LK
la gracieuse courbure du nom (1), étaient encadrés chacun d'un liseré bleuâtre de koheul (2) qui les faisait briller d'un
(1) c Les sourcils sont deux noun qui brillent sur du papier blanc. » (Ballade arabe.) Le noun est une lettre de l'alphabet; renversée, elle a quelque rapport avec l'arc du sourcil.
(2) Le Koheul (sulfure d'antimoine), soit pur, soit comme base d'une préparation qui sert à teindre les paupières des femmes, est un présent de Dieu, dont l'usage est prescrit par le prophète et recommandé par tous les médecins arabes; il donne aux yeux plus d'éclat, à la vue plus de limpidité, et préserve des ophthal mies. Quand le Seigneur parut sur le Djebel -el-Thour (le Sinaï), il embrasa la montagne entière, en calcina toutes
éclat lumineux, et donnait à la peau, déjà fort blanche, plus de fraîcheur en-
les pierres, qu'il fit passer à l'état de koheul. Tout celui qui se trouve à présent dans les autres contrées provient, en principe, du Djebel-el-Ttiour. « Ce fut une femme du pays de Yamana, dans l'Yemen, qui, la première, fit usage du koheul, pour dissimuler uneinflamation habituelle qu'elle avait aux paupières; et l'on raconte qu'en peu de temps, elle acquit une vue si perçante, que ses yeux distinguaient un homme d'une femme à deux journées de marche, t Récit d'un Arabe (général Daumas). Le koheul pur produit une teinte bleuâtre, qui sied fort bien aux femmes très blanches ; combiné avec diverses autres substances, telles que le sulfate de cuivre, le safran, lenoir de fumée, il teinlen noir.
108 LE PKIX
core et de velouté. L*ovale du visage, la netteté du profil, la pureté des traits,,, énergiques et doux à la fois de Meryem, rendaient sa belle tête digne des riches camées de la Grèce antique. Sa toiiCtte répondait à l'accord voluptueux des grâces de tout son être; ses pieds uus dont les ongles étaient teints de henna ainsi que l'extrémité de ses mains mignones, chaussaient et rejetaient par désœuvrement, sur le tapis où eUepas-jj^ sait sa vie nonchalante, des pantoufiesu» du Soudan brodées d*or, véritables jouets d'enfant. Des chrelehrals d'or, d'argent ou de corail flottaient à ses chevilles ; de grands anneaux pendaient à
ses oreilles, menaçant de les déchirer par leur poids cependant léger ; ses cheveux noirs, abondants, ruisselaient sur ses épaules, que recouvrait un fin haïck de Tunis, à bandes de pourpre ; et, sous ce haïck, on voyait une veste étroite de velours vert semée de petits boutons d'argent qui dessinait le corsage sans rétreindre, et se perdait dans des plis de foulards posés et noués avec une rare coquetterie, comme une ceinture, autour de la taille.
Khalaf-ben-Chérif disait de Meryem,
et il avait raison :
Ses yeux assassinent comme la poudre, Son sourire ouvre le Paradis, Elle est timide comme la gazelle Et brave comme la lionne !
Meryem, c'est l'oiseau qui chante Sous les palmiers de l'oasis, Etc'estla source bienfaisante Que cherche le voyageur égaré !
Meryem se parfumait les lèvres avec du souak (1) qu'elle mâchait comme par
(i) Souakf écorces de noix fraîches arec lesquelles les femmes indigènes colorent, en rouge, l'intérieur des lèvres, de la bouche et des gencives. C'est encore une espèce de bois blanc que les pé-
distraction , et sa nourrice Yaya qui l'aimait avec idolâtrie; entretenait tout ]e jour, sous sa tente et pour lui plaire, une cassolette où brûlaient des pariums et souvent de la loubane, espèce d'encens fort recherché dans le Sud.
lerins rapportent de la Mecque, et dont ils se servent dans leurs ablutions et pour se nettoyer les dents; ils en attachent un morceau à leur sé^o (chapelet). (Le docteur Lacger). « Quand une femme s'«st orné les yeux de koheul, paré les doigts de henna et qu'elle a mâché du souak qui parfume l'haleine, fait les dents blanches et les lèvres pourpres, elle est plus agréable à Dieu, car elle est plus aimée de son mari » (récits arabes). Le deuil exclut ces parures de la coquetterie
HQ LE PillX
Cette charmante femme n'avait jamais travaillé, même à ces sortes d'ouvrages qui ne sont que des délassements; tout au plus ses doigts avaient ils chiffonné quelques bouquets, ou formé quelques nœuds de perles; elle occupait sa vie à chanter, à rêver ef. à s'admirer dans un miroir coquet, ombragé de plumes d'autruche, qu'elle tenait constamment à sa portée.
Meryem était fort riche et elle appartenait à l'une de ces grandes familles pour qui le travail est condition d'esclavage, et, par conséquent, de coutume
abjecte. Nous avons à dire, avant de parler du caractère de cette jeune fille, comment elle se trouvait transportée du Guebla, pays de son père, sous la tente du kaïd des Flittas, Sidi - Brahim - ben- Taïeb (1).
Le Seigneur n*avait pas béni les trois unions contractées par le père de Meryem, car elle était fille unique ; et le malheur s'était impitoyablement abattu sur sa tente, car, en moins d'un mois,
(1) Brahim et Ibrahim pour Abraham, souvent invoqué dans le Koran.
fia Ll PRIX
Meryem avait vu mourir tous ses proches, et avait été recueillie par le kadi de la tribu jusqu'à ce que son oncle maternel, Sidi-Brahim-ben-Taïeb, kaïd des Flittas, Teut réclamée, ce qui eut lieu à la grande satisfaction du kadi, car la beauté de Meryem, son âge et son caractère entreprenant, mettaient en grand péril la responsabilité de son tuteur légal.
Plusieurs personnages du Sud et même du Maroc, avaient demandé Meryem en mariage, et, parmi eux, Khalai-ben- Ghérif dont nous avons fait le portrait au premier chapitre de ce livre. Mais quoi-
que Khalaf fût en noble réputation de bravoure, quoique sorti d'une grande tente, quoique très-riche et beau cavalier, il était, dans sa tribu, beaucoup moins aimé que redouté. Homme de mœurs farouches et d'ambition insatiable, il était toujours prêt à se révolter contre ses chefs, ou à mépriser les traités qui liaient les siens aux peuplades voisines; il passait, en outre, et c'était là le plus puissant des griefs amassés conire lui, pour un observateur très-relâché des lois du prophète; il avait, disait-on, noué des intelligences sur les bords de VOued- Nom, au Maroc, avec les maîtres de l'école des sorciers qui se trouve dans ce i 8
pays lointain. Sa parole n'était pas pure, ses sermoftà invoquaient sans cesse les hôtes infernaux, rarement la puissance ou la bonté de Dieu, et il affectait de donner à ses chevaux, à ses esclaves, à ses chiens, des noms que tout bon musulman prononce avec effroi; ce qui indiquait chez lui un coupable dédain pour les superstitions et croyances populaires^
Dans notre langue, et au point de vue de notre société chrétienne, Khalaf-Ben- Chérif eût été classé parmi les esprits forts; mais si cette classification, assignée à certaine secte de philosophes, est
»B SAHC. 115
Je seul châtiment infligé à nos voltairiens dont on ne s'occupe pas autrement, il n*en est pas de même chez le peuple arabe, peuple essentiellement religieux, pour qui le Koran est le résumé de tous les livres de morale humaine et divine, et pour qui le moindre ébranlement de la foi est un acte de criminelle insubordination.
Cependant, les troubles que la guerre sainte entretenait dans le nord de TAfrique, et qu'elle tendait à soulever dans le Sud, commandaient d'avoir égard à la renommée guerrière de Khalaf, et Jes
chefs fermaient les yeux sur sa conduite privée, afin d'utiliser, au besoin, ses services militaires; mais, s'ils lui témoignaient cette indulgence ou plutôt cette faiblesse, ils ne s'abusaient pas sur son compte et le détestaient profondément.
Aussi, quand Khalaf fit demander Me-
ryem en mariage, on la lui refusa sous
prétexte qu'elle était malade et que îes
médecins ne la jugeaient pas en état de
devenir femme. Pareille réponse fut faite
à divers personnages, afin de ne pas
exaspérer Khalaf et de gagner du temps,
dans l'espoir qu'une mort violente ferait
DU SANG. l|y
prochainement justice des impiétés de ce redoutable prétendant.
Ben-Chérif ne fut pas dupe de ce stratagème; et il résolut d'en tirer une vengeance éclatante : il s'appliqua d'abord à gagner les bonnes grâces de Yaya, la nourrie^ de Meryem, négresse du pays de Kora, déjà vieille et probablement corruptible comme toutes les négresses esclaves ouémancipées. Dans ce but,Ben- Ghérif fit faire des offres magnifiques à Yaya pour qu'elle entretînt Meryem de la passion qu'elle avait inspirée, et du refus offensant que sa famille opposait à son
adorateur. Il était à croire que Yaya se ferait prier, supplier et surtout bien payer; mais, dans sa fièvre amoureuse el sa fureur, Khalaf se tenait prêt aux plus grands sacrifices, et il fut bien étonné d apprendre que la négresse se mettait, sans condition , à son service :
Soupçonneux, comme tout Arabe un peu sage, il crut à un piège, et demanda un rendez-vous à la nourrice de Meryem.
La vieille Yaya fiit exacte à l'heure et
au lieu indiqués, la nuit, à deux heures de marche du douar de ses maîtres.
Ben-Chérif lui posa , sur-le-champ , cette question :
Pourquoi agis-tu envers moi autrement que selon la coutume de ton sexe, de ta condition et de ta race ? pourquoi ne me demandes-tu pas , avant de me servir dan» mes projets, de t*enrichir toi et tes enfants !
— Je n*ai qu'une fille , et elle s'ap-
pelle Meryem... Elle est ma fille, parce que je l'ai bercée sur mon sein depuis le jour où elle Jeta son premier cri dans le monde , et que de mon sein elle est passée sur mes genoux, où je l'ai élevée pour son bonheur et pour ma gloire.
Faire le bonheur de Meryem, c'est m'enrichir; je serai donc payée quand ma fille sera votre femme.
— Ne cherche pas à abuser de l'exaltation de ma tête et de mon cœur, parlemoi plus clairement; ce que tu me dis ne m'apprend rien tout en me faisant
frissonDer d'une espérance que tu ne saurais, plus tard, me ravir sans f exposer.
— Vous m'avez donc bien compris.
Seigneur, puisque vous espérez?... Meryem désire l'union que vous recherchez...
— Est-ce vrai? interrompit Khalaf avec une explosion de joie.
— S'il en était autrement, serais-je à cette heure en votre présence? non,
l22 LE PRIX
quand VOUS m*auriez donné tout Tor quo mon pays possède dans les fiancs de ses montagnes ou dans les eaux de ses rivières. Vous m'avez appelée à votre aide et me voici, parce que Meryem a pour vous autant d'amour que vous en ressentez pour elle, parce que nous savons qu'on a méchamment et faussement répondu à votre demande de mariage.
Meryem est aussi belle de santé que de grâces ; jamais femme ne fut mieux douée par le Seigneur pour perpé- • tuer une race vaillante comme la vôtre ; et, loin de solliciter vos largesses pour me dévouer à vos projets amoureux, si j'étais riche et que vous fussiez pauvre, je me ruinerais afin de vous en-
0U suie. 123
courager à persister dans] vos résolatoins.
— Où donc ta maîtresse m'a-t-elle vu?
— Une première fois où vous l'avez vue vous-même , dans la marche que notre tribu a faite, de concert avec la vôtre, contre les AA'chach, il y a deux
■> Mi I 'if)|> i'A.M ..1' ' •
ans; ce jour-là, s'il vous en souvient, Meryem était dans son palanquin, et vous vîntes à passer prés d'elle au moment où le soleil, à son déclin, laissait un peu
respirer la terre. Meryem avait écarté les portières de son palanquin (1), pour un peu se rafraîchir à la brise qui courbait autour de nous les herbes desséchées ; elle vous aperçut, se cacha bien vite, mais charmée par la noblesse de votre visage, la beauté de votre cheval, la splendeur de votre personne, elle m'avoua qu'elle vous avait longtemps suivi d'un regard passionné. Bien plus tard ,
(1) Ces palanquins tels que Ton en voit dans le tableau de la prise de Ia Smalah d'Abd-el-Kader sont portés à dosdechameau, et mettentles femmes complètement à couvert dans leurs voyages : leur nom arabe est Aâtatiches, au singulier Adttouche.
elle vous a revu dans trois grandes fantasias où vous avez frappé la poudre (1) comme un roi de la plaint, et nous vous avons enivré, à votre insu peut-être, de de nos cris de victoire; enfin, quand vous avez demandé à épouser Meryem, c'est en vain qu'on a voulu vous faire passer à nos yeux pour un impie, pour un méchant homme; nous avons deviné qu'on jalousait votre gloire, et no .s avons juré de vous appartenir si vous persistiez à nous aimer.
{^) Frapper la poudre, se dit des coups de fusil que tirent les cavaliers dans leur fantasias^u léles guerrières.
— Par le sérat! dont le dos tranchant sépare le paradis de l'enfer (1) ! s'écria Khalaf, transporté tout à la fois de colère et d'orgueil, je me vengerai des traîtres qui ont voulu me noircir dans le cœur de Meryem, et je ferai cette fille céleste aussi puissante qu'une sultane... Mais quelle preuve me donneras-tu de ta sincéritél?
Une âme aussi brave que la vôtre
(t) Le sérat est an pont dont le tablier, tranchan comme une lame de sabre, interdit l'entrée du paradis aux damnés de l'enfer {Koran).
DU SAIIG. Î27
peut-elle nourrir tant de défiance? Craignez d'affaiblir la tendresse de Meryem en recevant si mal son message ; car c'est en son nom que je vous ai parlé jusqu'à présent.
— Eh bien! pour que ma confiance soit à tes yeux aveugle comme mon courage, rapporte à Meryem cette proposition ou plutôt cette prière : Dussé-je périr après l'avoir vue ou en la voyant, je veux lui parler et recevoir de sa propre bouche les aveux que tu viens de me faire,., qu'elle me fixe un rendez-vous et je m'y présenterai, quand même il
faudrait pour cela traverser les flammes d'un incendie et entrer le glaive en main dans sa tente. Va et reviens avec la réponse que je désire.
— Ce rendez-vous, je peux l'assigner sans retourner vers Meryem ; trouvezvous demain, lundi, jour de bonheur et de réussite, au puits des Sauterelles; nous y serons ma fille et moi, trois heures après VEuchâ (1); ne vous inquiétez
(1) L'Euchâ, prière qui se dit deux heures après le coucher du soleil.
DU S4NC. 129
pas des dangers qu'il nous faudra affronter pour cette expédition, je me charge de les vaincre tous... Adieu.
'tu fiibi
'OitffA;^
OlAPiTRE CINQUIEME.
Ueryem. {Suite.)
La négresse Yaya laissa Ben-Chérif au joyeux étonnement que lui causa cette entrevue, et elle reprit prudemment le chemin de son douar. Khalaf, dès
13* LE PRrx
qu'il fut seul, s'abandonna de nouveau aux soupçons qui l'avaient assailli : il pensa que ce rendez-vous d'amour si facilement accordé pouvait bien être un guet-à-pens, un coupe-gorge, et cette pensée calma brusquement ses ardeurs.
Mais il s'était trop avancé pour reculer sans se couvrir de honte aux yeux de Meryem, qui, le prenant dès lo.s en haine et en mépris, accepterait, de dépit, la première alliance que lui offrirait sa famille. Ces réflexions faites, il se mit en route pour arriver à l'heure dite au puits des Sauterelles, et il se fit accom-
DC SAWG. i35
pagner de deux serviteurs fidèles et braves qu'il plaça en embuscade de manière à en être secouru au premier en d'alarme.
Meryem et Yaya arrivèrent au puits peu d'instants après Khalaf, qui ne s'était approché de ce lieu qu'avec toute la prudence d'un homme rompu aux ruses de guerre. Le puits des Sauterelles était situé dans un pli de ravin , et caché par un massif de lauriers-roses. Khalaf, avant de descendre dans le ravin, en étudia les crêtes, puis il envoya l'un de ses hommes en avant, avec ordre de se
rabattre vers la fontaine en traçant des cercles assez rapprochés les uns des îiutres pour que le terrain fût complètement fouillé. Le second cavalier fit, en arrière du puits, une reconnaissance semblable; et^ sur le rapport de ses deux serviteurs, Ben-Chérif vint se poster, à cheval, à quelques pas de la source, pendant que ses cavaliers, placés à bonne distance, continuaient de faire le guet.
Le puits des Sauterelles n'était qu'à vingt minutes environ du douar de Meryem, et Khalaf entiCndait de son embuscade les aboiements des chiens de ce
doaar, quil eût voulu réduire en cendres et pour se venger, et pour conquérir sa belle maîtresse.
L'ouïe exercée de Khalaf ne tarda pas à lui apprendre que Meryem venait à lui le cœur sincère et brûlant d'amour, ou que la trahison allait fondre sur sa tête.
En effet, les chiens, qui du coucher au lever du soleil ne cessent pas d'aboyer, dans un douar bien gardé, à ce point que ces fidèles amis de la tente ne peuvent pllis, àTaurore, articuler leurs cris.
et sont tous frappés d'un enroûment risible, les chiens, disons-nous, ne révèlent la présence d'un étranger autour du douar que par un redoublement de zèle qui donne à leurs voix l'éclat de la fureur.
Les Arabes, h&bitués à la vigilance de ces infaillibles sentinelles, ne s'inquiètent pas de leur vacarme ordinaire, et dorment paisiblement sous sa sauvegarde; mais ils sont prompts à en saisir les nuances, et si les aboiements prennent un caractère plus énergique, s'ils deviennent précipités et féroces, c'est un
DU SAÏC6. 139
danger qu'ils signalent, et alors, dans le douar, chacun saute sur son fusil.
Ben-Ghérif saisit donc l'une de ces nuances qui put échapper aux gens de Meryem; il comprit que les chiens s'étaient émus, et quoique l'émotion fût légère, elle suffisait à annoncer un mouvement quelconque dans la tribu.
Bientôt un froissement de broussailles apprit à Khalaf qu'il avait deviné juste. Il s'arma de l'un de ses pistolets, se dressa sur ses étriers, plongea sa vue perçante
dans les ténèbres de la nuit, et vit deux ombres qui marchaient hardiment à lui.
C'étaient Meryem et Yaya.
Ben-Chérif se jeta aussitôt à bas de son cheval» et s'assit paisiblement sur la banquette du puits, tenant le fier Chitann par la bride, et penchant la tête pour paraître plongé dans un rêve d'amour.
Chitann ouvrit ses larges naseaux, fit pointer ses oreilles, et regarda avec eu-
riosité les deux ombres qui continuaient de venir à lui.
Tout à coup les branches de lauriersroses, violemment écartées, donnèrent passage à Meryem et à sa nourrice.
Ben-Chérif fit un bond comme s'il eût été réveillé en sursaut. Meryem, rejetant en arrière le capuchon de son burnous noir , regarda son amant avec fixité et lui dit :
— Me voilà , Seigneur ; douteras-tu encore de ma sincérité ?
I4â LE PRIX
Khalaf se précipita aux genoux de cette femme qui lui donnait une preuve si téméraire de son amour , et il voulut 8*emparer de ses mains pour les coiivrir de baisers.
— Je ne te suis rien encore , lui dit Meryem d'une voix douce et tremblante d'émotion ; je ne veux rien te donner , pas même le droit de toucher mon burnous; quand je serai ta femme, quand tu seras mon maître, mon corps et mon àme l'appartiendront.
— 0 Meryem , répondit Khalaf, émer-
veillé de son bonheur: au moins permetsmoi de te contempler dans ces ténèbres qu'illumine ta beauté: lu m'apparais comme l'étoile des voyages au pèlerin qui a perdu sa route... je te voyais , tout-à-l'heure, dans mes rêves d'amour, et mon imagination ne te savait pas si belle que te voient mesyeu éblouis.
— Regarde-moi donc bien pour me fixer dans ton souvenir, eî arrêter, ici même, ta résolution que j'attends.
Disant cela, Meryem posa l'une de ses
mains sur l'encolure de Chitann , et cette main mignonne et blanche se perdit dans la crinière soyeuse du noble coursier que cette caresse parut apprivoiser, car il avait jusqu'alors regardé avec quelque étonnement les deux étrangères.
Khalaf garda le silence pendant quelques instans; il paraissait perdu dans sa muette contemplation ; et il ne pouvait qu'écouter les battemens de son cœur.
La négresse Yaya s'était assise sur le bord du puits , et assistait . comme une
statue, à cette scène que h pose gracieuse de Meryem rendait digne du peintre éloquent de la SarnarUaine.
— Quelle résolution atteiids--tu de moi? dit enfin Ben-Ghérif : dicte-moi ta volonté, quelle qu'elle soit, tu me verras obéir.
— Alors, écoute bien, reprit Meryem:
Mon père ne veut pas que je sois ta femme, et il veut, j'en suis certaine, que j'é-
poase mon oncle, Sidi--Brahim--Beii- I 10
Taï h , kaïd des FHttas, dans le Tell{\). Ce projet d*ailiance fait mon désespoir , car je faime; es-tu bien résolu à ne pas me céder à ce seigneur? Songe, avan»
de me répondre, que Brahira-ben-Taïeb, mon oncle, est puissant; que les Flittas ont uns grande réputation guerrière; que leurs cavaliers sont nombreux comme les grains de sable soulevés dans nos plaines par une raffale de sirocco (2) ; songe que mon père est aimé dans ce pays , et que sa colère te poursuivra si
(1) Le Te// est le territoire compris entre îa Méditerrnnée et les hautes montagnes du Sud.
(2) Lp Sirocco, vent chaud qui souffle du sud.
tu luttes ouvertement contre l'autorité que nos lois lui donnent sur sa fille ; mais n'oublie pas cependant que je suis femme à mourir, sans me plaindre, si, devenue ton épouse légitime, je meurs dans tes bras.
— Par le seigneur Youseff , qui a un lion pour cheval et un serpent pour bride, s'écria Ben-Chérif enthousiasmé : je te sauverai de ces embûches. Non, tu ne seras pas la proie de ces tralîquans , et je te disputerais plutôt à l'univers entier. Consens à venir habiter ma tente, le kadi de ma tribu nous unira . Et quand tu
tto LE PKIX
seras ma femme, je répondrai aux ennemis de notre bonheur par la bouche de mon fusil. .^ Ne crains rien , mes serviteurs sont nombreux, et mon nom seul fait trembler la contrée; si j'étais vaincu, je t'emporteraissur lacroupe dece fidèle coursier, dont la vitesse a la rapidité du vent, au pays des Touareugs (1) nomades, et nous y pourrions '.iéfier nos persécuteurs.
(1) Les Touarengs son* des peupladesdu Sahara qui vivent de brigandages et de trafic avec'les caravanes; elles commencent à entrer en rapport avec nous.
DU SANG. |i49
Ainsi, tu consens à m'enlever ?
C'est mon rêve !
— Et tu fais serment de me respecter jusqu'à ce que le kadi de ta tribu nous ait mariés?
— Que ma religion soit un péché si je cherche à te prendre seulement la main, avant que, pour moi, tu dénoues toimême ta ceinture.
•— Nourrice , tu as entendu , dit Meryem s'adreâsant à Yaya.
— J'ai entendu, répondit la négresse.
— Eh bien ! reprit Meryem se retournant vers Khalaf : sois ici dans deux jours , à cette heure ; fais-toi suivre de deux montures pour ma nourrice et pour moi, et je me fierai à ta loyauté , je briserai tous les liens qui m*attachent au douar de mes pères; j'irai , les yeux fermés, où me conduira ton amour, sans
DU SAWG. 151
m'inquiéter des périls semés sur mon chemin.
Pourquoi ne pas fuir dès à présent?
— Parce que j*ai deux devoirs à remplir : Je dois d'abord faire de nouveaux efforts pour vaincre les cruelles résistances de mon père, que mes larmes pourront attendrir, et, enfin vaincue dans cette dernière tentative , je veux aller prier sur la tombe de ma mère , et là ,
demander pardon pour le crime que je me prépare à commettre.
— Est-ce donc un crime, Meryera, que de s'abandonner à son époux?
— Sans doute ; mais que t'importe , puisque, seule, j'en prends la responsabilité pour te donner la mesure de mon dévoûment ? Tu le vois, seigneur, je suis une femme brave et résolue ; mon cœur est neuf comme celui de la gazelle à son , premier printemps, et, pour prix de ses sacrifices , il n'exige de toi qu'une réfle-
xion bien mûrie dans Tentreprise que nous méditons . Si tu viens ici demain , que ce soit avec rengagement sacré de ne me livrer que morte aux justes colères des miens ; pour peu que tu hésites à aborder les dangers que fera naître notre union, ne sors pas de ton douar, ne viens pas à ma rencontre. Ne te trouvant pas au rendez-vous , je saurai m'expliquer ton absence : je ne t'accuserai ni de faiblesse ni de pusillanimité : je t'estimerai plus sage que moi, et nous ne nous reverrons qu'au dernier jour des hommes.
Maintenant , je vais te dire la vérité entière: mon père prétend que tu sera* pour ta femme un mauvais maître, par-
ce que lu n'es pas religieux, et qu'on te soupçonne d'avoir lié commerce avec Satan le lapidé (1). J'ai refusé de croire à ce discours , car il m'a semblé inspiré par une haine jalouse ; fais-moi serment que je t'ai bien jugé.
— Par la science de Dieu l ton père m'a calomnié.
Ton serment me suffit , Ben-Chérif,
(1) C'est l'épithète que leKoran donne à Saian, parceîque, dit la tradition : Abraham assaillit un jour à coups de pierres le diable qui voulait le tenter.
et la brusque franchise de mes aveux » de ma démarche doit te prouver que rhypocrisie me fait horreur, car notre Seigneur l'a dit dans ses signes ou avertissemens :
€ Les hypocrites seront relégués au fond de fabime de feu , et n obtiendront aucun secours ! »
A demiin, que le salut de Dieu soit sur toi 1
— Sur toi soit le salut ! répondit Kha-
laf , en accompagnant d'un regard enflammé la belle Meryem qui, d'un geste modeste et digne , Tavait arrêté lorsqu'il eut voulu la suivre.
— Oh ! murmura Ben-Chérif sautant sur son cheval , et faisant résonner ses ehabirs(i)s\XT ses larges étriers; je le jure par les villes renversées (2) , par Tarbre
(1) Longs éperons fixés par des courroies au coude-pied.
(2) C'est le nom général donné aux villes de Sodome, Gomorrhe, et trois autres.
DU SANfi. 157
maudit qui s'élève au fond de l'enfer (<), cette femme m'appartiendra, quand je devrais, pour la conquérir, mettre la terre en révolte contre le ciel !
^1) Le Zacoum.