauté qui avait séduit Zaka. C'était bien le fier et vaillant marneluck, blessé trois fois dans la guerre d'Egypte, et trois fois guéri par les soins de la 1 elle négresse, tille du roi Gaïka, esclave vendue par le juif Samuel. C'était bien la cet Ibrahim amoureux et magnifique, qui avait délaissé la pauvre Zaka pour suivre en France le chef chrétien : c'était là aussi le pèredeMédine et de TArbi, Tami de Ben-Allal, l'Abib- Bou-l'Arbi, enfin, qui était mort après le combat de Beni- Smiel, sous les débris embrasés de sa tente.

Mahïah n'avait jamais vu de tableaux dans sa vie, la rencontre de ce médaillon produisit donc sur lui un effet surnaturel. Les yeux du colonel semblaient le suivre, et son sourire le délier. Cette armure de fer, dont le Kablle de l'Atlas ne connaissait par l'usage, rendait plus im-josante encore la vision dont il était en quelque sorte épouvanté.

La marquise était trop physionomiste pour n'avoir pas deviné, tout aussitôt, les pensées qui s'agitaient dans le cerveau du nègre.

Elle avait appris de la bouche de son fils, ii co: naîtie cj caractère hardi, haineux, mêlé de noblesse et de térccit ;

SCÎîNES DK TA Vit) Al; A RE. \()")

elîo savait ([iio Mnhïah d vail se repentir, tôt o'i lard, d'avoir épargné Mrdine, et, moins courageuse qne sa bollc-fi le, elle avait toujours redouté Tappariton subite de cet homme dévoué aux vengeances de sa mère Médinc ne Tiiiquiétait pas senl(% car elle avait à craindre, plus que Tenfanl d'Ibrahim peut-être, le couieau du fds de Zaka. N'était-eile pas la première femme d'Ibrahim devenu baron d'Uîm, et n'avait-elle pas été préférée ^ l'es- Ciave égyptienne abandonnée par son amant. Si Mahiah apprenait un jour cette histoire, quel sentiment, qu.-^lle pitié, quelle puissance arrêteraient son bras! aussi, en voyant le regard du Cafre (ixé sur le portrait du colonel, h marquise avait senti la mort se glisser dans son cœur. Son secret était trahi !... L'ennemi de son sang était devant elle ; et cet ennemi, rendu furieux par la rencontre qu'il venait de faire, ne bornt rait sans doute pas ses \engnances à un seul crime!... La race entière du général de Candeuil devait périr!... Toutes ces émotions étaient arrivées en foule au moment où la veuve éploiéo venait d'apprendre sa ruine. Le doigl de Dieu se montrait dansée châtiment terrible infligé à la femme sans cœur du baron d'Ulm; son immense fortune s'était écroulée en quelques heures; le soufile de vie qui lui restait allait être arrache par un crime; ses enfants étaient fatalement menacés.

Voyant l'extase prolongée du nègre, madame de Candeuil comprit qu'il lui restait encore quelque lueur d'espérance. Elle pensa que Mahïah pouvait ne pas avoir deviné qu'elle avait été mariée au baron d'Ulm, et sitôt (lue cette pensée lui fut venue, elle reprit sa sérénité et demanda au messagiT d'un ton calme et froid :

— D'où venez-vous ?

— De Grenoble, répondit le nègre, sans (juittcr des yeux le tableau.

— Oui vous envoie ?

— \Às et tu le sauras.

Mahïah présentai la douairière une lettre coquetteniout pliée et fermée k la cire. Madame de Caudeuil regarda les armes du cachet, et s'éloigna du nègre de quelques pas qu'elle fit vers une fenêtre, par précaution. Le messager regardait toujours l'image du colonel.

— Vous paraissez bien occupé de mon tableau, mon ami ?

— Je voudrais toucher cette tête avec ma main.

— Je vous le permets... Croyez-vous donc que cette tête soit vivante?

Sans répondre à cette question, Mahïah s'approcha vivement du médail'on, et, bondissant sur lui-même, il toucha de sa large, main le front cicatrisé du baron d'Ulm. Le visage du nègre exprima un stupide étonnement.

— Avez-vo!is connu le colonel? demanla la marquise en souriant, malgré elle, du désappointement du Cafre.

— Quel colonel !

— Celui dont voilà l'image.

— Oui... je l'ai connu... longtemps... beaucoup... et toi^ répliqua Mihïah, en se tournant brusquement vers la douairière, et en fixant un regard etfrayant sur elle. Tu Tas d ne connu?...

— Oui, interrompit la marquise en toute hâte.... mais je...

— Tu as peut-être élé so.i amie ?

— Non... murmura madame de Cand uil, le cœur brisé!... non...

— Tu ne Tas jamais aimé? demanda le Cafre en baissant la voix, et reprenant son calme habituel.

— Non, jamais!, dit encore la marquise en levant les yeux au ciel.

— Alors, lis la lettre que je t'ai donnée... Merci,

SCÈNES DK r\ VIE ARABE. 167

démon î pensa le nègr % j'ai cru un instant que l'épouse et la mère, et le fils devaient tomber sous mes coups...

0 Djelep ! n'est-ce pas assez d'une victime! le sang d'Ibrahim n'aura -t- il pas coulé jusqu'à sa dernière goutte !...

Madame de Candeuil, rassurée pour le moment, jeta les yeux sur la lettre et lut ces mots écrits en fine anglaise.

« Madame la marquise douairière de Candenil, au cM" teau de la Rochette, »

— Je ne connais pas cette écriture.... Venez- vous de la part d'une femme?

— Non, c'est un homme qui m'envoie.

— Quel est son nom ?

— Je ne le sais pas... lis tu l'apprendras sans doute; c'est un jeune homme riche et beau.

— Vous n'êtes donc pas à son service?

— Je suis libre.

— Voilà un singulier commissionnaire, se dit la marquise; puis elle brisa le cachet armorié des comtes de Brecknock.

Nos lecteurs auront peut-être été surpris de voir la fière châtelaine descendre à une conversation assez fami-

1 ère avec Mahiah. Mais, en se rendant compte des terreurs qui agitaient la veuve du baron d'Ulm et du marquis de Candeuil, et en se rappelant qu'elle était sous le coup de la fatale nouvelle de sa mine, on comprendra cette concession de ses principes aristocratiques. Quant au Cafre, il était partout à son aise, et le premier gentilhomme d'Europe était tout aussi bien son égal que le dernier valet d'écurie.

Voi i textuellement la missive parfumée du baronnet:

« Madame la marquis^^, » Daignerez-vous permettre à un touriste enthousiaste

16S MÉOINE.

(les merveilles de la nalin\% de venir visiter le site [)ittoresqne de votre eliûteau. Voudrez vous donner Thospitalité à un gentilhomme qui ne s'arrête dans ses longs voyages que lorsqu'il rencontre un abri comme le vôtre, habité pai une femme d'élite, mère d'une famille qu'il envie et qu'il admire.

» Dans ma franchise, je vous avouerai que mon seul rêve est de saluer mada ne la marquise de Candeuil, votre belle-fille, et nademoiseile Aïcha, son amie. L'histoire de M. le caâtaine de Candeuil, tout en causant mon enthousiasme, me laisse espérer, téméra'rement sans doute, que son bonheur en cache un autre non moins grand.

» Fr.... Brecknock, baronnet. »

— Je connais ce nom-Ui... se dit la marquise... et oui, en effet, on a, Dieu merci, assez parlé des excentricités de ce fantasque Brecknock, lord et baronnet... On raconte de lui des choses pétries d'esprit... on assure surtout que sa fortune est colossale... Oui, oui... je me ra pelle avoir entendu afrirmer à Van Ruper, de Hambourg, que cette fortune flottait entre trente et trente-cinq millions! Ici la douairière leva vivement les yeux au ciel comme pour le remercier de la pensée subite qui traversait ses esprits. Elle se rappela qu'on avait beaucoup parlé des recherches amoureuses et des constantes déceptions du riche Anglais ; elle se souvint des efforts que faisaient toutes les mères, munies de belles demoiselles et de minces forlunes, pour captiver le cœur et la tête du baronnet; c'éta t donc la Providence qui envoyait cet ange de miséricorde au château de la Rochette, et dans le nid dévasté de la veuve du général. Sir Breckno k était trop riche et trop grand seigneur pour hésiter k épouser Aï(ha, si cette jeune fille lui plaisait, en apprenant la ruine de la maison de Candeuil, et Aïcha était trop noble de cœur pour ne pas relever d'un coup de plume cette fortune foudroyée.

SCÈNES DK LA VIE AHABE. 1^0

lh\s pensées délicieuses s'infiltraient dans le cerveau de la douairière et firent bondir son cœur!,,. Elle regarda le messager du baronnet avec un cbarmant sourire, et revint Il sa lettre pour lire un post-scriptum qu'elle venait d'apercevoir au bas du papier :

« J'ai remis mon billet à mon ami M. Mahïah, bomme que j'estime de tonte façon, eî dont l'arrivée dans ce pays fera battre de joie le cœur de mademoiselle Aïcba, sa nièce. »

Ce nègre, son ami ! il est donc fou, d 'cidément!.. Non, non, c'est une originalité de plus; je les connais tous, ces Anglais; il se sera cru obligé de traiter ce malotru avec déférence pour ne pas cboquer TÉvangile et l'étiquette... Au fait, s'il ép':^^use Aïcha, M. Mahïah sera son oncle... Par exemple, comme celte parenté et cette amitié ne me flattent nullement, nous y mettrons bon ordre... Le malheureux ne sait pas que ce Cafre, au sein de ma famille, est un tigre dans une bergerie.

Ces réflexions avaient été faites avec la rapidité de l'éclair. 1/imagination fertile de la marquise analysait, en quelques secondes, toutes les probabilités d'un problème ; elle étudiait sur toutes leurs faces, les solutions les plus ardues, et ne les abandonnait que quand on n'en pouvait rien conclure.

S'approchant de son secrétaire, la marquise écrivit : « Monsieur le b;ironnet,

» Le château de la Rochette*e^t comme un couvent sur » la roule des xVlpes; il doit Thospitalité à tous les voya- » geurs. Ses portes sont donc ouvertes, et ses habitants » seront heureux d'avoir la visite de votre seigneurie, » dont le nom m'est personnellement et agréablement » connu.

» J'ai l'honneur d'être, etc., etc.,

» Marquise douairière di: Candeuil.

no MÉUINE.

— Dnvez-vous retrouver mylord à Grenoble, demanda la douairicV ' au messager, pendant qu'elle fermait sa réponse, et la scellait de ses armes.

— Non...

— Ah ! et où vous attend- il?

— Dans la ville d'Allevard, près d'ici.

— Aurait-il par hasard acheté le château d'Allevard ?

— Je ne sais pas ce que c'est qu'un château.

— C'est une maison comme la mienne.

— Celui que je sers m'a dit de venir le retrouver dans la p us grande maison de la ville que je t'ai nommée... je ne la connais pas.

— Très- bien, répondit la marquise qui écrivit sur l'enveloppe de sa lettre :

Mylord Brecknock, au château d'Allevard. Puis se tournant vers le Cafre, elle lui tendit la missive, et lui dit :

— Vous pouvez partir, voilà ma réponse.

Le nègre jeta encore les yeux sur le portrait du baron d'Ulm, et sortit du cabinet. La douairière sonna, et dit à son valet de chambre qui se montra aussitôt :

— Joseph, courez dire à Jean de seller son meilleur cheval et de se tenir prêt à partir dans cinq minutes... Que perso:. ne ne connaisse cet ordre... Allez, et retournez vite.

— Oui, madame.

La marquise revenant à son bureau, écrivit en toute hâte.

« Monsieur le juge de paix, un assass'n se cache dans votre ville, et y attend le moment de commettre un crime abominable. Je connais ses odieux projets, et en fournirai toutes les preuv.'s. Cet homme qui m'a été dénoncé, et que la Providence m'a fait reconnaître, est un nègre nommé Mahïah, actuellement au service de lord Brecknock qui habite ou doit habiter prochainement le château d AI-

levard. Je suis d'autant mieux instruite sur le compte de ce nègre, qu'il est venu d'Afrique, a la suite de son maître, pour jeter le deuil dans ma famille, et attenter aux jours de mes eafants. Veuillez faire arrêter ce meurtrier; chaque minute de sa liberté expose ma propre vie et ma famille entière.

» Je me mets i^i votre disposition pour tout renseignement dont vous aurez besoin.

» J'ai Ihonn^ur de vous saluer, etc., etc.,

» Marquise douairière de Candeuil. »

Comme cette lettre tombait pliée et cachetée, des mains de madame de Candeuil sur sa table, le valet de chambre entra.

Jean est prêt à monter à cheval, madame... il passera par le jardin, et ne sera vu de personne.

— Rem ttez-lui ceci, et qu'il parte, venire k terre... Que fait le nègre?

— 11 a causé, pendant quelque temps, avec M. Mathieu le régisseur ; maintenant il est à l'écurie... Tenez, le voilà qui enfile la grande allée... il va, ma foi, bon train.

— Mes chevaux courent-ils plus vite que le sien?

— Oui, madame, sans comparaison, il monte un bidet de poste.

— Un louis pour Jean, si ma lettre arrive à Aîlevard avant ce négrillon, et par un autre chemin que lui.

Joseph descendit les marches de l'escalier quatre à quatre. I.a marquise ouvrit une petite fenêtre donnant sur le jardin, et vit son valet de pied enfourcher un magnifique étalon pur sang. Bientôt le cavalier disparut avec sa monture dans les sentiers, ombragés de lilas et d'acacias, qui débouchent dans la vallée d'Alievard.

Alors, la douairière revint à son bureau, et relut posément les lettres de ses co' respondants

— Oui, dit-elle à voix basse, je suis complètement rui-

172 MKDlNii.

née, et au delî»; car la fortune de mon fils, celle de sa femme el la mienne ne sufliront pas à combler l'énorme déficit do ma caisse. Ce chàîeau même ne m'appartient plus... et encore cette ruine est foudroyante, il n'y a pas moyen de transiger, pas de procès à faire, pas de temps h gagner, pas d'espoir !.. il faut payer! payer sur-le-charpî demain, après-demain... ou faire ban^iueroute, moi! la marquise de Candeuil!.. c'est bon pour un commerçaat, moi je paie et je double mes trésors... Ah î sir Brecknock ! sir Brecknock... vous êtes ma branche de salut!. Et, tombant encore une fols à genoux, mais prosternée celte fois devant le portrait du marquis, son second mari, cette femme torturée par sa conscieiîce, et subjuguée par la crainte de la misère et d'une mort violente, s'écria : Toi, mon bon ange, merci! merd, car c'est de toi que me vitnt tout secours... du ciel que tu habites, tu veilles sur ta veuve et sur les enfants, et tu combats le mauvais génie de ma race et de la tienne, merci ! en achevant celte action de grâces, la marquise tourna lentement la tête vers le portrait du baron d'Ulm ; et, rencontrant les yeux sévères du vieux guerRier, elle crut y lire un arrêt sanglant, elle crut voir rougir ce front qu'elle avait outragé, la cicatrice qui le partageait sembla s'ouvrir et saigner... madame de Candeuil tressaillii, chancela et tomba évanouie sur le tapis Ses femmes, en venant prendre ses ordre pour sa toilette, la ranimèrent; et son premier soin fut de demander la lettre de M. Mathias qu'elle relut en d sant :

— Je n'avais pas achevé ce chef-d'œuvre littéraire.

Celte lettre se terminait ainsi :

« Le criminel que j'ai l'honneur de vous signaler, il » s'appelle Brénot ou Bréque oque. C'est un jeune Anglais )) qui se dit baronnet et qui v.,yag-^. s ns bagages, même » sans porte-manteau. Il est riche à ce que je pré ume,et » vous le reconnaîtrez à sa charmante figure, il a les ciie-

« veux blonds, de grands yeux biens, la parole avenante, « ' t deux inagnifkjiies pistolets dans ses poches. »

Ma s c'est un rêve, se dit la douairière... c'es un reveî ... Quoi ! l'assassin dont parle le Marseillais, serait ^e je ne lord!... Ce n'est pis Mahïah ! Cet Anglais n'aurait-il que la manie de luer. . eî ne voudrait-il pén ''trrr dans ma familie que pour y accomplir les actes de sa furieuse folie... je m'e perds! et elle continua la lecture de Té^ ître de M. Malhias.

(( L'homme que j'ai attaché à la poursuite de ce mau- « vais sujet, m'est dévoué, et vous porte le plus grand « inttTéî ; c'est un brave nègre, nommé Mahïah, qui mé- « rite tous vos ienlaits. Dieu vous garde, monsieur ie « marquis, etc , etc.

Madam.e de Candeuil plia froidement la lettre et pensa : ces deux hommes me sont suspects : le nègre en ce qu'il Iroiiîpetout le monde, excepté moi; TAngiais, en ce que je 11 ai pas bien compris la dé .onclalion de ce loi rdaud de Provençal.

Je suis averl e, on verra si je sais faire la guerre! L'un de nos ennemis sera bientôt entre les mai. s de la gendarmerie, l'autre va tomber dans les miennes .. Je les pl.jns tous les doux.

Disant cela, la marquise posa son p ed sur un genou de l'une de ses femmes, qui noua le cothurne de ses petits souliers sur un bas de jambe qu'eût envié plus d'une jeune et jolie demoiselle.

Mahiah, en quittantia douairière, rencontra M. Mathieu dans le vestibule du rez-de-chaussée. L'intendant que, depuis vingt jours, nourrissait contre la chatclaiae delalloclK'tte une colère basse et jalouse cornm • celle des subalternes surpris en flagrant délit d'infidélité p.r leurs maîtres, avait laissé déborder tout le tiel et le venin de celte

i74 MÉDINE.

colère, i^ la suite des affronts qu'il avait snbis d msla matinée, et de ralternative qu'on lui avait fiite, ou d'entrer aux galères pour vol et abus de coniiance, ou de rendre gorge. Se trouvant près du messager de sir Francis, lorsqu'on était venu lui demander comment il s'r^ ppeiait, il avait entendu le nom de MalViah avec un tressaillement nerveux, et il avait étouffé, en lui-même, un ricanement satanique. Ce régisseur, petit homme à Tœil de vipère, au nez pointu, aux lèvres pincées, à la parole mielleuse et obséquieuse, avait sur-le champ bâii un échafaudage de boue et de sang pour arriver au cœur de sa maîtresee, et frapper ce cœ ir au nom de sa vengeance et de sa fort me menacée. 11 connaissait l'histoire romanesque du capitaine Horace de Candeuil, et de ousles personnag s quia.vaieiit joué quelque rôle dans les aventures de Médine et d'Aïcha. Il avait lu et entendu raconter la vie extraordinaire de ce nègre que le hasard conduisait à sa rencontre; il se doutait des projets qui fermentaient dans son cœur, etilbasa, sur les crimes prémi'^dités du Cafre, le salut de son orgueil et de ses richesses extorquées.

\oyant donc revenir le nègre de son tête-à-tête avec la châtelaine, il l'aborda, et cherchant bien ou mal les former emphatiques de son discours, il lui dit :

— Eh bien! Mahiah, le grand Esprit est sage et savant, n'es-ce pas? Le Djelep est saint.

Mahiah reculant de quelques p:)s, et regardant fixement le régisseur, lui demanda :

— Qui es-tu, toi? qui t'a parlé du grand Esprit et du

rjelcp?

— Je suis un serviteur de cette maison, et je connais ton histoire... Je t'aime, car je sais que tu es un enfant généreux de la pauvre Zaka.

— Tais toi... tais-toi.

— Et que tu tient fidèlement tes serments. . Cependant

SCisNES DE LA VIE AUABE. 175

je t(î loue d'avoir épargné notre jeune maîtresse, Médine, qui a épousé le capitaine de Candeuil. C'est une douce créature.

— Oui... oui...

— EVe vaut mieux que la mère du capitaine... C'est un serpent, sa lant^ue est envenimée.

— Tu parles mal de tes maîtres, tu es un mauvais serviteur.

— Toi-même, n'as-tu pas tué ton maître ? L'arbi n'estil pas mort sous son couteau ?

— Qui t'a dit cela ? murmura Mahiah d'une voix étouffée.

— Je suis aussi un enfant du démon... répliqua tout bas le régisseur, exploitant les superstitions du Cafre qui ouvrit ses grands yeux, et fit battre coup sur coup leurs paupières, comme s'ils eussent essayé de braver le soleil. Le malheureux était ébluui et comme frappé par la foudre.

— Ma maîtresse, que tu viens de quittt-r, est méchante; son âme est damné; elle se joue du serment et de la fidélité. Je la hais autant que toi.

— - Je ne la hais pas ; elle est la mère de mon ami...

— Tu ne la hais pas... tu ne hais pas la rivale.de la pauvre Zaka, celle qui lui a ravi le cœur d'ibrahmi ! tu n'as pas horreur de la femme de ce guei rier dont tu as vu l'image dans la chambre, 1^-haut?

— Quel guerrier?

— Celui qui a un habit de fer et une cicatrice au front.

— Ta maîtresse a été la femme de cet homneî hurla sourdement Mahïah... Elle m'a dit qu'elle ne l'avait jamais aimé ..

— Non, elle ne l'a pas aimé, mais elle Ta épousé .. Cet homme qui a causé les uialheurs de ta mère et les liens, b'appelail Ibrahim en É^yptc, baron d'Ulm en

176 MÉDIISE.

France, m'entends lu bien, et l'Ahib-Bou-l'Arbi en Afrique.

Mahïah était anéanti, sa bouche aspirait Tair dont manquait ses larges poumons; il regardait Tinlendant d'un œil stupide et égaré.

— Tu vois bien que toute cette race des Candeuil est ton ennemie, et que ta mère n'est vengée qu'à moitié... Médine, son mari et cette vieille femme sont condamnés par le Djelep; souviens-toi !

— Oh! malheur ! malheur ! avait crié Mahïah.

Et il s'était enfui vers l'écurie, avait bridé son cheval, et s'était pr^^cipité dans la lampagne en murmurant, frappé (l'un effrayant vertige :

— J'obéirai, ma mère, j'obéirai! tous! tous! j'obéirai! Le régisseur s'était promené pendant quelque temps

sous les sombres marronniers de la grande allie, et était rentré chez lui en se répétant, au moins pour la quatrième fois depuis le départ du nègre :

— Orgueilleuse noblesse ! tu veux me faire rendre gorge, et tu me menaces des galères!... A nous deux la partie...

XIH

Ci^imiient >^'expllqne la séparation de sir Brcckuock et

de niahyah.

Nous respectons infiniment les unités classiques, même dans le roman. Nous admirons les récits serrés, qui conservent leurs personnages en places, et ne passent pas d un siècle k un autre sans scrupule. Mais avec un vagabond tel que sir Francis Brecknock, comment ne pas brûler les grandes routes? Soumis aux caprices d'une imagination aussi romanesque que la sienne, son historien peut-il avoir quoique relâche, et renfermer ses pas et ses actes dans un cercle donné '^ Hélas i non, tantôt au Chili, tantôt en Allemagne, tantôt en Asie, un peu plus tard en Afriijue, ce baronnet dépasse tous les voyageurs connus; et nous, forcé de monter en croupe de sa monture, nous prions le lecteur de vouloir bien ne s'en plaindre qu'à lui, si nous sommes quelquefois en pays qui lui déplaise, et y agissons autrement qu'à sa guise.

Nous avons laissé, il faut s'en souvenir, M. le baron de Brecknock et son nouvel ami intime Mahïah, dans une confortable berline, en compagnie du commissaire de police de Marseille, et se faisant mener chez M. le procureur

178 mf:i)!NE.

da roi, invvcnn, comme ou le pense bien, par la lettre du

cap.il. line Malhias.

Interrogé ]^ar l'imposant magistrat, retranché dans son calJnet, sir Francis a\ail haussé Ls épaules et ri du meilleur cœur des désordre., qu'il avait iiinoeemment causés dans le système cérébral du malheureux capitaine de VEnfer. A(\>usé d'avoir Vsi».lu attenter à la vie de made- Uioisclle Aïi'ha, il afiirma que ses seuls desseins, à l'endroit de cettle charmante personne, étaient de captiver son cœur, de l'épouser et de partager avec elle une immense fortune dont il était plus qu'embarrassé. 11 ajouta (p e le crime dont la moi aie de M. Mathias avait été si honorablement olïensé, n'avait rien de condamnable, quant k la loi, attendu qu'il ét^it purement et simplement décidé à se tuer après avoir connu les délices d'une passion quebonque. La lucildté des explications données par lord Drecknock, le calme tout britannique de ses déterminations et l'angélique noblesse de son visage avaient convaincu le procuieur du roi, qui s'était ctïorcé de ramener le jeune étrai^ger à des sentiments plus chrétiens et moins désespérés, à quoi le baronnet avait répondu :

— - Monsieur le magistrat, vous éies un excellent père

de fam.lle, n'eî^t-ce pas?

— Oui, Monsieur, au moins je le crois.

— Vous avez trouvé tout ce qu'il vous fallait dans ce monde?

— Oai, Monsieur.

— Eh bien ! tout ce dont j'ai besoin me manque à moi... N'Col-il p.is Simple qu'avant Nisité le globe entier, en j)ure perte, à la recherche de ce qu'il me faut, j- passe dans un monde meilleur? Je suis l'homme le plus conséquent de l'univers... Veuillez faire agrécj à M. Mathias mes fél'c talions sur sou honorable susceptibdité.

• SCEMS ]}\i LA VIE AliAnt:. \7\)

Ayant iTlroiivé Maiiïah d.ms ranti-ciiamore, lo baron- \\c[ lavait pris par le bras cl Tavail enlr.iîn'* jusiiu'à la bciliiKUM (lisant : J'aurais peut-être du livrer mon oncle à (U'I boinme < e loi... Mais non, vaut mieux limer l'ongle du lion... D'ailleurs Aïcha ne m'eûl jamais pardonné celle sa .vagerie. Ces réflexions faites, sir Francis avait crié au poslillon: louche; et nos voyageurs n'avalent pas lardé à soub'ver la (ine et idaiichs poussière qui couvre les a\emies de Marseille.

M. le p" Odireur du roi avait fait quérir de tous côtés le c..|)itaine de V Enfer. Peine inutile, le brave marin s'était caché, sans laisser trac?, pour échapper à la colère probable du baronnet. Payant mieux qu'un prince, sir l^Yancis essoiifilait les rel iis, taisant plus de quatre lieues à Theui'e, et courant à lu'iser sa voiture. Maiiïah, pour qui celte manière de vuvager était tout a fait iieuve, avait éprouvé pendaîit Ks dix preinières |)Osles, une vive saîiîîfactlon. Son coaipagnon, respecîant IV-spèce de béatitude dans laquelle il était plongé, ne lui avait pas adressé la pirole, ei avait ouvert et fermé sa bourse pour solder les pcslil- Ions itiais sans desserrer les dents, de manière que la berline semblait être une voilure funè re, transportant le sarcophage de quelque potentat.

En franchissant la onzième poste, îe Cafre se sentit a.sez mal à Taise dans son coin; ses longues jambes, Tiiles pour s'étendre librement, éprouvrenl des impatiences, et ses grands bras se lassèient de 1.. gêne que leur impusait les dimensions du carosse. Fielrouvant alors si langue, le nègre demanda au baronnet :

— N'arriverons-nous pas bientôt?

— Où?

— Où tu vas.

— Ma foi, Monsieur, je n'en sais trop rien Si nous

180 MÉDIISE.

avons le bonheur de faire bonne roule, nous serons à Paris après demain vers le soir.

Mahïah comprit qu'il allait gagner à ce voyage une effroyable courbature, et il sehHa de répondre :

— Sortons de celte cage, et monloiis à cheval.

— Hélas ! je ne demanderais pas mieux, mon cher ami, mais, depuis quelque lemps , on ne trouve plus de chevaux de selle aux relais, et nous perdrions un lemps précieux. Êtes-vous donc incommodé?

— Non, répondit le nègre, qui ne voulait pas avouer sa fatigue, je suis ennuyé î

— Pardienne! je vous en offre autant... Voilà tantôt vingt-quatre ans que j^ai cette maladie, car je soupçonne qu'au maillot, je ne me réjouissais pas plus qu'aujourd'hui; prenez patience, si ce mal est incurable, on n'en meurt cependant pas... La fin du monde serait trop prochaine.

— Quand nous serons à Paris, n'y resterons- nous pas?

— Cela dépend. Si nous trouvons ce que mus cherchons, j'y resterai pour mon compte, certainement. Le baronnet prononça ces mots d'un ton mélancolique et presque sombre. Le Cafre darda sur lui ses regards méfiants et dit :

— Je te comprends.

— Vous êtes rempli d'intelligence... Ne séjournerezvous pas à Paris, vous?

— - Cela dépend.

— Je crois aussi vous compreudre... d'ailleurs nous avons les mêmes projet?... jamais voyageurs ne furent mieux accouplés. Si madame Médine et mademoiselle Aïcha ne sont plus à Paris, on saura nous dire la routo qu'elhs auront prises, et nous repartirons.

— Tu n'as onc pas renoncé à tes projets?

— Pas plus que vous aux vôtres, m.n excelleiil ami.

SCfiNES DE LA tIE ARABE. 181

~ I/('(lour du sang ne i? tourmente donc pas?

A celle question une pensée subite frappa sir Francis. Mahïah aurait-il conçu les ridicules soupçons de M. Ma- Ihias. ï/adorateur d'Aïcha, poussé au suicide par une irrésistible fatalité, ne serait-il, aux yeux du Cafre, qu'un vil assassin? Cette réflexion provoqua sur-le champ une explication qui resserra les liens d'amitié des deux voyageurs.

— Vous aimez tendrement la belle Aïcha, votre ni ce, n'est-il pis vrai ?

Mahïah leva sur le baronnet des'yeux mouillés de pleurs et répondit :

— Aïcha est la dernière goutte du sang de Zaka... Son nom seul fait trembler mon cœur.

— Je connais quelqu'un qui l'aime plus que vous.

— Toi? interrompit vivenient le nègre.

— Yous l'avez dit. Mais qui vous a si bien 'instruit?

— LeDjelep.

— Oh ! oh ! le capitaine de l'Enfer n'est guère ensorcelé, que je sache; et c'est cependant de sa bouche que vous tenez tous mes secrets.

— Oui, mais c'est le Djelep qui m'a mis sur le chemin du capitaine.

— A la bonne heure, tout s'explique bien ou mal en ce monde. Et le capitaine vous a-t-il dit que je l'aime, comme les fleui s aiment le soleil, comm la terre aime la rosée ?

— Ou'.... Et aussi comme le bourreau aime le sang. a Nous y voilà ! pensa le baronnet, puis il reprit : »

— Savez-vous pourquoi on m'a arrêté à Marseille au moment de quiller celle ville?

— Non.

— On m'accusait de vouloir assassiner cette belle jeune fille, que j'aime si éperdùment.

182 ^îî!:i)i>è:

— On a eu raison... \a) Dion des dirvliens a l*œil ouvert.

— Oîii, mais le vôtre est frrmé, mon cher ami.

— Je ne te comprends pas?

— Pouvez vous croire que, fou d'amour, j'aille massacriT celle qui m'est chère.

— Si elle t'aime, non ; si elle te repousse, oui.

— NI oui, ni non, permettez-moi de vous contredire ; et puisrpîe vous êtes «^i mal au courant de mes déti rminalions, je vais, si v;)us le voulez bien, vous exposer mes projeta.

— Parle.

— D'abord, vous êtes homme de parolr^, rî je vais vous faire un serment auquel vous croirez. Je vous jure donc, sur .la tombe de ma mère (Mahï>ih tressaillit) et sur la tête de votre nièce, que je m'empresse d'aller me jeter aux pieds de la petite îille de voire auguste mère, de cette belle et douce Aïcha, dont les charmes m'ont séduit. Que là, je la supplierai d'écouter mon amour, et de devenir ma compagne...

— Mais le crime que tu dois commettre, interrompit encore le GatVe .. ce crime que tu as avoué devoir et vouloir...

— Patience, je le commettrai, n'ayez pas peur... Mettons chaque chose à son temps, mon cher ami.

I — Non, tu n'en feras rien, je te tU( rai avant.

— ^ Vous me rendrez servii:e, car ce crime abominable qui vous épou'ante, m'épouvante aussi. Notre religion maudit ceux qui tuent : notre \ie n'appartient qu'à Dieu.

— Je ne te comprends plus.

— C'est que je m'explique mal sans doute... J'ai voulu dire, en d'autres termes, que la vie m'est à charge depuis longlemps, et que, si mademoiselle Aïcha ne me retient pas parmi les vivants, je m'en irai chez les morts; est-ce

SOfciiNKS I)j: i.a VII.: ahakiî. I8J

clair?. K^ ik^ vmix liirr (j.o moi. V( lia Kî oiiiic.,. Il est nssoz l;ii(l \)(mv <jm'(ui rcspoclp sa laid •m*, et \]C IViilai- (lisse pas davaiitagi^

— Tu as juré, dit Maliïdi ..

- — J'ai jmv.

— Donne-moi ta main.

I e nègre prit la main i lanclitlle de sir rranc's, la posa sur ses lèvn s et sur son cœur, cl dit :

— Maliïah est ton ami,.. Mahïali est bon... lu^^eras so!i fivre.

— Vrai, vous me donntz votre consentemenî ?

— One vtux-lu dire?

— Vous consentez à ce que votre nièce soit ma femme? -Oui, tu es jeune, tu es be.ui, tu es brave! Aïcba

sera heureuse avec toi. Pauvre Aïcha, elle ne sait pas qiie je suis son oncle ! Je n'ai aucun pouvoir sur elle.

[ci le baronnet raconla au nègre comment il avait fîppris l'histoire de Médine, et comment il s'éîait subitement épris (rAicha; il assura que sa nièce devait avoir reçu 1rs confidences du capitaine qui avait été témoin de la mort de TArbi, et que la liiîe de lUn-Allal ne pouvait pas ignorer son degré de |)arcnté avec l'ancien et vaillant esclave de l'Arbi.

— Maliiah bondissait de joie m écoutant parler sir Francis; il avait oublié ses fatigues et les meurtrissures de ses épaules, et les impalience de ses jambes. La pensée de retrouver sa nièce l'enivrait de joie, et dans l'épanchement de son bon cœur, il lit l'aveu complet de ses projets de meuMre. Le baronnet s'clforça de vaincre celte farouche tendance à un crime dont 11 lui représenta les les odieuses lâchetés. H se garda bien de dire au fils de Zaka (pie la mère du ca|)itaine de Candcuil avait épousé, en premières noces, le père de M/dine, et lamant de l'esclave égyptienne, car il savait (jue celle conlidence pour-

184 MÉDtNE.

rail avoir des conséquence terribles pour la famille de Candeuil. 11 s'en remit à la Providence et à la sagesse du capitaine pour détourner le coup qui menaçait sans cesse Médine... il employa toutes les ressources de Téloquence l\ persuader Mahïah, à l'adoucir, à le ramener à la clémence ; désirant gagner du temps avant toutes choses, et comptant sur les mœurs européennes, sur Aïcha pour dompter celte nature rebelle, prête aux plus nobles élans et aux plus forot es penchants,

Le baronnet eut peu de succès, dans son entreprise, pendant la première journée de voyage; la seconde fut marquée par quelques concessions, la troisième laissa un peu d'espoir. Et lorsque nos voyageurs apprirent, à Paris, que M. le marquis de Candeuil, madame la marquise et mademoiselle Aïcha étaient partis pour le château de la Rochetle, en passant par la Suisse et par la Savoie, Maliiah fut tellement bouleversé par le choc de ses émotions qu'il promit à son compagnon de route, non par serment, mais avec etfusion, qu'il ne pourrait jamais frapper celle qu'il avait appelée l'ange de son esclavage,

Le suisse de Thôtel de Candeuil avait dit k lord Brecknock que M. le n^arquis devait être rendu le 5 mai, au château âc la Rochette, où l'altenJait madame la douairière, sa mère; et, après quarante-huit heures de repos, sir Francis et le Cafre roulaient dans un excellent briska sur la route de Lyon ; puis de Lyon â Grenoble, où ils arrivèrent le 3d avril, cinq jours avant la date fixée pour la complète réunion des habitants de la Rochette.

iXous avons omis de rapporter que sir Francis avait employé le temps de son stjour à Paris à jeter l'argent par les fenêtres, comme on dit, en voiturant son ami Mahïah à travers toutes les merveilles de cetle riche capitale, en lui donnant des ieslms dignes d'Héhogabale, et en faisant une telle ralfle chez les joailliers, les mar-

SCÈNES DE Ik VIE ARABE. ^8")

chands de châles et autres industriels, (lu'on l'eut voloiititrs pris pour un entrepreneur de pacotilles prêlk passer les tropiques, Mahïah, troublé par la pensée de revoir Aïcha, était, au sein des splendeurs dont l'entourait son ami, comme un homlue absolument blasé. L'insouciance avec laqu lie il regardait et touchait k toutes choses, et son obstination k vouloir garder son vieux caban d'Afrique et sa calotte ronde râpée, et ses jambes nues, et ?es vénérables babouches jaunes, qui faisaient une burlesque opposition avec Télégance raffinée du baronnet, cette insouciance, disons-nous, et ce dédain pour la toilette démoiitrèrent à sir Francis que rien ne ressemble plus à un homme blasé, qu'un sauvage pour qui tout est neuf.

Nous avons encore oublié de dire (que n'oublierait-on pas avec sir Brecknock) que, dès son arrivée k Paris, le baronnet avait écrit deux lettres, Tune à son banquier de Marseille, pour lui dire qu'il se préparait à partir pour Grenoble, et qu'il comptait se fixer quelques jours sur ia frontière savoyarde dujDauphiné, qu'en conséquence, il eût à renseigner, au besoin, son vieux serviteur, Maester Jack, demeuré à Alger pour cause de santé. L'autre lettre était adressée k un corres ondant de Grenoble pour le prier de s'enquérir de l'achat ou de la location d'un château aux environs de la liochette, recommandant de ne rien marchander et de s'arrêter k ce qu'il y aurait de mieux.

A Grenoble, le baronnet avait appris avec joie que le château pittoiesque d'Alb vard n'ayant pas de maître attitré, on le lui avait retenu. A la vérité, il payait un prix fuu, niiris, vu la circonstance, ce marché était une bonne aubaine. Ce que sir Francis avait fait dans les magasins (ie Pans, il le lit k Grenoble, c'est k-dire que rien ne resta chez les tapissiers de cette charmante ville, et, qu'en un tour de main, la délicieuse habitation d'AlIcvard, voisine

180 MÉÎIÎN'K.

de la Rochelte, fut niciihh'^e de la cave aux cjrenirrs, comme si vingt famille de grands seigneurs eussent du y passer la belle saison.

vSes fourjçons, ses architectes, ses décorateurs pnrli s le baronnet avait écrit un billet qui sentait l'homme eômmt^ il faut fi travers sa Manche et modeste enveloppa*; puis, remettant c ' billet h MahLdi qui tripignait d'impalicnce il lui avait dit :

— Montez à cheval, mon cher oncle, puisque vous avez les voitures en horreur et gagnez ventre i\ terre le village de la Rochetle par la route que voici. Vous y d- manderez la marquise de Carideuil et vous lui offrirez mes respectueux hommages en lui donnant à lire ma missive... Je vous suivrai de quelques heures qui me sont encore nécessaires ici, et vous me reviendrez joinlrediuis la ville dAflevard, dont voilii le nom par écrit. Vous me trouverez ou m'attendrez dans la plus grande maison de ce charmant séjour. Ayez soin de changer de cheval à chaqiie relai •.

Cette phrase n'était pas achevée , que Mahiah avait tourné les talons; et bientôt les badauds de Gre!)o})le s'émervei lèrent de V()ir \\n grand nfgre îi demi-vètu, suivi d'un îostllon, se précipiter à fond de train dans leurs rues, écorchant le pavé, faisant crier les flammes, aboyer les chiens, et jurer les factionnaires, sans respect aucun pour les règlements de la police citadine,

« J'ai peut-être agi étourdiment, pensa le baron pet aussitôt après le départ de Mahïah ; si, par hasard, la jeune marquise de Candeuil était arrivée à la Rochette, contrairement h mon calcul, ce brave Cafre est homme à oublier ma morale, » t h lui détacher un coup de couteau par forme préalable... Non, non! le tigre est muselé... c'est une affa re faite, la charmiiule Médine ne court plus aucun danger! Toutefois, le marquis de Candeuil fera bien de garder sa femme h vue, et d'entreprendre des voyages

si:em:s nt la vin: ahabe '^^^

(l*a-rôment à mille lieues de mon oricie... Déoidêmenl ce Cafre est pnrti avee une joie qui m'in(iuiète... l\m[A\ le suivre, o^ii, ou î)on? oui... non... j'ai mille choses à faire ici... Ile ! cria tout l\ coMp sir Francis, h un valet d^ curie, qui passait sons sa fenêtre, vit;» six chevaux de posîe... courez comme si vous aviez le feu aux talons... six chevaux et attelez.

Dix minutes après cet ordre, le brsika de lord P»recknock faisait trembler les vitres des maisons de Crenoble, et on disait sur son passage :

— C'est le prince deCarignan

— Vous croyez ?

— Je Tai vu, je ne connais que lui.

— Poussez vos chevaux, criait le baronnet au postillon; dix francs de ^uide î... mangez le terrain!

Le derufer relai de sir Francis Brecknock.

Le briska (iu baronnet enlevé par six chevaux légers, volait sur cette route unie et ombragée qui borde la rive gauche de l'Isère. Les arbres, les moisons, les champs, la vallée entière, les blocs de granit suspendus aux flancs des montagnes disparaissaient, en tournoyant, aux ye- \ de rintrépide voyageur, braqués sur la route, à la recherche de Mahïah. Mais si notre Anglais allait "i six chevaux, le cheval du Cafre courait comme six, et son cavalier ne perdait ni un pouce de terrain, ni une minute du timps dont il avait l'avance. Ce fut un événement fantastique, digne des balladi^s allemandes, que ce voyagea franc étrier ou plutôt cette course au clocher entre un briska <'t des bidets de poste... Les riverains de Tlsère en garderont un divertissant souvenir.

En entrant dans le i)Ourg de Goncelin, situé, comme nous l'avons dit, au coude que fait la route pour se jeter dans la montagne, les six chevaux de lord Brecknock, flairant l'avoine et la litière, ruisselant de sueur et sans cesse fouettés, crurent donner une belle preuve de zèle en

SCENES D8 f-A VIE AïlABE. 189

prenant le mors aux dents, et l'équipage entier s'emporta, riiant, hennissant, cabriolant que c'était presque plaisir à voir. « Bravo! criait le baronnet au posilllon épouvanté; vous êtes le premier drôle qui me sachiez conduire. » En travers de la roule, un roui ier s'efforçait sa droite pour faire place à tout ce tiniamarre : la roue de sa lourde charchette accrocha l'avant-train du briska, qui, bont'issant sur le coup, retomba dans la poussière, complèlement et littéralement écartelé. Les chevaux de volée coururent se jeter dans une prairie où ils se prélassèrent; les autres s'abattirent pour ne plus se relever; le postillon aila donner de la tête dans une porte vitrée et n'eût, par bonheur, qu'une épaule luxée, un pied démis et une demi-douzaine de trous h la lete Quand à sir Francis, il fut relevé fort étourdi, fort contusionné et surtout de fort mauvaise humeur. 0 1 le conduisit do^in-clopant à l'hôtel de la poste, où il se fit donner deux grand verres d'eau fraîche, ei demanda des nouvelLs d'un nègre qui avait dû passer dans la matinée.

— Il a changé de cheval ici, mylord, et lorsque vous avez fait votre chut(% il n'était guère qu'à un petit quartd'heure de votre excellence.

— Ceci ne m'étonne pas, pensa le baronnet, j'ai couru pondant huit ans avec un succès pareil, après le comte Thomas, mon tiès-cher frère... Puis il dit : —Avez vous une voiture quelconque à me prêter.

— Hélas non, n ylord, nous n'avons pas la moindre cariole.

— Il faut cependant que je parte, à l'instant même ; faites moi seller un cheval.

— Vous n'y pensez pas?

— il me semble que si je vous l'ordonne, c'est que j'y pense, appaiemment.

— Mylord... je ne le souffrirai pas.

<90 MÉDINt.

— Un cheval ou je vous brûle la cervelle, monsieur, répondit sir Francis avec calme, en tirant un pistolel de sa poche.

— Bjurgeois, dit un palfrenier au maître de poste à qui le baronnet s'adressait, nous avons bien l'oiiinibus du ir 6, si on (mouvait l'ach^^ler ou l'emprunter.

— Qu'esl-ce que c'est? demanda sir B ecknork.

— Le n'est rien de bon, myîord, moa valet me projmse* de vous offrir une grad voiture, ma' co.nmode, qui e^t sous la remise.

— Faites ail 1er, faites atteler !

— Mais elle lourde comme urie pièce de canon.

— meltez-y trente chevaux, attelez- là comme tout une batterie. . Est-ce qu'il y a quelque chose de lourd, en ce monde ?

— Mais, mylord, c'est une voiture de charlatan.

— liaison de plus..., je suis un charlatan, tous les hommes sont des ch irlatans. . Montrez-moi cette voiture.

— Venez..., la voilà !

— Superbe! s'écria le baronnet, en contemplant une vieille guimbarde d'un jaune moisi, montée sur des roues de camion, ventrue comme un fiacre, presque aussi longue q'i'un omnibus, et divisée en deux caisses? C'est magnili jue .. Cela date d'Henri IV.., ; je vous Tacheté.

— Mylord, je ne puis la vendre.

— Je conçois que vous y teniez... Je vous la loue.

— Je le voudrais de tout m )n cœur, mais...

— Mais?

— La cai'rosse n'est pas à moi... ; il appartient k un ('e vos compatriotes qui est d scendu à mon hôud, et qui occupe la chambre n' G. Je ne mets pas en doute que ce monsieur ne se fasse fôle d'obliger votre seigneurie en vous prêtant sa voilure, ou même en vous conduisant, car il va comme vous, je présume, à Allevard.

SCÈNES I»E LA VJI- AllABE. <91

— Conduisez moi à vo re rr G, ivponilil le buronnet avec un grand sang-froid; et il se dit chemin faisant : v( On i)avarde plus en France que dans le reste du globe, el les voyageurs qui traversent ce royaume devraient se munir d'ureilles Je recliau^^e.

La po; te uo G était fermée en dedans, Thole frappa vertement de SCS deux poings.

— Q'ii est là, cria une voix de perroquet.

— Peul-on entrer, demanda Taubergi^te?

— Euirrrer, riposta en grasseyant, la même voix.

Au même instant, un homme grand, sec, vêtu d'uii houpelante vert-pomme, d'une cuioUe niire bouclée aux genoux sur de longs bas blancs, donné un tour da de , ouvrit la porte (t se présente un livre à la niain, et des besicles sur le n z, en disant :

— Qu'ai -je à faire pour votre serv^ice?...

— Jack, s'écria sir Francis..., mon brave Jack !

— Monsieur le baron ! quoi! Voire Grâce ici... et dans quel élatî ,

— Dans un état piteux, vous le voyez. . Une chaise, s'il vous plaît? je ne me sehs pas bien du tout.

— Ah! mon Dieu! court z vile chercher un médecin, cria le vieux serviteur du boronnet à i'aubergisle... Que s'est-ii donc pas^éV...

Ce disant, maester Jack étendait son maître sur son lit avec toutes sortes de précautions...

— J'ai fait une elfroyable chute, iack. Ma voiture s'est brisée dans ce bourg, et je viens vous demander la vôtre \\i\iv continuer ma route sans relard. . Parbleu !... voilà que je lombe en cyncope !

Jack, ea dégagjanl les vèt. menls du baronnet, posa la nuinsurscs pistolets, enleva les capsules qu; garnissaient h.'urs cheînincis, el les replaça dans sa pociie q «i iauv éla.l réservée l^uis il jeta un carafe d'eau froiue au visage

(Je sir Francis, précaution qui permit d'attendre sans danger la venue d'un médecin. Ce médecin, qui était un barbier arriva, et pratiqua au malade une abondante saignée. La pâmoison f t vaincue, et le baronnet, en reprenant ses sens, se trouva saisi, d'une lièvre violente. Le barbier ordonna, sous peine de mort, un repos complet; mais aussitôt qu'il eut tourné les talons, sir Francis dit à son valet de chambre !

— Jack, vous avez fait emplette d'une excellente voiture, et vous avez sans doute donné des ordres pour qu'on y attelât tous les chevaux de ce relai de poste ?

— Non pas s*il vous plaît, monsieur le baron, je suis désolé de vous faire un refus, mais ma voiture ne vous conduira pas aujourd'hui.

— Plaît-il? .. Est ce que je ne suis pas en parfaite santé?

— Je ne le nie pas, monsieur le baron, mais les ressorts de ma voiture sont très-fatigés.

— Et que vous importe, je vous prie?

— Je serais désespéré de vous irriter , mais ma voiture m'appartient.

— Et vous, monsieur Jack, à qui appartenez -vous?

— A votre honneur, corps et âme, mylord.

— Faites donc atteler, si vous avez quelques logique. ■— Je n'en ferai rien, malgré tout mon chagrin de vous

déplaire.

— Jack, écoutez-moi, je parle très sérieusement, il faut que j'arrive au château de la Rochelle au plus vite, pour éviter une épouvantable catastrophe... Si vous ne me mettez pas en route sur-le-champs, je ferai quelque malheur.

— Faites, mon cher maître.

Le baronnet fouilla dans sa poche, prit un pistolet de

chaque main, les arma précipitamment, et les appliquant snr chacune de ses tempes, il ajouta froidement :

— Faites-vous atteler.

— Je vous suis trop dévoué pour vous obéir, monsieur le baron.

— Vous êtes un fier oiiginal... pour m'épargner une maladie vous allez laisser commettre un crimea'nominable.

— Si je vous mettais sur la grande roule, ce serait moi qui vous tuerais... il est juste que je vous laisse la charge de votre mort.,. Si vous êtes criminel, mon âme sera blanche comme une colombe.

— Vous êtes un sage renouvelé des Grecs, maester Jack, répliqua le baronnet en souriant; et il appuya vivement sur les détentes de ses pistolets.

Les deux chiens s'abattiriMit à la fois, les cheminées rendirent un son mat et la tête de sir Francis resta immobile entre le deux crmes menaçantes; son visage n'exprimait ni frayeur, ni colère; il posa les pistolets sur son lit en disant :

— J'aurais dû m'en douter... Jack, si vous continuez à me servir avec tant d'intelligence et si peu de dévouement je vous donnerai votre retraite. Voici la quarante et unième fois que vous me sauvez la vie contre mon gré... C'est abuser de ma patience Vous devriez être un peu moins charitable et un peu plus à mon service... Après tout, vous êles un excellent homme... Comment avez-vous déchargé mes pistolets ?

Le valet de chambre de sir Brecknock comprit que la bouras(iue était passée, et il répondit avec un sourire plein de bonhomie :

— J'ai profité de l'absence de vos esprits...

— Pour avoir une présence d'esprit, je vous comprends, vous êtes en règle... Ahl ça, je suis donc bien malade, à vous entendre?

ri'

— Vous avez la fièvre chaude... demain vous serez tout guilleret.

— A la bonne heure... Ma foi ! la Providence protégera sans doute la famille de Candeuil, j'ai fait pour elle ce que j'ai pu... Jack, racontez-moi l'emploi de votre temps depuis que nous nous sommes quittés; et avant tout, veuillez me dire comment il se fait que vous ayez acheté une voiture aussi burlesque ?..

Monsieur le baron n'a qu'à se rappeler qu'il me

laissa, seul, à la tête de ses affaires et de ses bagages, à Alger, le 22 avril de la présente année.

— Oui, mais votre voiture, Jack, votre voiture?

— Je l'ai achetée à Toulon, d'un baladin qui revenait d'une foire ; et je m'estimai très-heureux de cette occasion j car je me trouvais en peine de conserver votre ménagerie.

— C'est pardieu vrai... j'avais oublié mes bêtes !... où est mon perroquet des îles Moluques ?

— Ne le voyez-vous pas tout triste sur son perchoir.

— Mademois lie Aïcha aime ces oiseaux à la folie, je me ferai un plaisir de lui offrir ce type des cacatoès... et mon singe du Congo?

— 11 vous fait là-bas mille grimaces, et s'est trouvé mal plusieurs fois depuis votre syncope.

— Très-bien, et mon vautour fauve ?

-— Il déguste en ce moment un quartier d'agneau surle balcon, c'est uaebête c^^rmante dont je n'ai que des éloges à vous faire ; on ne vit jamais un plus doux caractère...

— Ah ! ça Jack, je ne vois pas ma petite pantjière des Philippines?

Hélas ! myloid, elle est morte après une douloureuse

agonie, d'un épanchement au cerveau... Je lui ai fait faire des obsèques dignes de Votre Grâce î

— Dans quelle ville ?

— En pleine Méditerranée ,. Nous Tavons jetée à Teau en grande pompe... Les poissons...

— Auront sans doute pris son corps pour celui d'un amiral, n*es-ce pas?

— 11 faut tout l'esprit de monsieur le baron pour rencontrer de pareilles saillies... Aussi n'est-ce pas là ce que je voulais dire précisément. Je voulais dire que les poissons de mylord ce portent à merveille, ainsi que ses pavillons et son chien de Terre-Neuve. — Mylord comprendra que la voiture du baladin n'était pas trop spacieuse pour sa ménagerie... et puis, il faut bien quo les valets fassent des économies quand les maîtres font de la dépense. Pendant que mes bêtes voyageaient de compagnie, criaient, grimaçaient, et caquetaient à l'arrière-train delà voiture, moi je méditais sur le devant, ou bien je lisais pour orner ma mémoire.

— Vous êtes donc toujours passionné pour les livres ?

— Toujours î c'est une merveilleuse invention que la prose, monsieur le baron l

— Et la poésie, maître Jack ?

— Je m'y perds trop aisément, mylord ; en d'autres termes , je suis fait pour l'antichambre et non pas pour l'Olympe !

— Vous croyez donc que la poésie, est le langage des dieux ?

— Au moins l'ai-je lu dans un feuilleton.

— C'étais ainsi aulr fois, il y a cent cinquante ans, mais auj urd'hui...

— Paraonnez-moi, je me suis avisé de lire les poètes français du siècle dernier, et je les ai quelque peu compris... Encouragé, j'ai lu les modernes.

— Eh bien ?

— Je me suis dit que j'étais un âae, et j'ai repris nu yieille prose.

— Vous avez plus d'esprit qu'il n'y paraît, Jack. Vous êtes au moins plein de sens... Et quel livre tenez- vous à la main dans ce moment?

— La vie des philosophes, mylord ; c'est la lecture la plus nourrissante que je connaisse. Lorsque vous êtes arrivé, j'en étais à celte maxime de Périandre : <c Rien v!est estimable autant que le repos ! » C'était un grand sage que ce tyran de Côrinthe.

— Je crois que vous jetez une pierre dans mon jardin, maître Jack.

Hélas! monsieur le baron... quand serons-nous donc au terme de nos longs voyages !

— Demain.

— Demain ! s'écria le valet de chaml^re... Est-ce possible?

— C'est la pure vérité.

— Le problème du mouvement perpétuel demeurera donc insolubre ! Je croyais que l'illustre famille des comtes deBrecknock avait fait voeu de le résoudre, et que mylord était sur le point d'en venir à bout... Monsieur le baron, je me sens ragaillardi. . Pensez donc que, parti d'Alger deux jours après vous, dans un méchant état de santé, j'ai débarqué à Toulon après trois jours de traversée ; que, de Toulon, j'ai couru à Marseille sans faire pau«e ; qu'à Marseille j'ai pris la rouie de Paris par Lyon, qu'à Lyon j'ai appris voire intention d'aller à Grenoble, qu'à Grenoble j'ai su que vous deviez être à Allevard le cinq mai, et que, prenant les devants, je suis venu m'installer ici où depuis trois jours je me délasse, avec volupté, de vingt-cinq ans de marches forcées par le chaud, par le froid, par les quatre saisons, la nuit, le jour; tant au service de monsieur votre père qu'à celui de lord Thûnias, votre frère et qu'au vôtre.,. Nous en sommes à votre dernier relai l... Sainte Vierge l.M*Mais c'est donc au Paradis

terrestre que nous allons coucher demain su soir?

— Vous avez trouvé le mot... nous sommes sur la route du Paradis, encore un relai et je serai arrivé au terme de mes vagabondes explorations. L'objet que jai cherché, avec tant de persistance, ne me fuira plus... Jack, j'ai réalisé mon rêve.

— A monsieur le baron, que je suis aise de cette trouvaille... Cet objet doit être bien rare espèce et d'un bien charmant aspect.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai, pour ma part, contemplé tant de merveilleuses choses, en courant l'univers h votre suite, que l'embarras du choix m'eût été fort pénible.

— - Comment Jack, vous n'avez jamais deviné quelles étaient mes deux idées fixes?

— Je vous sais une rage de charger vos pistolets pour en finir avec ce monde ; si cette manie est une de vos idées, je n'aurai plus qu'à chercher l'autre.

— Jack, vous ne m'avez jamais soupçonné d'être amoureux?

— Monsieur le baron est l'homme le plus rangé du globe.

— Je suis amoureux ! amoureux passionné î

— Hélas! mon pauvre maître, dois-je continuer de décharger vos pistolets... Une paire de balles dans le crâne, u'est'dle pas plus profitable qu'une grosse passion dans le cœur... J'aime à croire que mylord aura dignement placé ses affections.

— C'est un ange que j'aime... un ange du Paradis, car vous Tavez dit, nous arriverons au jardin céleste demain soir.

— Pardon, mylord, et où avez-vous fait la connaissance de cette perle si longtemps cachée?

\96 wéniNB

— Dans mes rftves, r(^ponclit sir Francis avec enthousiasme.

— Dans vos rêves? répéta maester Jack grandement désappointé... puis il reprit d*un ton chagrin... mais mylord, cette honorable demoise/ le n'existe donc pos?

— Elle sera demain près d'AHevard, je serai après demain devant elle... Ah! ça, Jack vous, ne comprenez donc rien à rien ?

— Mille excuses, mais Votre Grâce m'a tellement troublé en m'annonçant cette grande nouvelle, que j'ai perdu îpa lucidité. Voici deux points bien arrêtés. Nous arriverons demain à Allevard, pour n'en plus sortir, au moins de sitôt; nous resterons en Europe, d'où nous enverrons nos adieux aux autres «parties du monde.

— Vous déduisez comme Archimède, monsieur Jack.

— A Allevard, Votre Grâce rencontre définitivement une jeune personne dont elle est ép ise, et Votre Grâce reçoit le sacrement du mariage.

— Vous concluez comme un procureur-général... c'est bien cela; libre à vous de mander celte nouvelle à votre famille pour l'attirer près de nous.

— H las! mylord, je ne saurais trouver un courrier rssez diligent pour porter ma lettre... Cher ' famille!

— Je ferai construire exprès pour vous, J :ck, une ligne télégraphique.

— Rien ne m^étcnnera't de votre générosité, monsieur le baron.

Ici lord Rrecknock entra, pour la première fois de sa 'vie, dans quelques détails conlidi ntiels avec son vieux Ferviieu! ; mais il ne lui dit pas un mot de sa singulière façon de s'amouracher, pas plus que de ses aventures avec M. Mathias et le Cafre Mahïah. 11 se borna à lui confier, tout haut, qu'il avait enfin rencontré, au moment où

il y songeait le moins, la femme qu'il loursuivait depuis si longtemps, et il se dit tout bas :

« La douairière de Caudeuil est, à ce que l'on rapporte, une grande dame dans toute la portée du mot. La magnificence est son élément; auj^si ai je le projet, de déployer, au château d'Allevard, un luxe oriental. Quand je devrais me ruiner en un jour, il faut que je séduise cette marquise, car elle est toute -puissante sur son entourage. »

La journée se passa en méditations et en causeries; le baronnet qui n'avait jamais été si communicatif, vers? des flots de baume dans les veines de son fidèle compagnon de route qui, chose surprenante, ferma son livre sans marquer préalablement la p;'ge de sa lecture.

Le barbier fit une nouvelle visite, recommanda une nuit silencieuse, et, le lendemain, vers midi, il permit à son malade de continuer son voyage.

La voiture de maester Jack étant attelée de quatre chevaux^vigoureux ; le perroquet des îles Moluques, la singe du Congo, les poissons, le chien et les papillons du baronnet étant installés dans Tarrière-caisse, sir Francis se fit conduire dans la maison où le malheureux postillon qui l'avait accroché la veille, subissait la, peine de son excès de zèle, et il lui dit, en lui remettant deux billets de mille francs et sa carte :

— Voilà de q loi payer vos drogues ; quand vous serez rétabli, n'oubliez pas de me venir trouver, je vous garderai à mon service et vous prendrai pour cocher, vous êtes le p. stillon de France qui entendez le mieux votre métier.

Cela dit, e baronnet, aidé par son valet de chambre, se hissa dans le compartiment réservé de la voilure. Jack recommanda à son maître dïviter les courants d'air, i^uis il s'apprêta à fermer sur lui la portière.

-— Eh bien î vous ne moulez pas?... En finirons-nous

*200 MÉDIDE.

— Mylord peut partir...

— Qu'allez-vous faire?

— Je vais me loger dans l'intérieur.

— Pourquoi pas avec moi dans le coupé, puisque coupé il y a?

— Je sais trop ce que je dois à Votre Grâce pour me permettre...

— Et vous voulez faire route dans une ménagerie?

— Ma pla.e est plutôt avec les bêtes de mylord qu'avec mylord.

— 11 me plaît de déroger aujourd'hui, monsieur Jack... venez vous assi'oir à mes côtes, et dépêchoas un peu, si cela ne vous fait rien. Toutefois, si vous tenez à ce que nous nous séparions, envoyez-moi mon singe, il me faut absolument quelque sadété.

La guimbarde de maester Jack partit au grand trot de

ses chevaux, en rendant un bruit de ferraille comme s

elle eût porté un approvisionnement d'arsenal. Le voyage

fut égayé par le pittoresque des sites, aussi bien que par

les dissertations du valet et la verve originale du maître ;

et, comme nos Anglais (iébouchaient sur le vert et riant

plateau d'Allevard, ils renontrèrent une cavalcade qui

enfilait un chemin de traverse ombragé de pommiers en

fleurs et d'accacias. Cette cavalcade était composée de

deux amazones, d'un jeune cavalier et d'un {:room qui

suivait ses maîtres à dislance respectueuse. Le baroiînet

et son val t de chambre mirent la tète h la portière pour

mieux voir ces élégants promeneurs. Les deux amazones

étaient en tête et marchaient côte à côte, le cavalier qui

ne pouvait avoir place dans ce rang, vu le peu de largeur

du chemin, était à quelques pas en arrière, et les dames,

pour lui parler, tournaient souvent la tête de son côté, en

lui adressant chaque fois un doux sourire. Sir Francis

commanda au postillon d'aller au petit pas, et d'arrêter de temps en temps. Puis il s'écria :

— Je parierais le château de Brecknock contre un château de cartes, que ces deux femmes sont aimables et jolies.

L'élrangelé de cette exclamation amena une grimace sur les traits paisibles de maester Jack qui répliqua :

— J'ai lu quelque pcrt, monsieur le baron, que lorsqu'on a la pensée du mariage en tète, on ne peut sans préjudicier à l'objet de sa flamme, s'inquiéter de trouver l'esprit et la beauté...

— Ailleurf que ch z sa future, acheva sir Francis, en venant au secours de son eervileur empêtré dans une phrase colossale.

— Cest cela, mylord.

— Je ne saurais trop répéter que vous avez à coup sûr, du sang de Lycurgue dans les veines, Jack, mon ami... Voici, néanmoins, deux femmes qui se tiennent bien en selle et un cavalier qui a bonne mine. Parlez-moi de ces costumes d'amazone... ils sont aussi coquets que riches... Jack, je devine que ces dames ne sont ni Européennes, n Américaines, ni Asiatiques...

— Que sont-elles donc? mylord.

— Je n'en sais rien... Leur costume a un cachet tout original et un vêlement de tous les pays : je voudrais bien voir de près ce beau couple... Ah! le cavalier met pied à terre et ressangle son cheval.

— Vous n'avez qtfà faire un souh tit pour être ex:iucé, mylo<;d, dit le valet de chambre en allongeant le bras hors de la portière.

Pendant que le cavalier sanghiit sa monture, les dames se courbèrent sur l'encolure de leurs chevaux qui partirent à fond de train, et arrivèrent, avec la rapidité de la flèche, sur la roule où stationnait Téquipage grotesque du

202 MÉDiNB.

baronnet. Au bruit du galop, trois cris s'échappèrent à la fois de la guimbarde : un aboiement majestueux jeté par le chien de Terre-Neuve, un clapissemeiit par le singe du Congo, et un sifflement par le perroquet des Moluques; puis, le chien passa son long museau h une fenêtre, le singe s'accrocha à l'un des barreaux pour jouir du même spectacle, et le cacatoès vint leur tenir coLupagnie. Les amazones, entraînées par r impétuosité de leurs chevaux, dépassèrent un peu la voiture de sir Francis, tout e:i poussant un éclat de rire qni faisait deviner, la fraîcheur et la pureté de leur voix; et, s'arrêtant, elles tournèrent brides, montrèrent au baronnet deux visages enchanteurs et se mirent au pas de ehevaux de poste, regardant alternativement les deux voyageurs et leurs singuliers compagnons de route.

— Que vous avais-je dit, Jack, sont-ce là de douces physionomies?

—- Je n'ose les regarder, monsieur le baron ; n'oubliez pas que njus allons au paradis, et que dans tout paradis Dieu fait mûrir un fruit défendu... La femme est, à mon sens...

— Regardez cette élégante toilette!... et ne songez pas tant au fruit défen :u; Jack, vous devenez très-licencieux.

La guimbarde marchait au pas de tortue, les deux belles dames la suivaient, en aintenant l'ardeur de leurs chevaux qni tachaient d'écume leurs poitraits.

->- Quelle trouvaille pour un peintre de genre ! murmura sir Francs l\ l'oreille de son domestique.

Nulle toile, en effet, n'a produit un tableau plus gracieux; nos souvenirs renoncent a nous rappeler un plus délicieux paysage, animé par des personnages aussi élégants de formes et de costumes. 11 régnait entre ces deux amazones, légères, habiles, souples, intrépides; char-

SCèlVES DE LA YIE ARABE. 503

mantes • t le site où elles se trouvaient, et leur opulent (équipage, une harmonie de tons et de lumière qui faisait éclater, dans son idéale magnificence, le génie du créateur de l'homme et de la terre, et des cie^îx. Le soleil, en disi araissant derrière les montagnes de la rive droite de risère, jetait des reflets de pourpre sur le Iront du Mont- Blanc, des Mauriennes et des Sept-Lacs. Cette povrpre s'élalî'it sur la nappe des neiges, el nuançait le ciel d'un rose tendre qui se fondait dans l'azur di' la voûte infinie. Au premier plan, les collines fleuries, les vallons g acieux étaient éclairés par les molles lueurs du crépuscule; les chevriers regagnaient, appuyés sur leurs hâtons épineux, les sentiers du village ou des fermes. Le son mélancolique des grelots rompait le silence de cite nature au repos, et jetait la vie dans ce tableau champêtre. Sur la route sablée qui enveloppe le plateau d'Allevard, la voiture grossière et bizarre de sir Francis semblait être immobile. Près de 1^, les deux dames, montées sur de magnifiques chevaux; lun anglais et d'un noir de j^is, lautre arabe et d'une robe ardoisée, poursuivaient de leur maligne curiosité. et de leur sourire i'équipage plaisant du baronnet. Ces dames avaient à peu près le même type de physionomie, quoique l'ovale du visage fût plus allongée chez l'une que chez l'autre. Elles avaient les yeux également noirs, également grands et do'ix, quoique hautains; leurs tailles étaient celés de deux jumelles et aussi fl xibles qi'un jeune roseau ; leurs fronts étaieiit cachés à demi par un chapeau calabrais, orn.* sur l'un des bords fièrement relevé, d'une plume grise, soyeuse et flottante. Leurs longues jupes étaient en pluche et à n flets, et leurs corsages en ve'.ours gris perlé, boutonné do manière à liisser pointer deux jabots de valencienne; les manches du juste-au corps étaieiit tendues, agraflf es et soutachées ù la turque; drux camélias rouges étaient attachés à la

204 MÉDINB

plus haute boutonnière de l'habit ; leurs petites mains, gantées comme pour le bal, maniaient d'un air de charmante fanfaronnade, une cravache en baleine et à pomme d'or ; les chevaux étaient irréprochablement harnachés, depuis la rose du frontal jusqu'au tapis blanc galonné.

Le baronnet ne se lassait pas d'admirer les jolies indiscrètes qui jetaient elles-mêmes, ncus l'avons dit, des regards malicieux, tantôt dans la caisse aux bêtes, tantôt aux deux voyageurs, tantôt sur le chemin où elles avaient laissé leur cavalier. M. Jack, pour échapper sans doute la tentation, avait ouvert la Vie des Philosophes, et braqué de rechef ses besicles sur son nez.

— Mon cœur, en approchant de celle qu'il adore, deviendrait-il moins exigeant? se demandait sir Brecknock... Si l'objet de mon culte et de ma passion n'est pas l'idéa de mes rêves, si mon imagination m'a trompé!.... voilà, certes, l'occasion d'en remontrer au Werther de M. Goethe.

— Ton mari va nous gronder, dit l'une des dames à s compagne.

— Pourquoi donc ? Horace ne gronde jamais, tu le sais trop galant...

— Bon 1 pensa le baronnet, cette belle jeune femme m'a tout l'air d'être éprise de son mari... Après tout c'est un cas prévu.

— Pour deux raisons, répondit l'amazone qui montait le cheval arabe ; d'abord nous l'avons follement abandonné, puis nous sommes indificn tes.

— Prendr ell egalop pour venir voir une charretée de singes, voilà certes une grande faute.

— Hé! pensa sir Francis, cette façon de s'exprimer me semble un peu cavalière.

— Ne parle pas si haut, ce jeune homme t'écoute, notre curiosité l'a sans doute offensé.

SCENES DE LA Vif! ARABE- 205

— Les charlatans ne s'offensent de rien, mon amie.

— Es-tu sûre que ce soit un charlatan ?

— C'est peut-être un marchand d'animaux, à coup sûr, c'est un pauvre diable... Ah ! voici Horace.

Le vra se trouve toujours dans le faux, se dit le baronnet; cette charmante créature me prend pour un baladin, et, dans cette fausse opinion qu'elle a de moi, elle juge que je suis un pauvre diable... C'est on ne peut plus vrai... Décidément je donne la préférence à la femme au cheval arabe, l'aut-e me fait l'effet d'une délicieuse coquette.

Le cavalier qui était resté en arrière, rejoignit ses deux dames en caracolant, et leur dit d'une voix boudeuse :

— Vous êtes une étourdie, Médine, vous êtes une folle, Aïcha, de courir ainsi au risque de vous rompre le cou; quelle mouche vous a donc piquée?

— Nous avons voulu vous faire niche^, mon cher capitaine, répondit Aïcha en rougissant.

Sir Francis Brecknock, entendant ces noms qui remplissaient SH tête et son cœur, et s* trouvant en face de ses idoles, crut continuer ses rêves tout éve Hé ; il se rejeta dans son coin, saisit le bras de son valet, et s'y cramponna convulsivement.

— Qu'avez- vous, qu'avez- vous, mylori? s'écria l'honnête Jack ; vous êtes pâle et défait.

— Ce que j'ai ?

— Qu'avez- vous? que se passe-t-il?

— Jack !

— Mylord...

— Regardez bien ces deux dames et ce cavalier?

— Je les regarde... hâtez-vous, de grâce, mon cher maître.

— N'avancez pas tant la tête, je ne veux pas qu'on nous examine de trop près.

206 MéniNE

— Mais, hélas 1 qu'est-ce donc?

— Voyez- vou'î bien cette raviss inle et belle amazone qui monte un cheval noir ?

— Oui, mylord.

— C'est mademoiselle Médine devenue marquise de Candeuil, Théroïiie de ce feuilleton que vous m'avez lu si couramment à Ten Boktou, chez le paysan hollandais.

~ Est-ce possible... monsieur le baron? .. est-ce possible ?

— Silence !... Voyez-vous ce jeune cavalier à mine fière et distinguée, voyez-vous cet élégant dandy qui monte un cheval bai ?

— Oui, mylorJ. Après?

— C'est le capitaine de CanJeuil, c'est ce brave et loyal prisonnier des Arabes dont l'histoire est si touchante.

— Dans le feuilleton de la Quotidienne?

— Précisément.

— Ah ! monsieur le baron , que je suis aise de le revoir... Ses aventures m'ont fait pleurer à chaudes larmes.

— Jack?

— Mylord ?

— Voyez-vous cette charmante demoiselle qui se tourne en ce moment de notre côté? voyez vous sa taille de guêpe, sa pose gracieuse, son divin sourire, son front superbe et ses yeux éclairant son visage commo les étoiles illuminent le firmament? Elle monte un cheval arabe gris-ardoij)é... Jack, (a ¥oytz-vous? regardez-la bien.

— Monsieur le baron, je vais remettre mes b sicles.

— C'est la malheureuse Aïcha, la fille du vieux guerrier Ben-Allal, c'est l'iutoressante fiancée de TArbi, la rivale de Kadidja ! C'est l'ange du désert, la vierge sacrée que vénère le peuple arabe, c'est Aïcha, Jack, c'est Aïcha.

gCiWES DE Ih VIE ÀRALE. 207

— Mais, mylord, je tombe des nues... les feuilletons ne sont donc pas des romans ?

— Ils sont ce qu'ils peuvent être, et vivent de tout ce qu'ils trouvent; mais il ne s'agit pas de cela, Jack. L'histoire de Médine, c'est une histoire, quoique toutes épisodes frisent le roman.,. Sachez donc, enfin, que le paradis où nous allons arriver est le pays qu'habile la belle Aïcha...

— Et que la femme dont votre Grâce raffolle est cette honorable et magnifique demoiselle...

— Vous avez autant de malice que mon singe Congo, Jack, mon ami, dit en souriant le baronnet. Avouez, dès lors, que je me trouve en bien fâcheuse position dans cette guimbarde, déguisé en montreur d'ours ou en marchand de perroquets.

— Quoi ! mylord, vous croyez qu'on oserait vous confondre?...

— Eh ! parbleu ! monsieur Jack, les batteleurs et les lords n'ont-ils pas également face humaine, et l'habit n'at-il pas fait le moine dans tous les temps?

— Mais votre air de grand seigneur, vos façons de prince, Mylord, votre charmante distinction.

— N'entamons pas le chapitre de vos fadaises, Jack... on voit bien que vous avez appris à faire l'amour dans la Vie des Philosophes,.. Apprenez, en passant, que les premières impressions sont décisives, et que le cœur d'une jeune fille ne revient jamais de ses premières sensations. Or, je dois avoir produit une étrange sensation sur mademoiselle Aïcha et ses amis.

— Pourquoi ne partons-nous pas au triple galop?

— Je ne sais pas m'arracher à la société de celle que j'aime éperduement.

— Je vais descendre de voilure et j'irai saluer M. le marquis de Candeuil de la part de lord Brecknock ?

Ï08 MEDINE,

— Restez en place, s'il vous plaît... Allons, voilà que la cavalcade vient à nous... Je ne sais vraiment où me cacher... Si on nous interroge, vous répondrez, Jack; je vais feindre de dormir.

Pendant ce dialogue entre le baronnet et son valet de chambre, Médine, Aïcha et le marquis de Candeuil s'étaient mis au pas, marchant de front, et comme leurs chevaux avaient une allure S"périeure aux coursiers de la poste, ils les avaient considérablement dépassés.

— Nous nous s )mmes attardés, dit le capitaine, il fera très sombre dans une heure, prenons le trot, mes enfants.

— Pourquoi se presser? les nuits sont belles, et la lune éclaire les glaciers à rendre jaloux le soleil, repondit Médine,

— Je n'aime pas à vous voir dans la traverse après le soleil couché... Prenons le trot.

— Qu'avons-nous à craindre? demanda Aïcha.

— Rien, assurément, mais enfin...

— Ce cher Horace ne peut pas s'habituer à la France. Il se croit toujours en Afrique, et quand nous prenons l'air, même sur une terrasse, il a l'œil au guet comme une vedette.

— Je suis un grand poltron, mon amie, je le sais, répliqua le capitaine en souriant avec une gracieuse modestie; mais le bonheur rend timide et peureux comme Tor rend avare.

Médine répondit au sourire de son mari par un regard plein d'amour; puis, lui tendant la main, elle ajouta :

— Au trot, donc,

— Horace, dit Aïcha, faites-moi le plaisir de demander à ce marchand d'animaux s'il s'arrête à Allevard, et combien il veut vendre son perroquet blanc huppé.

l — Volontiers, mon amie; tournons bride... J'ai cru

remarquer, en effet, que ce perroquet est de la m me famille que le cacatoès du fameux capitaine de VEnfer, M. Malhias, de vaillante mémoire.

La cavalcade aborda la guimbarde de sir Francis, et le marquis de Candeuil s'adressa à Jack qui, obéissant aux ordres de son maître, avança son long cou hors d'une fenêtre qui lui fiisait face.

— Vous allez à Allevard, mon ami?

— Oui, Monsieur, àAlievard même

— Vous y coucherez sans doute

— Mais si cela nous est agréable, je ne vois pas pourquoi nous ne le ferions pas, chacun a le droit de coucher où...

^ Le baronnet qui, la tête renversée, les yeux fermés, simulait un profond sommeil, appuya rudement le talon de sa botte sur le soulier de son valet. Jack comprit qu'il avait lâché quelque sottise, et il n'acheva pas sa phrase.

— Je suis de voire avis, reprit le capitaine, égayé par le ton bourru de celui qu'il interrogeait; la route et l'auberge appartiennent à tout le monde.

— L'auberge ! grommela sourdement le susceptible domestique.

Médine et Aïcha regardaient le doux visage de sir Francis, sans se défendre de l'admiration qu'il leur causait, aussi n'interrompireni-elles point je colloque du capitaine et de maest-r Jack.

— Vous venez sans doute de la foire de Saint-Pierre?

— Oui, monsieur, répondit Jack, sur l'avertissement silencieux du baronnet.

— Auriez-vous fait de mauvaises affaires par malheur?...

— Qui vous dit que je fasse des affaires, s'il vous plaît ? répondit vivement le valet de chambre, courroucé du peu de révérence qu'on témoignait à son maître.

— N'oubliez pas que nous sommes des marchands d'animaux, glissa sir Francis à l'oreille de Jack, et soyez poli pour m' obliger.

— Je n'ai nulle envie de vous offenser, monsieur, reprit le marquis, j'ai au contraire Tintention de vous faire bien finir votre journée. J'ai cru que vous aviez peu vendu à Saint-Pierre, en voyant votre voiture attelée de quatre chevaux marchant au pas, ce qui ferait supposer que vous êtes lourdement chargé... bref, vous avez un perroquet magnifique dont ces dames ont grande fantaisie.

— Je le crois ! c'est le plus riche échantillon des Moluques... Mylord ne le donnerait pas pour cinquante gainées.

Ici, lord Brecknock allongea un coup de coude à Jack, et se ft^otta les yeux.

— N'est-il donc plus à vendre? demanda le capitaine.

— Pardon, monsieur, repartit le baronnet d'une voix caressante; le mylord dont vous parle mon camarade, cherche à se défaire de cet oiseau.

— A la bonne heure l Et à quel prix ?

— Au prix que fixeront ces dames.

— Voilà qui est fort galant, dit Aïcha. Puis, elle ajouta :

— Serez-Yous encore à Allevard demain?

— Oui, mademoiselle ; vous pourrez envoyer prendre on perroquet dans l'après-midi. Je laisse à votre génésité d'en fixer le prix.

— Je vous remercie, monsieur.

En prononçant ces mots, Aïcha rencontra le regard caressant de sir Francis, et elle baissa les yeux en rougissant. Le visage de lord Brecknock était pâle et empreint d'une émouvante mélancolie. Un gros nuage de poussière s'éleva sur la route, et on entendit le roulement

SCENES ne Ik VIE ARABE. tW

lointain d'une voiture et le trot cadencé de plusieurs chevaux.

— Fouette! cria le baronnet à son postillon. La guimbarde partit au galop de son attelage. La cavalcade suivit d'assez près

Le capitaine et Médine riaient de tout cœur, Aïcha s'effurçait de faire comme eux ; mais c'était toujours du bout des lèvres que souriait la jeune fille.

— Voilà une rencontre qui me sera sans doute fatale, disait sir Francis à Jack; mademoiselle Aïcha me reconnaîtra sans nul doute, et notre connaissance s'est faite d'une ridicule façon.

— Que ne sommi s nous dans cette brillante voiture qui va bientôt nous croiser, dit le vieux serviteur avec un déplorable soupir.

— Mes enfants, regardez donc ce riche équipage qui vient là-bas; comme ces quatre chevaux sont d'accord, comme cette calèche roule mollement... A qui cela peutil appartenir?

Une calèche du style le plus élégant arrivait, en effet, du côté d'Allevard, et n'était plus qu'à quelques secondes de sir Francis; ses chevaux, conduits à la Daumon, nageaient di^ns leurs traits en effleurant le sol, et secouaient avec grâce leurs crins flottants. Le jokey qui était en selle avait une livrée légère en velours vert galonné d'argent ; les deux laquais, assis sur l'arrière-siége, étaienl en habit à la française de velours amarante galonné d'or; ils avaient la poudre, le tricorne et le bas de soie La voiture était vide et filait sans secousse en rendant un bruit sourd, étouff'é par la Iremi^e des ressorts et la rapidité de la course. En arrivant près de la guimbarde de sir Francis, le jockey mit ses chevaux aux pas, et l'un des laquais cria aux voyageurs :

— Venez vous de Goncelin ?

SI 2 medinë.

— Ils ont donc tuus la rage de nous questionner, murmura Jack, hors de patience.

— N'avez-vous pas une langue pour répondre, répondit le baronnet; puis il apostropha les gens de la calèche.

— Messieurs, je vous achète votre voiture, îittelée Comme elle l'est, et je vous prends tous k mes gages. Cela vous convient- il ?

— touche, cria l'autre laquais au jockey, ne perdons pas notre temps avec ces manants.

— Qu'appelez- vous manants, monsieur, s'écria Jack saisi de colère.

— Venez-vous de Goncelin ?

— Oui, après?

— Pouvez-vous nous parler de l'accident arrivé à lord Breckno( k dans ce village?

— Oui, certes, repartit le baronnet.

— Sa chute laisse-t-elle quelque espoir de le sauver ?

— 11 est absolument rétabli.

— Dieu soit loué !... Touche petit, et touche ferme. Les cheviiux s'claneèrenl, la calèche s'ébranla. En ce

moment la c ivalcade qui venait derrière la guimbarde arriva à sa hauteur; Médlne, Aïcha et le capitaine ser. ngèrent sur un bord de la route, pour contempler le bel équipage arrêté sous leurs yeux.

— Hé! cria le baronnet... un instant; nous avons autre chose à voiS dire?

— Parlez vile ?

— Au service de qui êtes- vous, s'il vous plaît?

— Nous sommes le» gens de lord Brecknock ; on nous a appris il y a une heure que &a seigneurie avait fait uni •bute terriblâ, et nous Talions chercher.

-^ Vtûii doae m'tuvrir... Je 9ui& lord Br4^kn##k.

— Touéî

SCÈNES r»E LÀ XIE ARABE. 21 S

— Ah! ça! drôles, cria Jack k son tour, je crois que vous donnez des démentis à mylord.

Los deux laquais se jetèrent en bas de leur siège, vinrent ouvrir la portière de la guimbarde et s'inclinèrent devant Jack.

— Ce n*est pas de moi dont il s'agit, faquins; parlez h sa Grâce.

Le baronnet sauta légèrement à terre, et dit au postillon : filez devant, vous arrêterez à la griUe du ciàteau... parlez! Puis, examinant son équipage avec tout le soin d'un amateur consommé, il dit : Ce l bien ; depuis quand êtes-vous arrivé?

— Depuis hier matin, my!t)rd; votre intendant de Genève nous a arrêtes à votre service, et dirigés par Chambéry sur Allevard. Nous mettrons tout notre zèle à satisfaire votre Grâce.

— Je n'en doute pas... Jack, montez sur le devant. Pendant que le vieux serviteur obéissait à cet ordre, le baronnet fit un pas vers la cavalcade, et saluant gracieusemeut Aïcha, Médine et le capitaine, qui s'inclinèrent à leur tour sur leurs chevaux ; il s'installa dans sa calèche qui fit volte face et partit bon train.

— L'honneur est sauf marmorta Jack.

— Vous avez la vanité de Satan, répondit sir Francis, et Dieu vou^ devrait charger en femme.

— Jack fil la grimace en contemplant l'exiguité de ses mollets.

— Voilà une sifiguliène rencontre, disait le capitaine à ses deux compagnes; Aïcha, votre passion pour les perroquets sera cause qu'un lord aura perdu la tête... car il la perdra en so: géant à vous.

— Ce jeune homme est fort distingué, dit Médiue en regardant son amie en dessous. |

2U MÉDLNE.

— Ce n'est donc plus un pauvre diable, répondit Aïcha avec quelque méchanceté.

— Peut-être.

— Et la raison ?

— Je ne connais pas de plus pauvre diable qu'un amoureux repoussé, ma toute belle.

Aïcha ne répondit pas ; elle prit le galop de chasse et ses deux covpagnons l'imitèrent. Comme la calèche venait de quitter un bouquet de bois attenant à un ravin profond, et que les promeneurs y étaient engagés, un bruit de feuilles froissées effraya le cheval de Médine, et, au même instant, une forte détonnation fit gronder les échos de la montagne.

Le marquis et Aïcha poussèrent un cri déchirant i le cheval de Médine fil une pointe et s'abattit; lord Breck- Hock au bruit de la détonnation, et à l'appel qui frappa son cœur d'effroi, se retourna vivement, et ordonna à son jockey de revenir au galop sur ses pas.

L'hospilalité de sir Brecknock.

Le coup de feu était parti d'un fourré qui touchait au ravin ; le saut de côté qu'avait fait le cheval de Médine, surpris par le froissement des feuilles, avait sauvé la vie à sa maîtresse; mais le noble animal, atteint sous l'oreille droite par le plomb de l'assassin, expirait sur la route dans d'affreuses convulsions. Le capitaine et Aïcha s'étaient précipités au secours de la jeune marquise dont le calme les rassura Au même instant sir Brecknock arriva el supplia M. de Gandeuil de vouloir bien profiter de sa voiture. Celle offre, faite avec l'exquisse politesse d'un grand seigneur, et l'empressement naturel d'un ami, fut acceptée. L'équipement du cheval de Médine fut mis dans la voiture, le groom du capitaine conduisit en main les deux chevaux de selle ; Jack trouva place, grûce à ses frêles dimensions, entre les deux laquais sur le siège; les deux dames s'assirent faisant face aux deux cavaliers et aux chevaux, et la calèche repartit au galop. Le crépuscule s'était insensiblement épaissi : la nuit s'étendait dans les vallons; les cimes des monls étaient seules faiblement

216 miSdwb.

éclairées par les reflets du couchant. La lune apparaissait pâle et limpide au-dessus des masses sombres des forêts de sapins; les neiges scintillaient sous le feu de quelques étoiles, et le silence du soir n'était troublé que par le lointain tapage du Bréda, et le roulement uniforme de la voiture du baronnet.

Sir Francis respecta les émotions de ses hôtes, et ne fatigua point par d'indiscètes et fastidieuses quh'stioriS. Après quelques minutes de marche, le mar-juis de Candeuil prit la parole, ei le son de sa voix arracha le j une Anglais au charme d'une méditation délicieuse.

— Nous avons accepté sans cérémonie votre offre courtoise, Monsieur, pour ne pas vous ravir l'occasion de nous rendre service.

— Je suis voyageur. Monsieur, et vous savez qu'en voyage on a quelquefois une bonne fortune.

— Monsieur, je suis le marquis de Candeuil, capitaine de cavalerie au service de France; j'habite le château de la Roch.ette où madame de Candeuil, que vous avez personnellement obligée aujourd'hui, espère avoir l'honneur de vous recevoir, ainsi que ma mère et mademoiselle Aïrha, notre amie.

Le baronn t s'inclina et répondit :

— Je suis loni Brecknork; ma voiture de voyage s'étant brîsée ^u dernier u.iai, j'ai dû me mtlire tu route diios la patitchf^ où vous m avt'Z rencontré, ei où j'ai rougi de tout Tinterêl que madame la marquise p >rtaii au ma chaud d'animaux J'ai loué le chnte.iu d'Allevard pour la belle saison, et mesg«ns ayant eu connaiss.ince de l'accident qui m'est arrivé, bonl venus au devant de moi. Voilà, monsieur le capitaine, le secret de notre rencontre ; je fais des vœux pour que le hasard qui nous a rapprochés vieillisse notre connaissance et mes respectueuses relations.

SCENES T)E Ik VIE ARABE. 217

— Votre nom m'est très-connu, Mylord, et ce m'est un grand honneur comme un grand plaisir d être en compagnie d'un homme aussi distingué que vous.

Le baronnet s'inclina de nouveau, et son regard s'arrêta sur les grands yeux d'Aïcha, qui se tourna vers Médine ^t lui demanda :

— Es-tu tout à fait remise de ta chute? n'éprouvestu aucune douU;ur?

— J' me sens parfaitement bi'^n j'ai la tête moins loî^rde, et je pourrai n^noiiterii cheval quand vous le désirerez, répondit la marquise avec un sourire affectueux, puis elle ajouta :

— On lire donc des coups de fusil en Dauphiné comme dans l'Atlas .. Messieurs, avez-vous des nouvelles du maladroit qui nous a fait une si grosse peur?

— Je n'ai pas pensé à le poursuivre, répondit le capitaine, c'eût été perdre du temps, il s'est jeté dans le ravin et a gagné la montrgne... Ta gendarmerie sera, dès ce soir, à sa recherche... Vous n'avez rien vu dans le bouquet de bois, Mylord, lorsque vous l'avez franchi avant nous?

— Non, Monsieur, absolument rien ; les feuilles étaient immobiles, le fourré m'a semblé. désert.

— Voilà qui est étr:mge. dit Aïcha... A qui de nous trois le 'N)up étaiî-il desîiiié?

— Où est I intérêt de ce crime?... Mylo:d, trouvez-vous un seiis h cela?

— Aucun !

En prononçant ce mot, le bar. nnet bva les yeux au ciel et sa ponsée se reporta sur le Cafre farouche... Il étouffa un soupir et garda le silence.

— Messieurs, je vous conjure (roublier cette vilaine hisoir^% mon pauvre cheval en a fait tous les fra/s... Nv os-uoecem rnzdapas qu'un chasseur a déchargé son arme

sur un daim ou sur un loup, et que nous nous sommes trouvés sur le chemin de sa balle... Voici les feux d'Allevard, si mylord a un cheval de selle à me prêter, nous serons à la Rochelte dans trois quarts d'heure, et nous ferons de notre aventure une belle scène de brigands pour les marmots du village.

— Toujours rieuse, dit le capitaine assez gaîment... Au fait, vous avez raison, Médine, nous n'avons d'ennemis nulle part, et vous avez expliqué l'énigme... N'êtes-vous pas de notre avis, Aïcha.

— Certes... qui pourrait être assez lâche pour frapper ma sœur, le meilleur ange de Dieu?

— Et vous, Mylord ?

— Vous me semblez dans 1 e vrai, monsieur le marquis, il faut une raison aux malfaiteurs; j'aurais compris une fusillade complète, je ne comprends pas un coup de fusil...

Puis le baronnet pensa : « Les daims et les loups ne courent pas les grandes routes, et l*homme a toujours près de M quelque ennemi mortel. »

La calèche entra au galop dans les allées sablées du château d'Allevard ; toute la livrée de sir Francis vint se ranger sur le perron et le long des haies vives, armée de flambeaux qui projetaient une lumière dorée sur les verts massifs des bouquets d'arbres,

Un huissier, en tenue de château royal, la chaîne en sautoir, la culotte et les souliers bouclés, la tête poudrée, l'épée à pommeau d'acier battant sur les mollets, et l'habit noir coupé à la française, vint ouvrir la portière de la* voiture et présenta l'épaule au baronnet, pendant que les deux laquais, sautant à bas de leur siège, se rangeaient des deux côtés de la portière, une longue verge d'ébène à la main, pour garantir de l'atteinte des roues les vêtements de leur maître.

SCÈNliS DK LA VIE ARABE. 219

Sir Francis descendit lerlement de voilure, et offrit la main aux deux dames qui s'y appuyèrent, louclièrent d'un pied léger la première marche du perron, et se dirigèrent, conduites par leur hôte, vers un salon d'été rempli de fleurs et tapissé de glaces, où, comme par enchantement, des valets servirent une collation ayssi délicieuse que charmante à l'œil.

— Ètes-vous résolument décidées à partir pour la Rochette, Mesdames? demanda .'ord Brecknock. Ne ferezvous pas largesse entière au château d'Allevard en y passant la nuit?

— Cette nuit serait trop cruelle pour ma mère qui nous attend, répondit Médine.

— J'enverrai un exprès, bride abattue.

— Merci, Mylord, merci... Veuillez faire demander le chef de la brigade de gendarmerie de cette ville, et nous prêter l'un de vos chevaux de selle. Ces deux services rendus, nous n'aurons plus qu'à vous exprimer notre reconnaissance.

— Je vais vous obéir, quoique à regret, monsieur le marquis.

Le baronnet sortit du salon, et aborda l'huissier qui s'était présenté à son arrivée.

— Depuis quand êtes- vous ici?

— Depuis deux jours, Mylord; jf^ suis parti de Genève vingt-quatre heures avant vos équipages.

— Vous êtes-vous absenté du château depuis votre arrivée ?

— Non, Mylord.

— N'avez-vous pas vu un jeune nègre, habillvî d'un long caban, appelé Mahïah.

— Non, Mylord.

— Gomment! ce nègre arrivant de Grenoble et du châ-

teau de la Roctiette, ne s'est-il pas présenté au château pour me rejoindre ou pour m'attendra?

— Non, Mylord, je n'en ai eu aucune nouvelle.

— Il est venu hier, dans Taprès-niidi, un'brigndier de gendarmerie qui m'a fait les mêmes questions, Monsei- Sneur, dit un valet de chambre qui avait enhîudu la demandiî de sir Francis et ia réponse de Thuissier.

— Eh bien?

— Personne n'a vu ici le nègre dont parle Mylord.

— C'en est fait' murmura le baronnet.

Puis, s'adressant à Jack qui entrait, portant une lettre sur un plat d'argent, il lui dit :

— Faites seller cinq chevaux, dont un avec l'équipage d'amazone que nous avons rapporté, et que trois des plus jeunes et des plus vigoureux domestiques s'apprêtent à me suivre, armés de pistolets et de cannes à falots. D'où vient cette lettre, Jack ?

— C'est un paysan qui l'a apportée, il n'y a qu'un instant,'Mylord.

Le baronnet rompit le cachet, et lut ces mots d'une écriture évidemment contrefaite ;

« Mahïah est libre, il ne doit compte de ses pas et de ses actions qu'à lîieu; il te remercie de ton amitié et t'assure de sa reconnaissance, le tils de Zaka venge les outrages des siens, m.ais il n'est pas ingrat. Quand tu auras besoin de Mahïah, lu mettras un drapeau sur ta maison pendant tout un jour, et, au milieu de la nuit, Mahïah l'attendra au pied de la colline de ton village. »

— Oh! oh! pensa sir Francis, mon Cafre a déjà trouvé un secrétaire... Ceci me paraît louche. Voilà un cas de complicité. Se tournant vers Jack, lord Brecknock lui dit :

— Allez prévenir en toute hâte le sous- officier de gen

se INES DE LA VIK ARABE. Î2 I

darmerie qui commande ici que j'ai des révélations pressantes à lui faire... Partez.

De retour au salon, sir Breckncok s'approcha du capitaino et lui dit :

— J'ai quelques mois à vous confler à l'écart, monsieur le marquis.

— A vos ordres.

Et lorsque les deux jeunes gens furen; arrivés dans un cabinet relire du chàleau, le baronnet prit la parole :

— Itous sommes d'anciennes connaissances, capitaine, sans nous être jamais donné la main. Vous avez entendu citer mon nom et mes extravagances, sans doute; j'ai lu votre histoire et vos exploits... Vous voyez que j'ai de vous des souvenirs d'admiration et que vous n'avez de moi que des souvenirs...

— D'une magniiicence généreuse, d'un esprit supérieur.

— Vous êtes on ne peut plus poli... passons! Ce que j'admire en vous, c'est un froid dédain pour le danger et un îéméraire aveuglement dans toutes les circonstances périlleuses.

— Je suis soldat, Mylord.

— A merveille; mais si vous avez, jusqu'à ce jour, méprisé la mort et mérité l'éloge de tous les braves, maintenant que Dieu vous a fait le gardien d'un trésor, il faut devenir sentinelle vigilante.

— Je ne vous comprends pas.

— L'instinct de la conservation est toujours en campagne quand on eu a besoin. N'ètes-vous pas l'heureux époux de mademoiselle Médine d'Ulm?

— Oui.

— Mademoiselle Médine, aujourd'hui marquise de Can- 4euil, n'est-elle pas fille de l'ancien colonel d'Ulm, mort •u \fnqu9 sous le pseuduDyme d'Ibrahim?

222 MfeDÎNR.

— Oui, Mylord.

— Ne trouvez aucune indiscrétion à mes paroles, je vous prie, elles sont nées d'un intérêt profondément dévoué. Le colonel d*Uim n'avait-il pas épousé, sous l'Empire, madame votre mère ?

— Oui, Monsieur; c'est une déplorable histoire dont on ne s'est que trop occupé, et dont un étourdi a fait dernièrement un mauvais livre, dit le capitaine en rougissant.

— les écrivains sont pillards, monsieur le marquis, ils ont tous pour patrie la Forêt-Noire. Mais enfin, tout mauvais livre renferme quelque chose de bon, a-t-on dit. Or, le roman de Médine a lancé, comme vous saurez plus tard pourquoi et comment, un fidèle ami sur vos traces. Cet ami est devant vous.

Le marquis s'inclina et répondit :

— Ma mère, actuellement au château de la Rochette, avait été mariée contre son gré, et avait à peine connu son mari, lorsqu'il fut fait prisonnier en Russie. Revenu de son exil, horriblement défiguré et vieilli, ma mère, remariée au marquis de Candeuil, qu'elle adorait, ne l'a jamais reconnu, dans toute la loyauté de ses souvenirs. Des papiers trouvés dans les bagages du mameluck Ibrakim n'ont que trop prouvé son identité, et la marquise de Candeuil porte aujourd'hui le deuil de ses deux époux avec désespoir.

— Je n'en ai jamais douté, capitaine; la mère d'un homme tel que vous ne peut être soupçonnée. Je reviens à mon sujet. Le colonel d'Ulm, ou plutôt sa race, a laissé en Afrique un homme chargé d'accomplir sur elle des vengeances odieuses et terribles.

— Ces vengeances ont été fatalement satisfaites...

— La mort de l'Arbi et liu juif Samuel a-t-elle suffi à tarir la soif de sang du fils de Zaka?

— Avant de quitter l'Afrique, j'ai reçu les confidences du nègre Mahïah; il m'a confié son degré de parenté avec Aïcha, ei m'a avoué, en résistant à mes instances qui le sollicitaient de me suivre en France, qu'il n'osait franchir la mer par prudence et par crainte de céder aux ordres barbares de sa mère mourante.

— Et qui menacent ces ordres, capitaine? Candeuil tressaillit et murmura faiblement:

— Ma femme.

— Je connais le nom du chasseur qui a tué maladroitement le cheval de madame la marquise, aujourd'hui, dit brusquemenf le baronnet.

— Ah ! fit le capitaine.

— Ce chasseur est un jeune nègre nommé Mahïah, arrivé d'Afrique tout exprès pour tirer sur les loups et sur les daims des Alpes, et pour abattre, par maladresse, la femme adorable que Dieu nous a donnée.

— Mahïah ! Mahïah ici ? cria le marquis stupéfait et épouvanté... Et comment?... qui vous l'a dit?

— J'aurai Thonneur de vous voir demain en allant faire ma cour aux dames de Candeuil et a mademoiselle Aïcha, et je vous raconterai celte histoire tout au long. Sache seulement, dès maintenant, que j'ai rencontré ce Cafre à bord du navire qui m'a mené d'Alg r à Marseille, qu il m'a fait la confidence de ses desseins et que je l'ai mis sur vos traces... car je l'ai conduit à Grenoble, et de Grenoble, je l'ai envoyé à la Rochette.

— Vous? vous. Monsieur!

— Moi-même... Veuillez trouver ma conduite toute naturelle...

— Mais...

— Soyez persuadé que j'ai accompli les plus rigoureux devoirs de la prudence et de l'humanité.

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