‹ Scènes de la vie arabe (volume 5)Chapitre 15 sur 34 · S>D SAI«G · texte numérisé non relu

S>D SAI«G

demanda d'une voix tremblante de terreur et de colère ce qu^ils avaient fait de Messaouda, la jument favorite du maître.

Les saïs, insensibles à cette question accompagnée cependant d'injures, de soufflets et de coups de poiug, ouvrirent des yeux égarés , appesantis et sans lumière; mais leurs lèvres, d'où découlait une légère écume, n'articulèrent que quelques soupirs plaintife.

Ce fut alors que le malheui:eux Aly se mit à jeter des cris retentissants; et les

premiers qui accoururent à son aide le virent se rouler comme un épileptique dans la poussière, s'écorchant le visage avec ses ongles et déchirant ses habits.

Miloud arriva clopin-clopant dans le cercle qui déjà entourait les chevaux de Sidi-Khalaf; il prit un petit air guilleret et dit:

— Tiens! le kaïd des chevaux est devenu fou! Le paradis lui est ouvert...

quel homme heureux !

Ton rêve ne tardera pas à se réa-

DU SAKG. 111

liser, je le crains, répondit Tun des serviteurs, car...

Un chaouch de Sidi-Khalaf arrêta court la phrase, en tombant à grands coups de bâton sur le groupe assemblé, qui se dispersa comme une bande de pigeons attaquée par un épervier.

Khalaf, réveillé par le vacarme qui se faisait aux abords de sa tente, avait ordonné qu'on fît taire les bavards.

Par grand hasard, Miloud ne s'était

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pas trouvé sous la maio du chaouch ; de sorte qu'il se mit à rire en voyant les bâtons rebondir sur les épaules et sur les reins de ses voisins.

— Maître! maître! s*écria-t-il en courant à la tente de Ben-Chôrif, un grand malheur vient d'arriver !... les sais ont laissé échapper Messaouda... j'affirme rais qu'on Ta volée ! . . .

Ces mots étaient à peine achevés que Ben-Chérif s'élança hors de sa tente ; il était pâle de colère, et, dans sa précipi-

DV SAMG. il S

tation, il renversa Miloud, qui se laissa fouler aux pieds

Ben-Chérif fit ce qu'avait fait Aly, il examina les entraves de Messaouda e* secoua les saïs; puis voyant qu'il ne pouvait rien obtenir d'eux, il interrogea leur chef en Taccabiant d'injures trop vio lentes et de menaces trop terribles pour que le malheureux, abruti par Tépouvante, pût satisfaire à ses questions.

Nul n'osa prendre la parole ; tous se regardaient avec effroi; chacun cherchait à fuir devant la tempête.

ill 8

114 LC PRfX

Ivrt de fureur, Khalaf se tourna vers ses chaoucb qui étaient accourus, et il leur dit :

— Vous allez donner cent, deux cents, trois cents coups de bâton à chacun de ces chiens.

Il montra d'un geite circulaire tous ses serTiteurs.

— Nous Terrons s'ils sont véritablement muets»

DU 81NG. lift

— Seigneur, nous sommes innocens !

s'écrièrent une douzaine de pauvres diables^frisonnant jusqu'à la moëîe des os.

Qu'il soit fait selon la justice du maî* tre, dit respectueusement Miloud.

Et il se coucha aussitôt à plat veotre, élevant ses pieds et prenant la posture des patiens soumis à la bastoT]n<?de.

Deux chaouch se mirent auaitôt en devoir de l'expédier.

-~ Et cependant, continua Miloud sur le même ton, dès qu'il plaira au maître de m'interroger personnellement, je dénoncerai celui qui a volé Messaouda...

" — Si tu dis la vérité, ie te ferai grâce, s'écria Xhalaf.

— C'est Mebrouk, frère de Salem-ould- Kouïder , qui a commis cette mauvaise action... c'est après lui qu'il faut courir, si Ton veut avoir des nouvelles de la Fille du vent t..

— D'où sais-tu cela ?

DU SàNG. ' I7

— ■ Hier, Mebrouk s'est promené dans le camp; je l'ai vu rôder aux abords de la torde des chevaux, il s*est môme entretenu pendant assez kng-temps avec les sais qui ont pris la garde de nuit . .. Ce qu'il leur a dit, je l'ignore, mais j'apprendrais que cet enfant larron et malfaiteur, fils de chien et chien lui-même, s'est entendu avec vos gens, noble sei^ gneur, pour s'emparer de Jlessaouda.

que je n'en serais nullement surpris.

Ah ! si j'avais eu la garde des chevaux comme j ai ia garde des femmes, ce vol impudent n'affligerait pas, aujourd'hui^ voire grand cœur.

Sur un signe de Khalaf, deux cavaliers sautèrent à cheval ei reçurent Tordre d'aller s'informer de Mebrouk dans les douars des Ilachem-Garabas,

— Relève-toi, dit Ben-Chérif à Miloud:

tu vas assister au châtiment des coupables, et, puni le dernier, tu le seras doublement si tu as menti.

Le boiteux se traîna sur ses genoux jusqu'à son maître, dont il baisa respectueusement le bas du burnous , puis il se mit à l'écart pour jouir du spectacle d'une superbe bastonnade.

BU »ANG. f1«*

Six chaouch s'emparèrent, deux par deux, d'Aly et de5 palefreniers, les couchèrent sur ie ventre après leur avoir arraché leurs vêtements, redressèrent leurs jambes de manière à mettre à plat la plante des pieds, et passèrent une corde autour des chevilles pour tenir les pieds assemblés et empêcher les jambes de retomber à terre.

Puis ils fixèrent le bout de cette corde autour du cou du patient et commencèrent à tour de bras leur sanglante exécution . frappant alternativement et d coups mesurés, tantôt sur les pieds, tan. iài sur les reins et les épaules, avec huvs

ISO LE VRI\

longues baguettes de coudri :r qui ne tardèrent pas à se teindre de sang: on eût dit tiois ateliers de batteurs de blé, fonctionnant avec calme et méthode.

Les chaouch observaient un profond silence, et les victimes n'articulaient ni un cri ni une plainte... de grosses larmes roulaient sur les joues d'Aiy, larmes de honte tout autant que de douleur.

Ces malheureux reçurent deux cents coups de bâton, et ils s'étaient évanouis que les chaouch frappaient encore.

- - Assez pour ceux-là, dit Ben-Ché- Tif.,. emparez-vous des autres.

Trois nouveaux patients se présentèrent avec une soumission étrange et reçurent le même châtiment.

Les chaouch en étaient à leur quatrième reprise, lorsque les cavaliers envoyés chez les Garabas se présentèrent, leurs chevaux couverts de sueurs.

L'un d'eux présenta une lettre à Ben- Chérif enlui disant:

lâi LE PRIX

— Seigneur, le ûoîtcuxn'a pas menti»

Mebrouk a quitté, pendant la nuit, son douar, où Ton pense que si la jument Messouada a disparu, c'est que Mebrouk en est le raviscur.

Gomma nous arrivions chez les Garabas, un cavalier sortait charge d'un message à votre adresse. . Le voici.

Khalaf, dont les mains et les lèvres tremblaient de fureur, ordonna de continuer la bastonnade; ciais il rentra sous Sa tente, où il fit appeler son secrétaire.

|du sang. 123

-!- Lis-moi cette letîre, dépêche-toi, dit-il aussitôt que le secrétaire S6 fût présenté.

OBAPITRË SEPTIEME.

Les Défis (Suite,-

Miloud s'était approché du compartiment de la tente occupés par Meryem et sa nourrice, et il avait dit, en chantant un air du pays du Koia :

12^ k£ paix

€ Ecoutez ce qui va se passer chez le maître, et, tout bas réjouissez-vous. »

Meryem et Taya prêtèrent donc l'oreille avec grande attention y et elles entendirent la lecture de la lettre qiie le iecrétaire ne déchiffrait qu'avec effroi.

a Louange au Dieu, unique souverain de l'univers ! à Khalaf-ben-Chérif le traître, l'imposteur, le meurtrier ; vienne le jour où il sera traîné $ur le front dans le feu de l'en fer, comme il en est averti par le livre saint, et malédiction sur luii...

DU SANG* iâ9

» Je te fais savoir que j'ai repris mon bien, la jument Messaouda, je Tai repris par ruse parce que, juge prévaricateur et corrompu, l'émir Abd-el-Kader a prononcé contre moi, en ta faveur, une sentence inique. Je te fais savoir que

moi, Mebrouk, frère de Salem-oold- Kouïder, qui n'ai ni soldat à mes ordres, ni richesses à mon service, qui suis pauvre et à peine un homme, je te déclare la guerre et jure far le péché de ma mère^ de ne déposer les armes, s'il plaît à Dieu, que quand tu auras, par ta dernière heure maudite, payé, entre mes mains, le prix du sang de mon frère assassiné...

Àmin, »

in 9

ibO LE PRIX

Le visage de Rhalaf-i3en-Chérif était effrayant à voir pendant que la voix tremblante du cccrétaîrc achevait la lecture de cet audacieux massage.

La rage, la honte, la vengeance, la cruauté. tOT;ies ïes coassions farouches sembldun'i avoir SA^c::h lear îiaion sur ce front qa3 couvrdt zz czxSûïe auage.

De l'aut?? cô*é ûx rideau qui réparait Ben-Chèrif de sa femme, doux viïtges, au contraire , brillait de joie ot d'espérance.

DU CAFG. 131

Meryem et Yaya se regardèrent en se souriant.

Meryem était belle comme toujours, mais le rayonnement de ses regards splendides animait ses traits d'un éclat que la pauvre nourrice croyait à jamais terni.

Quant à la négresse, qu'aucune sensation ne pouvait embellir, elle avait dans sa physionomie ce trouble nerveur. c^ui bouleverse les condamnés à rrmt Ic:^ que, sur le lieu de l'exécution, ils ::;:;:> veot une grâce inespérée 1

139 LE VMSX

Un homme d'Abd-el-Kader vint annoncer à Bea-Chérif que Térair le. demandait.

Kalaf se rendit à cet ordre en emportant la lettre de Mebrouk.

Il passa devant les chaouch, qui continuaient de bâtonner ses serviteurs, et les chaouch le regardèrent comme pour lui demander s'ils pouvaient sser de frapper.

Ben-Chérif poursuivit sa marche sans

BD flAiro. 133

faire ud signe, sans dire un mot, et le supplice recommença de plus belle.

En ce moment/ un gros éclat de rire partit de la tente de Sidi-Khalaf.

Les serviteurs meurtris de Ben-Chérif levèrent des yeux languissants sur celui qui semblait insulter à leur malheur, et ils aperçurent le nègre Miloud qui leur cria, se pâmant d'aise et de gaîté :

Eh! vous autres, ^compagnons:

iM LI PRIX

songez à mon rêve... je vous vois au paradis !

Sans attendre leur réponse, Miloud entra dans la tente de Ben-Chérif, e* s'adressant à Meryem, à travers le ri.

deau :

— Eh bien! Lella, que dit la lettre?

— Que Mebrouk est le plus brave des hommes et qu'il me vengera du plus lâche des traîtres...

DU SÀlfG. 135

— Ah! Lella, si lîebrouk est le plus brave d'^s ^omir^s, c'ect qu'il vous e vue, c'est qulï vc;is aims I

— Tais-to: ! s'écria Me^yeir, je td défends de me parler aiasï... Ei3ig2o4cî.

Kiloud s'éloigna en effets oiàis en chantant, selon sa coutume* eur un refrain nègre, ce qu'il voulait faire savoir à la nourrice :

« Je me suis diverti ce matin en fài-

» sant l'ustiger tous les serviteurs dît ty- » rar. Les coups sont tombas comme » grêle, et mon dos n'en a pas reçu un » seul.. Miloud est plus fin renard que » ces Arabes imbéciles et vaniteux. Deux » sais, quej*avaisabreijYésd*opiampour » faciliter TenlèTement de Messaouda, )o sont morts sous le bâton...

» Autant d© mal fait à Tennemi, au- » tant de joie pour mon cœur ; je vous » arracherai, toutes les deux, des mains To du monstre qui vous opprime...

» Ayez confiance en îîîloud ! sa jambe

> est tordue, mais son cœur est droit. » Veille sur l'amour naissant de Meryem » pour Ifebrouk , cultive cet amour, » arrosD'le de teè encouragements » comme d'une eau fécondante on arrose » un landfc; i^Âi)ugte. La délivrance et le 9 bonheur dépendent de Mebrouk ; c'est » un vaillant, son âme est un souffle » d'ange I »

— Que te dit-il 7 demanda Meryem à sa nourrice.

— Il chante un viel air du Kora,

13S Li PiÂix

— Oui, mais il a prononcé deux fois le nom de Mebrouk, à quel propos ?

— Puisque tu ne ^3ux pa: r^n'on te parle de ce brave enfant, répliqua la nourrice, je dois me taire.

— Toi et moi nous pauvons en parier, réponâit Meryem en rougis: ant et baissant les yeux; tu sais combien j'estime le courage et la piété...

— Alors, causons de notre libérateur, reprit Yaya.

DU sina. 130

Et elle priîta ses genoux à la tête non-

* chalaî?to de Mcryem, dont le? yeux se

fermèrent pour permettre à sa ptniiée de

se Diieux recueillir.

— Eh bien! dit Témir [à Een-Chérif, d*où te vier ? ce troubie que je vois répandu sur ton visa^a ?

— Lisez, murmura Khatat, et il tendit en frissonnant la lettre de Mebrouk.

— Eh! quoi ! tu t'émeus pour si peu...

140 LE PKIX

pour quelques injures lancées par un enfant que ton bras écraserait sans eifort?

— - L'audace de ce misérable.,

— Regarde-moi donc et vois si je suis calme... Cependani, je viens, comme toi, de recevoir une lettre d'une rare insolence. levais te la lire: écoute, ou mieux, lis toi-même.

« Louange au Dieu unique, souverain » de Tuoivers !

DU nxnc. 141

» Au fils de MahidJïnn, Sidi-ALd-el- » Kader, le juge prévaricateur, le pro- » lecteur de Timposture, du traître et du » meurtrier... que le jour dernier lui soit » funeste !

» Je te fais savoir qu'éclairé par ton » iniquité, par ton ingratitude pour mon • zèle, j'ai su discerner où était le bon » droit entre le vénérable et vaillant » Mustapha, fils d'Ismaël, et toi dont » rhypocrisie a fait un émir.

» J'ai donc déserté tes étendards pour » te déclarer la guerre sous ceux de Til-

149 LE p&n

• lustre agha des Douairs et des Smé-

las.

» Je te combattrai partout, à outran- » ce, jusqu'à ce que le prix du gang de D mon frère Salem-ould-Kouïderm'aitété » payé par le sang du kaïd des Flittas, » Ben-Taieb, par la vie de Khalaf-ben- B Chérif, et par la ruine de ta coupable • ambition...

» Jmin» »

Soulagé par la lecture de cette étran-

DU SiJVO. IIS

ge missive, qui paraissait l'œuvre d'un cerveau dérangé, Khalaf se prit à rire d'assez bon cœur.

— Ainsi, dit Témir, ceci te semble plaisanta

— Oui, et votre calme m'étonne, c§r vous devriez partager ma gaîté.

• — Khalaf, reprit Abd-el Kader d'une voix grave : Sois vigilant, et songe que tu as un ennemi terrible atiiciié k in destinée....

Quant à moi, je vais te donner un exemple de prudence... Nous lèverons le camp dans une heure.

— Pourquoi ce départ si brusque?

é — Mebrouk combat pour les chrétiens, et il est maître d'une partie de mes secrets sur la campagne qui va s'oôrrir...

Je dois donc changer ou modifier tous mes plans.

Dans deux heures sois à cheval.

— Si cet enfant te gêne, rien de plus aisé aue de le faire disparaître.

L'émir arrêta sur Khalaf un regard oblique, incisif, rapide.

Puis il répondit :

— Mûris cette pensée... nous en reparlerons.

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