CHAPITRE DEUXIÈME
La Nuit.
Un jour après les événements que nous venons de raconter, un homme entra dans la tente de Mebrouk, qui, couché sur une natte, fumait avec l'appa-
rence d'une grande tranquillité d'esprit, et ne semblait nullement occupé des orages de la veille.
— Lève-toi bien vite, dit cet homme, et fais diligence pour te rendre près du marabout Adji-Adda... il se meurt et te demande avec instance.
Et pourquoi ?
— Nous l'ignorons.
— Quel accident a pu trapper le marabout ? Hier, il était en pleine santé.
tu BjUiâ» S3
— Les jours sont à la disposition de Dieu, tantôt bons, tantôt mauvais pour la créature... Adji-Abda s'est senti pris de la fièvre hier au soir ; il s'est couché pour ne plus se relever... Mais tu perds un temps précieux.
— Partons donc, répondit Mebrouk en se levant avec nonchalance.
La tente du marabout était située dans un douar voisin de celui du frère de Salem, et appartenant à une fraction des Hachem-Garabas. En approchant de cette tente , Mebrouk comprit, aux gé-
fi LE VllIX
missemenis qui s*en échappaie it, que le mourant touchait à sa fin; il pressa le pas et dès qu'il se fût fait reconnaître du marabout, celui-ci lui dit ;
— C'est la vie éternelle et bien heureuse que tu m'apportes, je craignais que la colère de Dieu ne te tînt éloigné de moi... Assieds-toi et prête une oreille attentive à ma voix qui s'éteint... Femmes, sortez I ajouta-t-il, s'adressant à ses femmes qui poussaient des cris d'agonie» Vous pleurerez plus tard..,. Qu'on me laisse seul avez Mebrouk.... Et toi, mon fils, quand tu m'auras entendu , tu prendras ce couteau pour le plonger dans
ma gorge^ car je suis une des victimes que ton honneur doit immoler pour venger la mémoire de ton malheureux frère Salem-ould-Kouïder.
A ces mots, les yeuA|de Mebrouk brillèrent d'un éclat sinistre; mais sans répondre au marabout, il s'assit paisiblement près de sa tête et se pencha pour mieux écouter.
— J'ai assisté au jugement que l'émir a rendu hier contre toi, reprit Adji- Adda... Oui, ce jugement a été rendu contre toi, car ta cause était juste, et
Tesprit subtil de Sidi-Abd-el-Kader a, certainement , saisi les faussetés imaginées par Khalaf-ben-Chérif pour établir son innocence ; ta es bien jeune, et peutêtre n'auras-tu pas soulevé le masque hypocrite du véritable meurtrier de ton frère... Ce meurtrier, c'est Ben-Chérif... Ecoute-moi patiemment. Ben-Chérif s'est servi de moi pour décider Salem à le conduire au douar de Zemmora... Si je n'avais pas pesé de mon influence sur l'esprit religieux de ton frère, jamais le pieux Salem n'aurait consenti à troubler la tranquillité de ce douar ; je me suis bien gardé de dire à ton frère qu'il s'agissait de l'enièvemeat de la nièce de Brahim-beu-Taïeb, mais je lui ai
DU SA?i(i. i'^
arffimé qu'il se bornerait à favoriser une entrevue anaoureuse. . Salem a donc été lâchement abandonné par Sidi-Khalaf à Zemmora,et Sidi-Khalaf, lui-même, s'est vanté de cette abominable action lorsqu'il na'a fait, à son retour, le récit de son expédition. Quant à la jumeniMessâouda, elle t'appartient, car ton frère ne Ta pas vendue, et lorsque Khalaf a fait remettre quatre mille boudjous à ta bellesœur, il savait que Salem n'existait plus. Un homme des Bordjia était venu lui annoncer la mort de ton malheureux frère.
— Et pourquoi n*as-tvi pas fait ces aveux hier, pendant le jugement ? interrompit Mebrouk.
28 LK pnrx
— Ta deviiais plutôt me demander pourquoi j'ai décidé ton frère à servir Ben-Chérif. Ma réponse t'aurait éclairé sur tous les points. J'étais ambitieux, mon enfant, et j'étais avide de richesses ; Kalaf-i3en-Ghérif a lu dans mon cœur...
C'est un homme dangereux, tuneste, ifjspiré par le démon, c est un élève de l'école sacrilège de VOued-Noun ; il jette des sorts qui lui livrent, sans résistance, les malheureux poursuivis par ses séductions.
(q pervers m'a faH des offres splen-
dides; il m'a promis la richesse, et m'a garanti la protection de l'émir... j'ai succombé à la tentation! et si, hier, je n'ai pas élevé la voix pour proclamer l'impureté des sermens de Ben-Chérif, c'est que je comptais recevoir, ce jourlà même, le prix de mes lâches complaisances.
Mais Dieu m'a sévèrement puni, car Ben-Chérif, délivré par la sentence de l'émir des menaces d'un scandaleux procès, m'a traité avec un dédain superbe lorsque je lui ai tendu la main avec confiance en ses promesses : il m'a dit qu'il
30 l'K PRIX
ne me connaissait pas, m'a appelé imposteur, et m'a chassé de sa présence comme un fourbe
' — Tu pouvais recourir à la justice de l'émir, interrompit encore Mebrouk en accompagnant son interruption d'un sourire qui annonçait le mépris et l'incrédulité: rémir est sage et clairvoyant, il t'aurait protégé.
— Enfant! soupira Adji-Adda,dontla parole s'embarrassait sous l'étreinte de la mort, n*a8-tu donc pas jugé l'émir,
pendant qu'il te jugeait? Sidi-Abd-el- Kader traite Khalaf en favori, parce que Khalaf sert ses vastes projets... Il l'a re* connu coupable et il a proclamé son in. nocence en voilant d'une apparence d'équité une sentence inique... Si je m'étais plaint, moi dont l'influence est médiocre, j'eusse été traité comme un calomniateur...
Et puis, l'ingratitude, la mauvaise foi de Khalaf ne devaient pas être seules à me châtier ; elles ne faisaient que précéder l'éclat de la colère de Dieu, comme l'éclair précède l'éclat de la foudre.,, le Seigneur m'avait condamnée mort... et
je meurs... la fièvre m'a saisi au cœur, elle m'a terrassé comme Tange terrassera les méchants na jour de la ressurrection... je suis damné! à moins que, par mes aveux faits au frère de Salem, je ne me fasse pardonner du souverain de l'univers dont je reconnais et redoute Téternel majesté !
Adji-Adda put à peine achever cette phrase; sa face, qui était empourprée, pâlit soudainement.
Il essaya, mais en vain, de faire la pro-
DU SÀNC. 33
fessioû de foi in extremis de tout bon musulmau :
« Un y a quun seul Dieu, et Mahomet est renvoyé de Dieu. >
il essaya de lever un doigt vers le ciel pour suppléer aux paroles expirant sur ses lèvres, mais il n'en eut pas la force, et son regard épouvanté se tourna vers Mebrouk pour implorer son assistance.
Alors Mebrouk saisit la main droite du
marabout, et il en souleva l'index.
Adji-Adda remeicia l'enfant par un pâle sourire, ses ièvres tressaillirent et un soupir termina son agonie (1).
Mebrouk sortit de la tente, impassible et muet ; on eût dit que les révélations
(1) CeUe professioij de foi, in extremis, des musulmans se nomme Cheada (témoignage). Tout croyant en danger de mort est tenu de prononcer la Chehada; s'il a perdu la parole, il doit lever un doigt vers le ciel, enlémoignage de l'unité de nien; s'il n'a pas la force de faire ce signe symboî "^ de sa croyance, un des assistans soulève ' do sa main droite. (Général Daumas, le ^akam )
BO SÀMO. 38
du marabout ne lui avaient rien appris.
Il rentra dans son douar, et répondit à la veuve Amina qui l'interrogeait :
— Adji-Adda vient de me parler un pied dans la tombe; il m'a raconté que Khalaf-ben-Chérif en avait imposé devant l'émir; il m'a raconté bien des choses que je savais... La luniière de mon cœur va plus loin que la lumière de mes yeux.
Amina ne put rien tirer de plus de son beau-frére, qui soupa, se coucha et dormit avec un grand calme.