‹ Scènes de la vie arabe (volume 5)Chapitre 28 sur 34 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

xm.

Los Messages. {Suite,)

Khalaf ne resta pas long-temps dans la tente de l'émir, mais sa courte visite lui suffit pour conspirer la perte du malheureux Mebrouk.

— Vous m'avez dit. Seigneur, commença-t il, en abordant Abd-el-Kader, de mûrir une pensée, la pensée qui doit nous délivrer, vous d'un transfuge redoutable malgré son jeune âge, moi d'un ennemi que vous m'avez exhorté à ne pas trop mépriser...

—El bien! as-tu donc eu le temps, déj> rie ('occuper de cette aflfaire?

— ^Tant que mon ennemi personnel est debD^it, je ne pense qu'à lui pour le détruire...

— Quel est ton projet'/

DU SLUG, 5167

— Je vous le développerai lorsqu'il aura eu plein succès. Je veux, par respect et par dévoûment pour votre saint caractère, prendre, seul, la responsabilité dft mes actions.

— Pourquoi donc, alors, m'en entretenir î

— J'ai besoin de vous- pour une simple formalité. Rien ne s'oppose, n'est-il pas vrai? à ce que vous écriviez une lettre au chef français du camp du Figuier?

— Rien.... rrais à quel sujet lui écrire ?

— Sous le premier prétexte venu...

avant que la poudre ait parlé, les chefe s'envoient fréquemment des menaces ou des compliments...

— Soit, je ferai selon ton désir... Qui porterataa lettre?

— L'un de mes serviteurs.

Abd-el-Kader fit appeler son khodja

(secrétaire) et lui dicta une lettre pour le général de Tarniée française, auquel il demandait, pour la campagne qui allait s'ouvrir, de garantir du côté des chrétiens, comme il serait lait du côté des Arabes , la libre circulation des parle* mentaires.

— Je TOUS remercie, dit Ben-Chérif, lorsqu'il eut reçu cette lettre, scellée du cachet de Témir... Je n'ai plus qu'une chose à vous demander.

- Parle I

â70 LE PRIX

— Vous êtes en relation avec plusieurs juife d'Or an ?

— Sans doute et je les paie assez cher... L'un deux est, actuellement, au camp du Figuier ; c'est le plus habile de tous ; cependant il s'est un peu compromis, par trop de zèle à me servir, et je crains de le perdre. . .

— Comment l'appelez- vou s ^

— Salomon,

— Merci ; j'ai maintenant tout ce qu'il

me faut. . . Levez-vous toujours le camp T — Dans une heure.

— levais donc me tenir prêt;... où ,ous arrêteroDS-nous ?

Aux pieds du Thessalah (t),

Khalaf alla s'enfermer dans la tente

(1) Le Thessalah est une montagne de la chaîne du petit Atlas.

ii72 LE PRIX

de son khodja, anqucl il dicta deux lettres fort courtes.

Puis, faisant appeler un de ses esclares qui portait un kaban neuf, il lui ordonna de se dépouiller de ce vêtement

— Bien! dit-il, lorsque TesclaYe eut obéi: à présent, défais cette couture, mets ce papier dans l'étoffe, prends une

aiguille et referme la couture.^

L'une^ des deux lettres écrites par le khodja fut enfermée dans l'épaisse doublure du kaban.

— Porte ce vêtement sous ma tente, dit Ben-Chérif à son serviteur, etenvoieîiioi le nègre Miloud, mais sans lui parler de ce que tu viens de faire.

Le boiteux se rendit, aussi vite que possible, à Tordre de son redoutable maître.

— Tu es bon serviteur, commença d'un ton bienveillant Sidi-Khalaf, et tu m'as donné, ce matin, une preuve certaine de ton dévoûment

— Seigneur, Dieu m'a fait votre chose,

et tout en moi vous appartient.

m is

274 Ui PAIX

— Je veux, à mon tour, te prouver que je sais reconnaître le zèle et rattachement. Voici deux lettres qui feront ta fortune.

— Ma fortune, hélas!... Ces lettres sont donc bien puissantes?

— Tu vas en juger.

L'une d'elles, celle que je marque de ce signe. — Ben-Chérif fit avec la plume du khodja (1) une barre transversale sur

(t) Les Arabes n'écrivent pas avec des plumes ; ils taillent en sifflet des éclisses de roseaux, et n'en

l'adresse d'une des deux lettres — est envoyée par moi au juif Salomon, qui te remettra cent douros.

Cette seconde dépêche est écrite par le seigneur Abd-el-Kader au chef des chrétiens campés dans la plaine du Figuier.

Sur ma recommandation et sous ma responsabilité, l'émir t'a choisi pour son messager. Sa lettre traite de sujets graves, et surtout importants au succès de

parviennent pas moins, à l'aide de cet instrument grossier, à former très-rapidement des caractères d'une admirable pureté ; ainsi qu'en font foi leurs superbes manuscrits.

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nos étendards sacrés... Te sens-tu honoré, glorieux de cette distinction? aonge que tu ne cours aucun danger... Il te suffira d^éiever au-dessus de ta tête ce papier protecteur quand tu seras en présence des vedettes françaises, pour que ta tête soit respectée.

— La certitude d'un danger quelconque n'arrêterait pas mon zèle, Seigneur, A quoi destinez-vous les cent douros du juif?

— C'est le cadeau que te fait l'émir.

— Par la gloire du Koran ! ma pau-

iw SAM*. 87T

rre tête a le vertige!... quoi? tant d'argent!

— L'émir est un grand prince... N'a- Tait-il pas récompensé Mebrouk plus magnifiquement encore ?

— r/est juste.

— Allons, pars... mais tu es bien pauvrement vêtu pour un courrier de Sidi*

^ Abd-el-Kader. Suis-moi, je te donnerai un vêtement.

Khalaf passa >sous sa tente, et jeta sur

â78 LE Prix

les épaules de Miloud le kaban dont nou» avons parlé.

— Profite maintenant du soleil qui nous éclaire ; tu es boiteux, prend le cheval de Tun de mes sais... Adieu, que ton chemin soit sûr... tu nous rejoindras, cette nuit ou demain, au plus tard, da côté du Thessalah.

— Me permettez-vous de prendre la bénédiction de la vieille Yayaî... elle est ma mère, à moi qui suis orphelin, demanda Miloud.

— Sans doute, mais hâte-toi.

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Miloud entra chez Meryem, annonça son départ, et dit tout bas :

— Si je Yois notre vengeur, ma bouche ne lui portera-t-elle Irien ?

— Tu lui diras que j'aime le vrai courage, répondit vivement Meryem.

—Mon fils, ajouta la nourrice, dans son langage nègre... prends garde au démon, prend garde aux embûches; ne sois pas, pour toi-même, un courrier de malheur!... Ma raison n'explique pas la faveur dont tu es comblé... Cependant, suis ta destinée.

S80 ^ LK PKIX

Miloud ploya un genou, et Yaya croisa les deux mains sur sa tête.

— Prends ce talisman, lui dit Meryem, en lui jetant un petit chapelet en bois d'olivier, et, s'il t'a porté bonheur, tu le laisseras à notre ami, au brave enfant.

Le boiteux se leva, son soir visage égayé par un sourire, quoique deux grosses larmes eussent coulé sur ses joues ; puis il essuya ces larmea du revers de ses mains, et s'élança hors de la tente, pour se mettre en selie et partir.

Khalaf-ben-Chérif s'était efforcé d'en-

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tendre ce qui s'était dit chez sa femme, mais les mots prudemment étouffés lu i étaient arriyés en sons inintelligibles.

— Il était temps de me débarrasser de ce chien, pensa-t-il en voyant Miloud donner du talon : quand la nourrice aura disparu, Meryem sera seule au monde en ma présence... Ah! femmes ensorcelées, c'est de ruse qu'il faut lutter avec vousl... j'accepte la lutte, et malheur à toi, Meryem, quand l'ongle du tigre aura ressaisi sa proie I

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