‹ Scènes de la vie arabe (volume 5)Chapitre 16 sur 34 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

vm.

Premitr embirru de Mebrouk.

Mebrouk avait séjourné assez longtemps au camp du Figuier et dans la ville d'Oran pour que sa vive intelligence, appliquée à l'étude des mœurs

150 LB PArx

militaires et du caractère des Français, eût reconnu qu'une générosité, peut-être uQ peu crédule, faisait le fond de ce cara»'tère.

Dè3-iors, le frère de Salem ne douta pas de l'accueil qui lui serait fait chez es chrétiens dont il avait cependant trahi la confiance et Thûspitalité.

Poussé à la révolte contre l'émiret ses coreligionnaires par la haine d'une âme ardente et indignée, par l'espoir d'une implacable vengeance, et aussi, disons-le, puisque Tamou? se glisse dans

DU SAlfG. 151

tous les projets de la jeunesse, par le sourenir éblouissant de Meryem, Mebrouk n'en était pas moins un fanatique enfant ds Mahomet ; et, à ce titre, quoique résolu à embrasser notre cause, il n'admettait pas qu'un chrétien fût l'égal d'un Arabe;

Ses scrupules étaient donc légers à l'endrdt des beaux mensonges dont il avait payé nos premières bontés.

« Cette fois, je leur dirai la vérité, pensait-il ; ils me croiront comme ils m'ont cru quand je leur ment:iis, et ils

^^2 If ^w

s'emploieront à me« desseins... Le chrétien n'est-il pas le serviteur prédestiné du Yrai croyant ? b

Mebrouk arriva pendant la nuit aux avant-postes français, et il se présenta, après s'être orienté avec cette sagacité que déploient tous les voyageurs arabes, en avant du front de bandière du régiment d'infanterie dont il avait été l'hôte et le protégé,

Arrêté à distance par uqesentiaelle, le G^rabas répondit d'une voi]^ enjouée au qui vive ;

DU SAlfG. tS3

— Hé l quisqui ce l moi sémi témi, moi moricaud, toi sabir (1) î

— Ah ! te voilà donc l s'écria le soldat en marchant droit au cavalier, tout en se tenant cur ses gardes : et d'où vienstu. gamin ? Nous t'avons cherché, dans le camp et les broussailles, à nous crever

les yeux..»

^~ Bourrou de mpi va bieni (2) inter-

(1) Elî ! que me veux-tu? Je suis un ami, je suis moricaud, tu le sais bien. (Patois mauresque.)

(î) Mon âne va-t-il bien?

rompit Mabrouk qni, ne comprenant pLS un mot da discours du factionnaire» crut qu'il serait habile à lui de s'inlbrmer de la santé de Tâne qu'il avait aLandonné au camp du Figuier.

— Ton bourrou î ah ! ouich ! riposta le trjupl'ir .ilest mort... mor^o hé$euf[\)f m 311 bon; mais sois tranquille, nous lui avons fa;t des fiiaérailleschicardes, nous l'avons mangé. . . Manjiar.., toi tahirt

— Francess mangiar bourrou de moif (i) Lézeuf, beaucoup.

su SiLiiG. 155

s'écria Mebrouk d'un ton de reproche mêlé de dégoût.

— Eh ! donc, voici la chose purement et simplement : ta bourrique est tombée malade le jour même de ton départ; die ne savait pas ce que tu étais devenu, c'te pauvre bête, et comme nous ne le savions pas non plus, nous n'avons pas pu la renseigner.... tu comprends ça ?, ...

Bon ! ah 1 si tu avais dit que tu reviendrais, nous aurions pu nous consoler, ta bourrique et nous.... ta bourrique

surtout, mais non... tu joues dei jambes... enfin c'est dit. . bon, finatement, le jour de ton départ, le régiment s'est ravitaillé en vivres à Or an, et ton bourriquet a fait la corvée pour les sou^ officiers de la compagnie, et puis pour ceux de la quatrième du premier, et puis pour ceux de la cinquième du second... Tout le monde réclamait ses services à c'te bonne pauvre béte ...

Après ça, du Figuier à Oran, il n'y a que trois lieues ; ce n'est donc pas lom.. Oui, mais, si tu sais compter, tu t'apercevras que ton fcoMrrowa fait six voyages,

MI SANft. 157

trois à vide» c'est juste, mais troiâ' avec la charge d'un éléphant...

Donc, mon vieux, trois fois six, on dit que ça fait dix-huit. Dix-huit lieues Toi, sabîrl c'est chaud, hein? et ça n'aurait rien été encore, si ta bête n'avait pas eu du chagrin à cause de ta fugue... tant de chagrin, qu'elle avait, qu'elle ne pouvait plus marcher au dernier voyage, et que les troubadours de la cinquième du second ont été obligés de l'astiquer à grands coups de trique tout le long delà route...

Enfin, mon bon, soit le chagrin, soit

158 ^ PR>ï

la fatigue, soit les coups de trique, ton bourrou a claqué de l'œil... mais le chagrin ne lui avait pas laissé le temps de maigrir, et tous ceux qui avaient usé de ses services lui ont rendu les hoaneurs funèbres ; la troisième et la quatrième du premier, la cinquième du second et les ordonnances du petit état-major l'ont enseveli dans une douzaine de gamelles à fricassée, avec de l'ail à forte, des oignons et du fil en quatre... C'ii* un des meilleurs festins que j'ai faits de ma viel Cependant, nous avions oublié le poivre et mis deux fois trop de sel...

Quand la bourrique a été inhumée

su 8Ar:G« 159

dans nos estomacs reconn: ^.ans, va caporal de la cinqaièr^^ ùd second nous a dit que nous étions des niange-tout, que nous aurions dû garder un jambon pour faire des cervelas d'Arles, qui sont les premiers du monde, tous fabriqués avec...

Mais t'as l'air de ne pas t'amuser infinimeat.... Voyons, causons peu, et causons bien : Où veux-tu aller, moricaud toi andar coronel (1) ?

^1) Tu Tcux aUcr voir lo colonel?

itù LE PRIX

— Oui, répoudii Mebrouk, que la faconde inintelligible pour lui du soldat n'avûit pas paru lasser un seul instant.

La setitinelle fit quelques pas au-devant d'une ronde qui s'avançait, et elle remit le frère de Salem à un sergent qui s'empressa de faire avertir le colonel du régiment.

Mebrouk s'annonçait comme ayant d'importantes révélations à faire; aussi, malgré l'heure avancée de la nuit, le colonel ordonna qu'il fût introduit dans sa tente.

BU BLKG. 161

Cependant Mebrouk ne voulut pas se séparer de sa jument avant qu'il ne l'eût entravée de ses propres mains et qu'il n'eût établi devant elle, sur un sac de campement, cing ou six doubles jointée»

d'orge.

Ces soms doLaés à la compagne de ses futurs dangers, le brave enfant entra d'un pas décidé dans la tente du chef qui, à bon droit, pouvait lui reprocher son ingratitude et sa déloyauté.

L'un des interprètes régulièrement at.

tachés à Tarmée expéditionnaire était

présent.

— Eh bien 1 mauvais petit drôle, cornmença le colonel, d'où vieas-tu?

^ — Je viens du Tlelat et des Hachem- Garabas, réponditMebrouk avec une har ^ diesse impudente, si le ton qui avait accompagné ses paroles ne les avait pas rachetées par une déférente simplicité,

— Tu viens du Tlelat et des Garabasl s'écria le colonel, c'est-à-dire du camp d'Abd-el-Kader et de la tribu la plus hostile aux Français?

— Oui.

— Et c'est pour passer à rennemi que tu nous as quittés, nous qui t'avions cornblé de bienfaits?

— Oui.

— L'audace est rare !... Sais-tu bien que je vais te faire fusiller ?

-^ Je sais que tu en as le pouvoir, mais je sais aussi que tu n'en feras rien.

— Ah ! et pourquoi cela ?

164 Ll PAIX

~ Parce que tes soldats ne m'ont pas pris, parce que je suis revenu à toi, sans armes, et que les Français n'assassinent pas.«.

•— Dis plutôt que tu es un enfant et que tu compte» sur ta faiblesse pour abuser de notre générosité...

— Je ne suis pas un enfant ! interrompit Mebrouk avec feu et en élevant la voix, - attends pdur connaître mon âge de savoir ce quej*ai fait et d'avoir appris ce que j'aurai m faire.

— La singulière race que ces Arabes !

pensa le colonel ému de cette réponse qui po>rtait en elle le cachet de la résolution et de la fierté : hommes et enfans, riches et pauvres, tous rappellent les vertus et les vices des vieux Romains.

Je devine que tu vas me raconter quelque histoire merveilleuse pour expliquer ta fuite et ton retour. Détrompe-toi, si tu as imaginé que, pour la seconde fois, je serais ta dupe.

— J'ai tenté, en effet une entreprise difficile en comptant t'intéresser à mes

160 LK fHIX

malheurs, car une première fois j'ai trompé ta coufiaHce, et j'ai fait des mensonges.

— Tu Taroues ?

— Sans doute, et avec orgueil

— Dans quel but agissait'tu, alors

— C'est ici que commence mon histoire et que va commencer mon récit.

Je ne suis pas de la tribu des Bordjia

Page 1