‹ Scènes de la vie cléricaleChapitre 10 sur 16 · LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ

» S'il est dans le sacerdoce une fonction sacrée, c'est cf lie du prêtre des prisons, de ce prêtre, le seul speclateur dont la présence sancliDe l'échafaud.. . Un métier, dites-vous? Mais ce métier, ils l'ont choisi, ils le subissent. Au lieu de vivre au milieu du luxe du monde, ils se heurteront aux haillons et respireront l'air humide et infect des cachots ; nés sensibles aussi, ils se sont volontairement condamnés à voir cent fois dans leur vie monter et retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce la des plaisirs bien grands?

« N'ôtez pas le dernier ami à ceux qui vont mourir! Qu'en montant sur l'échafaud, le coupable ait une croix devant les yeux ou, du inoins, que de son dernier regard il aperçoive, auprès du représentant de la justice des hommes, celui de la clémence de Dieu. »

(X.-B. Saintine, Picciola.)

Depuis combien de jours l'a-t-on condamné? Il ne sait plus. Et cependant il les a comptées, ces longues journées d'angoisses, ces heures qui s'écoulent avec une désespérante lenteur, comme l'eau d'une mer qui s'en irait goutte à goutte. Oh! ces minutes qui se

traînent, qui semblent avoir la durée d'un siècle, que de tourments elles lui ont apportés. Mais le soir, lorsque la petite raie jaune qu'un rayon furtif de soleil irruant par une fente de l'auvent trace à l'angle de la muraille grise, lorsque la petite raie de lumière disparaît, et que la nuit revient avec toutes ses terreurs, le temps a disparu comme l'éclair : c'est encore un jour dépassé, un jour de vie, il n'en reste que bien peu, et qui fuient si vite!...

La dernière fois qu'il a vu des êtres humains, c'était par un clair soleil de printemps. Le ciel était d'un beau rose avec de grands rayons de vermillon. Toute la ville était en émoi. Une multitude qui l'accablait d'invectives et de menaces. Il ne connaissait personne parmi ces gens féroces, acharnés contre lui. Ils se le montraient du doigt, et tous les regards qui s'arrêtaient sur sa face pâle, avaient une expression d'horreur et d'effroi.

Puis on le poussait dans une salle, à l'aspect austère et morne, aux verrières ternies par la poussière. Il voyait l'énorme crucifix qui dominait l'assemblée, un divin cadavre, tout saignant, livide et meurtri, cloué sur la croix. Des juges en robes, rouges, au visage sombre, aux yeux éteints et qui restaient

immobiles sur leurs sièges, dans la pose raide des statues antiques.

Des témoins, rangés sur les bancs, agités, heureux de jouer un rôle dans ce drame. Il y reconnaissait les amis de son enfance, qu'il avait aimés; il se rappelait leurs rires sonores, leurs chansons joyeuses de la moisson, les contes de la veillée, les battues au loup par la neige qui couvrait de son manteau blanc la campagne silencieuse. Et maintenant ils venaient, le rouge au front, se défendre d'avoir aimé un criminel.

Devant lui, les jurés. De bons bourgeois, fâchés qu'on les dérangeât de leurs affaires pour si peu, et qui avaient hâte d'en finir, blêmes d'une responsabilité pesante, car il est déplaisant de se souvenir toute sa vie qu'on a rayé, par son vote, un homme du nombre des vivants. Quelques-uns, peut-être, songeaient déjà aux circonstances atténuantes, mais on n'en trouverait aucune dans ce double meurtre, si habilement combiné.., Et quel meurtre!... Un parricide, puis regorgement d'un enfant, unique témoin visible de l'horrible forfait !

Le condamné revoyait cette foule, curieuse, haletante, La voix du juge retentissait encore à son oreille. Il niait tout.

Mais comment avaient-ils deviné, eux? Instant par instant on lui racontait son existence perverse, on lui disait qu'il avait pensé, médité, préparé le crime de cette façon, et comment il avait fait, et de quelles armes il s'était servi... Les armes? Là, sur une table, souillées de sang.

L'aveu débordait de ses lèvres qui frémissaient :

— Oui, j'ai tué mon père. Je voulais m'amuser; il me refusait de l'argent, il fallait bien que j'en eusse. J'ai pris le couteau et j'ai frappé trois fois, au cou, au cœur, au ventre. Le petit berger, couché sur sa paillasse, avait tout vu. Qu'auriez-vous fait à ma place? J'ai saigné le berger, pour qu'il ne me dénonçât point.

Quel silence mortel après cet aveu rapide, précipité, martelé par une voix rauque et cependant distincte !...

On l'emmena. Quand il revint, il vit qu'on le regardait avec une pitié méprisante; même, des femmes pleuraient. Un murmure sourd emplissait la vaste salle, avec ce mot répété, qui tintait comme un glas :

— La mon!... la mort!... la mort!...

Il ne fut pas ému, en écoutant l'arrêt terrible. Que

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lui importait? Le droit de grâce n'est-il pas une sauvegarde? On ne donne pas au bourreau la tête d'un enfant de vingt ans!...

Et le misérable revenait à la prison, étonné d'être si calme, indifférent à l'inexorable sentence. On l'enfermait entre ces quatre murs; il remarquait, pour la première fois, la petite raie jaune, en face du soupirail, tremblotante et s'effaçanl peu à peu; les verrous grinçaient dans leurs gâches... un cliquetis de clefs tintinnabulantes, le pas lourd sur les dalles du guichetier s' éloignant dans le corridor... et plus rien, que les ténèbres, le silence, la solitude.

Le condamné s'allongeait sur son grabat, s'endormait, heureux enfin de cette certitude du sort qu'il avait maintenant. Hier encore, il doutait. À cette heure, il savait. La mort ne l'effrayait guère. Que faire en ce monde, quand on est pauvre, avec une soif inextinguible de jouissances? Mieux vaut le repos de la tombe, qui peut-être, pensait-il, est le néant !

Mais le sommeil accablant ne dura pas assez. La bête avait succombé, l'esprit s'éveillait, jaillissant des limbes. La mort, si proche? Et le condamné voulu revoir les scènes effrayantes qui l'avaient conduitlà

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Au lendemain de la première communion, il hantait les vauriens du village, qui l'eu traînaient au cabaret. L'adolescence est faible contre les grossiers appâts. Que de pièges tendus à l'innocence de ce blondin, qui sacrait et fumait comme un homme, et qu'on ramenait ivre au logis paternel !

Il comptait ses fautes, depuis la plus petite, qui l'avaient poussé au crime, degré par degré : l'oisiveté d'abord, la gloriole, puis la paresse, l'ivrognerie, le jeu, tous les vices qui coûtent cher à entretenir, dont on a grand'honte et dont on se pare.

Il songeait à cette courte agonie du vieux père, frappé trois fois, au cou, si souvent naguère entouré des bras potelés de l'enfant; au cœur, ce cœur tout plein de l'enfant bien-aimé...

Il entendait le hoquet douloureux de la victime qui, la gorge coupée, ne pouvait plus crier. Il voyait ses yeux épouvantés se fixer, dilatés d'horreur, sur les siens; il remuait la main, comme il l'avait remuée dans le sang, pour écarter ce ruissellement rouge qui jaillissait sur lui.

Et le berger! le pelit pâtre innocent, qui pleurait, tout pâle sous les boucles blondes de ses cheveux, et qui joignait les mains en implorant grâce. Mais le parricide avait peur de ces yeux bleus qui avaient vu, de ces lèvres roses qui parleraient, et son couteau se plongea dans la poitrine de l'enfant, sans miséricorde.

Alors, au fond de ce cachot obscur, au milieu de ce silence qui l'enveloppait, le condamné poussa une clameur d'angoisse. Des spectres sanglants se dressaient avec leurs blancs linceuls, et s'avançaient menaçants... Il voulut abaisser la paupière, mais une force inconnue la soulevait, et toujours, sous son regard, les ombres blanches qui étendaient leurs bras, chargés de malédictions!...

Toujours dans l'oreille, le gémissement sourd, le clapotement du sang, le cri de l'acier dans la chair !

Quand le jour apparut, le condamné gisait sur sa couche, anéanti, presque fou de terreur. Et c'est alors qu'il eut peur de la mort, peur de la tombe humide où son cadavre serait jeté sans suaire, peur de la hache dont l'acier crierait aussi dans sa chair, et dégoutterait de son sang...

Pendant quarante jours, il eut cette vision, et pendant quarante nuits celte insomnie... Parfois il dormait, pourvu qu'un gardien veillât sur son sommeil et qu'il vît, au réveil, une figure humaine près de lui. Puis il retombait dans sa torpeur, ou prenait des accès de frénésie qui faisaient craindre qu'il ne se broyât le crâne contre les murs.

Un jour, le directeur de la prison vint le voir, et lui demanda, d'une voix attendrie, s'il voulait qu'on lui amenât un prêtre.

— Un prêtre? Non! je hais les corbeaux.

— C'est pour... demain! balbutia le directeur.

— Demain !...

Le condamné trembla de tous ses membres :

— Demain!... Ah! tant mieux, j'en avais assez de souffrir comme ça!...

C'est une grande salle, propre, froide et triste, une salle d'hôpital. Elle est pleine de blessés convalescents.

La paix signée, on a envoyé là Félix, brisé par les fatigues de cette rude campagne, et qui a voulu, tout

en prenant du repos, se rendre utile. Parmi ces pauvres soldats qui ont perdu un bras ou une jambe à la bataille, et dont le corps est couturé de cicatrices glorieuses, il en est plus d'un qui sera heureux de revoir un prêtre, et de lui parler chaque jour.

Donc Félix est venu à l'hôpital de Barsac, une petite ville du Midi, bâtie en pyramide sur un escarpement de roches, aux abords du Rhône, large et rapide, courant vers la mer. Il y reprend peu à peu ses forces épuisées par les privations, par la faim, le froid, les marches sans fin à travers la neige. Il essaye d'y oublier les souvenirs sanglants, le fracas des combats, le bruit du canon, les chaudes alarmes. Il y revient à Dieu, dans le calme absolu de la retraite ; il prêche aux malades la patience et la résignation. 11 cause avec eux du village où les vieux parents les attendent, où les jeunes sœurs et les pures fiancées pensent àl'absent qui va bientôt revenir.

A combien a-t-il promis sa visite? Ils le voudraient tous avec eux, toujours, et le supplient de changer de garnison, c'est-à-dire de diocèse. Il y a des chrétiens partout. Mais l'abbé Félix parle du menuisier Jean- Pierre, et de maman Rosalie, qui se fait vieille, et du clocher à l'ombre duquel il est né, et du cimetière

dont la terre est faite de la chair et des os de ses aïeux. Les autres soupirent, ils savent ce que c'est que l'amour du pays!...

Aux dernières lueurs du jour, les vitres claires étincellent. Un rayon argenté s'allonge sur le parquet de chêne luisant, comme un sillage de navire dans la mer bleue. Deux files de lits, pareils à des chapelles, avec leurs baldaquins de percale blanche, et leurs blancs rideaux drapés en légers plis.

Sur l'oreiller se détachent des figures martiales, sillonnées de balafres, avec des lèvres décolorées et des regards alanguis. Au chevet, les bols de tisane, les fioles étiquetées, que le patient déteste, et dont l'odeur fade l'écœure, lui qui vivait dans l'odeur acre de la poudre et du sang. Quelques-uns, de leurs mains amaigries, tiennent encore le livre qu'ils lisaient, pour tromper l'ennui des longues heures de la journée.

Il en est qui sont debout encore, enveloppés de la capote grise, et le bonnet de coton sur la tête. Ils sont réunis par petits groupes. Ceux-ci regardent le ciel bleu où s'allument une à une les étoiles; ceux-là devisent des faits d'armes qui les ont amenés là. D'autres encore s'entretiennent mvstérieusement de

la besogne que font sur la grand'place des charpentiers venus de loin, et dont les coups de marteau, lourds et pressés, retentissent sinistrement dans le silence du crépuscule.

Parfois une bonne sœur passe, ses voiles noirs flottant sur sa guimpe blanche, et le cliquetis de son chapelet fait un bruit réjouissant.

Des religieuses prient, agenouillées devant la petite chapelle qui enlève un peu de tristesse au sanctuaire de la souffrance, et quelques malades sont là, aussi, ravis d'une joie sereine par l'ardente contemplation de l'image de Marie, Vierge, entourée de fleurs au feuillage doré, de candélabres de cristal dont les cierges semblent être des pistils de fleurs énormes et étranges. Les vases de faïence coloriés, les chandeliers de cuivre, les paillettes de la nappe de dentelle luisent dans la verdure. Le Christ étend ses bras sur la croix noire, modèle et réconfort de ceux qui souffrent...

Et la petite lampe d'argent se balance, pétillant dans sa coupe de verre rouge, au bout de trois chaînettes qui la suspendent à la voûte.

L'abbé Félix rentre. Il vient d'achever la lecture du bréviaire, en se promenant dans le jardin, sous les cerisiers en fleurs, entre les plates-bandes, où prime-

vères et violettes ceignent d'un ruban de brocart blanc, violet et vert, les carrés de légumes bordant la terre grise de leurs verdures si variées.

Il sourit aux compagnons, salue la bonne sœur qui passe, il vient à la chapelle fléchir le genou devant l'autel enguirlandé. Mais il se fait un murmure à la porte. Elle s'ouvre. Un personnage bien vêtu, d'âge mûr, pénètre dans la salle, suivi du maire de Barsac et de la supérieure des sœurs. 11 s'avance vers Félix, étonné :

— Monsieur l'abbé, lui dit-il d'une voix grave et émue, je suis le président du tribunal. Il y a, aux prisons de notre ville, un condamné à mort qui sera exécuté demain au point du jour. Notre curé est octogénaire, infirme : je n'ose pas lui demander son assistance auprès de ce malheureux... Nous n'avons aucun prêtre dans le voisinage...

— Oh! mon Dieu, dit Félix, pâle et tremblant.

11 se prosterne et prie, accablé de la cruelle mission qui lui échoit. Puis il se relève et, essuyant les pleurs qui mouillent ses paupières, il ajoute, simplement :

— ■ Je suis prêt a vous suivre !

Le magistrat s'incline, saisi de respect :

— Du courage, dit-il, c'est une âme que vous jetterez aux pieds de Dieu !

Le dernier jour d'un condamné, cette lamentable élégie, est le premier gage donné par Victor Hugo à l'idée révolutionnaire. Combien d'âmes honnêtes se sont laissé prendre aux froids accents de cette sensiblerie calculée qui vous force à vous apitoyer sur le meurtrier qui va être châtié, et vous laisse indifférent sur le sort de sa victime innocente ! Livre faux, livre malsain, livre dangereux, qui déprave les sentiments et fait couler des larmes dont on a honte.

Je suis délibérément, réflexion faite, sans arrièrepensée, partisan de la peine de mort. Je n'ai pas assez de compassion à dépenser pour en garder une part quelconque aux misérables assassins qui jouent du couteau si facilement et si volontiers, en riant, pour quelques sous, — pour le plaisir, — pour rien. De la pitié pour ces monstres? Et quel sentiment réserver dans le fond de son cœur pour les pauvres et pour les malheureux?

On ne doit aux coupables que la justice, et peut-

être l'oubli, lorsqu'ils ont expié. Quant au pardon, c'est affaire entre leur âme et Dieu.

C'est un lieu commun que de redire : la peine de mort est une nécessité sociale. Il faut pourtant le répéter : aucune société de notre époque ne pourrait vivre en paix, la peine de mort abolie; c'est le seul frein efficace. La société a le droit de faire périr l'homicide, en vertu de l'instinct de conservation inné chez l'homme et qui le porte à sacrifier son semblable, s'il le faut pour conserver à soi-même l'existence.

Dès le commencement du monde, et chez tous les peuples, primitifs, ou barbares, ou civilisés, la peine de mort a été appliquée; c'est donc qu'elle est de droit naturel. On verrait les plus ardents abolitionnistes de l'échafaud se faire eux-mêmes justice, et devenir bourreaux si, cette utile fonction étant supprimée, un de ces assassins qu'ils protègent, égorgeait leur mère, leur femme ou leur fille. Nous reviendrions bientôt au code du talion, dent pour dent, œil pour œil, et ce serait alors la décadence sanguinaire des nations pourries.

Le motif le plus invoqué en faveur de celle peine de mort qui donne aux sociétés de si terribles responsabilités, c'est l'exemple. Et qu'on ne le nie pas!

On voit des hommes à mine suspecte rôder autour de la guillotine, et pâlir quand arrive le condamné, et s'évanouir, eux, les bouchers saturés de sang! — à l'heure où le fatal couteau glisse dans ses rainures. Ils se disent, ces hommes, dont la main a peut-être déjà enfoncé le poignard dans une poitrine humaine, qu'un jour ou l'autre ils seront amenés à cette expiation, ligottés comme le camarade, blêmes comme lui, tremblants comme lui, escortés comme lui des « hussards delà veuve », précédés, comme lui, du vieux prêtre qui soutient entre ses doigts crispés l'image du grand Supplicié du Calvaire.

Et ces êtres endurcis, que rien n'épouvante, qui n'ont pas de remords, qui ne croient à rien, qui raillent le diable et qui insultent Dieu, frissonnent devant ce formidable Monsieur en habit noir qui, du bout de son doigt, fait rouler une tête dans le hideux panier plein de son...

Mais en vérité, aujourd'hui la justice humaine semble craindre de remplir son mandat au grand jour. Le sinistre tableau d'une exécution h Paris a été fait et refait cent fois par des reporters enchantés de cette occasion charmante de gagner beaucoup de sous en écrivant beaucoup de lignes.

Vous voyez cela d'ici.

Il est jour à peine, un jour blafard... la sanglante machine est ajustée... M. le bourreau mâchonne un cigare et se prélasse en attendant l'heure de la besogne. Ses aides jouent au piquet sur un coin de la plate-forme, en échangeant des plaisanteries grossières. Les soldats, que l'implacable consigne envoie là, voudraient bien s'en aller.

Personne ne savait la veille que, ce matin, un assassin devait être lancé dans l'éternité. Et pourtant la foule grouille aux entours du funèbre carrefour. Et quelle foule! Des voyous déguenillés, la lie des bandits et l'écume de la bohème, des curieux venus là par dépravation du cœur et soif de spectacles infâmes.

Des voitures attendent Jeurs locataires : gommeux ivres de Champagne, et qui grelottent de peur avant le moment lugubre; rôdeurs de barrières, qui se content les détails de la dernière matinée; filles de bas étage et courtisanes de haut parage, qui veulent mettre à l'épreuve leur cœur durci à la débauche et s'assurer qu'il ne bat plus.

Multitude méprisable, qui se repaîtra des convulsions de l'agonie avec la même ardeur qu'elle se

pâmait tout à l'heure aux lazzis d'un queue-rouge, aux pirouettes d'un clodoche... Multitude vile, qui ne comprend pas ce que cette journée a d'auguste et de sacré; qui va rire peut-être de la lividité du condamné; ou — pis encore! — qui va le plaindre... Multitude infecte où, en cherchant mal, on trouverait nombre d'individus dont la place serait sur la guillotine, et non pas devant la guillotine.

Personne, sauf le greffier, la police et la troupe, qui représente la Société : cette société qui a jeté au bourreau cette proie pantelante, cet homme qui dort pendant que le menuisier cloue les planches de son cercueil, pendant qu'un valet aiguise le couteau qui lui coupera la tête.

Cela, au fond, est monstrueux. On mène un homme à l'échafaud, comme on mènerait un taureau à l'abattoir. Nul n'y pense, nul n'en a cure ou souci. Paris s'agite, Paris travaille, Paris s'amuse, Paris se rue aux fêtes et aux plaisirs, avant même que les cailloux de la place de la Roquette soient séchés du sang qui les souillait.

Ne vaudrait-il pas mieux qu'une exécution fût un deuil public et qu'une solennelle magnificence entourât ce grand acte d'expiation, afin de l'ennoblir! Je

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voudrais que, ce jour-là, tous les théâtres, lous les lieux de plaisirs fussent fermés; que le cortège, sombre et pompeux, comme au moyen âge, défilât dans les rues devant les boutiques closes; que toute la garnison de la ville fût sous les armes; que toutes les cloches sonnassent le glas des agonisants; que dans toutes les églises des prières fussent dites pour la créature appelée au tribunal de Dieu, autrement miséricordieux que le tribunal des hommes; que l'échafaud fût tendu de noir, et qu'il restât debout jusqu'au soir, avec le sang ruisselant sur ses tentures!

Comparez ces deux tableaux l'un à l'autre; celui-là est hideux, celui-ci est terrible, mais grandiose.

Alors la peine de mort aurait une sanction : la société serait vraiment vengée, et vraiment affrayée, — car il faut qu'on l'effraye. L'exemple serait éclatant et, par son éclat même, il acquerrai! une puissance qu'il n'a plus : le souvenir de cette épouvantable journée serait à jamais dans toutes les mémoires, et nul n'oserait plus dire que la justice a honte des sentences qu'elle a rendues.

Mais nos utilitaires objecteraient que cela gêne le commerce! Théâtres, cabarets et boutiques réclameraient contre cette clôture, hélas! trop souvent ré-

pétée, — car on tue beaucoup en ce beau pays de France.

La sensiblerie est à la mode; et tel jeune seigneur qui fournirait un coup d'épée au meilleur de ses amis pour la dernière drôlesse venue, plaindrait le condamné conduit au bourreau avec la pompe du deuil.... Et dans quelque temps les jeunes seigneurs de notre merveilleuse démocratie, si l'on n'y met ordre, montreront comme ils pratiquent la tolérance, et ils aboliront la peine de mort. Ce sera bien simple : les assassins guillotineront les juges!

Le condamné était blotti dans un angle du cachot, les genoux ramassés sous lui, les coudes sur les genoux, les poings enfoncés dans les yeux pour se délivrer de l'horrible vision : la guillotine aux bras rouges, et le couperet d'acier luisant.

Un gendarme le surveillait, maugréant d'une telle consignent cherchant en son esprit ce qu'il pourrait dire pour alléger l'angoisse de la brute, écrasée de terreur, de remords et de lassitude, qui s'abîmait en

son farouche silence. Et chaque fois qu'une parole montait à ses lèvres, le vieux à moustache blanche sentait sa gorge se serrer, et son cœur battait si fort sous le baudrier jaune, qu'il ne pouvait parler.

Deux chandelles éclairaient la cellule. Sur la table, un repas, des viandes, du vin, dernière aumône au misérable en partance pour l'éternité. A cette heure, il inspirait de la compassion, stérile compassion qui ne pouvait adoucir que par des soins matériels l'horreur de cette veille funèbre !

Les pas des sentinelles, au dehors, cessèrent de frapper les dalles. Un formidable grincement de verrou. La porte roule pesamment sur ses gonds. Une voix bienveillante, attristée :

— Tôni Laurent, je vous amène un prêtre, écoutez-le.

— Un prêtre !

Tôni se dressa de toute sa hauteur, la prunelle flamboyante, les cheveux hérissés :

— Allez-vous-en ! Je ne veux pas de vous ! Félix s'approchait, les bras ouverts. Il se pencha,

ses mains sur les épaules de Tôni; et se penchant encore, il embrassa le condamné qui frémit de tout son corps sous l'impression de ce baiser.

Félix fit signe au gendarme qui sortit. Alors, soutenant le malheureux qui se débattait faiblement, il le fit asseoir sur le grabat, s'assit auprès de lui, et gardant sa main dans la sienne, le bras autour de son cou :

— Mon pauvre enfant! dit-il, avec une si profonde expression d'amour, de piété, d'ineffable charité, que l'autre tressaillit, comme s'il eût entendu la voix de sa mère arrivant d'outre-tombe.

— Mon pauvre enfant! n'avez-vous jamais

aimé? Que ce pur sentiment qui est au fond de

tout cœur humain, et du plus gangrené, s'éveille dans le vôtre... Je ne suis pas un juge, mais un ami... Je ne viens pas vous accuser, mais vous absoudre... Vous n'êtes pas un criminel, aux yeux du prêtre : nous sommes deux créatures de Dieu, deux pécheurs devant sa justice...

Le condamné, stupéfait, l'écoutait avec une défiance mêlée d'admiration. Il jouissait délicieusement de cette voix enchanteresse, et néanmoins il gardait son air sombre et tenait la paupière abaissée, immobile et impassible.

— Vous aviez banni Dieu de ce pauvre cœur, poursuivit l'abbé, du même accent de douceur péné-

trante. Dieu n'est pas exigeant : que vous pensiez à Lui un jour dans toute votre vie, une heure, un instant, c'est tout ce qu'il demande. L'heure est venue, pauvre enfant! Vers qui élever une espérance? à quelle source puiser le courage de bien mourir, après avoir mal vécu, si ce n'est en ce Dieu de miséricorde?...

Tôni eut un geste furieux :

— Condamné, maudit, abandonné! gronda sa voix rauque. Sauvez-moi de la mort, au lieu de me parler de la vie éternelle qui n'est peut-être qu'un mensonge!

— Peut-être!... Eh bien! qu'elle soit un mensonge, vous n'en mourrez pas moins consolé ! Mais si c'est vrai!... Toujours sans fin, sans répit, l'ardente souffrance du damné, privé de Dieu!... Ou la gloire des bienheureux après l'expiation !

— Pourquoi me parlez-vous ainsi, au lieu de me mépriser comme les autres, et que vous importe mon âme?

— Jésus a dit que personne d'entre nous n'est sans péché. Je vous plains, mon fils, et ne vous méprise point.

— Je vous hais, moi! Je vous hais, parce que vous

êtes un prêtre... et, qui sait?... un saint! Oui. J'ai fait le mal. Ali! J'ai traîné mon âme dans toutes les fanges, mon corps dans toutes les souillures. Et j'ai frappé celui qui m'avait donné la vie. pour le punir de me l'avoir donnée... Oh! vous ne savez pas ce que c'est! Voir tant de riches gorgés d'or, et qui se payent tout ce que le diable peut leur offrir de plaisirs : être pauvre, et voir cela; sentir qu'on se roulerait dans toutes ces voluptés, dans ce luxe insensé, dans ces fêtes splendides... et manger son pain noir et boire son vin âpre, à la lueur d'une résine, au fond d'un antre dont ils ne feraient pas un chenil à leurs chiens. J'ai tué! On fait bien de me couper le cou : Je tuerais encore!... Et cependant j'ai peur!... j'ai peur!... leur guillotine, leur bourreau... Demain, on mettra ma tête entre mes jambes, hurla Tôni en plongeant ses doigts dans sa crinière blonde, et se cramponnant à poignée aux boucles moites d'une sueur d'agonie.

Félix poussa un soupir douloureux.

— Le temps est passé, murmura-t-il... Songez à l'avenir!

— Ne pouvait-on me faire grâce? Je n'ai pas vingt ans !

— Triste grâce que celle qui vous eût envoyé au bagne pour le reste de votre vie...

— Qu'est-ce que cela me fait? Le bagne, les déserts de l'Afrique, la faim, la soif, les coups de bâton... mais vivre!

— Et ceux que vous avez frappés n'avaient-ils pas le droit de vivre! L'un vieillard h cheveux blancs...

~ Il m'aimait trop!... Que ne m'a-t-il corrigé!...

— L'autre, un innocent garçonnet qui souriait aux douces joies de ses quinze ans... Sa mère n'avait que lui; elle n'a plus que sa tombe.

Tôni le regarda, effaré.

— Oui, dit-il, oppressé par une impression qu'il n'avait pas encore éprouvée. C'est affreux de tuer!... On voit rouge, on a un couteau... Le démon vous pousse la main. On tue... Le sang enivre, la peur exalte. La folie vient : on tue encore!... C'est juste! il vaut mieux que je meure : le crime appelle le crime, et peut-être...

Il s'affaissa sur ses deux genoux, vaincu cette fois par le repentir :

— Bénissez-moi, mon père, cria-t-il d'une voix déchirante, parce que j'ai beaucoup péché!...

Alors ce cachot enténébré sembla resplendir d'une

clarlé surnaturelle. Une auguste majesté Iran s fi g tua le visage du prêtre. Il appuya contre son épaule le front du pénitent, le tenant, pour ainsi dire, enveloppé d'une caresse...

Et lorsque, après avoir entendu, avec le calme du juge, la confession du condamné, le prêtre proféra d'une voix solennelle, avec un puissant élan de l'àme, le solennel Absoluo te, ce lieu d'horreur parut comme purifié par la présence invisible de l'ange du Pardon.

Derrière les gendarmes, sabre au poing, ils s'avançaient tous deux, isolés du reste du cortège, entre deux files de soldats. Le condamné, vêtu de la chemise blanche des parricides, le voile noir sur le visage, les mains liées derrière le dos. Le prêtre, d'une pâleur livide, et faisant un effort inouï pour se tenir debout et cheminer. Sa main tremblante soulevait un crucifix ; ses lèvres murmuraient une prière, et tous deux allaient d'un pas lent, suivis des gens de justice, qui marchaient tète nue.

La foule, surprise, accordait à cet étrange et terri-

blc spectacle le silence du respect. Et plus d'un, venu là pour insulter à l'agonie de l'assassin, s'inclinait, ému d'une soudaine pitié.

Que d'hommes, pour voir mourir un homme! Est-il donc vrai que la multitude aime le sang? Ils couvraient les rues et les chemins, oscillant comme la mer houleuse; et parfois s'élevait un murmure prolongé, comparable aux sonores grondements de la tempête.

11 y avait là des enfants qui levaient un regard effrayé sur le blanc suaire flottant aux épaules du condamné ; des femmes affolées de curiosité, qui se signaient, comme au passage d'un cadavre.

L'abbé ne voyait rien, n'entendait rien. Sanglots et murmures, gémissements et rumeurs apitoyés n'arrivaient point à son oreille. Il allait à travers cette multitude, les yeux fixés sur le Christ qu'il apercevait à travers un voile sanglant. Et sa bouche, desséchée par l'angoisse, laissait échapper des invocations brèves, des paroles ferventes, auxquelles répondait le condamné, palpitant sous le crêpe noir qui cachait sa face exsangue.

Tandis que le jeune homme s'absorbait dans l'acte suprême de contrition et s'avançait d'un pas tran-

quille vers le lieu de l'expiation, Félix ressentait en lui toutes les affres d'une agonie de victime. Le supplice, il l'endurait, lui, avec toutes ses révoltes de la chair, avec ses déchirements et ses tortures de Pâme, inquiète du grand Inconnu qui va la saisir, l'emporter et la jeter, pantelante, devant le tribunal sans appel...

Alors il se tournait vers Tôni, que parfois un frisson secouait, et, de sa voix saccadée, il râlait :

— Repentez-vous! repentez-vous!...

— Je me repens, mon père, et j'ai confiance... Priez pour moi !

Là-bas, au tournant de la route, l'échafaud apparut, dessinant en noir, sur le ciel clair du matin, ses poutrelles grêles, et le biseau d'acier, qu'un rayon de soleil criblait d'étincelles. Et debout, sur la plateforme, deux ou trt>is hommes, qui n'osaient bouger, statues de bronze à l'attitude honteuse et humiliée. Et autour de la machine infâme, une multitude compacte, serrée, se poussant et s'étouffant pour mieux voir.

Il y eutunsilencemajestueux...Aupiedderéclielle, le moribond souleva son voile et tendit les joues au prêtre qui l'embrassa en sanglotant. Un pas lourd sur

les barreaux de bois. Puis des mouvements rapides... L'éclair brilla. Un coup mat... Un nuage de poussière. Quelque chose de lourd, d'informe, de rouge, qui bondit dans le panier plein de son... Un jet de sang!...

L'abbé Félix, pressant le crucifix contre sa poitrine, tomba défaillant, entre les bras de ceux qui se trouvaient là. Sa mission accomplie, le piètre succombait à la faiblesse physique, et lui qui se jetait naguère, le front haut, dans la mêlée, en pleine bataille, s'évanouissait d'horreur au pied de cet échafaud ensanglanté, trône où la justice humaine règne formidablement !...

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