CHAPITRE DIXIEME
La Fuite.
Abd-AIlah-bou-Taïeî), père du Raia ^1), était un observateur zélé des plus
(1) Bou veut dire père ; les Arabes ajoutent ce mo», à leur nom lorsque leur fils est un homme
liiiDulieuses prescriplions du Korau; c'était, en outie, un hon-.me remarquable par ses formes polies, par la dignité de l'extérieur et par la pratique
des meilleurs usages de l'aristocratie . arabe, s. remarquable d'ailleurs sous
-e rapport.
A voir ce
uoble et beau vieillard rendre
e„réputaUon,el ils le font suivre d„ nom de ce
flU; ainsi Abd'. Allah i.ou.Tȕeb veut dire: Abd--
A,lah,ér. de Taïeb; les entants aioulen. au contraire à leurs noms le nom de leur père, précédé
au motte,.. Ainsi Brabim..e„-Taleb veut dire Brahim fh de Taieb.
un SANG.
à ses hôtes les devoirs de rhospilaîité, on eût pensé que, faisant exception, il avait emprunté aux mœurs européennes leurs coutumes les plus exquises, leur courtoisie la plus reclierctiée. Cet homme *r.'avait cependant pas franchi les limites du territoire disputé à nos armes, il était de ceux qui se vantaient de n'avoir jamais vu un chrétien (1) et il ne devait qu'a sa propre nature, ainsi que ia plu-
(1) 11 existe, encore maintenant, des Arabes qui se font gloire de n'avoir jamais vu un visage de .^hrélien; ces fanatiques jouissent d'une grande considération parmi leurs coreligionnaires, et
nous
citerons, au premier rang de ces musul-
part des chefs arabes, son élégante distinction.
Dès que Salem, déguisé comme nous le savons, se fut assis à côté d'Abd- Allah; père du kaïd , sa personne devint , pour tous, inviolable, sacrée, et c'eût été commettre une grossière impolitesse que de lui demander son nom, sa qualité, où il allait, d'où il venait. Abd-AUah, jugeant. à l'équipage de son hôte, qu'il avait à
mans austères, Mohammed -Ben-Safi, kadi desFliltas, homme d'un grand savoir , d'une influence puissante et qui n'a jamais vu un chrétien.
DC SAXG
trait'T un homme important, Gr chMx de quelques vieillards disting'iéspour lui tenir caupajnie à la diffa (1), et donna des ordres pour que s;i propre tente fût partagée eo deux au moyen d'un rideau, afin que l'hôte pût se considérer comme entièrement chez lui.
Salem s'observa beaucoup pendan' ia soirée et le repas, a*ii ^ut excellent; il parla peu , car il ne se sentait pas à sa place dans ce cercle d'hommes d'élite;
(1) Diffa, repas d'honnenr o*îert h son chef ou à son h(Me.
il s'en tint à quelques considérations sur la guerre sainte, sujet pour lui facile à traiter, car c'était un vaillant, et il se permit encore d'émettre son opinion dans une contestation engagée sur les qualités distinctes des chevaux du Sud.
du Chelif et des Flittas. Cavalier expert autant qu'intrépide, il sut flatter l'amourpropre de ses hôtes , en défendant avec habileté la réputation des chevaux des Flittas, moins rapides, mais plus robustes que ceux du Sud.
Quand vint l'heure du repos, Salem se retira dans la tente du vieillard Abd-
Allah, où Khaiaf iai rendit desseins avec le ïèle et l'affection d'un fidèle serviteur.
— Hâte-toi de voir ta fiancée , dit Salem à Khaiaf, car l'ingratitude me pèse comme un impur fardeau, et l'hospitalité de ce douar est un supplice pour ma conscience; il me tarde bien que nous ayons repris le chemin de ma tribu.
Ben-Chérif répondit par un sourire à cette exhortation ; et il retourna près des chevaux dent il s'était chargé.
Khalaf-beu-Ghérifîi avait pas été moins bien traité, toute distinction de rang observée d'ailleur.s que son prétendu maître Les sais ou palefreniers de ia trïL-u, les esclaves et les petites gens lui avaient témoigné beaucoup d'e-npressement; mais il avait refusé de coucher sous la tente, parce que, disait-il, par habitude, il ne s'écartait jamais de ses chevaux.
On lô laissa donc, «n toute confiance, se rouler dans ses burnous, près de ia corde qui entravait Ghitann et Messaouda, et chicuu se mit à Técart pour ne pas lui laisser soupçonner qu'on eût simplement intention de le surveiller.
Quand le douar fut endormi sous la garde des chiens vigilarits, Ben-Chérif be traîna sur ses genoux jusqu'à la tente de Meryem, et, à peine y était-il arrivé que la portière de cette tente s'entrouvrit.
— Est-ce vous, seigneur Cher if? demanda la négresse Yaya.
— Par la volonté de Dieu, c'est mol Ben-Chérif, répondit Khalaf.
— Soyez donc le bi;-nveim, nous vous
attendions, comme la terre attend la rosée des nuits.
Khalaf se précipita, d'un bond, dans la tente, et Meryetn, qui s'était levée pour le recevoir, tomba dans ses bras sans pouvoir lui dire un mot Son amant la déposa doucement sur ses coussins, et s'agenouilla devant elle, la regardant avec extase, contemplant, à la lueur molle et tremblante d'une lanterne de papier gommé, les. traits charmants et le trouble voluptueux de cette belle jeune fille, sa conquête et son esclave.
— Khalaf n'a qu'une parole, mur-
mura-t-il enfin : le temps et la distance ne peuvent pas Ten détourner.
~- Vois, si je me fiais à ta promesse, répondit Meryem en offrant à son ami la branche de laurier-rose, coupée au puits des Sauterelles; ton gage s'était cependant déjà flétri sur mon sein, mais je ne m'en suis pas séparée un seul instant. . . Je savais bien que tu viendrais.
-^ Oh ! oui , à travers le sang et l'incendie! interrompit Khalaf, et je t'enlèverai de ce lieu de malédiction, quand
j'aurais une armée à combattre pour assurer ta délivrance.
Yaya prit la lanterne, et, l'élevant entre Ben-Chérif et Meryem, elle en projeta la lumière sur leurs visages rayonnants de jeunesse et d'amour.
«=- R.econnaissez-vous bien, dit-elle, pour que vous puissiez vous voir jusque dans les ténèbres. En achevant ces mots, elle souffla sur la cire enflammée, et ajouta :
— Cette clarté pouvait nous trahir. .
Causez prudemment et à Toix basse; mais ne vous oubliez pas. Les nuits sont courtes dans cette saison, et c'est demain que le kaïd viendra nom apporter son cadeau de noces. Sougez-y.
Khaiaf se redressa vivement de toute Ja richesse de sa taille, et couvrant Meryem d'un regard qui l'eût épouvantée s'il avait pu percer l'obscurité de la nuit, il lui dit avec le ton d'un amer et fougueux repiocbe:
— Pour qui as-tu pris Beu-Gbérii, si
tu as cru lui faire l'aumône de ta dernière heure de liberté ? Est-ce une fiancée ou une maîtresse que je suis venu chercher ici? As-tu pensé que je me contenterais d'uRe honteuse victoire remportée sur l'imprévoyance d'un homme qui, demain sera ton époux et ton maître?
Vas-tu donc te livrer à mon amour pen. dant quelques instants, pour me chasser de ta tente quand Taurore chassera la nuit, et me dire : « Maintenant j'appartiens à Ben-Taïeb et je ne te connais plus; Ben-Taïebest mon seigneur, toi, lu n'es que mon amant. Ben-Taï-^b entre chez moi à toute heure, et mes enfants porteront son nom, toi tu te glisseras crirai-
T)U SANG. "vfSS
neHement dans ma demeure et tes enfants seront ma honte. »
— Ta colère est folle, interrompit Meryem ; car elle m'outrage, et je suis néureuse de ne pas voir ton visage en ce moment, car ce serait pour le détestei . Non, je ne suis pas lâche comme tu le crois, et je ne t'ai pas appelé pour me souiller d'un crime. La fille de FAbibben-Taïeb sera toujours une fèinme pure et jamais adultère, qu'elle t'appartienne ou que sa destinée la livre à un autre- Le prophète l'a dit : ^Celle qui trompe son mari commet l' action infâme > , et j'en jure
:>90 LE PRrx
par la grande nouvelle (1) , je ferai }>loire à mes enfants comme à nos ancêtres; ainsi ta colère est folle; si tu doutes de moi, retourne d'où tu viens et oublions le passe.
— Qu'a donc voulu dire ta nourrice ?
demanda Khalaf d'une voix adoucie et déjà repent&ntf ... sa menace a troublé mon esprit, car je t'aime avec ivresse.
— Elle a voulu te dire que mon oncle
(l) r.a grande nouvelle du jugement dernier.
Beri-Taïeb sera de retour demain d*un voyage, et qu'il me réclamera pour sa femme.
— Lui as-tu promis bon accueil?
Oui.
— Alors, je suis trahi ! s'écria encore Khalaf. Tu le joues de moi!
— Non, car avant de faire espérer bon
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accueil à mon oncle, je t'avais promis de te suivre partout où me couduirait ta volonté ...Je suis prête, je t'appartiens... fuyons, et que ton bras me défende contre la poursuite, la haine et la vengeance.
-^Oh! pardon, Meryem, ma sœur,
murmura Khalaf en baisant les genoux de la jeune fille, pardon: C'est la rage qui a parlé dans mon cœur , et noii la tendresse. J'ai tant souffert depuis notre séparation !
-- Et moi ! soupira Meryem qui ajouta
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aussitôt en écartant sans violence, mais résolument, le visage de Ben-Chérif. Souviens-toi de ton serment; tu as juré de respecter ma confiance,., le kadi n'a pas encore parlé!.. Puis, se reprenant avec enjoùment, elle dit encore: Raconte-moi ce que tu as fait depuis que nous nous sommes quittés; il y a de cela si longtemps!
Khalaf se tint respectueusement assis près de sa fiancée, et lui fit le récit qu'elle demandait. Lorsqu'il parla de son voyage du sud dans le Tell, de son expédition avec Témir Abd-el-Kader et
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des sanglantes razias qu'il avait exécutées, sa voix b'étant animée, Meryem l'arrêta en posant une main sur sa tête.
— Je suis cruel de l'exposer de si sonibres images, balbutia Ben-Chérif, car le sang que j'ai versé était le sang de ta tribu; mais...
— Tu m'aimes donc i3ien? interrompit Meryem avec l'accent d'une sauvage exaltation.
— J'aurais mis ie feu au monde, rieu
que pour le voir aux iueura de ceL lucendie.
Comme ces mots expiraient sur ses lèvres, Khalaf sentit un baiser etfleurer son front, et les cheveax parfuaîés de Meryem voitigèrent sur ses joues enfiamraées.
— Tu méritais cette récompense, dit la jeune fille, qui, d'un bond de gazeiie, s'était mise hors de la portée des bras de son fiancé.
— Pour tant de vaillance et d'amoar^
laisse-moi mourir à tes pieds! s'écria Ben-Uliérit, et que cette heure fortunée soit ma dernière heure.
— Le temps passe! murmura la négresse ; bientôt luira l'étoile de la Vierge, et les chevaux de Ben-Taïeb henniront dans le ravin.
— Partons, dit Meryem, et que la prudence nous dirige.
— Nous ne pouvons pas, répondit Khalaf, sortir du douar sans prendre de
grandes précautions : allez toutes les deux m'attendra a cenl pas des tentes, au bas du plateau, près des Cguiers et de la fontaine; je vous rejoindrai avec les chevaux... Fille du Sud, tu dois savoir naonter un cheval rapide?
— J'ai souvent monté ceux de mon père , étant enfant ; mais toi , nourrice, comment feras-tu?
— Moi, je suis vieille, et ma vie ne t'est plus nécessaire; je ne ferais, en vous accompagnant, que retarder votre fuite*... Laissez-moi braver la fureur du kaïd; ii ne me fera pas mourrir deux fois.
—Tu ne me quitteras qu'au commandement de Dieu, répondit Meryem, et t'abandonner serait déshonorer mon amour-
— Allez où je vous ai dit, reprit Khalaf... Par Tange Gabriel, je suis fort pour vous deux !