‹ Scènes de la vie arabeChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

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Les Femmes du Kald. {Suite.)

.^ Enfin, lorsque Meryem fut revenue à la raison, lorsqu'elle put entendre et comprendre sa .nourrice} qu'elle effrayait par sa démence, ^lle lui dit ;

— Habille-moi, fais-moi belle, brûle des parfums pour que ma vue Tenivre, ce beou et noble seigneur, ce roi de mon âme , l'illustre Ben-Chérif. Que Dieu verse sur lui ses trésors!

'- Hélas 1 répondit la négresse en laissant tomber, avec accablement , sa tête dans ses mains, nous sommes véritable, ment perdues !

— Perdues! s'iècria Meryem, et pour-

quoi'

— Les femmes du kaïd savent tout, maintenant; nous n'avons plus de secret

pour elles. Dans ton ivresse, tu as prononcé le nom de ton fiancé; tu as appris à des rivales qui te détestent et te jalousent, que tu tranissais ton oncle....

Nous sommes perdues, te dis-je Oh!

le démon nous a jeté un sort!

Meryem demeura comme anéantie par cette révélation; son front se chargea 4'un nuage, et de sombres pensées roulèrent confusément dans son esprit. Jamais elle ne fut plus belle que 'dans ce' monient, vOÙ elle assistait à Tévanouissement mortel de ses plus chères espérances: de ses yeux jaillirent quelques éclairs précurseurs .<le la tempête qui se

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formait avec furie dans son âme; ses sourcils rompirent leur courbe gracieuse pour se rapprocher, et ils donnèrent à ses traits Texpression d'une sauvage énergie; sa peau blanche et délicate»

que la joie venait de colorer d'une teinte rosée, s'enflamma tout à coup, mais en conservant cette pâleur bistrée qui annonce les grands troubles du cœur; sa bouche s'inonda de fiel, et sur ses lèvres otta un amer sourire né de l'épouvante et de la colère.

— Es-tu bien sûre qu'on m'ait entendue? demanda-t-elle enfin d'une voix assez calme.

—Oui... le silence qui régnait près de nous, preuve qu'en t'écoutait avec soin.

— Nous n'avons donc plus de ménagements à garder, car ces femmes vont avertir Ben-Î aïeb.

— Pour qu'il ne t'épouse pas, acheva la nourrice... Ce n'est que trop certain, car elles redoutent ton influence, ta jeunesse, ta beauté....

— Mais, alors, que m'importe î dit Meryem, leur fureur me sera salutaire.

— Ne caresse pas ce te illusion, chère

enfant. Tes rivales ne se contenteront pas de t'avoir écartée de la couche de Ben-Taïeb; elles voudront se venger de la passion que tu as inspirée à ce vieil homme, et elles pousseront le kaid à toutes sortes de rigueurs contre toi....

—Tu mens! cria une voix dans l'autre compartiment de la tente. Et au même instant, l'étoffe de laine qui séparait Mereyem ds deux femmes du kaid fut violemment partagée du haut en bas, et livra passage à l'une de ces femmes nommée Ztiora.

Meryem s*élança sur un stylet corse,

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suspendu au-dessus de sa itie à une traverse, et, se dressant avec le courage d'une lionne devant son ennemie, qui, elle-même, tenait à la main le couteau dont elle s'était servie pour fendre la cloison : •

— Qui fa permis lant d'insolence? ditelle d'un son de voix guttural. Suis-je une gazelle qu'on vient traquer jusque dans son nid? Va-t-ea, si tu n'es pas à ta dernière heure!

Zhora sourit a ce violent accès de colère; puis, jetant son couteau aux pisds de Meryem, elle répondit:

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— Je suis venuete tendre la main. Assieds-toi, et parlons de tes amours; par- Ion.: de Sidi-Ktialaf-ben-Chérif, roi deg

cavaliers.... Dieu vous assiste et vous sauve tous les deux I

A ces mots, la né(jress8, que Tapparition de Zhora avait épouvantée, se jeta la face contre terre en murmurant »

«^Nous avions douté de la clémence de Dieu ] Gloire à Dieu, loin de lui les blasphèmes!» Et elle répéta trois fois ce verset du Koran : « Gloire à Dieu, loin de l viles blasphèmes I >

— Apprends à nous connaître, reprit

Zhora, s*adressant à Meryem, qui, muette d'étonnement, était re'ombée sur son tapis, et regardait la femme deBen-Taïeb avec une curiosité mêlée de défiance.

Zhora pouvait avoir vingt-cinq ans; moins chargée d'embonpoint, elle eût été jolie femme à nos yeux. Je dis à nos yeux, car les Arabes font grand cas de ces formes un peu épaisses que nos élégantes combattent à outrance et n'acceptent que comme une calamité.... Son visafjo exDiimait la douceur, et son sourire rayonnait de grâce, Elle prit place à côté de Meryem, s'assit, croisa sous f-J.le ses pieds nus, et, portant deux doigts

h ia fossette de son menton , elle dit , le coude sppuyé sur I*un de ses genoux:

— Si tu avais aimé notre seigneur Ben- Taïeb ton oncle, si tu avais désiré devenir sa femme et notre compagne, Fath ma et moi nous aurions essayé de te perdre dans l'esprit et l'estiriie du kaïd; car tu es plus jeune que nous, et tu es belle. Mais pourquoi te ferions-nous la guerre» puisque tu aspires à quitter notre tentée 'C'est en vain que ta né^fresse te recommandait tout à l'heure de ne pas te livrer aux élans de ta joie, de peur que ton imprudence n nous instruis «le tes espérances et de tes projets. T-: : x*é-

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tais pas depuis deux heures dans le douar de Ben-Taïeb, que nous avions lu dans ton cœur, el que nous nous étions promis, Faihma et moi, de te venir en aide et non pas de te trahir. Nous avons passé des journées et des nuits entières l'oreille collée contre terre et vous écoutant parler à voix basse, ou bien i'œil fixé à ce rideau, épiant vos moindres actions, vos moindres gestes. Tiens, regarde la trame de cette étoffe, et vois si nos doigts habiles ne l'ont pas, a ton insu, rendue transparente ?

Disant cela, Zhora montra de la main un coin de la cloison; et la négrerse.

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qui s'en était précipitamment approchée, vit, en effet, qu'en enîe^^'-int un CI sur deux de la trame, les femmes de Ben- Taïeb avaient pratiqué, dans Tétoffe, une petite plaque transparente, masquée de leur côté par un rideau mobile.

— C'est vrai ! s'écria la nourrice, confondue et chagrine de sa propre imprévoyance.

— Continue, répondit Meryem, qui avait dédaigné de vérifier ce petit prodige de patience ef de curiosité.

— Ainsi, reprit Zhora, nous savons

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tout ce qui se passe dans ta tête et dans ton cœur; et comme le moment est venu pour toi d'agir, nous arrivons à ton secours.

— Et qui vous a dit que ce moment fût venu?

— Un homme est entré dans le douar, un étranger que nul ne connaît; cet étranger a parlé au boiteux Miîoud. Le Loileux a chanté pour prévenir ta négresse. Ta négresseest sortie de la tente, et s'esi longuement entretenue avec !vli-

loud; puis elle est revenue, traînant par 1 i

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une corde ce beau slougui, qui doit appartenir à ton amant Ben-Chérif. Or, comme ce chien était avec l'étranger nous avons deviné que l'étranger et le chien sont des serviteurs de Ben-Chérif. L'étranger est reparti; donc, le chien reste ici pour porter à son maître une réponse à ses questions. Quelle sera cette réponse, voilà ce que tu vas nous apprendre !

— Ne l'espérez pas! interrompit vivement Meryem, peu convaincue de la sincérité Ue Zhora.

— Et comment pourrais-tu faire un pas sans notre complicité? répondit Zho-

ra. Nous sommes, tu devrais le comprendre, des sentinelles postées par Ben- Taïeb J30ur te surveiller à ton insu.

Nous n'avons qu'un mot à dire, et le kaïd ne se mettra pas en voyage ainsi que tu Tespères, car...

Brahim-ben-Taïeb interrompit ici la phrase commencée par sa temme, en soulevant inopinément ia portière de la ente de sa nièce.

Meryem tressaillit , ainsi que la négresse. Mais Zhora , prenant la main de ia jeune fille, la serra tendrement comme ^'our la rassurer; puis, montrant au kaïdjla cloison déchirée, elle lui dit:

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-^ Lella Meryem s'est fatiguée de ia solitude ; elle a satisfait aux lois du prophète en pleurant son père, ei, se décidant h dffvenir notre compagne aussitôt que tu auras accompli ta dévotion à la Koubba-d'el-Bechir, elle a tranché le voile qui nous séparait d'elle, et nous a tendu la joue... Nous sommes heureuses ... Voyage en paix, et reviens vite; le bonheur t'attendra.

Le kaïd apprit avec plaisir celte détermination de Meryem, et la bonne harmonie qui régnait entre elle et ses femmes, dont il craignait la rivalité, lui causa une vive satisfaction. Aussi se

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ruina-t-il en promesses d'une libéralisé fastueuse. 11 appela Fathma, sa seconde femme, et se fît servir le café par la nourrice. Puis, remarquant le lévrier de Ben-Cherif, aui, de lassitude et d'ennui, s'était 'couché à l'écart, il demanda:

D'où vient ce slougui?

— II a été pris à des chrétiens par un derviche qui est passé dans le douar, répondit Zhora avec aplomb. Meryem Ta vu, et elle Ta fait acheter par le boiteux Miloud pour t'en faire présent....

N'est-il pas magnifique?

— Il est de pure race , c'est bien la un vrai fils de louve (1) ; et je vais l'éprouver dès demain.

— Demain, dit Meryem, avec une petite coquetterie caressante pleine de ruse et de grâce,' ce beau sloug*i ne sera pas encore à toi, car je ne le donnerai qu'à mon seigneur et mari. Ainsi, reviensnous promptement.

(1) Quelques Arabes pensent que le lévrier est né de raccouplcment des louves avec les chiens; Buffon, lui-même, a discuté celle opinion sans l'écarter formellement.

La belle perfide mit tant de naturel et de gentillesse dans ce refus, que Ben- Taïeb tomba lourdement dans le piège et s'imagina que sa nièce, vivement éprise de lui, stimulait sa galanterie par une amorce naïve :

—Puisqu'il en est ainsi, répondit-il en souriant, garde ton slougui; je ne lui donnerai pas le temps d'engraisser (1).

Au bout d*UEe heure que dura sa vi-

(1) Les Arabes maintiennenl leurs slouguis dans un grand élat de maigreur qui, loin de les affaiblir^ les dispose à la course.

site, Ben-Taïeb prit congé de ses femmes en leur annonçant qu'il partirait le lendemain soit au fedgir (point du jour), soit deux heures après le méguil (méridienne).

—Tu as bien souffert, enfant, dit Zhora à Meryem , dès que le kaïd se fut retiré : Tamour n'est puissant sur notre cœur que parce qu'il le déchire trop souvent; mais tu t'es bien comportée dans cette épreuve, et tu as su mentir comme une épouse infidèle.

—Le mensonge m'est cependant odieux

par-dessus tout, interrompit Meryem; mais il faut bien que je Toppose aux violences qu'on m'inflige... Je te remercie des services que tu m*as rendus, et je saurai les reconnaître un jour. Dès ce moment, je me livre à vous, mes sœurs. avec une aveugle confiance, et, pour preuve, j'autorise ma nourrice à vous faire part de mes projets.

La négresse raconta ce qui s'était dit entre Salem et lo boiteux Miloud ; puis elle ajouta :

— Pour ne pas perdre de temps en

dangereuses conversations et en manœuvres encore plus périlleuses, j'ai fait dire au serviteur de Sidi-Khalaf-ben-Chérif qu'aussitôt le départ du kaïd, dès que Tombre de son burnous aurait disparu dans le vallon , nous mettrions le siougui en liberté, après avoir attaché à son cou l'un des chreichraîs de Leila Meryem en signe d'avertissement et d'appel.

— Veillons donc sur ce chien ! s'écria gaiement Fathma , car il répond de nos destinées.

En achevant ces mots, Fathma s'ap-

procha du slou(îiii et lo frappa d'un violent coup de pied.

— Pourquoi battre cette pauvre bête?

demanda Mcryem en caressant le lévrier, qui, instinctivement, était venu se réfugier à ses pieds.

— Si tu le trnites bien , répondît Fath ma, il ne voudra pas io quitter, et ton message ne parviendra pas à Ben-Chérif.

Il faut, au contraire, le maltraiter, pour qu'il s'élance loin du douar quand tu lui rendras la liberté.

— Jamais je n'oserai maltraiter ce

fidèle serviteur de ma tendresse et dé Ben-Chérif mon seigneur.

— Tu n'aimes donc qu'à demi? reprit Zhora, Confie ce chien à notre garde, et je te réponds que, sans être battu, il nous fuira comme la peste.

La négresse approuva cette mesure, et Meryem se sépara à regret du beau lévrier, qui, poussé par les femmes du kaïd de l'autre côté de la tente , tourna souvent ses regards inquiets et attristés vers la jeune fille, dont il regrettait la protection.

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Le leudemairi» deux heures après le méguih Brahim-ben-Taïeb se mit en seile, à la tête d'une brillante escorte composée des plus braves cavaliers de son douar, où il ne resta plus que des enfants, des femmes, des esclaves, des vieillards, et, parmi ceux-ci, le père du kaïd, homme vénérable, mais tellement cassé de vieillesse qu'il passait toutes ses journées assis sur un tapis, adossé contre un olivier comme lui octogénaire, fumant sa longue pipe à bout d'ambre, et récitant son chapelet.

Au moment où Ben-Taïeb montait à cneval devant sa tente, Fathma , Zhora

et Meryem s'approchèrent de lui. Meryem prit des mains de sa négresse un bassin d'argent rempli d'une eau limpide, dont elle arrosa la croupe du cheval du kaïd, faisant ainsi, selon l'usage ^rabe, un souhait d'heureux présage pour Tabsence de son oncle, et courut se cacher dans sa tente.

Ben-Tûïeb, fier de cette tendre attention , mit son cheval sur les jarrets, avec la souple vigueur d'un jeune cavalier, et s'élança hors de son douar en se promettant nn retour rapide et fortuné.

Le^kaïd n'avait pas fait un quart de

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lieue dans la gorge du vallon de Zemmora, que le slougui de Khalef-ben- Chérif partait comme une flèche, cou. chant ses oreilles, bondissant sur ses jarrets d'acier, et portant fixé à son cou nerveux, par un cordon de soie, l'un des chrelchrals de Meryem.

■^^ Allons! s'écria la jeune fille, s'adressant à sa nourrice, fais-moi plus belle que Fétoiie de la Vierge (1). Les pas du cheval de mon doux maître résonnent déjà dans mon cœur..... Gloire à Dieu ! voici le jour de ma délivrance!

(1) Etoilf^ du matin.

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