CHAPITRE SIXIBIE
Sidi-Khalaf-ben-Chérif.
Le lendemain, à l'ûeure fixée, Khalaf, ben-Gûérif se trouva au puits des sauterelles; il avait pris de plus grandes précautions encore que la veille , pour le cas i 11
où Jîeryem eût été poursuivie par ses parens avertis de sa disparition, et il s'était fait accompagner de six cavaliers déterminés à lui prêter chaudement main forte.
Après avoir attendu près d'une demiheure, Khalaf s'inquiéta sérieusement du retard de sa maîtresse, et son imagination effrayée lui inspira des doutes sur la sincérité de Meryem , qui pouvait hien , pensa-t-il, l'avoir traîtreusement attiré dans un piège. Comme il s'abandonnait à ce courant d'idées , l'un de ses cavaliers, postés en avant de la fontaine, an-
nonça, par un signal convenu, qu'il venait de faire une découverte, et il se présenta bientôt , escortant un vieux nègre boitpux qui poussait devant lui un âne chargéd'unpanier rempli d'outrés vides.
— D'où viens-tu? demanda Ben-Chérif au nègre.
— Qui es-tu d'abord? répondit celui^ ci avec une froide arrogance.
— La question est téméraire.
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— Non , elle est s^ge ; car si tu es l'homme que je cherche, je n'aurai qu'à m'acquitter de mon message , à remplir mes outres de Teau de ia fontaine , et à m*en retourner.
— Et si je ne veux pas te dire mon nom?
— C'est qu'alors tu ne seras pas Sidi- Khalaf-ben-Chérif, qui, hier, est venu ici, qui doit y revenir cette nuit, et que j'attendrai par ordre de la prudente Yaya nourrice de Lella Meryem.
— Eh bien! parle; je suis l'homme que tu cherches.
— Par les os de ton père, est-ce vrai ?
— Interroge ce cavalier, mon serviteur.
— Montre-moi plutôt ta main droite,
— La voilà.
— C'est bien, reprit le nègre, votre main porte la cicatrice qui m'a été signalée, vous êtes donc le seigneur Khalaf^ ben-Chérif. Alors , écoutez-moi , et pro" fîtez de ma parole.
Ici le nègre fit, d'autorité, signe au cavalier qui l'avait conduit , de se retirer ; puis, il commença :
— Je venais vers vous , lorsque cet homme m'a arrêté ; ce que j'ai à vous dire sera triste pour votre cœur, mais on est bien plus triste sous la tente de
Leila Meryem que vous ue le serez après m'avoir entendu. Hier, Leila Meryem et Yaya sont venues vous trouver au puits des sauterelles , et quoiqu'elles eussent pris, pour sortir du douar , de grandes précautions, les chiens qui ceDendant les connaissent, ont donné l'éveil par quelques hurlemens plaintifs.
— Je les ai entendus, interrompit Khalaf , et j'en ai conçu de l'inquiétude pour Meryem.
Nos gens se sont armés, continua
le nègre, et ils ont fait le guet; de sorte que quand Yaya et Moryem sont rentrées au douar , elles ont été vues par les jiôtres.
— Que Satan leur jaunisse le visage î s'écria Khalaf transporté de fureur; je ferai passer mon goum sur ce douar maudit comme un nuage de grêle sur un champ de fèves.
— Nos gens , reprit le nègre avec le même calme : furent tous penauds de ce qu'ils avaient rompu leur sommeil, et
saisi leurs fusils pour deux femmes,Iorsqu'ils s'attendaient à voir paraître soit des voleurs, soit des partisans de la tribu des Ouled-M'Iétas avec lesquels ils ont des démêlés ; mais ils ne blâmèrent pes Lella itîeryem de ce qu'elle prenait le frais hors de sa tente , car elle s'était fait accompagner de la prudente Yaya qui lui sert de mère , et dont la vertu a été de tout temps admirée.
— Tu soulages mon cœur! dit Khaiaf, délivré d'une douloureuse oppression.
Oui, mais si la pensée générale a
ilO LE piirx
été fdvoraûle à Lella Meryem , c'est que son père a été le premier à rire ouvertement de la fausse alerte du douar , et , s^il en a ri ouvertement , c'était pour déguiser l'affront que vous avez fait à sa fille en lui assignant un rendez- vous nocturne.
— Qui donc a pu me dénoncer au père de Meryeao ?
— Personne , je généralise en parlant ainsi; que ce soit vous ou un autre qui ait assigné ce rendez-vous , le père de
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Meryem n'en est pas moins convaincu que sa fîiie s'est absentée du doaar, pendant la nuit, pour écouter les propos d'un amoureux. Il a donc juré à Meryem et à sa nourrice qu'il tirerait vengeance de ce crime, sans toutefois le publier. Quelle sera cette vengeance? Votre maîtresse et la prudente Yaya l'ignorent.
On m'a cependant chargé de vous dire que Meryem et Yaya sont, nuit et jour, gardées à vue, qu'il leur est impossible de se soustraire à cette vigilante suryeiilance; que Meryem vous renouvelle le serment de mourir plutôt que d'ap-
partenir à mi autre que vous, celui-là fût-il le plus puissant des hommes, et qu'elle vous adjure de louttexiter pour sa délivrance.
La guerre seule, m'a dit la sage Yaya, pourra vaincre l'obstination de nos tyrans. Que le seigneur Khalaf rassemble ses vassaux, qu'il soulève contre nous la colère de sa tribu. Meryem sera le prix ou de la terreur qu'il inspirera aux nôtres, ou du triomphe de ses armes.
J'ai dit, ajouta le nègre. Vous voilà
bien averti. Mettez votre confiance en Dieu , car il est savant et sage !
Sur ce dernier mot, et pendant que Ben-Chérif s'abandonnait à de sombres méditations, le nègre boiteux s'approcha du puits et se mit en devoir de remphr ses outres. Lorsqu'il les eut toutes remplies, il poussa son âne dans la direction du douar, sans prendre congé de Khalaf.
Alors Khalaf le retint par un bras, et, cassant une braoche de laurier-rose, il la lui donna en disant :
17i LE PRIX
— Porte ce gage à Meryem. Fais-iui «avoir que tu m'as laissé dans les tourments de l'amour, du désespoir et de la colère; mais ajoute que je l'aurai délivrée de nos persécuteurs avant que les feuilles de ce laurier se dessèchent et se détachent de leur branche. Si je mens, que je sois appelé désoimais Khalaf el'Djahiah comme le gendre du dey d'Alger (1).
(1) Brahim-Agha, gendre du dernier dey d'Alger, pril honteusement la fuite au combat deStatoueli, quelques jours avant la prise d'Alger par les Français. 11 était généralissime du dey, et fut destitué. Depuis celte époque, les Arabes l'eut
— Je porterai vos paroles et votre gage, répondit le nègre , et il s'éloigna en chantant d'une voix gutturale une vieille chanson du Kora, son pays.
Khalaf employa la journée du lendemain à sonder î'esprit des principaux personnages de sa tribu, relativement à l'entreprise qu'il méditait contre le douar
toujours désigné sous ce nom : Brahim el Djahiah (Brahim-le-Lâche), et ils ont attribué la chute de la capitale de la régence, par conséquent notre installation en Afrique, à la couardise de ce personnage.
(le MeryeQî. A ses faaiiliers il ait que le refus qu'on opposait à sa demande de mariage était une insulte, non-seulement pour sa race illustre, car il appartenait à i ordre des cheurfa (chérifs), qui descendent tous, et sur preuves, de Fathma- Zohra et de Sidi-Ali-Abi-Tlialeb, fille et oncle du prophète (l), mais que c'était une grave offense faite à sa tribu entière, A ceux qui le voyaient d'un œil politi-
(1) Les cheurfa (pluriel de chérif) constituent un ordre noble que le prophète semble avoir luimême fondé ; car il prescrit, dans plusieurs passages du Koran, de témoigner les plus grands égards aux hommes i-sus de son sang* Il faut.
Iî»U SANG. i77
que el ne le souffraient qu'à cause de ses talents guerriers, il laissait entendre qu'il porterait ailleurs le renom de ses armes et déserterait les affaires de ses amis indifférents, si on n'épousait pas sa querelle. Enfin, il essaya d'exploiter l'avidilé âes simples cavaliers, pour qui la guerre, juste €u injuste, est de bonne aubaine; et il fît briller à leurs yeux, pleins de convoitise, les richesses que leur
pour être reconnu chérif, avoir produit des titres
en règle, et nous laissons à juger de l'authenticité
de ces titres par le nombre considérable des tiiu
laires de ceUe dignité qui surgit de toute pan en
Alrique.
i~g LE PRIX
promettait une razzia sur le camp de leurs voisins-
Khaiaf doï^a plusieurs jours à ces sortes de tentatives, et il toucha pendant quelques instants au succès préparé par ses habiles discours, car la tribu de Meryem était opulente et dès longtemps rivale des intérêts de la sienne. Mais les tolbas (1) et les marabouts ne tardèrent
(1) Les tolbas sont les desservants des lieux saints ; ils tirent leur nom du mot taleb (lettré), et enseignent dans les écoles. Les tolbas occupent, dans la hiérarchie sociale et religieuse, le degré inférieur au marabout.
pas à ruiner ees projets naissants dans Tesprit de la masse: ils assemblèrent les chefs de tous les douars, et leur prédi" rent que le Seigneur répondrait par des châtiments à leur ambition déloyale; qu'il fallait respecter les traités; que Toffense de Sidi-Khalaf était personnelle; que tout père était, selon ia loi du prophète, maître des destinées de ses enfants, et surtout de ses filles, que se révolter contre l'autorité du père de Lelîa Mcrycm, c'était outrager la parole de Dieu et se condamner d'avance à sa malédictio >.
L*un de ces marabouts, qui possédait
une jument de race antique, nourrie de dattes et abreuvée de lait de chamelle, fille du vent comme disent les ulémas, s'écria d'une voix sententieuse accompagnée d'un geste solennel :
— Que ma jument Bahadja (1) passe en d'autres mains que les miennes ou meure d'un avortement, si les conseils qui vous sont donnés par nous ne sont pas inspirés par le Seigneur, et si les conseils de notre frère Khalaf-i3en-
(1) Bahadja, la blanche, la brillante.
DU SANG. 18l
Ghérif ne vous poussent pas à votre
ruine.
Ces paroles enlevèrent tous les suffrages ; nul n'osa douter de la sincérité du marabout, car la jument Bahadja était l'objet de l'adrairalion générale, et sa pareille n'existait pas du désert au Tell où les cbevaux ne sont plus de race pure.
Khalaf dévora sa honte et sa fureur; il feignit de se rendre de bonne grâce à la décision de ses juges, mais il envi-
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sagea cette i|d3cision comme un outrage dont il résolut de se venger sans pitié.
Après deux jours passés dans le repos^ te comme dans l'oubii de ses ressentiments, Ben-Chérif qui avait savamment masqué l'iiypocrisie de sa pensée, partit pour se mettre en chasse, et annonçant qu*ii resterait toute une semaine, et peutêtre plus longtemps, à lancer ses slouguis et ses faucons (1), il se fit suivre de
(1) Les chefs et les gens riches, dans le Sud, chassent au faucon.
ses meilleurs chevaux et de ses serv'ileurs les plus dévoués.
Arrivé à quelques heures de son douar, il prit la direclion du Tell, et, six jours après son départ, il arriva chez les Beni- Hourni, tribu voisine de Tlemcen, chez qui l'émir Abd-el-Kader était campé.
L'éiDir reçut son hôte avec empressement et distinction, car il avait entendu vanter sa valeur, et il cherchait depuis longtemps, soit à contracter des alliances dai.s le Sud pour pousser contre
nous la guerre avec plus de vigueur, soit à étendre sa domination suzeraine sur ces tribus éloignées qui refusaient de reconnaître sa suprématie.
— Chérif des chérifs, dit Khaiat à Pémir, j'ai appris que vous vous étiez réservé le droit de juger les différends qui s'élèvent entre les descendants directs de notre seigneur Mohammed t et je viens solliciter votre juridiction, car je vous reconnais pour très-illustre et très-grand, pour le prince destiné aux vrais croyants.
— Nous te ferons justice, dit Abà-el- Kader : et tu seras content de notre décision si ta plainte est sage, car Dieu nous a donné la prudence de David et de son fils Salomon.
Khaiaf parla de l'affront que lui faisaient subir les refus du père de Meryem et il raconta le jugement qu'avaient porté sur cette affaire les marabouts et tolbas de sa tribu, puis il ajouta :
— Si cette femme que j*aime, et dont je suis aimé, est condamnée par les siens
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à ne jamais entrer dans mu couche, si ies gens de ma triba n'ont pas voaiu m'assister dans la gaerr^ que, seul, je ne puis pas déclarer à mes ennemis, ne devinez -vous pas, seigneur, vous qui possédez la science des choses cachés, que c'est parce que l'on connaît, dans ces deux tribus vouées à l'iniquité, que je suis votre zélé serviteur, que j'admire votre puissance? O prmce! sachez-le, pour ne pas l'oublier, j'ai fait de grands efforts afin d'entraîner vers vous ces gens du Sud, assez lâches pour préférer aux gloires de la guerre sainte les vils profits d'un commerce pusillanime avec les juifs du ilaroc et ies nègres du Kora.
Ils amassent de l'or et détournent de vous leur pensée, parce que vous n*employez que du fer, de la poudre et du plomb dans vos travaux de géant. Ces gens-là sont maudits, et mordront tous le revers de leur main droite au jour du témoignage. Aussi je suis venu vers vous pour vous aider à les châtier dans cette vie; car le châtiment peut les ramener à Dieui... Ils ont méprisé mes avertissemens, et le Seigneur m'est apparu en songe; il m'a dit : < Marche vers le Tell :
> c'est là qu'un homme issu de mon » prophète, combat pour la vérité. Il
> sera plus grand dans le ciel qu'il n'est » grand sur la terre. Va le trouver...
> G*est i'émir Abd el-Kader, qui chas- >■ sera ies chrétiens de la terre africaine
> et les jettera à la mer... Demande-) u » justice, et propose-lui de guider ses
> escadrons nombreux jusqu'au cœur » de tes ennemis, qui sont les miens.
• Que la razzia soit complète et san- » glante; un riche butin vous est ré-
> serve Tu enlèveras ta fiancée par
» la force de tes armes, et tu puniras » ceux de ta tribu en les ruinant au pro- » fit de mes fidèles. >
Et je suis venu vers toi, et me voici.
ajouta Khalaf, en portant la main sur son cœur en forme de salut, de respect et de soumission.