CHAPITRE SEPTIEME
Vïl.
Sidi-Khalaf-ben-Chérif. [Suite.)
L'émir trouva l'occasioti trop belle pour la laisser échapper ; un échec récent que les Français lui avaient fait essuyer dans la province d'Alger , le por- I 13
tail à désirer une expédilion lointaine et heureuse, pour relever le prestige de son nom, et rendre confiance à ses partisans, 11 accepta donc les offres de Ben- Chérif, et lui donna le ccir mandement d*iin gonm (1) considérable qu'il suivit, prudemment, à une demi-journée de marche. Pendant une nuit noire, les deax troupes tombèrent, en même temps, celle de Khalaf sur le douar de Lella Meryem , celle de l'énair sur la tribu du transfuge Ben-Chérif.
le goum de Khalaf passa comme
un
(1) Le goum est un parti de cavalerie.
ouragan h travers les tentes du douar qu'il surprit endormi . Khalaf entra , à cheval , dans la tente de Meryera , mais cette tente n'était habitée que par quelques serviteurs. Le père de Meryem était mort subitement, deux jours après les menaces qu'il avait faites à sa fille, et Meryem avait été placée sousla tuteliedu kadï de sa tribu, jusqu'au moment où son oncle, Brahim-ben-Taïeb , kaïd des Flittas, dans le Tell, l'aurait fait réclamer.
Averti en toute hâte, Brahim-ben- Taïeb profita d'un moment de répit
que lui laissait la guerre sainte pour aller, lui-même, chercher sa nièce dans le Guebla; et il avait quitté celte contrée depuis six jours , lorsque Khaiaf s'y était montré armé de fureur jalouse et de haine.
Eb apprenant le départ de Meryem, Ben-Chérif s'abandonna aux plus violens éclats de colère , et il fit main-basse sur le douar comme pour se dédommager de cet échec inattendu. Couvert de sang, mais non rassasié de vengeance, il s'élança vers sa propre tribu, avec les cavahers qu'il commandait, et il la
trouva luttant contre Témir . Sou apparition mit fin è l'inégal combat que soutenaient bravement ses frères, et changea leur résistance en déroute . Le carn&ge fut horrible, le butin fut énorme, et Khalaf put jouir de son odieux triomphe en contemplant , couchés sur le sable , les cadavres des tolbas et des marabouts qui s'étaient opposés à ses projets sur le douar de Lella Meryeni.
L'un des cavaliers du goum de l'émir, nommé Sàlem-Ould-Kouïder , avait tué le maître de la belle jument Bahadja, et s'étant emparé de cette riche capture
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qu'aucune séduction ne put lui faire abandouner, il lui avait donné le nom de Messaouda (l'heureuse) , en souvenir de son propre bonheur dans cette razzia pour lui fortunée.
Khalaf reviat avec Abd-el-Kader dans le Tell, et cette expédition fit grand honneur à l'émir dont elle rehaussa pour longtemps, aux yeux de ses fanatiques adhérens, le prestige et la fortune. A dater de ce jour , Ben-Chérif devint le favori d'Abd-el-Kader qui, grand admirateur de l'intrépidité, vit dans cet homme qu'il
méprisait cepenJaat, l'aa des pias fermes élémenis de sa puissance guerrière.
Aussi , lorsque Khalaf eut dit à î'émir que Meryem se trouvait chez BraLimben-Taïeb, kaïd de l'une des fractions de la tribu des Flittas, et qu'il comptait l'enlever si son oncle ne consentait pas à la lui donner, Abd-el-Kader n'autorisa pas ouvertement ce rapt, mais ii promit de le laisser impuni, et ce consentement tacite amena les événemens qu'il nous reste à raconter.
Par ses tentatives pour obtenir de Sa-
lem-Ould-Kouïder qu'il lui vendît la jument Messaouda, Khalaf s'était familiarisé avec cet homme dont la nature, grossière en apparence , lui avait paru propre à la nouvelle entreprise qu'il méditait. Salem était profondément religieux; le titre de chérif lui imposait un
respect absolu et lui faisait croire à l'in.
faillihilité du personnage qui en était
revêtu.
Khalat ne se borna pas à user de sa propre influence sur l'esprit peu solide de Salem; il découvrit dans la tribu des Ilachem-Garabas, à laquelle Salem
DU SANG. i^Oî
appartenait, l'un de ces marabouts assez hypocrites pour cacher sous des dehors austères une trop large conscience, beaucoup d'ambition et une grande dépravation; il fit briller aux yeux de ce marabout de riches espérances , mît en relie^ la faveur dont il jouissait près de l'émir, et paya si bien de belles paroles et d'argent comptant l'homn'e de Dieu dont l'appui lui était nécessaire, qu'il le décida à endoctriner Salem et à lui persuader que servir Kbalaf, c'était plaire au Seigneur.
Cependant, le marabout eut quelque
peine à dominer et h pervertir la simplicité rustique de Salem, dont le faible bon sens se révoltait à la pensée d'une ac« tion qui, coupable en elle-même, devait néanmoins êtra agréable à Dieu. Mais la faconde religieuse du tentateur triompha de cet obtacle; c'était d'ailleurs un si petit personnags qu'un humble kaïd opposé à un descendant du prophète!
Il fut bien prouvé à Sale m que Lella Meryem appartenait de droit à Ben-Chérif, et il fut convenu que Ben-Chérif n'entrerait, par stratagème, sous la tente dé Lella Meryem , que pour s'entendre,
avec cette jeune fille, sur les moyens de l'arracher légalement à l'oppression de son oncle.
Assuré de l'assistance de Salem, Khalaf se mit en route avec lui pour le pays des Flittas; et, chemin faisant, il ajrêta le plan qui devait favoriser son entreprise.
— Es-tu bien sûr. demanda Khalaf à Salem , que nul ne te connaît cliez les Flittas?
.— Je suis ioconnu de tout le inonde hors de mon douar; il n'y a que les gens avec lesquels je combats journellement qui puissent avoir souvenir de mon visage, et je n'ai jamais pris rang dans un contingent de Flittas. Je vis dans un grand isolement, je n'ai qu'une femme,
car je suis pauvre, et je n'ai qu'un jeune
frère dont je fais l'éducation guerrière ;
loin de ma tente , je suis , pour tous , un
étranger, un inconnu.
-^ Dieu me protège donc, reprit Khalaf, car ton obscurité ixe guidera, mieux qu'un flambeau, dans mes projets. Nous
DD SANG. ros-
irons coucher près de Zemmora ; tu prendras des habits de fellah (paysan cultivateur) , dans l'une des tribus que nous rencontrerons sur notre route, et tu iras, en plein jour, à pied , le visage souillé de poussière , dans le douar de Ben-^Taïeb. Là , tu demanderas l'hospi- , talité . mais , par surcroît de prudence , tu éviteras de parler aux parens de ma fiancée. Il te sera lacile, en revanche, det'aboucher avec un nègre boiteux qui est au service de Lella Meryem . Ace nègre tu diras; « Je suis le serviteur de Sidi-Klialaf-ben-Chérif, et je viens t'annoiîccr, pour que tu ie fasses savoir h la nourrice Yaya et à sa maîtresse, que mon
seigneur Ben-Cliérif est à tel endroit, prêt à tenir son serment et à reprendre une branche de laurier rose donnée , il y a de cela deux mois , pour gage de son amour-. > Si le nègre ne te paraît pas être suffisamment convaincu de ta sincérité, tu ajouteras : « Souviens-toi du puits des Sauterelles et de ta rencontre avec mon seigneur Ben-Chérif. » Alors l'esclavo te dira : « Je t'ai compris, qu'ordonnes-tu de moi? » A ces mots, tu répondras :
« Faites-nous savoir quand nous pourrons, sous un travestissement quelconque, nous présenter dans le douar de Ben-Taïeb; faites-nous connaître le moment favorable pour que nous en profitions. >
— N*est-ce pas agir avec témérité ? interrompit Salem : comment voulez-vous que j'attende chez les Fliltas la réponse que vous désirez recevoir ? Si je me présente chez ces gens comme un hôte, je ne pourrai rester que vingt-quatre heures avec eux, selon la loi du prophète, et se pourra-t-il qu'en vingt-quatre heures votre fiancée soit instruite de ce qui vous intéresse ?
— Ecoute, reprit Khûlaf avec réflexion:
notre Seigneur a dit ; Joins au courage du lion 'Ha sagesse ingénieuse du renard. Tu seras savant et fort. Je serai donc,
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en cette occasion, renard et lion tout a la fois. Tu prendras avec toi ce fier et beau lévrier, qui ne saurait vivre loin de moi, son maître, et que tu vois marcher en tète de mon cheval. C'est un infatigable compagnon, c'est surtout un serviteur fidèle. Tu le tiendras en laisse, pour qu'il r e t'échappe pas, et tu diras l'avoir volé à des chrétiens- Tu le donneras au nègre boiteux qui sera censé te l'avoir acheté pour sa maîtresse Lelia Weryem, et tu diras ceci au nègre :
0 Quand Lella Meryem voudra que le seigneur Ben-Chérif sorte de sa retraite
pour accourir vers elle, elle lâchera le sîoiigiii après avoir attaché à son con un signe d'avertissement; le slou^rui prendra aussitôt la course et viendra rejoindre Ben-Chérif au lieu où il iVjura quitté. Nous serons ainsi prévenus. »
— Votre cause doit être jus- e, interrompit encore Salem, pénétré d'admiration pour ce stratagème que son esprit paresseux n'eût certes pas inventé : je ferai selon vos ordres, car vous êtes saint et lumineux.
En eff.i nos deux cavaliers s'arrê-
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tèrent au puits de R'iizann d'où Salem partit, dès l'aurore, pour Zemmora. Il y fut bien accueilli au nom de l'hospitalité arabe toujours charitable ; et sa pauvreté apparente le dispensa d'être présenté au kaïd. Il ne tarda pas à rencontrer le nègre boiteux de Meryem, et suivit, de point en point, les indications 4e Be -Ghérif. Peu de temps après l'avoir vu, le nègre lui rapporta la réponse de a maîtresse.
^Laisse-npus ton slougui, dit le nègre, et pars dès que tu le pourras sans éveiller les soupçons. Notre kaïd Ben-Taïeb
doit monter à cheval demain, dans la journée, pour se rendre à une fête dans la montagne; il sera suivi de nos principaux cav iliers, et sitôt que Tombre de son burnous aura disparu dans ie vallon, le slougui de Ben-Chérif sera mis en liberté. La noui rice Yaya aura fixé au cou de ce chien fidèle, Tun des chrelchralde notre m aï tresse > et ce signe voudra dire : a La tente est libre, venez ! »
On se souvient du frisson d'épouvante que ressentit Thonnête Salem à la vue de la froide cruauté exercée par Ben Chérif sur son rapide et vaillant messager
rramour; on a vu Sidi-Rhalaf péa^'trer dans le douar de Zemmora, où son cornplice le précéda, Tesprit déjà troublé par de sombres pressentiments... C'est dans ce douar que noub allons entrer à la suite de ces deux personnages , pour arriver à l'événement qui fait le fond de cette histoire.
thAilTKt HUITIÈME.
Les Femmes du Kaïd.
Brahim-ben-Taïeb, oncle de Lelîa Meryem, était un homme d*une cinquantaine d*annéesque sa fortune et sa réputation auraient placé très-haut dans les
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fa- eurs de l'émir Abd-el-Kader, s'il avait ed L'autres qualités qae celles d'un soldat iiitropiiîe. D'un esprit médiocre, il n'exerçait qu'une influence étroite sur les cavaliers de sa tribu, et n'était réellement utile que de sa personne. Peu ambitieux d'ailleurs, Ben-Taïeb se contentait du commandement restreint dont il se trouvait investi, et son autoritée de kaïd exigeait, non sans efforis, l'emploi de toutes ses capacités. 11 était, ce que nous appelons en France, l'oncle à la a.ode de Bretagne de Meryem, et il s'était enipres^é de recueillir cette Jeune fille que .es rigueurs du destin confiaient , ainsi eut nous l'avons vu^ à sa lu telle.