‹ Scènes de la vie arabe (volume 4)Chapitre 7 sur 10 · MÉnlNE · texte numérisé non relu

MÉnlNE

— Un valet vint annoncer que le sous-officier de gendarmerie était arrivé.

— Faites entrer, dit le baronnet; puis s'adressanl au capitaine, il ajouta : Laissez-moi conduire celte affaire.

— V ns m'avez fait appeler pour un cas grave, dit le vieux soldat.

— Oui, Monsieur. A cinq kilomètres d'Allev; rd, sur la. roule de Grenoble, vers six h« mes viugt minutes de Taprès-midi, un coup de feu, parti d'une touffe de bois, et dirigé contre madame la marquise de Candeuil qui se promenait à cheval avec Monsieur que voici, son mâii et une de ses amies, a tué raide le cheval de celte dame. Il nous a été impossible de voir et de poursuivre l'assassin qui a gagné la montagne par les ravins.

Le gendarme éc ivit ce rapport, le fit signer par le capitaine et par le bai onnet et dit :

— Voici deux affaires (]ue nous avons sur les bras, ou plutôt voici deux affaires qui n'en font qu'une.

— Le pays est donc bien mal habité ?

—- Non, Monsieur, on y commet un crime tous les vingt ans; mais hier, nous avons nçu du château de la Rochelle, le signalement d'un nègre à votre service, dit-on, qu'on accuse de projets homicides, et que nous ne savons où trouver.

Sir Francis se hâta de prendre la parole pour empêcher M. le marquis de Candeuil de manifester son étonnement, et il dit :

— C'est sans doute madame la marquise douairière de Candeuil qui vous a fait prévenir?

— Oui, Monsieur.

— Eh bien ! vous [)0uvez laissez dormir cette affaire. Mon nègre est un excellent sujet qui n'a fait que toucher à AUevard, car je l'ai renvoyé à Grenoble, de Gonceliu où il m'a rejoint hier soir. C'est un être très- pacifique et corn-

plétement inoifensif ; madame la marquise aura écoulé quelque terreur panique ou des avis calomnieux ; je vous engage îi lui laisser, quand il reviendra, pleine et entière liberté.

— Puisque vous lui servez de caution, je prends note de votre déposition, et nous en écrirons au parquet.

Quand le gendarme fut parti, le capitaine dit k son hôte :

— Vous ne serez pas surpris d'apprendre que je ne comprends rien à votre façon de protéger les gens contre rassassinat

— Pourquoi cela? monsieur le marquis.

— Vous m'apprenez que Mahïah est près de nous, ce gendarme nous dit que ma mère Ta signalé à la police (je ne sais trop comment), et vous l'affranchissez d'un mot de toute poursuite, de toute surveillance.

— C'est dans notre intérêt commun.

— Je suis au bout de mon latin.

— Vous connaissez les Kabiles, capitaine; vous savez que les limiers les plus fins et les plus hardis ne sauraient les surprendre lorsqu'ils sont embusqués ou enterrés dans leurs montagnes. Eh bien! Mahïah est un Kribile. Sobre comme un nègre, brave autant que vous, il échappera h toute recherche, et Tardeur de la poursuite envenimant sa colère, vous serez exposé à d'inévitables dangers. Règle générale : pour toucher le but qu'on veut atteindre, il faut lui tourner le dos...

— C'est-à-dire que pour aller au Nord, il faut marcher vers le Sud, interrompit le capitaine.

— Mon Dieu! monsieur le marquis, la terre n'est-elle pas ronde ?

— C'est juste.

— Comprenez qu'en faisant traquer notre Cafre par de gendarmes et des recors, nous lui disons très-élcquem ment : Dépêche-toi de faire ton coup,

Îî6 M^DÏNE.

— Il me semble qu'il paraît passablement pressa.

— Certes; mais il n'a sans doute profité que d'une belle occasion, je connais le fond du cœur de Mahiah : il y a plus de bon que de mauvais dans cet aDînie. Décidé à la uengeance, celte vengeance peut- être paresseuse... Je crois avoir, dans tous les cas, un moyen infaillible de museler celte béte sauvage ,. Pardonnez-moi, si je parle si légèrement de l'oncle de mailemoiseile Aicha.

— Ne vous gênez pas avec nîoi, dit le capitaine en souriant de nouveau.

— Mademoiselle Aïcha n'éprouverait elle pour son oncle l'horreur in pirée par ses odieuses préméditations et ses cruelles vengeances?

Àïcha est une fiile arabe ; elle a dans le cœur une haine invétérée contre le peuple français, qui a ruiné et détruit en fainille. Elle aime à l'adoration madriine de Canaeuil es souvenir de l'Arbi et de sa terre natale; depuis qu'elle saii que Mahiah est son oncl« , elle en parle avec respect iît tenlresse...

— C'est d'une âme noble, fière et aimante!... Eh bien ! i::onsieurle marquis, ajouta sir Francis après une pause./ /e n'hésite pas à répéter que je débrouillerai tout cedrame à la façon d'un vaudeville.

— Les vaudevilles finissent tous par un mariage, mylord, et vous avez la réputation de vouloir être jusqu'à la mort un obstiné célibataire.

— Nul n'est bravj comuie un poltron qui se révolte, capitaine... L'histoire du cœur estécrite en proverbes.

On vint annoncer que les chevaux étant sellés depuis longtemps, les dames désiraient partir.

— Surtout ne soufflez pas un mot de tout cela, avant que je ne vous donne ie signal, dit le baronnet en reconduisant ie capitaine: il ijc faut pas inutilement effrayer madame la marquise, ei il faut bien se garder d'épouvan-

tor mademoiseile Aïcha sur le compte Oq son charmant oncle.

— Soyez siV de moi.

— Nons vous avons d(Vnnî?''s, messieurs dit M dine, mais nous sommes impatientes de rassurer m:î mère déjà très-inquiète sur notre sort, j'en suis persuadée.

— J'irai demain recevoir mon châtiment, répondit sir Francis en offrant la main h Aïcha pour la mettre en selle, et en lui glissant un suave regard plein d'amour, de respect et de noblesse , je suis Cvjupable de sa trop longue attente...

— Coupable comme un bon génie, dit Aïcha le front baissé..,

— Dont ie palais enchanté s'est ouvert pour nous secourir... acheva MéJine... c'est une nuit des contes arabes, que celle-ci,

— Dieu veuille que le beau ciel d'Afrique vous couvre toujours, ajouta sir Francis, en portant une tresse des crins du cheval d'Aïcha à ses lèvres, et en y déposant un baiser brûlanl. Puis il s'élança sur le cheval qu'on tenait en main pour lui.

— Nous ne souffrirons pas que vous nous accompagniez, mylord, dit le capitaine. Vous n'êtes ; as encore entièrement rétabli de votre chute... restez, restez.

— Si j'ai été assez heureux pour vous être de quelque utilité, ne punissez p is mes services par une tyrannie, répon'lit le baronnet en adressant un regard suppliantaux deux (lames... à moins que je ne sois de trop dans votre escorte.

— Vous êtes le maître sur vos terrils, mylord, dit Médine, et nous sommes vos très-humbles vassales.

La calvacadese mit en route, précédée de deux laquais, et suivie d'un troisième domestique. Tous portaient au bout de petits bâtons, des fallots de taffetas ja^mô, qui

•228 MEDINE.

répandaient une vive lumière sur un grand rayon, et effarouchaient les oiseaux endormis dans les haies et sur les arbres.

Aïcha marchait à côté du capitaine, etMédine était près de sir Francis; la route assez étroite, quoique fort belle, ne permettait pas de cheminer autrement que par deux ou par un Les chevaux du sir Breckno k et ceux de M. de Candeuil, étant de première race avançaient rapidement, quoique au pas, et la petite troupe se trouva bientôt dans la vallée.

— Voilà qui est on ne peut plus féerique, dit Médine ; cette marche au flambleau fait mon bonheur,

— Elle me rappelle des nuits bien chères, dit Aïcha.

— Elle me laissera de bien doux souvenirs, ajouta lord Brecknock... Il y a par-ci pai-là, dans la vie, des minutes qui valent mieux que beaucoup d'années.

Le son de voix du baronnet arriva si mélancolique et si tendre à Toreille d'Aïcha, que la jeune fille en tressaillit; elle leva sa cravache, etfrappa Tépaule deson chev 1 qui fit une courbette, et rasa des lianes épineuses suspendues aux branches basses d'un amandier. L'une de ces lianes accrocha les chapeau de l'amazone, qui s'efforçait de s'en débarrasser, lorsque sir Francis se porta en avant, saisit les épines d'une main ferme et les brisa violemment pour déliver la captive. Aïcha répondit par un gracieux sourirsà ce petit dévouement, et son sourire, tout à coup contracté, prit une expression de reproche lorsqu'elle vit de larges gouttes de sang couvrir le gant du chevalier.

— Vous vous êtes blessé, monsieur ?

— Dites que je suis égratigné, mademoiselle... On n'a rien pour rien ici-bas.

Le capitaine et Médine échangèrent un coup-d'œil rapide La calvacade observa, pendant quelque temps, un profond silence ; puis la conservatioQ s'engagea de nou-

SCÈNES DE LA VIR AnABE. 129

veau et fut gaie, vive, spirituelle ; Aicha n'y prit qu'une faible part, mais le baronnet Técouta avec bonheur, recueillement et enthousiasme; son âme nageait dans la joie. Interrogé par Médine, il raconta de nouveau sa mésaventure de Goncelin, et sa fausse et fâcheuse position dans la guimbarde de maesler Jack. Médine riait de tout cœur au récit animé et original de sir Francis, dont la verve était toujours du meilleur ton. Le marquis se sentait entraîné; malgré lui, vers ce spirituel et charmant jeune homme, dont le caractère aventureux et la vie romanesque l'avait souvent intéressé ; et nous croyons pouvoir affirmer, sans nous compromettre,q ue les^laquais d'avant-garde débouchèrent sur l'allée de marronniers du château de la Rochette, quand nos promeneurs de nuit pensant, Médine à l'originalité de l'aventure, Candeuil à l'amabilité de son voisin, sir Francis à son amour, et Aïcba aux belles nuits africaines et à la voix de fauvette qui gazouillait à son oreille, regrettaient, tous les quatre, de n'avoir pas encore quelques bons petits kilomètres à parcourir.

Arrivé devant la grille de la cour d'honneur, lord Brecknock salua jusqu'à terre sa compagnie, et, sans s'arrêter aux appels et aux prières du capitainn, il partit suivi de ses laquais et reprit le chemin d'Allevard.

Fouiller au cœur du baronnet pour chercher les émotions délicieuses qui s'y glissèrent pendant son réjour au château d'Allevard, serait imprudent de notre prit. Nous tenons trop à caresser nos lecteurs, nous avons trop bonne envie de leur plaire et de les tenir éveillés, pour nous jeter dans le pathos désordonné des amoureux ivres de joie, ivres d'espéiances, ivres morts de ce poison embaumé qui a pour étiquette ces mots : Premier amour. Descendre dans l'âme d 'un jeune homme surpris en flagrant délit de bonheur, comme sir Brecknock, et vouloir écrire ce qui se pas:>e dans celle âme, c'est rabâcher ce qui a été dit, pensé.

230 IIÉDINE.

écrit par tous les hommes, par toutes les femmos depuis la seconde génération du genre humain ; c'est nager en plein Océan ; c'est faire la morale à son curé, attendu que, de nos lecteurs et de nos lectrices, li n'est personne qui ne sache aussi bien, mieux que nous, peut-être, ce qui devait se passer chez le baronnet.

Son cœur élait une espèce de chaos : voilà tout ce que nous en savons dire de plus neuf pour le quart d'heure, nous essaierons au piochain chapitre de débrouiller quelque chose dans ce chaos en travail.

Après avoir semé de mélancoliques regards sur tous les buissons qu'avait frôlés la robe longue d'Aïcha, après avoir baisé sans relâche son gant ensanglanté, sir Brecknock arriva chez lui, saisi d'une îièvre brûlante, de l'une de ces lièvres qui ne font jamais du mal, et qu'on ne saurait trop avoir dans ce monde, où toute jeunesse, toute candeur, tout aiiiour et tout bonheur passent, hélas, si vite!

Lorsque Jack mit son maître au lit, il s'aperçut Ix ses paroles décousues, et au tremblement de ^on corps, qu'il y avait quelque chuse de dérange dans cette organisation si bien trciiipée.

— Vous souillez, mon cher maître?

— • Un peu. . je me ressens de ma chute, ce ne sera rien... AlKz vo^s reposer?

^^ — Vous aurez pi is li oid, celte nuit ?

— Cela peut b.en èirc.

— Ah! mon Dieu, myiurd!. . ces, femmes nous causeront quelque grand dommage,

-~ Allez vous reposer, Jack, et ne pailez des damer qu'en faisant la révérence.

— J'obéirai à Votre Grâce ; mais voyez combien d'événements fàciieux depuiS que nous avons rencontré ces daaus.., Un c.up de fnsil, un cheval tué, le château sens dessus dessous, et un gros rhume de poitriuit que vous

SCÈNES DE Là^ vie ARAfiB. l3l

avez sûremont ramassé k travers champs Ah ! mylord,

reprenons la poste et le chemin des CraTides-lndes, si vous le voulez, on ne saurait courir trop vite et surtont aller trop loin, quand on a l'vimour à ses tn.usses.

— Assez Jack, j'ai besoin de dormir; votre philosophie est fort sage mais elle me fatigue.

— Bonne nuit, mylord... Quels sont vos derniers ordres pour demain ?

— Vous ferez hisser, dès le point du jour, un drapeau blanc sur l'un des paratonnerres du château.

— Y pensez-vous, mylord, un drapeau blanc 1 on nous mettrait à sac la Charte en main.

— Un drapeau noir, alors, peu m'importe.

— On nous prendra pour des pirat» s, et on fera les plus odieux cancans sur noire compte.

— Un drapeau jaune.

— Triste couleur pour un candidat aux épousaillv3S, dit Jack d'un ton chagrin.

— Faites hisser tout ce que vous voudrez, pourvu que ce soit une toile qu'on distingue de loin, et courez vous coucher, pour l'amour de Dieu, Jack, mon ami.

— Voilà qu'ils lui ont fait prendre une fièvre maligne, pensa le vieux valet de chambre, en se retirant h pas de loup. Un drapeau ! un drapeau î Quelle plaisante manie de malade !

Preiiilerg faits,

Le point du jour surprit sir Francis Brecknock dans les méditations suivantes :

— Après le nom du souverain Être par qui tous les autres sont et subsistent, le mot amour est, sans contredit, le plus vieux des mots. Le succès qu'a obtenu cette expression dans tous les âges et toutes les langues est effrayant ! Je ne connais qu'une coutume qui puisse rivaliser d'importance avec le besoin d'aimer, c'est la coutume qu'ont les hommes de manger pour vivre depuis qu'ils ont été créés... Et encore voit-on l'amour vaincre les appétits les plus gloutons, et faire périr d'inanition les estomacs les plus solides... Quoi! me voilà pris de la tête aux pieds, subjugué, enchaîné par une passion frénétique, moi, homme calme, philosophe, voyageur! moi qui, par sarcasme, défiais tous les pays de m'offrir une femme que je pusse aimer !... Dalila a tranché la chevelure de Samsom !... Je suis au camps des Philistins, prêt à tourner la meule l Je vois fuir mon énergie, ma volonté, sans pouvoir les ressaisir... Mon âme est énervée; la lièvre me

SCÈNES DE Lk VIE AIUfîE, 23,'i

dévore, mes lèvres tremblent, et mon imagination s'égare dans des rêves tout nouveaux. »

La tête du baronnet s'inclina; il ferma les yeux sans sommeiller. Le silence le plus absolu régnait dans le château ; les valets, appris k bonne école, respectaient le repos de leur maître, et Ton n'entendait que le monotone mugissement du Bréda qui se précipite, nous l'avons dit, sous les croisées et dans le parc du castel d'Allevard.

La chambre à coucher de sir Francis était remplie d'objets de luxe et d'élégance; pressé, comme nous le sommes, par la rapidité du récit, nous prions le lecteur de se figurer les choses selon son goût, et de meubler cette pièce des somptueux appartements du baronnet à sa guise, nous nous en rapportons à sa prodigalité. Arrivons vite à nos personnages, et leurs préoccupations, sans nous accrocher à cesminitleux détails auxquels certains écrivains doivent leur fortune, mais qui, participant de l'inventaire, nous semblent appartenir beaucoup plus à la bazoche qu'aux lettres.

Sur une table de travail placée à son chevet, sir Brecknock avait posé son portefeuille, et les pistolets de lord Thomas son /rère. Une lampe k trois becs, suspendue au plafond, brûlait dans des coupes d'albâtre, et répandait une douce clarté dans la chambre. (C'était encore une manie du baronnet d'avoir toute la nuit de la lumière). Prenant un journal, sir Francis lut, à demi-voix, les notes

qu'il venait d'écrire.

Allevard, le 6 mai 1845.

a Je viens de la quitter?... J'ai fermé les yeux sur son « adorable sourire ! la mélancolie de ce cœur d'ange s'est « infiltrée dans tout mon être. Son image^ s'est gravée « dans ma pensée ;... je vous vois partout Aïcha; partout « je vous retrouve i vous êtes dans l'air que je respire, « dans les parfums de ces vases de fleurs, dans le silence

« (lemoii insomnie; dans l'éclat de ce lorrenl ! vous êtes « la compagne inséparable de tous les mouvements de « mon âme; pour moi, vous remplissez le monde entier... « je ne connais que vous dans l'univers ! »

« C'est donc là ce qu'on appelle le premier amourc'est donc là ce sentiment dont j'ai ri si souvent ! i je riais de tous les amoureux; je riais malgré moi de Werther et du roman ; j'accusais les rêveurs et les élé^iaques de lolie; j'avais beau sonder le fond de mon cœur, je n'y trouvais que dédain pour cette passion qui me domine aujourd'hui; je connais les fibres de mon être, et ces fibres ne vibraient pas ; il faillait qu'un rayon de tes beaux yeux vint animer mon âme,- Aïciia, pour que mon âme s'emplit tout à coup de lumière, pour que la voix de ma jeunesse en fleurs, fit entendre à son tour les doux accords de sa divine harmonie! Oui, je le reconnais! l'amour chaste et pur que Dieu, dans sa magnificence, verse dans nos cœurs, est son plus grand bienfait. L'homme noblement épris, s'élève au-dessus de sa propre naiure, et semble se rapprocher du créateur. Ses mauvais penchants sont vaincus, sa foi se ravive, sa vie se remplit ; dans l'union fraternelle et sainte de leurs pensées, dans leur culte mutuel et désintéressé, les amanls font l'aumône à toutes les pauvretés et à toutes les douleurs. Chez ce couple bienheureux, les vertus de l'un passent au cœur de l'autre pour chasser ses défauts; et, tant que les mains unies dans une même étreinte, les fronts penchés dans une même prière, ces deux êires s'appariieiinent, ils appartiennent à Dieu, essence suprême de justice et déboute!

« Ces retours sur moi-même me font envisager tout mon passé. Que de temps perdu, gaspillé ! que d'occasions nianquées de semer autour de mji une multitude de bienfaits! J'ai jeté l'or à pleines mains dans toutes les contrées, et ma jeunesse s'est éboulée, jusqu'à présent, dans

fiCËNES DE LA VIE ARABE. 335

une o.siveté déplorable. J'ai poursuivi deux idées à travers le globe terrestre... voilà tout ce que j'ai faitl L'une de ces idées me venait d'en haut, du ciel , l'amour d'une femme; l'auirc me venait d'en bas, de l'enfer, le suicide!... Je renonce au suicide : arrière satan, arrière! je laisse la mort, pâle et honteuse, aux pervers, aux réprouvés!., vienne Aïcha, ma noole Africaine, ma céleste houri, ma beauté sans tache, et je lui offrirai cette jeunesse vierge et couronnée, cette vie que son souffle ranimera, cette fortune qui ferait envie aux rois; vienne ma promise, au visage enchanteur, et je brise li coupe empoisonnée que satan m'offrait chaque jour! »

Heureusement pour nos lecteurs, l'une des portières en velours qui fermaient la chambre de &ir Francis, glissa sur sa tringle, et au bruit léger de ses anneaux, le baronnet leva la tête, posa son portefeuille et dit î

— Que me voulez-vous, Jack, de si bonne heure?

Sans cet incident, le lecteur, malgré nos soins, eût été obligé de parcourir tout ce que le journal de sir Brecknock avait reçu de conlidences, dans Tun de ces styles romantiques tellement échevelé, que l'homme d'esprit assez amoureux pour s'y laisser entraîner, a le bon goût, son feu éteint, de ne se jamais relire.

— Mylord, je n'ai fermé ni Toeil, ni l'oreille de toute la nuit, tant j'étais inquiet de votre santé, tt j'ai cru pouvoir me permettre de venir ce matin massurer, par moi-même, de l'étal où vous êtes.

— Vous avez, Jack, une prédilection déplorable pour les phrases entortillées; les vôtres sont aussi longues que larges, et aussi larges que diffuses.

— L'art de parler n'est pas un art vulgaire, monsieur le baron.

— VuuS le i)rouveriez pi\s(iue, n.on brave Jack... Ap-

236 MEDINR.

prenez donc, si cela peut vous être agréable, que j*ai passé une nuit délicieuse.

— Hélas î mon bon maître, votre visage fatigué et ce portefeuille ouvert, et re:icre qui couvre le tapis disent, on ne peut mieux, que vous avez passé une nuit blanche.

— Où avez-vous pris que les nuits blanches valent moins que les nuits noires ?

— C'est une vieille convention, mylord; entre les gens qui dorment et les gens qui ne dorment pas.

— Les gens qui dorment sont des brutes, ceux qui veillent sont intelligents.

— En ce cas, mylord, je suis, depuis hier, une espèce de phénix.

— Vous en avez toujours eu Tair et la figure, mon ami.

— Tout n*est pas figure, hélas!... Quels sont vos ordres pour la journée, monseigneur?

— Quelle heure est-il ? ' '

— Environ huit heures...

— Vous avez, je pense, fait hisser un drapeau, comme je vous Tai commandé?

— Oui, mylord, et un fameux! un drapeau tricolore.

— Quoi ! vous faites de la politique.

— Mille excuses! ce drapeau est blanc, noir et jaune.

— Pourquoi celte bigarrure?

— Ce sont les trois couleurs qui vous faisaient envie. Ne pouvant, sans danger ou sans ridicule, les arborer isolément, je les ai rassemblées, et elles flottent que cela fait plaisir à voir!

Je ne saurais trop répéter que vous êtes un petit neveu de Salornon, Jaiik le sage î vous enverrez mon perroquet au château de la Rochette, par un valet de pied en grande livrée.

— Nous pourrons profiter du domestique qui a ramené le cheval de mviord, ce matin.

— Où est-il, que fait-il!

— 11 s'( st embusqué, à Toffice, derrière un pâté de foies de canard et une bouteille de Bourgogne.

— Remettez-lui donc mon cacatoès, et ([u'il le porte, saiu et sauf, de ma part à mademoiselle Aïcha. Mes équipages sont-ils arrivés de Grenoble ?

— Oui, my'ord, cette nuit.

— Vous commanderez mon carrick à pompe pour deux heures de l'après-midi. .. On attelera quatre chevaux gris, avec les harnais de gala... Je conduirai à grandes guides et ne prendrai qu'un groom.

— Votre Grâce va se tuer dans les mauvais chemins de ce pays, en courant à quatre chevaux avec des voitures aussi légères.

— Ne suis-je pas assuré par une vingtaine de compagnies ?

— Raison de plus, mylord.

— Jack, mon vieux comdagnon de route, vous m'êtes bien dévoué, n'est-ce pas?

— Ah! mon excellent maître, comme le meilleur des pères au meilleur des fds.

— Eh bien ! dispensez- vous à l'avenir de débourrer mes pistolets.

— Jamais, mylord,"jamais ! ce serait au dessus de mes forces... j'en ai une si vieille habitude.

— Si vieille qu'elle soit, mettez-la de côté, car je ne songe plus qu'à vivre et à bien vivre.

— Que me dites-vous là, monsieur le baron, que me dites-vous là.

— J'ai horreur du suicide, et je ne porterai plus cj^ pistolets sur moi qu'en souvenir de mon frère.

— Iléias ! s'écria le vieux servtieur ivre de jo e, à qui à

23S MÉOINE.

quoi (levons -nous cette miraculeuse métamorphose?

— A l'amour... h mademoiselle Aïcha, à la fée de mes rêves... Oui, pour elle, je venx aller jusqu'à cent ans.

— Vous succr-mberez comme Abraham, sous le poids de la vi('iliess^, monsieur le baron, je vous le prédis... et moi ans i je veux rajfMjnir, je veux danser, je v^'ux chanter, je veux lrin({uer ; foin des philosophes, des f uilletons, de la poésie et de la prose; menons joyeusement l'existence.,. Quoi ! l'amour a erifante celle merveille ! Il faut que, de ce pas, j'aille m'embarquer dans une amourette.

— Et votre foyer domestique, monsieur Jack?...

— Ah! my'ord, la joie met ma langue en humeur de gaudriole... Vos pistolets peuvent bien rester chargés, du diable si j'y touche... Que je voudrais baiser la pantoufle

, de mademoiselle Aïeha!!

# -^ Vous n'êtes pas dégoûté! Allez donner mes or-

dres.

— J'y cours, mylord, j'y cours!... Plus de voyages! récapitula maester Jack, chemin faisant, plus de suicide ! plus de spleen ! Au lieu de ces laides choses, une noce, une belle épousée, un sage repos, des enfants, de la famille, des rires et des chansons... Basth! la vie est un fleuve ; c'est vieux, mais c'est vrai ! Le prenriier âge est un filet d'eau limpide; la jeunesse une cascade encadrée de rochers inhospitaliers; l'âge mur, un large et placide courant; la vieillesse, une culbute dans l'immensité des mers, c'est-à-dire dans l'éternité, où l'on n'est sans doute pas plus mal qu'ailleurs

A deux heures précises, 1 * baronnet sortait de ses petits appartements, dans un élégant costume devi le qui faisait briller la distinction de ses formes, de sa démarche et de son maintien ; sa mise n'avait rien de recherché, loin de là, elle élaii d'une grande simplicité, mais fraîche, mais

fiCÈNBS DR U TfE \BABB. 239

de bon goftt, ot en harmonie parfaite avec l'homme comme il faut, que nous avons dépeint plutôt au moral qu'au physique. Un habit bleu foncé, f\ boutons d'or, uni, d'une coupe hirge et un peu n('glii>ée, dessinait 6a taille souple et svcitt -, sur son cçilet Liane, on ne vo^ait pas ces festons de broderie dont la mode fait aujourd'hui un si lourd éta- U]ge; une breloque formée de trois pierres précieuses dépassait de quelques lignes ce gilet. C'était un camée périclc^y tête de satyre, qui n^ valait pas moins de cent mille francs ;-un énorme rubis, où étaient gravées les armes comp^quées des comies de Rrecknock, admirable ei riche travail; un diamant de la plus belle eau, que la comtesse, mère du baronnet, avait mis au cou de son fils en mourant. Sans détailler davantage la toilette de sir Francis, nous dirons que, des bottes vernies qui emprisonnaient sou joli pieJ jusqu'il sa cravate, jusqu'aux boucles blondes et soyeuses de ses longs éheveux, jusqu'au bouton île camélia blanc qui ornait la plus haute boutonnière de son habit, tout était en harmonie, et qu'il s'en exhalait un paifum de geniilhommerie fait pour séduire, ou tout au moins pour plaire.

l.a voimre légère de sir Francis était rangée au bas du grand perron; les huissiers et les valets, maester Jack à leur tête, se tenaient immobiles sur le passage du châtelain ; la grille était ouverte à grands battants, et deux suisses ventrus, armés de longues hallebardes, carrés dans leurs habits amarantes galonnés d'or, l'épée ilottante entre leurs hauts talons et leurs immenses baudriers, poudrés à marteau et fiers de leurs mollets, montaient une rigoureuse faction de chaque côté du portail. Uu écu>er faisait face aux deux chevaux de volée, et cont^'uait, à graud'peine, l'ardeur frémissante d'un attelage gris-pommelé hors de prix Un coureur se tenait droit en selle sur un normand de onze pouces, le couteau de chasse

iïO MÉDllNE.

au côté, botté à récuyère, le claque en main, les yeux ouverts sur son maître, et prêt à piquer des deux. Un petit groom âgé de dix ans, enfoui dans ses bottes plissées à jevers blancs sans éperons, charmant sous sa culotte de daim collante, sa veste ronde en velours grenat, son ruban de page à l'épaule et sa mine effrontée, tenait d'une main la portière de la voiture, et de l'autre un fouet dont le manche, en baleine marbrée, se ttrminait par une longue poignée en or massif. Un chien danois de haute taille et tacheté comme un léopard ; une levrette blanche, fine, efflanquée, au long museau pointu, tous deux couchés en sphinx aux pieds du groom, semblaient dormir. La délicieuse voilure de sir Brecknock était bleu- azur; une simple couronne de comte brillait, en relief, sur les panneaux et les harnais qui étaient d'un goût sévère. Deux laquais à cheval, à trente pas en arrière, étaient destinés à l'escorte.

A l'exception des chevaux qui piaffaient, et faisaient voler le sable du parc sous leurs pieds impatients, et du fracas du torrent, tout fit silence, tout demeura immobile à l'apparition de lord Brecknock. Le baronnet s'arrêta sur le premier degré du perron, jeta un regard d'ensemble sur ses gens, sur son équipage, sur son jardin, et fit une grimace dédaigneuse dont Jack frissonna de la tête aux pieds. Ce luxe, cette richesse, cette symétrie artistique, cet or répandus autour du difficile gentleman lui parurent assez mesquinement appliqués. Toutefois, il posa sa botte sur le marchepied, s'élança lestement sur son haut coussin, prit son fouet, et, les jarrets tendus, la tète droite, le corps d'aplomb, les épaules effacées, il éleva les guides, pendant que le groom grimpait derrière lui; puis il jeta un petit sifflement auquel les quatre chevaux répondirent en se rassemblant, en se cabrant, et en partant avec des bonds savamment maîtrisés par le noble et charmant fils

SCENbiS DE LÀ VIE AKABE. 24 1

d'Albion, cette patrie des carrosses, des jockeys et des cochers.

Toute la population d'Allevard assista à ce départ.,. . elle n'avait jamais été à pareille fôte î

Pendant que sir Francis descend dans la vallée, émer* veillant ceux qu'il rencontre, effrayant les hôtes des buissons et des champs, nous prierons le lecteur de vouloir bien le précéder au château de la R chette, où l'attendent quelques anciennes connaissances.

C'est un principe de saine morale : qu'il ne faut pas sacrifier entièrement aux amis du jour les affections de la veille...

La marquise douairière de Candeuil avait employé la majeure partie de la nuit, et tout le jour qui avait précédé l'arrivée de son fils, à écrire pour assurer les paiements les plus pressés de ses dettes énormes ; elle avait pris des Urmes rapprochés pour acquitter les autres, et son* immense crédit lui assurait, dans tous les cas, la jouissance d'un magnifique revenu pendant au moins quelques mois. Ce temps écoulé, madame de CanJeuil savait fort bien qu'il lui faudrait descendre aux derniers échelons de la misère, puisque non-seulement sa fortune, mais encore celle de s?s enfants était absorbée par son passif, le capitaine et la jeune marquise ayant engagé tous leurs biens pour cautionner leur mère, sans se douter toutefois de la folle exagération de ses entreprises.

Nous avons avoué les projets de la douairière, projets basés sur l'alliance de lorJ Brecknock avec Aïcha. Ce mariage devait tout remettre en place, et devenait par conséquent l'idée fixe, la branche de salut de la venue ruinée. A cette pensée venaient bien se mêler la terreur inspirée par l'arrivée de Mahïah et les inquiétudes apportées par la lettre du capitaine Malhias; mais la gendarmerie devait s'assurer du Cafre, et les soupçons du Mir-

seillais n'étaient sans doute qu'absurdes... Toutelbis, la prudente marquise ne jugea pas opportun de parler à son fds de toutes ces affaires, qu'elle remit au lendemain, puis au surlendemain. La parenté de Mahïah et d Aïcha exigeait, d'ailleurs, de grands ménagements Arrivés dans la nialinée, le capitaine, Médine et Aïcha étaient montés k cheval pour fouiller les environs; emportés au delà d'Allevard dans leur promenade, ils avaient rencontré le baronnet, comme on sait, et si leur absence prolongée excita au château de la Rochette les plus vives inquiétudes, si le récit de l'accident survenu à Médine effraya la douairière, en lui rappelant que la gendarmerie n'avait pu saisir encore le nègre Mahïah, elle n'en bénit pas moins le ciel de Theureuse intervention de lord Breoknock, et de sa courtoisie éloquemment significative. Elle acheva donc sa nuit dans une agitation extrême, roulant dans î^a tête mille moyens de hâter la besogne, de se débarrasser du Cafre et de reconquérir sa foriune.

Madame de Cundeuil avait appris de sa belle-fdle, avec une joie extrême, qu' Aïcha, d'un abord si glacial jusqu'alors, avait maintes fois souri au baronnet; l'expérience de la douairière et sa rare perspicacité avaient deviné que les jeunes gens s'aimaient. Ainsi, on se figurera sans peine combien la visite de sir Brecknock était impatiemment attendue de ce côté.

Femme de tact, s'il en fut jamais, la vieille marquise savait bien que si elle mettait son fils et sa fille dans la confidence de la ruine de sa maison, ces nobles enfants reculeraient devant la générosité d' Aïcha et de lord Brecknock ; elle savait également que lord Brecknock, fantasque et extrême en tout, pourrait peut-être prendre pour un guet-apens dressé contre sa fortune, cette même confidence qui, partant, étoufferait sa passion naissante. D'ailleurs, le chagrin de ses enfants, le froid courage de

son fils l'eussent anéantie, et il lui fallait, dans cette passe critique, toute sa tête et toute sa vigueur d'esprit. Le surlendemain donc, elle résolut de ne rien dire ni au capitaiiie, ni à Médine, ni au baronnet. Cependant les choses ne pouvaient en rester là, et il fallait engager la bataille par une manœuvre quelconque.

Le caractère d'Aïcha était bien connu de madame de Candeuil ; d^s longtemps elle avait étudié cette belle et douce créature; dès longtemps elle avait jugé que son âme vierge aux vanités de la terre se détachait de toutes ses passions mauvaises pour adorer le beau, le noble, le grand, le bon dans leur idéale et divine perfection. Cet ang'^ de la vie nomade, ravi à la famille du patriarche, n'adoptaii rien d'étroit, de mesquin, d'égoïste ; ses ailes blanches abritaient la vertu telle qu'elle est venue du ciel aux peuplades du premier âge... Aïcha devait être pour la marquise éplorée la colombe de miséricorde, messagère du ciel, portant la paix et l'olivier sacré.

Aussitôt que la douairière eût a^'rêté sa pensée sur l'amie de Médiî.e, ses desseins germèrent dans son cerveau, et elle se dit rapidement ;

« Aicha n'a conservé de l'Arbi, son fiancé, qu'un sou- » venir mélancolique et douloureux; dès le jour où elle » a connu sa propre histoire, tlle a vu dans le frère de » Médine le farouche ennemi de sa famille, et elle a plus » détesté qu'aimé la mémoire du fanatique marabout » qu'elle adorait autrefois... Ces brusques passions sont » dans le sang arabe!... Ce que les haines de famille n'ont » pu vaincre, c'est la touchante et mutueile a )iitiéd'Aïcha » pour Médine... C'est dans la loi divine! Si Aïcha ne » connaît pas la ruine de mes enfants, elle combattra » probablement ses premiers penchants pour lord Breck- » nock; si elle sait que Médine touche k la misère la plus » affreuse, elle n'écoutera que ses généreuses inspira-

» lions... son génie, ou plutôt son bon ange la guidera; » elle sera heureuse... nous serons sauvés! »

Quant au Cafre, le château était sévèrement gardé, et les limiers en campapjne; le capital ne et sa ft^mme allaient être prévenus pour qu'ils se tinssenl sur leurs gardes... quoiqu'il y eut danger, ce n'était pas là l'affaire importante.

Ces réflexions faites, la douairière qui était dans son cabinet, poussa un panneau mobile sur le portrait du colonel d'Ulm, son premier mari, sonna son valet de chambre, et ordonna qu'on allât prier mademoiselle Aïcha de vouloir bien la venir trouver.

Cela se passait une heure environ avant l'arrivée de lord Brecknoek au château de la Rochette.

la visite.

L a marquise douairière avait apprécié le cœur-d'Aïcha avec une rare justesse. La jeune Africaine, (Passée de sa pairie par le:> armées ciiréliennes, témoin de Taneanlissemeiil complet de sa famille, p .rtant pour surcroit de. désespoir le deuil de son liane j et celui de son père, avait tout à coup senti pénétrer en elle le venin d'une haine invétcrée dans sa famille. L/homme auquel elle avait consacré ees plus douces rêveries, ses virginales pensées, son preiaier amour, avait été maudit par sa grand*mère mourante. Le sang pour lequel eile aurait versé tout le sitn était l'ennemi de sa race, elle l'avait pris en horreur. Le nom de l'Arbi n'etctit donc plus pour elle q l'un symboe odiCUx; elle ne pouvait songer au marabout guerrier que pour bénir et vénérer Mah.ah, le lidele eniant de Zaka. l honneur de sa caste et la gloire de sa famille. Cepenuant Medine était sœur de rAnji, et Medine devait être enveloppée dans la proscription sunglan e de la mère de Mahiah, elle devait périr comme l'Arbi et le juif Samuel; elle devait expier le crime de son père comme tous ceux de sa lign^'e!

246 MEDINE.

Mais la Providence qui avait protégé Médine dans le désert, sous la tente, dans la bataille, veillait avec amour sur cette créature chérie du Seigneur. Un sentiment plus puissant que la haine superstitieuse et que le fanatisme, rapprochait la fille d'Ibrahim et celle de Ben-Allal. Les deux jeunes (illes que nous avons connues en Afrique, abritées sous une même tente, unies dans la môme prière, dans une égale tendresse, dans une même abnégation, n'avaient pu, en changeant de climat, changer d'âme; et comme leurs Ames étaient belles, généreuses, dévouées, elles ne rompirent pas un seul anneau de la chaîne qui les liait l'une à l'autre depuis les jours d'adversité.

Médine courant au devant du danger qui semblait la menacer, avait franchement demandé à son amie si elle déversait sur elle les vœux de vengeance imposés à Mahïah ; et Aïcha, fondant en larmes, s'était jetée dans ses bras, en faisant le nouveau serment d'une inaliénable affection.

Élevée à l'ombre de la jeune marquise de Gandeuil, Aïcha avait rapidement profité des libéralités de son amie ;. son intelligence, supérieure en tout, avait dérouté les maîtres fameux qui avaient, en moins d'un an, fait de la jeune lille arabe une Française élégante et charmante. Aïcha travaillait avec une ardeur infati able-, les arts d'agrément, les études sérieuses la captivaient et l'absorbaient. Éminemment douée, elle étonnait la société d'élite qui accourait chez la marquise; disposée à une douce mélancolie, elle cherchait, dans la retraite et dans les livres, une nourriture à ses souvenirs. C'est à peine si elle donnait au monde le temps d'admirer sa beauté... Malgré les conseils de la spirituelle et sémillante Médine, elle n'avait appris ni un mot, ni un geste de coquetterie ; aussi la vertueuse épouse du capitaine de Gandeuil disaitelle h tous ses amis qu' Aïcha n'arriverait jamais au bout de son éducation.

I/Arbi n'avait laissé dans la pensérî crAicha que des traces funestes à son souvenir; la nièce de Mahïah, en abandonnant ses rêves d'amour, n'en avait pas moins fait vœu de ne plus livrer son cœur. La vierge fiancée se considérait comme en veuvage, et de tous les élégants qui avaient papillonné autour d'elle, nul n'avait mérité son intérêt, jusqu'au jour où lord Brecknock l'avait rencontrée sur la route de Grenoble à Allevard.

Il existe entre les cœurs une sympathie qu'on ne peut nier. Si celte sympathie se manifeste à la première vue, c'est que le hasard a mis en face, tout d'abord les êtres qui doivent se plaire et doivent s'aimer. N'a-t-on pas vu les amitiés les plus aveugles et les passions les plus brillantes, naître dans la brusque rencontre de deux êtres réservés sans doute l'un à l'autre. Toute âme a une sœur qu'elle cherche ici-bas; voilà une pensée rrbaitue par les amoureux dans tous les siècles,#pensée vraie, pieuse et consolante, d'où il résulte que la vie est un temps donné pour la recherche de cette sœur, qui nous évite et nous fuit à nous désespérer quelquefois, mais qui vient à notre rencontre et nous arrête, le plus souvent, dès nos premiers p:is dans le monde. Dans le premier cas, un pressentin.ent impérieux fiait par n<.us pousser soit à une amitié fraternelle, soit à un amour généreux et décisif, qui font ju!>tice des camaraderies mensongères, ou des imprudences de la folle jeunesse!

En con'emplant le délicieux visage de sir Francis, Aïcha avait senti son cœur frissonner; une voix intérieure lui avait conseillé de ne pas échapper aux regards respectueux, mais passionnés de ce jeune homme dont les traits étaient si nobles, dont la parole était si douce, dont la personne était si distinguée. Lorsque lorJ Erecknock avait quitté sa lourde patache pour monter dans son élégante calèclie, lorsqu'il avait salué la cavalcade avec

aisance et grâce, et qu'il avait disparu dans un nuage de poussière, Aïcha avait éprouvé une frayeur subite... Ce beau jeune homme lui élait apparu comme dans un rêve; et, le rêve évanoui, elle avait craint que sir Francis ne revînt plus. Cette seule frayeur explique suffisamment ce qui dût se passer dans le cœur de la jeune fille, tant sur la grande route qu'au château d'Allevard, que dans la marche de nuit. Le luxe du baronnet, dont elle n'avait encore vu qu'un échantillon, le respect des gens qui entouraient ce noble seigneur, la magnificence et l'élégance natives du jeune lord, en frappant l'imagination d'Aïcha l'avaient ramenée aux beaux jours de la puissance de son père ; alors que le vieux califat commandait aux tribus guerrières de l'Angaëd. Quand sir Brecknock avait baisé les crins du cheval d'Aïcha, la belle Africaine avait senti le feu montera son front; lorsque la main ensanglantée du galant chevalier avait détourné les épines qui menaçaient la peau délicate de l'amazone, l'amazone n'avait pu cacher un sourire qui, venu du cœur, avait mollement effleuré ^es lèvres. Erifin, lorsque retirée dans sa chambre, au château de la Rochette, Aicha, tournée vers l'Orient, avait fait ses pi^ostrations, elle avait mêlé à ses prières quelques pensées profanes, pensées pures où flottaient, comme des chimères, quelques vagues souvenirs des événements de la journée.

Aïcha avait assez mal dormi, soyons franc ; cette confession ne nuira nullement à notre protégée défendue, contre toute calomnie, par les trésors de son cœur et de sa candide virginité. Très-agitée, pendant la nuit, elle n'avait pu, toutefois, s'expliquer fidèlement les causes de son trouble. Au petit jour, noire belle rêveuse avait fermé les yeux etgoùte quelque repos. Son sommeil, léger comme celui d'une vive alouette, avait encore été rempli de rêves nsaisissables; et quand la grosse cloche du château avait

SCfeNES DE TA VIE ARABE. 249

annoncé l'heure du déjeuner, Aicha attardée, avait fait dire qu'elle ne descendrait pas au salon.

La douairière et Médine n'en avaient pas demandé davantage pour arrêter dans réchange d'un regard, que : sir Brecknock était cause de cette désertion.

— Qui dort dîne, s'était écrié gaîment la vieille marquise, et se penchant vers sa belle fille, elle avait ajouté tout bas! - Ces maladies ont de tout temps, exigé une diète absolue? n'est-il pas vrai?

Pendant le déjeuner, la conversation avait roulé sur le baronnet; la douairière avait raconté plusieurs anecdotes charmantes touchant la vie singulière de ce riche seigneur. Le capitaine et sa femme avait trouvé d'autant plus d'esprit à leur jeune voisin, que ces historiettes furent dites avec une exquise finesse et beaucoup de piquant. On avait parlé de la possibilité d'un mariage entre Aicha et sir Francis. Le capitaine ayant objecté que la jeune exilée était pauvre, et qu'en Europe on ne mariait plus les fil.es sans dot. Médne avait déclaré qu'elle était la tante de l'exilée, qu'elle lui devait tout son bonheur, et que la moitié de sa fortune lui appartenait.

A ces mots, le capitaine de Can deuil avait tendrement baisé la main de la jeune marquise dont le cœur noble et reconnaissant ne faisait jamais défaut. Quant à la douairière, elle avait entendu cette généreuse déclaration en souriant avec une soi te d'amertume que ses enfants prirent pour une muette protestation.

Après le déjeuner, chacun s'était levé de table pour se préparer à recevoir lord Brecknock. Médine et son amie étaient occupées aux derniers ajustements de leur toilette, lorsqu'une fe.nme de chambre vint prier mademoiselle Aicha de vouloir bien passer dans le cabinet de madame la marquise douairière.

250 MÊniNE.

Médine crut deviner le sujet de cet entretien secret; et elle baisa TAfricaine sur le front, en lui disant :

— Sois sage.,.

Aïcha répondit par un doux sourire à cette recommandation, et suivit la domestique sans même essayer de deviner ce qu'on pouvait isvoir à lui dire. Une joie indicible, une émotion indéterminée, un battement de cœur inexplicable animaient la jeune fille; une pensée à peu près fixe, quoiqu'on fît pour la chasser, assiégeait ses esprits... le galant cavalier de la veille allait arriver!..

-— Viendrait-il?..

— Peut-être!..

— Serait-il de parole?..

— Oui!

— Non !

Tel était le fond d'un dialogue dont l'imagination chargée d'Aïcha faisait, à elle seule, tous les frais... Conversation m notone qu'on ne se lasse pas de tenir avec soimême, quand on a la jeunesse au front et l'amour au cœur î

— Approchez, ma toute belle, asseyez-rous là, dit la marquise, j'étais inquiète de ne vous avoir pas vue .. Vous ne souffrez pas, je l'espère?

— Oh! non, madame, il ne faut pas me plaindre, il faut me gronder, je suis d'une paresse exemplaire.

— A la bonne heure! mais je ne suis pas en humeur de gronder aujourd'hui... Donnez-moi cette petite main.

Aïcha leva ses grands yeux noirs sur une fenêtre et regarda les ciiiics des Alpes.

— Voilà une réponse éloquente, dit la marquise! la vue de nos montagnes vous réjouit en vous rappelant l'Atlas... Pauvre enfant, vous n'êtes donc pas heureuse?...

— Autant que peut l'être une orpheline, madame.

— Mais cette orpheline n'est pas sans famille, Médine est sa sœur.

SCfeNBS DE LA VIE ARABE. 251

— Oh î oui... aussi ne se plaint-elle pas ! La marquise soupira et reprit :

— MéJine esl donc indispensable au seul bonheur, au seul repos qui vous restent .^

— Ne Tavez-vous pas deviné, madame ?

— Je le crains.

— Vous le craignez?... et pourquoi? vous m'effrayez !

— Écoutez-moi, ma fille , j'ai hâte de me décharger d'un fardeau qui m'accable; mon cœur est brisé par un secret qui ne peut s'en échapper... Je vous ai fait venir près de moi, pour vous faire un aveu terrible; j'ai compté sur votre courage, sur votre dévouenent pour me tendre la main... il s'agit de Mêdine, hésiterez- vous?

— Pouvez vous en douter? Pai'lez, parlez, je suis prête à tout faire; je suis à vos ordres comme le plus fidèle esclave.

— Votre père, le glorieux kalifat, fut l'un des chefs les plus renommés par sa valeur, sa justice et ses richesses.

— Helas! la ruine et la mort ont tout abattu.

— Votre père vous a-t-il quelquefois confié les chagrins que lui apportaient, chaquejour, ses revers, ses malheurs.

— Oui ! pauvre père ! les dangers n'étaient rien pour son grand cœur; sa vie errante, la mort de ses fils étaient autant de sacrifices qu'il offrait au Seigneur avec orgueil ; mais il m'appelait souvent sous sa tente, comme vous m'avez appelée aujourd'hui; il prenait mes mains, les serrait tendrement dans les siennes, et baisait mon front en soupirant. Alors il m'est arrivé de voir deux grosses larmes s'échapper de ses yeux, rouler sur ses joues et se perdre dans sa barbe blanche... Ces larmes, c'était moi qui les faisais couler!

— Nous?

— Oui, il me l'a avoué, et souvent répété; le malheur qui le faisait gémir par-dessus tout, c'était sa rnine, la ^

perte de tous ses biens. Non pour lui, vieux guerrier, mais pour moi, laible femme, exposée aux affronts de la misère, misère que j'aurais subie sans la généreuse hospitalité de Médine... mais vous pleurez, madame..., ohl de grâce, calmez vous... vos lai ment retoulent dans mon cœur trop de souvenirs douloureux, et cependant... regrettables...

La marquise frappée par le récit simple et touchant d'Aïcha, pleurait en effet; son visage s'était assombri; la ruine du califat de l'Angaëd lui exposait la sienne dans toute son horreur ; le désespoir du chef arabe était le sien.

— En Afrique, mon enfant, reprit madame deCandeuil, après une pause qu'elle employa a maîtriser ses émotions, au sein de vos tribus nomades et belliqueuses, la richesse n'est pas la première condition du bunheur ; votre peuple, pieux et sage, entoure d'tionneurs et de respect le derviche de l'homme opulent, si tous deux se recommandent à l'amour de leurs frères. En France, en Europe, la fortune est une cause presque absolue de félicité. C'est un vice de la civilisation; les pauvres sont tous malheureux, et tellement à plaindre que la mort est pour eux un bienfait . le ciel, touché de leursmisèresla leur envoie comme une réparation.

— Ne fait-on pas l'aumône en France commes dans nos tribus?

— Oui. Le nier, serait calomnier la morale chrétienne. Mais les pauvres sont si nombreux et le luxe si exigeant, que les dons ne peuvent s iflire même à les soulager. Là n'est pas encore tout le mal ! La plaie sociale est bien plus saignante. Dans notre état de civilisation industrielle, alors même qus toutes les carrières semblent ouvertes aux capacités, et que l'indigent, s'il est heureusement doué, croit pouvoir parvenir, la misère dre^^se devant lui d'infranchissables barrières; fils de pauvre, il ne peut rece-

voir l'instruction qui conduit aux emplois; homme du monde ruiné, la soci«Hc le dédaigne, le repousse et perd ! Il résulte de ces tristes vérités, qu'en France, on a basé les jouissances terrestres sur ces trois séries : la misère, Vnisauce et Yopulence. l/indigent est l'expression vivante du malheur, i^homme aisé est heureux, le millionnaire est an ange.

— Vous n'avez donc plus rien k désirer en ce monde ? La marquivse leva les yeux au ciel et répondit :

— Jii suis la plus malheureuse des femmes! Ma famille vient de descendre au dernier échelon de la société!

— Quoi!... cette fortune enviée de tous?.,.

— S'est écroulée I. . voilà ce que je voulais vous apprendre, Aïcha ; voilà le secret que je voulais vous confier, et que je n'ose dévoiler à mes enfants. Ce qu'il y a d'horribles dans cette histoire, c'est que je me suis ruinée par ma faute, et que j'ai entraîné Horace et Médine dans.ma ruine. Ce château que nous habitons, ne m'appa; tient plus; il faudra le livrer, dans quelques jours, à ses nouveaux maîtres; je n'ai plus rien, rien, absolument rien!... je devrai même encore des so iimes très-fortes.

— Mais le père de Médine a laissé un gros héritage.

— Cet héritage sera englouti, comme tout ce que je possédais... Je sens que ma h^ort est prochaine, je ne pourrai jamais supporter le spectacle déchirant de ma famille réduite à mendier... Héias! que deviendront ces pauvres enfants? vous-même Aïcha, qu'allez-vous devenir?

— Je m'inquiète peu de moi-même, madame, répondit la jeune fiile vivement émue, le sort de Médine m'é-i pouvante, que puis-je faire pour elle, ordonnez?

— Hélas rien! Serez- vous assez courageuse pour lu apj)rendre cette affreuse nouvelle? ma bouclie s'y refuse.

— Oui, mais ne faudra-t-il pas prendre de grands mé nagements ?

— Vous ne parlerez que quand je vous le dirai.

— Mais cet aveu n'est pas, il me semble, ce qu'il y a de plus pressé. Ne pourrait-on pas sauver ma pauvre sœur de sa ruine.

— C'est impossible à moins qu*un ange ne nous ouvre ses a les... 11 faudrait un miracle.

Un bruit de chevaux et de voiture se lit entendre ; les joues d'Aïcha se colorèrent; la douairière attacha son regard pénétrant Sir la jeune fiile, et lui dit :

— Regardez, je vous prie, qui nous arrive?

Aïcha s'élança vers la fenêtre qui donnait sur l'allée de marronniers, et répondit d'une voix uu peu troublée :

— C'est un riche équipage à quatre chevaux, précédé d'un piqueur et suivi de deux laquais... Je crois reconnaître le jeune Anglais qui nous a été si utile hier.

— Il faut aller le recevoir... Voilà un millionnaire, mon enfant ; voilà un homme qui dispose de toutes les joies de ce monde; sa fortune égale dix fois ma perte... Le dixième de ce qu'il possède replacerait Médine au rang d'où elle est déchue.

Ces derniers mots, prononcés lentement et avec mesure firent battre le cœur d' Aïcha; une pensée vague avait tout à coup traversé ses esprits; son regard brilla: ses traits magnitiques s'épanouirent sous un rayon d'espérance, comme le calice d'une fleur s'ouvre aux premiers rayons du soleil.

Médine entra en courant, dans le cabinet de la douairière et s'écria :

— Bonne maman, voilà une visite; lord Brecknock demande à vous être présenté.

— Attendez-moi toutes les deux au petit salon, mes enfants; je vous rejoins à l'instant: quoique vieille, ou plutôt parce que je suis vieille, il me faut un peu de toilette.

— Hâtez-vous... Viens, Aïcha... Toi, lu es charmante comme te voilai... Ah! vilaine, vous n'avez pas été sage, comme je vous l'avais recommandé; vous avez pleuré. . A mon tour de quereller :

Aïcha écoutait son amie sans lui répondre; elle essayait de se r mettre de la douhle émot'on que lui avait causée les confidences de la douairière el l'arrivée du baronnet, et elle y parvint as<ez m.<l. Madame de Candeuil ne se fit pas trop attendre, et les trois dames entrèrent dans le salon où sir Francis et le capitaine se trouvaient déjà.

Le baronnet se leva et lé capitaine de Candeuil, faisant un pas vers sa mère, lui dit :

— J'ai le plaisir et l'honneur de vous présenter lord Breckno.^k que la Providence a mis hier sur notre chemin.

— J'ai mille grâces à vous rendre, mylord, dit la douairière, pour Thospitallté et l'escorte royale que vous avez faites à mes enfants. Sans vous ils eussent été fort embarrassés, après l'accident étrange qui leur est arrivé !

— 11 n'y a qu'un moyen de me prouver que vous faites cas du léger service que je vous ai rendu, madame la marquise...

— Lequel mylord ?

— C'est de l'oublier, ou -tout au moins de n'en plus parler.

— Vous n'êtes pas généreux... toutefois nous nous soumettrons.

— Êtes vous pour longtemps dans le DajLiphiné ? demanda xMédine, engageant la conversation par une question banale qui gêna le baronnet, et fil baisser les yeux d'Aïcha.

— Selon toute probabilité, je me fixerai dans celle contrée magnifique, à moins qu'une volonté à laquelle les

256 MEDIîVE.

miennes sont et seront toujours soumises n'en ordonne autrement.

Aïcha sentit courir un fiisson dans ses veines; la voix de sir Francis remu.iit tout son être ; elle eût voulu parler que ses lèvres n'eussent pu murmurer un seul mot. La douairière qui ne perdait ni un geste, ni une parole, ni un regard, accepta le trouble de la jeune Africaine comme une déclaration et s'en réjouit intérieurement.

Médine répondit au baronnet :

— On peiit craindre, sans indiscrétion, que cette volonté qui dirige les vôtres ne nous maltraite.

— Je me révolterais dans ce cas, madame la marqrise; mais pourquoi supposez-vous que...

— Je suppose que vous avez fait allusion à votre amour pour les voyages.

— Ma réputation serait-elle arrivée jusqu'à vous?

— Elle est européenne, elle est universelle, dit le capitaine.

— Je ne m'en serais pas douté... L'univers sera donc bien étonné d'apprendre q\i^ l'infatigable voyageur s'est arrêté au pied des Alpes pour y mourir...

— Pour y mourir! interrompit Médine, pendant qu* Aïcha levait vivement la tête.

— Pour y attendre la mort, reprit sir Francis avec mélancolie, n'est-ce pas ce que nous faisons tous?

— Vous nous avez fai' peur, mylord, ajouta le capitaine

-— C'est probablement parce que vous connaissez le monde entier que vous vous condamnez au repos, demanda la douairière.

— Non, madame..., c'est sans doute parce que je deviens vieux.

— 11 est vrai que cette raison saute aux yeux, repartit la douairière en souriant.. Puis elle ajouta : Nous n'en

aurons que plus de plaisir à vous voir, mylord. Car moi qui suis au gros au gros hiver de ma vie, j'aime beaucoup les gens qui vieillissent, ils me consolent du temps passé.

— Aussi, madame, je désire me présenter chez vous sous les dehors les plus graves et les plus respeclables, afin que vous me receviez dorénavant comme un patriarche. Et, pour me mettre, dès le premier jour, bien avant dans vos bonnes grâces, je vais vous exposer le motif sérieux de ma vis te et vous demander la permission d'agir, en cette circonstance, au rebours de tous les usages adoptés pnr la société.

Aïchase leva.

— Mademoiselle me fera, je l'espère, l'honneur de m'enteiidre, sa présence est indispensable, son avis sera décisif, sa volonté souveraine.

Aïcha reprit sa place ; le capitaine, la douairière et Médine se regardèrent avec étonnement; toutes trois s'attendaient k une brusque demande en mariage, suffisamment expliquée par l'originalité renommée du baronnet; et, dans le trouble qui l'agitait, Aïcha s'efforçait d'étouffer elle-même quelques subites espérances.

Sir Francis profita du silence général pour reprendre la parole, et dit avec un calme profond :

— Votre salon est bien fermé, madame la marquise, ne peut-on rien entendre du dehors?

— Vous pouvez parler en toute assurance, mylord.

— Je vous prie de vouloir bien me pardonner si je [foule aux pieds les coutumes, mais j'ai mené une vie si

active, que le temps est pour moi ce qu'il y a de plus précieux; or si j'avais attendu, pour vous parler à cœur ouvert, d'être dans votre intimité, j'aurais commencé par ?ous traiter en ennemis... Vous allez en juger... Je conaais votre histoire, madame la marquise, m imprudent n. n

-258 MÉDINK.

l'a écrite, je Tai lue. Il est inutile, ici, de vous affirmer que j'ai retiré de cette lecture une admiralion sans borneg pour la plupart des personnages qui figurent dans ces épisodes dramatiques. Je veux épargner la modestie de ceux qui m'écoulent, je veux respecter la mémoire des morts, je ne vous parlerai que de celui qui est absent.

— Madame, avez-vous reçu, il y a quatre jours, ajouta le baronnet, en s'adressant à la douairière, un billet par lequel je vous demandais la fdveur de me présenter au château de La Rochelle ?

— Oui, mylord, et j'y ai répondu... J'avais même oublié d'en faire part à mes enfants.

— Et vous avez agi prudemment. Je ne vous disais pas, dans ce billet, par quelle circonstance heureuse j'ai rencontré le messager que vous avez probablement admis en votre présence.

— Non, mylord.

— Cet homme, que j'aime à plusieurs titres, se nomme Mahiah.

— Mahïah! s'écrièrent Médine et Aicha... Mahiah est ici et je ne l'ai pas vu, dit la petite fille de Zaka.

— Oui, mademoiselle, il est ici; il est arrivé jusqu'à Grenoble dans ma voiture, et dans le long voyage que nous avons fait, je n'ai pas, un instant, trouvé un côté faible dans son grand cœur et à son noble caractère. Puis, se tournant vers Médine, sir Francis ajouta : la présence du vengeur de la négresse Cafre, vous explique mieux, que tout discours, le iOup de fusil qui a renversé hier votre cheval sur la route de GonceLn.

— C'est impossible, murmura Aicha, vous calomniez mon oncle.

. — Prenez-garde, mademoiselle, c'est vous qui le ca- j lomniez en voulant le disculper d'un acte qui l'honore au point de vue du fanatisme et des préjugés de sou pays»

SCÈNES Dfc Ik VIR ARA6E. 259

Daignez m'écouter jusqu'au bout; vous verrez que je sais soutenir et défendre, la réputation et la liberté de mes amis.

Lord Bref knock raconta ce qui s'était passé entre lui et Mahïijh, en glissant, lou:efois, sur ce qui se rappariait à sa passion pour Aicha, et il conduisit son récit jusqu'à la S' paration de Grenol.le.

— Où pourrai-j- voir mon oncle? dit Aïcha, qui attendait impatiemment le dernier mot du baronnet.

— La gendarmer e se sera mis à la poursuite du meurtrier, répondit la douairière, et si elle ne l'atteint pas, ellQ {'éloignera.

~ J'ai dépisté les gendarmes et Mahïah est libre... il court les Alpes comme il courait l'Atlas.

Aïcha leva les yeux sur lord Brecknock, les regards

.des deux jeunes gens se rencontrèreni, et cette fois ils

échangèrent d'une part, un mot d'amour, de l'autre un

remercîment. Médine était pensive et le capitaine atten^

tif aux révélations de sir Francis.

— Mais, mylord, tout cela peut finir par du sang, y avez-vous songe ? demanda la douairière.

— Voilà plus d'un mois que cette pensée m'occupe, madame, et m'occupe jour et nuit J'ai enfin trouvé un moyen de tout concilier, ce moyen et infaiiliule, mademoiselle Aïcha en dis|)ostra seule.

— Parlez, m ns eur... parKz... quel que soit le péril, j'obéirai.

— Jr^ ne propose jamais rien de pér lieux, mademoiselle; vous n'aurez qu'à coiisentir à une entrevue avec Mahïah,

— Quand?

— Demain..., dans la mât.

— Que n'est-ce aujourd'hui!... Où nous rencontrerons- Ipous?

2gO MEDINE.

- J'aurai l'honneur de venir vous le dire demain au moment de partir, et je vous demanderai la grâce de vous escorter avec M. le capitaine de Candeuil.

— Volontiers, monsieur.

Vous seule pourrez arracher à votre oncle le serment d'al.jurer ses haines, ses vengeances; je me permettrai, tout en marchant au rendez-vous, d'arrêter les points principaux sur lesquels vous aurez à livrer bataille : l'attachement que vous avez pour votre amie vous donnera cette éloquence du cœur si persuasive. Je supplie maintenant M. le capitaine de Candeuil de ne pas laisser sortir madame la marquise de ce château, et même de 1 appartement qu'elle occupe, avant que nous n'ayons traite avec

Mahïah. , ,.. „.,.„„

- Je ne peux pas croire à ce crime, répondit Mrdine. -Cela doit être, madame; mais ne nous refusez pas

de vous laisser emprisonner pendant deux jours. -Pour charmer les ennuis de la capùvité; mylord,

dit la douairière, venez, en voisin, nous demander à dinor

demain, vous serez tout rendu pour votre expédition noc-

lurn6 •

- J'accepte avec empressement, madame, répondit sir Francis eu s'inclinant ; puis il se leva, salua les dames en baissant les yeux devant Aicha, et gagna la cour d'honneur, accompagné du capitaine qui lui serra attec-

lueusemenl la main. .,-,„,„ e„r

L'équipage |>artil en décrivant une courbe élégante sur

le sab.e; Aïcha prêta l'oreiile au dernier piétinement des

chevaux, et la vieille marquise de Canaeuil se du tout

- 11 parait que l'amour se conduit en Afrique comme en France... C'est à merveille.

Les Jcaniiot(e$.

De retour au château d'Allevard, sir Breckno.k avait ordonné qu'on mît en réquisition tous les travailleurs disponibles de la commune, et qu'on les employât à élargir e à aplanir les passages difficiles de la route vicinale de l.a Rociielte. Ceux de nos lecteurs qui ont des terres (nous en souhaitons h ceux qui n'en ont pas), comprendront sans peine que les propriétaires communaux trouvèrent beaucoup d'esprit à ce riche étranger qui employait si noblement ses capitaux au se.^ice public. On alla jusqu'à regretter quiil ne fût pas Français, pour le porter d'emblée à la députaiion. Cette affaire terminée, le baronnet inspecta, en homme de goût et en grand seigneur, l'état de sa maison; et nous devons dire qu'il redressa bon nombre de vices de la cave au grenier, des écuries aux reiK.ses. Plusieurs meubles furent mis au rebut, plusieurs chevaux reformés, quelques valets congédies, quelc.ues ar- Lres tran^plaulés; l'œil du maître passa partout. Maester Jack, encore tout ébloui du luxe asiatique dont les intendants de lord Drecknock l'avaient entouré, tombait de son .liaut. a chaque criti(iue, et ne cessait de répéter qu'il

262 MlfDNB.

n'avait rien VU de si splendide chez les têtes couronnées de tous les empiras, ni rien lu de plus merveilleux dans les Cônes arabes et les feuilletons français.

Le jour n.Ame de sa visita h la Ro. hctte. sir Francis était étpu :u sur un divan, dans un chantant pavillon de l'aili, droite du chài-'au, pavillon q -i eût fiit les d. lices d'un numismate et d'un poëte, autant |)ar le charme de sou exposition que par les ri.'h sses <lonl il était comble, Sur ,!es l;-,l.h-s de pnri.hvn- d i plus iira' d prix, on voyait des étalages de mé.laillcs et de pierres tiré, ieu es d'où s'exhalait'un ran- parfum d'antiquité ; cette collection eût cer.aiuen.ent poussé quelque tanatiqne de la science a commettre un crime pour s'en emparer, les murs elau-nt t.'pissés de rayons chargés de livres et de manusciils; l'histoire naturelle avait aussi de mag dfiques échantillons dans ce sanctuaire du travail, et le rêveur, penché au bal-on m.nirrsque qui dominaitles eaux bouill >iinantesdu Bréda, laissait errer sa pensée du rhhe château d'Allevard, aux gorges rocheuses et aux fronts blanchis des Alpes, en la reposant dans les bosquets du parc et sur les fleurs d'un immense parterre.

Wx heures venaient de sonner k la ville, le baronnet écoutait une le. ture que lui faisait sou (i lèle Jack; et s i écoulait avec soin, le lecteur s'arrêtait fréquemment, soit pour priser à grosses pincées dans une énorme tabatière rondf, soit psur bâiller à décrocî er sa mâchoire.

- Allez donc, Jack, mou ami, vous lisez ce soir comme on M à l'Académie.

— M;lle pardon, monseigne ir, vrahnent Votre Grâce - est infatigable en t.,ut et pour tout.

Comment cela?

Vous avez remué le château de fond en comble aujourd'hui, vous avez fait deux fois le voyage de La Rochette, et voilà que vous écoutez pour la vingtième fois,

au moins, depuis que nous avo^s quitté Alger, ce roman de Médine, que Dieu pardonne à son auteur...

— Nommez l(»s choses par leurs noms, s'il vous plaît, je vous ai djà dit que ce livre est une histoire, non pas un roman.

— Votr^ Grâce a raison, et j'ai tort sur ce point; mais ne voudri 'z-vous pas varier un peu vos lectur(»s? vous avez li\ drs livres richement habillés, et, pour peu que le ramage réponde au plumage, nous ne perdrons rien k tâter d'une autre prose. Tenez, j'ai lu her, à la déDbée, un feuilleton du Siècle qui me semble écrit d'une belle encre : j'y ai remarqué des passages qui m'ont mis en jubilation. Voulez-vous, mylord, que...^

— Fermez votre livre, Jack.

— Mylord est bon comme le pain du Seigneur.

— Quel temps fait-il? Je crois qu'il pleut!

— A verse, monsieur le baron, à verse; je plains les pauvres gens qui battent la campagne cette nuit... Mylord veut-il passer dans sa chambre à coucher?

— Donnez-moi mon chapeau.

— Voilà, mylord.

— Jack, prenez votre canne.

— Nous ferons bien de mettre nos manteaux.

— Nos manteaux, Monseigneur! nos manteaux»

— H est, près de onze heures, et nous avons une belle demi- heure de marche. Allons, en route, suivez-moi»

Disant cela; sir Francis se leva, ouvrit la porie du cabinet sans s'arrêter à la mine bouleversée de son valet de chaml)r(', traversa le j)arc, | rit la petite poileT|ui s'ouvre sur lelunrnt, et s'enfonça dans le sentier qui conduit au Bout-dU'Moude.

Après avoir dépassé les fourneaux d'Allevard, Jack, qui n'avait suufllé mot depuis sa sortie du château, et qui

264 MIÉDINE.

marchait en gémissant sur les traces de son maître, s'écria tout à coup :

— Voilà un genre de vie qui me dispenserait, au besoin, de décharger les pistolets de mylord.

— Ne m'avez-vous pas prédit que j'arriverais à Tâge de Mathusalem?

— Ce patriarche ne courait pas la prétentaine pendant la nuit, par un vent à écorner les bœuf, et par une pluie dont les rivières peuvent se féliciter à juste titre.

— Ne sommes-nous pas bien couverts?

• — J'ai des culottes courtes, des bas de soie et des escarpins, le tout est neuf, il est vrai, mais n'en est pas plus chaud.

— Que n'avez-vous pris vos précautions, mon pauvre Jack?

— Votre Honneur fait tout à la vapeur, je n'ai eu que le temps de ramasser mon collet.

— Patience, nous arriverons...

— Et où allons-nous, pardonnez-moi cette indiscrétion... Passons-nous en Italie, comiiic feu Bonaparte, en franchissant les Apennins?

— Nous n'allons qu'au Bout-du-Moiide.

— Peste !... tout chemin conduit à Rome, j'ai lu cette sentence quelque part.

— Ne parlons qu'à voix basse, s'il vous plaît, ou plutôt ne parlons plus, car nous arrivons.

— Trouverons-nous quelque auberge pour nous sécher, mylord ?

— Nous ne trouverons rien du tout, Jack.

— Pas un abri?

— pas un abri...

— Le fait est que le bon Dieu ne doit pas souvent passer par ici.

— Chut!...

Êk

SCÈNbS \m LA VIE AKÀBE. 265

— Ouf! quelle paire de rhumes nous allons gagner l Nos deux I iétons élaienl arrivés sur une petite esplanade ombragée d'arbres vigoureux qui, plantés sans symétrie, manquent les flancs de la montagne. La base pierreuse dt' cette esplanade est cependant couverte d'une couche de bonne terre sur laquelle croît, en pelouse, un riant gazon. Dans le roc qui enveloppe ce lapis de verdure, sillonne par quelques étroits sentiers, la nature a taillé, de sa main laborieuse et habile, des grottes dont les légendes et les fabliaux ont fait des lieux enchantés.

On raconte qu'au huitième siècle (les beaux mensonges viennent toujours de loin), une jeune fille d'Allevard, que les garçons dédagnaient à cause de sa laideur, et que 5es compagnes raillaient avec mépris, usa sa patience un beau jour, et s'échappa du tjit paternel pour se soustraire aux taquineries et auv méchancetés dont elle était l'objet.

LoJigtemps on chercha la fugitive sans pouvoir découvrir sa cachette, et chacun l'oublia, excepté sa vieille mère qui, du malin au soir, ne cessa de battre la vallée.

\]u soir que la pauvre femme rentrait de l'une de ses courses, exté uée de. fatigue et désespérée, un violent orage vint ra>saillir, et elle se réfugia dan^ l'une des gri;ites dont nous avons parlé. Quelle fut la surprise de cette mère éplorée en voyant sa fille couch e sur une natte au fond de la grotte, et suspendue à la téline d'une belle chèvre blanche qui avait disparu en môme temps qu'elle.

, Endjrassée, grondée, ramenée au hameau, la fillette I sallendait à soulever une foule de quolibets parmi les I commères et les lubins. Tout au contraire, on fil cercle I autour d'elle, on la choya, la caressa, et quand le tami buuriii résonna sur le pré, les beaux danseurs se dispu-

266 MIÎDINB.

tèrent le plaisir de faire sauter Jeannette, tel était le nom de rhéroïne.

Qu'arriva-t-il de ce brusque engouement pour la petite laideron; ce qui rrive aux jolies lilles en tous pays. Les époiiseurs se prôs nièrent par deux, par quatre, par demi-douzaine, et le bout-de ran n'était pas venu que Jeannote était mariée.

Dès lors, il ne fut bruit que de la vertu des grottes qui faisaient tomber du ciel les plus jolis m:iris du monde. SéJuile par cette aventure, une charmante bergère (en ce temps-là les bergères n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui), courtisée p.^r tous les jeunes gars du pays, et plus difficile qu'une chAtelaine, s'en alla, de guerre lasse, faire un pèlerinage aux grottes pour demander à la fée du lieu un fiancé digne de son caprice. La fée Ht la s urde oreille, si bien que Jeannotte (c'est encore ainsi que se nommait la bergère), gagna le mois de décembre sans trouver l'ombre d'un galant; ni beaux, ni laids ne se présentèrent, et quelques heures avant la fin de Tannée, la pauvre flUe trépassa.

La légende fut complète, et racontée à tout venant avec cette conclusion :

« Toute personne qui met les pîeds aux Jeannottes, est certaim: de se marier ou de mourir dans la même année. » . Telle est l'origine du nom et des superslilions attachées aux grottes d'Allevard, et il n'y a pas ben longtemps que les iillettes de la commune avaient encore ce lieu terrible en grand respect et belle peur! Nous pouvons même af.rmer que les plus bravi s vL>ileuses ont un fameux tic tac dans le cœir lorsqu'elles se courbent sous le rocher et se glissent péniblement dans les grottes qui, tout calculé, rendent aux garçjns de l'endroit un signalé service, cir, la frayeur de mourir l'emportant sur la crainte qu'ils

sciSnes de là vie ai;abe. 267

inspirent, on ^e dépêche d'accepter, année courante, et leurs bras à la danse et leurs cœurs h l'autel.

Sir Francis, api es avoir marché droit à la mortagne, prit un sentier qui contournait un gigantesque rocher suspendu sur Tespianade, el après avoir fait quelques pas dans (esernier, il se trouva devant l'une des Jeannottes, s'arrêta et frappa deux fois dans ses m.iins.

Un sitflemeiit a'gu couiine celui du serpent partit des enlrailleri du rochiT. M.u»ster .1 ick lit un bond de côté, comme s'il eut mi6 le pied sur un boa, et murmura :

— Mvlord , nous courons h une perte certaine!

—- ïîestez ici, mon brave Jack, et attendez-moi, sans bouger, à la belle étoile.

— Vous apprêtez cela une belle étoile, Monseigneur, Il pleut des œufs de pigeon.

Sans répondre, le baronnet se glissa sous la voû'e échancrée de la grotte, tt Jack, levant le nez, regarda fièrement les noirs nuages, comme pour les braver.

— Hien le bonjour, mon cher ami, dit lord Brecknock, en se redressant de son mieux et en tendant la main au nègre.

— Mahïah est fidèle à ses promesses, tu le vois !...

— A qui le dites-vous! Cependant, vous m'aviez fiiit esp'Ter que vos mains ne s'armeraient plus contre Médine, et...

— Ne prononce pas ce nom devant moi, dit le Cafre d'une vo'x s 'U-cb', en caressant la (rosse de son fusil.

— Je vons demande pardon ; mais comme je suis vt^nu ici pour vous entretenir <!e la sœ'ir de l'Arbi, vous permettp z que je ne change pas de sujet aussi vile que vous le désirez.

— Alors dépêche-toi, mais tu n'obtiendras de moi ni pardon, ni pitié.

— Pas même puur Ajcha ?

— Aïcha, répéta le nègre, en tournant vers la voûte de la grotte ses regards troublés ; Aïcha est né de mon sang, elle doit approuver mes vengeances!'

— Je ne sais pas ce qu'elle pens^ à* cet égard, mais si cette noble fille est née de votre sang, elle est parente de Médine au même dei^ré qu'avec vous; la petite-HUe de Zaka est la nièce de la fille d'Ibrahim.

— Je le sais...

— Indépendamment de ce lien de famille, ces deux anges ont l'une pour l'autre une adoration qui dat^ de l'enfance, le meurtrier de Médine sera l'assassin d' Aïcha.

— Ne recommence pas tes discours perfides, tu n'as que trop réussi déj^ à amollir mon cœur.

— Je suis plus intéressé que vous ne le pensez, à détourner le coup qui menace Médine et Aïcha.

— En quoi?

— Ne savez- vous pas que j'aime votre nièce! N'avezvous pas vu, durant notre voyage, dans quels désordres ma passion naissante jetait mes esprits. Aujourd'hui que j'ai admiré Aïcha, que j'ai entendu le son de sa voix, que j'ai respiré ie parfum qui rogne sur ses traces, cette passion ne veut plus rencontrer d'obstacles ; réfléchissez à ce que j'ai l'honneur de vous dire, il faut que votre nièce soit ma femmj, il le faut !...

— Mahïah t'aime, il te confiera le bonheur d' Aïcha, il désire que tu sois 1^ soutien, l'aiiii, le protecteur, l'époux de la fille de Zaka.

— Je reconnais là votre noble caractère, et puisque vous m'offrez votre consentement k une union qui fait seule l'espoir de ma vie, il est de toute nécessité que vous m'aidiez à toucher le cœur de votre nièc».

— Je ferai tout ce que je pourrai pour te satisfaire.

— Vous le devez, car si j'avais voulu vous livrer aussitôt après la tentative de meurtre que vous avez faite sur

SCàNES DE r.A VIE Ar.AHR. 269

Médine, hier au soir, sur la roule de Grenoble, je n'aurais eu qu'un mot à dire.

— Le démon a écarté la halle de mon fusil; le démon la dirigera mieux une autre fois.

— C'est donc votre résolution fixe.

— C'est mon serment... je tuerai Médine! Si je l'épargnais, je commettrais une lâcheté.

— Mais vous assassinerez votre lâenfaitrice!

— Oui... J'expit^ai mon ingratitude en me frappant moi-même... Mahïah est généreux!

— Et si j'étais venu à ce rendez-vous ave.^. des soldats, si je vous avais fait saisir et pendre à la voûte de celte grotte...

^ Mahïah connaît les hommes; tu es incapable de trahir tes amis...

— C'est juste interrompit le baronnet; parlons donc d'autre chose, voulez-vous voir Aïcha?

g— Voir Aïcha! oui! oh! oui! fais cette aumône à un pauvre malheureux ! laisse-toi toucher par mes malheurs; conduis-moi près de l'ange de ma famille; fais que je puisse me prosterner à ses pieds, que je puisse baiser les pans de î-a robe, puis, après, si tu veux que les Caudeuil vivent, brise-moi le crâne sans remords, je le donnerai mon fusil, et je recevrai la mort sans te maudire.

— Quoi ! la famille entière des Candeuil serait elle marquée par le génie de vos vengeances.

Oui, murmura le Cafre, oui ! la mère du capitaine a été l'épouse sacrilège d'Ibrahim; c'est à elle que la pauvre Zaka a dû son abandon et sa honte! Le capitaine est né du mariage de cette femme avec le rival d'Ibrahim; ih portent une tache de sang au front; Mahïah doit les frapper tous, tous, sans exception, il les frappera!

— Mais qui a pu si bien vous instruire?

— Mah'iah observa un court silence, puis il dit lentement : — Le Djelep!

— Je devine que ^ous êtes poussé au crime par quelqîe noire traliison? Qui a écrit ie billet que vous m'avez envoyé ?

— Ma langue ne dira que ce que je voudrai, ne m'interroge pas.. . Quand verrai-je Aicha?

— Quand vous le voudrez.

— Demain.

— Soit, à quelle heure !

— Dans la nuit, à l'heure qu'il est maintenant.

— Où ?

— Ici-même... Voudra-t-elle te suivre?

— Sans doute.

— Merci, je t'attendrai... Si Aïcha ne peut entreprendre ce voyage, tu viendras seul, et me diras ce que je devrai faire.

— Mais pourquoi vous cachez- vous!

— Parce que je ne peux me montrer sans danger. ■— N'êles-vous pas libre ?

— Non... Si en me voyait, on m'arrêterait comme un mallaileur, et je ne pourrais agir selon mes serments... je suis savant dans les coutumes des chrétiens; leur liberté est une dérision.

— Voilà une maxime qui, en effet, peut vous mener tout droit en prison... Où ha!)itez-v us le jour?

— Dans la moiitagne, j'y suis heureux.

— Où pourrait ou vous trouver, au beisoin !

— Tu ne le sauras pas.

— Vous méfiez-vous donc de moi?

— Non, jesu;s prudent.

— Très-bien. Mademoiselle Aïcha sera ici vers le milieu de la nuit prochaine, je compte sur vous pour faire ma déclaration*

— Quelle déclaration ?

— Vons aurez l'exlrême obligeance de dire à votre nièce, que je brûle d'amour pour elle, que son imago est devant mes yeux nuit et jour, et qu'au premier encourrigement de sa part, je me jetterai à ses pieds, pour lui demander son cœur et sa main.

— Quoi ! tu as vu Aïcha deux fois de suite, et tu ne lui as pas encore avoué ton amour?... Qu'attends tu donc?

-- Je n'ai pas le courage de parler. D'ailleurs, si je m'étais trop hAté, j'aurais été sans doute repoussé. J'attends tout de votre bonté et du tendre attachement que cette* jeune fille a pour vous.

— Elle sait que je suis son oncle! et tu m'as donc pas trompé?

— En entendant prononcer votre nom, elle s'est efforcée de retenir ses larmes.

— Elle ne me méprise pas! elle, la tille d'un grand chef... Aïcha si belle! moi si affreux!... Dieu est grand ! Dieu est grand !

— Mylord, cria du dehors une voix chevrotante la place n'est pas tenable.

Le Cafre se leva brusquement, et arma son fusil.

— Ne bougez pus, mon ami, rassurez-vous ; dit le baronnet de sa voix douce.

— Tu n'est pas veau seul ici ?

— Celui qui m'attend ne vous a jamais vu et m'est dévoué... Quittons nous... à demain.

— A dtmai[i.

— Vous me permettez de ne rien cacher à Aïcha, et de sonder son cœur en songeant à moi.

— Je le promets.

— Ditu vous garde, mon cher ami, et que surtout, il vous conseille!

Le baronnet sortit de sa grotte comme il y était entré;

272 MÉniNE.

et Maliïah altendil, pour gagner la montagne, quo le bruit des pas et des visiteurs se fut perdu dans le vallon.

— Hélas ! monseigneur, disait maester Jack en piétinant dans Teau boueuse du sentier : Les héritiers de Votre Grâce se réjouiraienl fort de vous voir ainsi hors de voire lit!

— Nous Imr donnerons quelquefois ce diverlissement.

— Plaît-il, mylord?

— Je di> que demain, k pareille heure, pleuvrait-il des hallebardes, je ferai la même course.

Alors, monseigneur, je vais passer ce reste de nuit, et tout le jour en dévotion !

— Vous devenez bien poltron, Jack?

— Mylord, les condamnés espagnols qu'on met en chapelle, ne sont pas plus près de mourir que votre vieux serviteur !... iuicoreunenuitcom ne celle-ci, etjetrépasseî.;. N'entendez -vous pas claquer mes dents... Ah! monsieur le baron, quand je songe au dernier relevé de votre fortune, j'eslinie que vous menez la vie bien témérairement.

— Quand je serai marié, je serai prudent

— Avec quarante millions, faire un métier de contrebandier ! Sainte Vierge!... Ah! nous voici de retour au château.... ma perruque n'a plus de forme, je suis trempé jusqu'aux os!... Mylord veut-il que je Taide dans sa toilette de nuit?

— Non, Jack... Couchez- vous chaudement et dormez bien... ne faites [as de mauvais rêves, demain soir je me passerai de vous.

— Merci mylori, je soufFri3 doublement quand je vous sais loin de moi, et surtout en danger.,. Mon devoir est de mourir sur vos talons... Ah! Tamour ! l'amour est une sotte invention, Votre Grâce peut déjà s'en apercevoir!... Quels sont vos ordres pour demain, mylord ?

— Je monterai à cheval sans suite.

Les enfant» de Zaka.

Entouré par sa mère, Médine et Aicha, le capitaine se reprocha d'avoir été faible vis-à-vis de trois femmes, et il s'efforça de leur sourire.

— Vous ne nous tromperez pas, Horace, dit Médine, un cœur comme le vôtre ne se trouble pas pour peu de chose... Parlez, mon ami, nous vous écoutons; quoi que

vous nous appreniez, nous serons résignées et fortes

Quelle est celle terrible nouvelle?

— Ma mtTe, il faut que nous quittions la Rochette au ))lus vite, il faut que nous partions sans le moindre retard... et surtout, que notre départ soit secret pour tous nos gens.

— Y pensez-vous, Horace? parlez-vous sérieusement? -— Je vous répète, ma mère, qu'il nous faut fuir vile et

loin... vite et loin !

-— Au moins, mon ami, dit Aicha, apprenez nous la cause de cette déroute ?

— Oî i, je vous l'appre drai, mon pauvre enfant; et en

Page 1