CHAPITRE DOUZIÈME
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Les Messages.
Khalaf-ben-Chérif n'avait pas revu Meryem depuis la scène violente que nous avons décrite, et qui l'avait rendu odieux à sa femme.
^ Certes, cet homme haineux, fourbe et dissolu, s'était montré, durant cette scène, à visage complètement découvert.
Ce qui lui était échappé dans sa foreur n'étail qu'exacte vérité; il n'avait jamais éprouvé pour Meryem qu'un accès de passion brutale; et, s'il l'avait épousée quand il aurait pu abuser de sa faiblesse et dé son amour, c'est que, par vanité, il avait tenu à une union légitime que lui disputaient de nombreux et puissans obstacles.
Cependant, hâtons-nous de le dire,
le froid dédain de Meryem pour les menaces de son tyran, son indignation, causée par Tavilissement dans lequel était tombé, sous ses yeux et brusquement, l'homme qu'elle avait placé si haut dans son estime et sou amour.
L'indomptable fierté qui parait d'un éclat magique son front déjà si glorieux, sa beauté déjà si resplendissante, et le caprice enfin, — cette torture que le Créateur inflige aux âmes inquiètes, jalouses, égoïstes, — réveillèrent la passion de Ben-Chérif et lui inspirèrent des désirs dont il croyait avoir éteint la flanime.
On le voit donc, ainsi que nous Tavong dit au premières pages de ce livre, l'homme apparaît dans la société primitive, dans la famille musulmane, sbus la tente du nomade, tel qu'il se montre dans notre société civilisée, dans nos fa' milles chrétiennes, sons le toit fixe de nos maisons, gouverné par des passions qui le conduisent, le plus souvent, à de mêmes folies, à de mêmes erreurs et lui infligent les mêmes tourments I
L'histoire de Khalaf-ben-Chérif et de Meryem n'est-elle pas chez nous celle de bien des ménages, à quelques détails près, qui ont été, sous notre plume in-
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habile, Iês simples orDements de la vérité locale ?
Que de maris, d'abord enthousiastes de leurs jeunes compagnes, passent trop brusquement de cet enthousiasme à la iroideur, et de la froideur à l'abandon, pour n'éprouver bientôt qu'une insurmontable aversion ! et combien, parmi ceux-là, arrivent trop tard à des blessures faites au cœur qu'ils oi\t outragé, s'est glissé un sentiment vengeur de leurs injures qui les a rendus pour toujours impuissants à faire souffrir I
Que de femmes, d'abord victimes iuia 16
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pitoyablement sacrifiées, retrempeiitleur énergie à la source n:ème de leurs souffrances, et deviennent, tout à coup, plus ioTlH que l'être malfaisant attaché à leur destinée!
N*esi-ce pas, d'habitude, à dater de l'heure de cette révolte légitime de l'opprimée, que l'oppresseur se déconcerte dans son orgueil, reconnaît ses erreurs, tremblepour la puissance qui lui échappe et tente^vainement de la ressaisir ?
Ne le voit-on pas alors subir cette série d'échecs qui le métamorphosent à ce
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point, que, de seigneur et maître, h devient esclave, et que sa varité terrassée rampe aux pieds d'un vainquiur dont la clémence ne peut que lui jeter . oubli pour pardon ?
Ehalaf-ben-Chérit* cru^ ^^ouvoir étouffer, d'un seul mot, k 2santimensde Meryem, et il s'imaginci que sa femme embrasserai; ses geûùux dès qu'il viendraitâcl'-nour lui offrir uneréconciliation bienvaillante.
En sortant de la tente de Témir, Khaîaf passa chez Meryem, et il la trouva
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dans sa pose habituelle, à deoii-couchée, sa belle tête posée sur un coussin de velours écarlate, et ses pieds nus voilés par le haïck transparent de la négresse Yaya assise sur un tapis, et en face d'elle.
Un troisième personnage était accroupi à quelques pas deMeryem: c'était le boiteux Miloud, créature sans sexe pour Ben-Chérif, esclave de la tente, chien rampant qui était censé ne rien voir, ne rien entendre, si ce n'est le geste, si ce n'est le commandement du maître.
Ben-Chérif, avant d'ouvrir le rideau
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qui le séparait de sa femme, avait eu un assez long moment d'hésitation, car ceite démarche coûtait beaucoup à son amour-propre.
Cette hésitation lui permit de saisir, non pas ce qui se disait chez Mcryem, mais un sourd chuchotement annonçant le mystère, et il n'avait reconnu, dans ce chuchotement, ni la voix de sa femme, ni la voix de Yaya. Aussi dès sa brusque apparition qui surprit Meryem, Yaya et le nègre, son regard soupçonneux et mordant s'attacha-t-il sur Miloudqui, malgré tout son aplomb, malgré toute sa sagacité, tressaillit comme
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un larron pris en fraude, et confirma, par son trouble, 1rs soupçons que son maître avait conçus, mais qu'il se jjarda bien de laisser paraître.
— Bonjour! que ton jour soit heureux! dit Ben-Chérif à Meryem, tout en ordonnant, par un geste, à Miîoud de se retirer.
, Miloud, qui s'était levé précipitamment, sortit de môme, et ne reprit que dehors l'aplomb dont il avait besoin dans la série d'aventures où il s'était ancé par dévoûment pour sa maîtresse.
c Si ce maudit a entendu dix mots de » ce qua j'ai dit à LsUa-Meryem, pensa- » t-iî, je suifl un homme perdu!-. Cette » nuit, les chacals feront de mon corps » un terrible festin. Ecoutons ! »
Miloud vint se coucher près de la teten, la tête dans la rigole circulaire qui enveloppe les piquets : puis il ferma les yeux et ouvrit Toreille, s'attendant à assister à une scène de colère dont son arrêt de mort serait le dernier mot.
— Je n'ai pas de jours heureux à attendre, répondit Meryem sans bouger de
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sa place» mais s'armant de soc petit miroir avec l'art savant de nos coqiettes
raffinées.
— Cependant, reprit Khalaf, s'asseyant près de sa femme sans que cellaci fît un mouYement pour le fuir, mais aussi sans qu'elle daignât lui accorder un regard, cependant, après l'orage qui 8'est abattu sur notre tente, après les ténèbres qui ont succédé à cet orage, c'est un jour lumineux qu'annonce ma visite... cette visite est un bonheur...
— Pour moi, ce n'est qu'un honneur.
interrompit ironiquement Meryem, et je fais peu de cas de ces sortes de prospérité.
— Je te comprends, Meryem, répondit Khalaf, qui sut assez se dominer pour qu'un éclair de la rage qu'il avait au cœur ne jaillît pas de ses yeux, je te comprends... tu me crois animé des sentiments qm m'exaltaient l'autre jour ; tu crois que je te rends une visite commandée par la décence ei la crainte que le bruit de notre iï|ésin(elligencc ne fasse affront à notre amour-propre... Rassore-toi, c'est pour t'ofirir l'oubli et le pardon.
— L'oubli et le pardon l s écria Meryem è deaii-voix et en se dressant sur ses poignets pour reourJer bien en face son mari.». — Quelle tiahisoa méditestu pour rabaisser à se stratagème ? tu m'as outragée par des paroles qui ne ' s'oublient pas, tu a levé la main sur moi par un geste qui ne se pardonne pas, tu t'ec avili à mes yeux, à rtioû oreille, par des b! isplièmes, par des serments sacri* léges, par des mensonges,.. Vas, lu ne m'es rien, tu ne me seras jamais rien...
Ecoute, Khaiaf, j'ai eu pour toi un amour crédule, violent, insensé; cet amour a fart de moi une lille ingrate.
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impie par sa révolte à l'autorité paternelle ; je t'ai aimé plus que mon sang, plus que roa jeunesse, plus que ma
beauté dont toute jeune femme est si jalouse !...
Eh bien ! devine ce que cet amour immense est devenu, quand tu sauras que. maintenant en ce jour, à cette heure, je n*ai plus, pour toi, même de la haine!— Ton cœur que j'ai cru si noble, je le sais vil et pétri de fange , ta bravoure, que j'admirais, je la sais basse, vulgaire l... je n'y crois pas... ton visage que je trouvais si beau , il me semble que je ne l'ai jamais connu, et je
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fais sermeot de ne le connaître jamais, car tu passes devant mes yeux comme ces choses que Ton regarde sans les voir...
Retourne d'où tu viens, fils de Chérif, ajouta bravement Meryem avec un écrasant dédain, et médite sur cette vérité du Koran, que tes pères ont si souvent expliquée aux enfants des zaouia (\) :
Quiconque prend Satan pour patron plutôt
(1) La zaouia est Técole où les tolbat et les marabouts enseignent la lecture, récriture, le calcul et le Koran.
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que Dieu ^ celui-là est perdu (Tune perte évidente (<) !
Tu es perdu, toi, à jamais ! Tes menaces ne sauraient m'épouvanter, pas plus que tes emportenaent», car je crois en Dieu, et tu es le démon ; car le démon est impuissant là où règne le Seigneur.*. Tu voudrais m 'étrangler de tes mains que je rois frénjir d'une rage stérile, que tes mains seraient sans force en me touchant. . . Essaye ! . . Essaye ! Quant à tes tendresses abominables, elles meurent à mon oreille, je n'en ai pas de compassion, je
(1) Verset du Koran.
ne les entends pas!... je ne les entendrai jamais ! j'ai dit. Maintenant parle ou vat'en... Je suis de pierre !
Khalaf arait fait des fefforts terribles pour ne pas s'élancer sur Meryem pendant qu'avec une éloquence fébrile elle frappait à toutes les places sensibles de son cœur envenimé.
Mais ce fat encore l'orgueil qui le retint, car il crut que l'excès môme de cette énergique indignation accuiait la faiblesse de la fe^Time toujours prêle à se rendre lorsqu'elle croit s'êti^e suffisamment vengée.
Aussi ebbaya-t-il <\e calmer cette irritation parues carx^'ses de iLngage, par des aveux de rpp€Dtir,par des promesses, par de rianles espérâmes.
Meryem fat de pierre, comme elle Ta- Tait dit.
Son cb»rr aiâi yistL^z ne s'illumina plus des vives couleurs que la colère y avait amassées ; ses lèvres demeurèrent insensibles^ sans sourire, sans contr'^ction, et la vieille négresse Yaya fut, elle-même, épouv^inlée de cette rr^âle résolution qui
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défiait le présent et l'avenir par l'opiniâtre oubli du passé.
Ben-Chérif se leva; il se sentait dominé, amoindri, écrasé par sa femme ;
C'était pour la première fois que ce caractère indompté, fait au despotisme ; que ce chef superbe , habitué h tout trancher par la force et le pouvoir, subissait un échec dans ses capricieuse» et tyranniques volontés ; et cet échec, une faible femme, sans serviteurs pour ainsi dire , l'infligeait sous la seule sauvegarde de son grand cœur et de ses amers ressentiments.