‹ Scènes de la vie cléricaleChapitre 11 sur 16 · RETOUR AU PAYS · texte numérisé non relu

RETOUR AU PAYS

Ail ns : je veux revoir mes montagnes aimées, Mes vallons caressés des brises embaumées,, Mes pics illuminés des premiers feux du jour, Et mes bois, el mon lac aux vagues amoureuse?, Et ma rivière errante, et ses rives heureuses, Et tout ce que j"aimais dans mon premier amour. J'irai m'asseoir encore sur les hautes falaises, Aux flancs des rochers nus, à l'ombre des mélèzes, D'où l'on voit à ses pieds les aigles tournoyer, Sous la charmille sombre où la brise murmure, Au bord de la fontaine où bouillonne uue eau pure, Au seuil de la maison qu'ombrage un vieux noyer.

Viens avec moi, mon père;

Voilà le banc rustique où s'asseyait ma mère, Lorsque, par un beau soir, son cœur, tendre el pieux, M'enseignait la prière et la crainte des dieux. D'ici tu me montrais le chemin des étoiles ; De là, les flots des mers sillonnés par les voiles; La-bas est le berceau de fleurs qui m'ombragea, J'ai planté ce poirier. . . Qu'il a grandi déjà ! Tu me traças toi-même, à l'angle de l'enceinte. Un coin où j'élevais la rose et la jacinthe. . .

(J.-P. Veirat, la Coupe de l'exil.)

Lorsque l'abbé Félix arriva à l'entrée de la ville, il fut obligé de s'asseoir sur un chasse-roues, tant l'émotion le poignait de revoir ces lieux si familiers à sa mémoire et qu'il avait, un moment, désespéré de

revoir jamais. Il avait voulu revenir seul pour savourer, dans leur indicible puissance, les joies infinies du retour, et son cœur tressaillait d'allégresse.

Il foulait la terre natale, terre bénie entre toutes, à laquelle d'invisibles liens, que rien ne peut trancher, attachent tous les hommes, terre mère que l'on aime, parce qu'on en est sorti, et qu'on y rentrera un jour, pour y mêler sa cendre jusqu'à la fin des siècles.

Félix contemplait la vallée que tant de fois il avait admirée, dont il connaissait les moindres recoins, et qui lui paraissait, à cette heure, plus belle encore qu'autrefois.

C'était Rochenoire, déchirée par de formidables entailles, vêtue de ses grandes forêts de sapins, ceinte de prairies veloutées, avec ses falaises de calcaire jaune, et son torrent gris, qui les ronge.

En face, l'énorme montagne de Beaune, dont les aiguilles jumelles s'élancent dans le ciel, rougies par les feux du couchant, au-dessus d'une couronne géante de roches nuancées des plus délicates couleurs.

Puis au delà, les contreforts des Alpes, aux lourdes assises enchevêtrées, aux croupes bleuâtres, aux cimes diaprées de neige, se profilent sur l'azur en

lignes harmonieuses, et l'horizon est fermé par une tache blanche qui scintille, le sommet d'un mont que revêt la froidure éternelle.

Entre ces hauteurs, aux verdures sombres et gaies, la vallée s'étend, fertile. De longues files de peupliers luisants se balancent à la brise, de vieux noyers, aux frondaisons touffues, se groupent aux bords des chemins; ce ne sont que champs et prairies, ceints de haies d'aubépine, de viorne, de fusain; des vignes rampantes, enlaçant leurs pampres aux pêchers.

Ce riant paysage est parsemé de maisonnettes, de hameaux cachés sous les arbres. Ca et là des clochers aux flèches aiguës percent la voûte de feuillage et brillent au soleil; des chalets, aux chaumes moussus, s'accrochent aux flancs des rochers; des tonnelles de clématite et de chèvrefeuille garnissent les angles des jardins.

C'est une symphonie parfaite de toute la gamme du vert.

Félix riait en lui-même et remerciait Dieu de lui avoir donné une patrie si belle. Il se complut long-

temps à regarder la pourpre et l'or du soleil couchant se jouer sur les montagnes, strier d'étincelles le granit rose, broder d'arabesques capricieuses les pentes d'un vert tendre, jeter sur les forêts, comme une écharpe, un arc-en-ciel de lumière.

De l'autre côté, le site prend un autre aspect. Levai s'arrondit, entouré d'un cirque d'alpes, montant en gradins, d'assises en assises. La masse imposante du Sapey, crénelé de sapins, avec ses escarpements de roches brunes, ses ravines profondes, ses broussailles rousses, domine des crêtes déchiquetées, où le bleu de l'ardoise et le vert glauque de la serpentine se rayent des écailles luisantes du mica.

Une croix blanche, colossale, étend ses bras audessus de la grotte vénérée de sainte Thècle; et plus bas, sous un superbe tilleul, la chapelle de Notre- Dame de Bonne-Nouvelle protège les vignobles de Princens.

La ville s'étend au pied du Sapey, hérissée de tours et de clochers. Ici la tour de Marius, aux fenêtres bilobées, qui sert de clocher à la vieille cathédrale; plus loin, le donjon de Larive, accosté d'une échauguette; la tour Bossue, où l'on battait monnaie au temps jadis; la Fournache; tout en haut, sous

le cimetière, les couvents, constructions lourdes et vastes.

Cette vieille ville a son histoire. Elle eut un évêque dès le quatrième siècle. La vierge Thècle y apporta la main de saint Jean-Baptiste, qu'elle conserve précieusement dans un merveilleux reliquaire de marbre, et dont elle a fait son emblème, car ses armes sont : d'azur à la main de carnation bénissant, emmanchée d'argent.

Ce fut le roi Gunthramm qui bâtit sa cathédrale, encore debout.

Les trois premiers ancêtres y sont ensevelis de ce roi qui, plus heureux que les rois barbares, a pu prendre Rome, et la garder ; plus habile que les Césars d'Allemagne, a pu vaincre la papauté...

Patiens, quia œternusl Dieu attend! le premier de ces vaillants, Humbert, était un chevalier sans peur et sans reproche, qui resta pur de toute injustice, et fut surnommé le comte aux blanches mains. Il est là, couché sur un cénotaphe, que ses descendants ont vendu.

C'est dans cette église que Henri de Luxembourg fut élu empereur d'Allemagne; François Ier de France y revêtit l'habit de chanoine; quatre-vingt-six

évoques, dont sept portèrent la pourpre cardinalice, l'ont gouvernée. De toutes ces grandeurs, il ne reste que le souvenir.

Et l'abbé Félix regardait, tout rêveur, la spirale de fumée légère qui ondoyait sur les toits d'ardoise. On ne l'attendait point au logis paternel. Il éprouvait une impression délicieuse, la pensée du bonheur qu'il apportait aux siens.

Quand il se fut reposé, il reprit sa marche, sous l'allée de platanes qui longe la grande route. Il la connaissait bien, allez! Que de fois il était venu, adolescent, timide et craintif, y chercher ces douces rêveries qu'embaument les parfums du printemps de la vie!

Que de fois, assis sur un de ces bancs grossiers, il avait lu ces poèmes délicats et tendres qu'on n'aime qu'à vingt ans, et pleuré avec ces pauvres et chers poètes dont le cœur saigne pour une piqûre d'épine, semeurs d'illusions vaines!

Que de fois il avait parcouru ce chemin ombreux, ouvrant son âme à l'amitié pure, expansif et joyeux, dans l'extase de la tendresse, et ne se doutant point qu'il se préparait les amers désenchantements des sentiments incompris ou méconnus!

Il saluait d'un sourire ces arbres à l'écorce fendillée, aux feuilles sèches, aux fruits hérissés de piquants; il reconnaissait jusqu'à leurs blessures; et, ça et là, son regard se voilait, en distinguant, tracés par un burin malhabile, des noms autrefois aimés!...

Des gens revenaient à la ville après les travaux du jour : des pâtres, armés de gaules, poussant devant eux les vaches rousses tachetées de blanc, et les brebis qu'escortaient en gambadant les gentils petits agnelets noirs; des fillettes, lasses de la cueillette du muguet dans les prés de Rochenoire; des montagnards, courbés sous les faisceaux de branchages, ou traînant de grosses bottelées d'un foin odorant.

Les paysans marchaient d'un pas monotone et régulier, la besace sur l'épaule; et les faucheurs, en manches de chemise, allaient pesamment penchés vers la terre qu'ils avaient dépouillée de sa toison.

Bergers et bergereltes chantaient des complaintes populaires, et le carillon des clochettes, pendues au cou des bêtes, accompagnait d'une musique étrange et sauvage leurs voix sonores.

A l'entrée de la ville, les troupeaux s'arrêtaient pour boire au bourneau (1) de la fontaine des capucins, où l'eau claire tombait en grésillant, fraîche et limpide, au fond de la niche en rocaille, qu'ombrageait un antique saule pleureur, aux branches vertes mollement secouées par le vent du soir.

L'abbé Félix continuait son chemin, appuyé sur son bâton, et salué par tous ces gens qui ne le reconnaissaient pas. 11 redressait fièrement sa taille robuste. Un sourire heureux illuminait ses traits, pâles encore des fatigues de la guerre. 11 voyait beaucoup de femmes en deuil qu'il n'osait aborder : des montagnardes ayant le mouchoir bleu au lieu de l'éclatant fichu rouge, et la bande de mousseline empesée, en guise de dentelle, autour du bonnet.

11 aurait voulu parler de l'enfant perdu à ces mères blêmes de douleur, du frère ou du fiancé tué à l'ennemi à ces gentilles fillettes si tristes. Mais il n'osait, car il revenait, lui, et les au très étaient restés là-bas! 11 ne voulait pas qu'on enviât sa mère.

Devant l'hôpital, deux compagnons charpentiers devisaient, en cottes bleues, la hache sur l'épaule, et

(1) Bassin.

l'un d'eux bourrait sa pipe de tabac. Ils poussèrent un cri de joie, en voyant Félix.

— Mon oncle ! mon cousin !

Il les embrassa. Quelques artisans, groupés devant l'auberge, vinrent saluer le prêtre; un peu plus loin d'autres se joignirent à l'escorte.

— C'est notre abbé Félix! se disait-on. Il a fait vaillamment son devoir. On l'a mis à l'ordre du jour de l'armée. Il va être décoré...

Ces propos volaient de bouclie en bouche, et le petit aumônier commençait à être embarrassé des éloges qu'on lui décernait. La rumeur grossissait. La foule s'assemblait. Bientôt ce fut un véritable cortège qui entoura l'enfant du pays revenant au pays.

Lorsque le vieux clocher, tout jaune, à la cime dorée par les derniers rayons du soleil, apparut énorme au détour de la rue, Félix eut des larmes aux yeux, et il regarda avec amour cette masse de pierres à l'ombre de laquelle il était né. En passant devant le temple, il ôta son chapeau, ayant au cœur, avec la joie du retour, l'émotion sainte de la reconnaissance

envers Dieu. Que cette pauvre église lui parut plus grandiose et plus noble que les métropoles où il avait prié!

C'était la veille d'une fête solennelle. Et comme la nuit tombait, les cloches se mirent à sonner à toute volée: la sonore, l'argentine, la vibrante et la grosse, dont le mugissement d'airain fait osciller la tour sur sa base. On eût dit que leurs puissantes voix de bronze acclamait celui qui arrivait! Leurs tintements éveillaient mille échos, retentissaient, se mêlaient en fusées rapides, se prolongeait en vibrations sans fin, chantant un hymne d'allégresse.

Les pigeons de l'évêché, blancs et gris, les tourterelles blondes volaient, éperdues, effarées, puis revenaient se ranger en longues files sur les corniches du palais.

Les enfants, émerveillés, contemplaient les bonds des cloches, au calice parfois renversé et laissant voir, comme le pistil dans la corolle d'une campanule, le battant épanoui en massue. Les petits grimpaient sur les genoux de la mère, et le père prenait dans ses bras les plus petits, stupéfaits de cette harmonie formidable que leurs mains mignonnes applaudissaient.

Une fraîcheur délicieuse succédait à la chaleur de la journée; la nuance opaline du ciel se fonçait, et le croissant phébéen apparaissait, lumineux, pareil à une fleur d'argent sur le bleu. Ce n'était pas encore la nuit, mais la claire lumière indécise du crépuscule de juin.

L'odeur balsamique de foin fraîchement coupé, le parfum des fleurs, les senteurs pénétrantes de la campagne, embaumaient Pair pur et vif. Çà et là, derrière des fenêtres demi-closes, s'allumaient des clartés de lampe.

Le menuisier Jean-Pierre, aidé de ses garçons, fermait sa boutique. Il avait rudement peiné tout le jour et se réjouissait du repos qu'il allait prendre. Les apprentis balayaient dans un coin les copeaux ou buscaiUes; les compagnons rangeaient les planches de sapin rugueuses, et les billes de noyer poli aux veines bizarres. On rangeait les rabots, les marteaux, les scies, les vilebrequins; on préparait sur les établis l'ouvrage du lendemain, et tout ce monde, las, mais satisfait, devisait avec enjouement.

Au fond de la cour, où les poules picoraient en gloussant, où les chats s'ébattaient, tandis que le bon chien Brio, allongé sur le sable, impénétrable et muet comme un sphinx d'Hermopolis, écoutait les bruits de la rue, au fond de la cour, on voyait maman Rosalie, la ménagère, surveillant les apprêts du souper, au milieu de la tribu nombreuse de ses brus, des petitesfilles et des garçonnets.

La marmite, pendue à la crémaillère, chantait sur un feu pétillant, La poêle grésillait sur les braises. Au milieu de la vaste cuisine, une blondine accorte dressait le couvert sur le pétrin: les faïences coloriées, les gobelets de verre, les brocs d'étain reluisaient sur la nappe lisse.

L'aîné des garçons, entouré de ses petits frères, leur contait une histoire de fée, qu'ils écoutaient la bouche béante et les yeux ravis. Une des brus tournait prestement le fuseau entre ses mains agiles ; l'autre berçait un poupon endormi dans son berceau. Ce tableau d'une si noble simplicité, avait un charme profond et ceux qui passaient devant cette demeure, asile du travail et de la piété, saluaient la paix qui y régnait, parce que sourire aux heureux porte bonheur.

Au moment où la foule s'arrêta devant la porte de Jean-Pierre, le vieillard en franchissait le seuil, étonné de ce mouvement inusité dans une rue si tranquille. Il fut le premier à reconnaître Félix, et lui ouvrit ses bras, en poussant un appel :

— femme! Viens, femme! Voici notre abbé que le bon Dieu nous rend!

Un cri joyeux lui répondit, au fond du logis. Puis, maman Rosalie, toute tremblante, les mains étendues, s'avança, bientôt suivie de ses fils, de leurs femmes, de toute la marmaille qui riait, et c'était une clameur où toutes les voix se mêlaient, graves, aiguës, juvéniles, grêles.

— Mon Félix! Frère!... Frère!... l'oncle! le quinque (1) prêtre! Dieu soit béni!...

Mais l'abbé Félix, ayant donné mainte accolade au vieux père, qui balbutiait en l'embrassant, accourut à la rencontre de la mère, et le baiser qu'ils échangèrent eux deux, fut le plus doux qu'ils se fussent jamais partagé ; car on avait cru l'enfant tué ou prisonnier aux lointaines contrées du Nord, et s'il revenait, ce n'était pas pour s'être ménagé devant l'ennemi!

(t) Oncle.

Et depuis si longtemps On l'attendait. Quelle joie! 11 y eut des larmes répandues, mais de celles qui valent bien plus que leur poids d'or.

Les voisins, les amis eussent voulu être de la fête, mais il y avait déjà deux bonnes douzaines d'écuelles sur la nappe de la huche, et même en se serrant, on n'eût pu accueillir d'autres convives.

La Rosalie, toute fière, emmena son fils; et Jean- Pierre ayant poliment souhaité la bonne vesprée aux camarades, leur promettant de trinquer avec eux le lendemain, repoussa l'huis au nez des trop curieux, qui s'en allèrent en disant :

— Le bonhomme a raison. Le meilleur verre de son vin est pour son treizième, qui revient de loin, en tout honneur, ell'épaulette sur la soutane!

— Que la paix soit en cette maison et sur tous ceux qui l'habitent! dit Félix, lorsqu'il entra dans la cuisine, où son regard chercha aussitôt, à la place d'honneur, le crucifix encadré de buis bénit.

La vieille Rosalie l'amena tout près d'elle, à sa droite, et le père se mit de l'autre côté, tandis que toute la famille réunie entourait ce groupe. Ce n'étaient que visages attendris, sourires francs, tendres regards, et les petits venaient, curieux, mais

SCfcWES DE LA VIE CLÉRICALE 255

bien sages, tourner autour de l'oncle prêtre, admirant sa beauté austère et mâle.

Maman Rosalie ne put se tenir de parler. Elle avait les deux mains de son cher garçon dans ses mains ridées à elle; elle le couvait des yeux, cherchant sur sa figure la trace des dangers bravés, des fatigues essuyées.

— Te voilà donc enfin, dit-elle, mon abbé!.. . Mon abbé!... La mort n'a pas voulu de toi; et la Charité s'est mise, pour te protéger, entre ton corps, les boulets et les balles.. Dieu soit béni!... La sainte Vierge soit à jamais remerciée, et aussi nos bienheureux Patrons à tous, que nous avons implorés pour toi chaque matin et chaque soir!.. Tu as bien fait de partir, mon abbé, puisque les pauvres qui mouraient là-bas, n'avaient pas de prêtre pour les consoler au moment du passage!.. Tu as rempli ton devoir, et tes frères qui étaient soldats sont revenus autrefois, sains et saufs, comme toi aujourd'hui, et par l'intercession des mêmes Saints... Je ne sais pas ce que nous avons fait au bon Dieu, mais il nous chérit par-dessus tous, et sa protection est visible sur notre famille... J'ai eu treize fils, et voici trente ans que j'ai mis au monde toi, le treizième... Tous mes

fils sont vivants... Neuf d'entre eux ont épousé de braves femmes, que voici, et nous avons dix mignons dans la maison, sans compter ceux qui sont au collège... La mort n'a pas frappé à notre porte, si ce n'est pour prendre deux anges qui louent le Seigneur dans le paradis.. Mais toi, mon abbé, tu es notre orgueil et notre bonheur, car tu nous aimes, tu nous as aidés, tu as été toujours un bon fils, obéissant et soumis! Aussi, je te bénis de toute mon âme, suppliant le Père, le Fils et le Saint-Esprit de te garder comme un bon prêtre jusqu'à l'heure où tu viendras nous rejoindre au cimetière. Ainsi soit-il.

Ayant achevé ce discours, que le jeune prêtre écouta en pleurant, maman Rosalie se leva, puis inclina la tête, en ajoutant:

— C'est à vous de nous bénir, tous ceux de votre sang qui se courbent autour de vous.

Et l'abbé, levant les mains, prononça d'une voix fervente, que des sanglots altéraient, la formule sacrée.

Alors il devint tout à tous. Il prit les petits sur ses genoux. Il répondit, tant bien-que mal, aux questions

qui lui venaient de toutes parts; il narra les tristes épisodes de la campagne, il fit pâlir ses auditeurs avec le récit de l'exécution de Tôni Laurent.

On se mit à table, et Félix déclara que depuis bien des mois il n'avait pas mangé d'aussi bonnes pommes de terre, d'aussi bon fromage... et le reste à l'avenant, car, en somme, le repas était maigre : une collation de vigile.

Mais voilà qu'au dessert le concierge de la souspréfecture arriva, portant une large lettre, cachetée de cire rouge, que l'abbé ouvrit pendant qu'on offrait un verre de vin au messager. Le pli officiel renfermait un carré de parchemin, plus un écrin où, sur le velours violet, brillait une croix attachée à un ruban rouge.

— Décoré! s'écria Jean-Pierre, stupéfait.

— Papa, on me donne ce morceau de ruban en échange du drapeau que j'ai conservé à la patrie. C'est juste! Mais il y en a tant qui le méritent autant que moi!

Le messager expliqua, un peu confus, que M. le sous-préfet serait venu lui-même. Mais s'il n'avait pas voulu retarder la bonne nouvelle, il n'avait pas osé non plus troubler par sa présence les épanche-

2o8 SCÈNES de i.a vie CUWCALB

ments du retour. Sur quoi il partit, après avoir promis de ne dire à personne la nouvelle, en foi de quoi il ne la conta, dans la soirée, qu'à une personne par maison.

Quelques jours plus tard, l'abbé Félix fut nommé par son évêque, duquel il sollicita ce poste modeste, curé de la petite paroisse de Montbernard, sur un plateau des Alpes. Il partit aussitôt.

Montbernard était une commune divisée en quatre ou cinq villages, comptant ensemble huit ou neuf cents âmes. On y arrivait par un seul chemin, tracé en rampe sur la montagne, et bordé de châtaigniers superbes. Les maisons étaient des masures, couvertes de toits de chaume; le cabaret, seul, et l'église possédaient un toit d'ardoises. 11 n'y avait là que de pauvres gens.

Le presbytère, une bâtisse à demi-ruinée, aux murailles fendues, aux charpentes grossières, cachait sa façade grisâtre sous une treille délabrée où grimpaient des plants de vigne déjà desséchés. On y campait, on n'y logeait point.

Lorsque l'abbé Félix y vint pour y préparer son installation, il y trouva la sœur du curé défunt, qui lui tint ce langage dépouillé d'artifice :

— Monsieur le curé, vous n'avez pas de chance. Mon frère a usé ici les dix dernières années de sa vie. La paroisse est pauvre; il n'y a pas de châtelain, mais beaucoup de mendiants. Les familles sont divisées. Les procès abondent. Une haine féroce met en lutte l'ancien maire et le maire nouveau, qui ont chacun un parti. Les enfants sont mal élevés. L'église n'a que trois chasubles : une blanche, une rouge, une noire, et je me suis brûlé les yeux à les repriser... Le maître d'école est un libéral, le garde champêtre lit les mauvais journaux... En un mot, comme on dit, c'est ici le plus mauvais pays du diocèse, et il faut être en disgrâce pour y être envoyé.

Félix vit bien que la bonne dame avait le cœur aigri par le chagrin. Il la consola, il la ramena à des sentiments plus charitables, et ne tarda pas à se convaincre que l'ennui, la solitude, et une certaine intempérance de langue dictaient ces appréciations exagérées. Aussi ne fut-il point effrayé.

Il visita l'église qu'il trouva, en effet, bien dénuée.

Mais plein de confiance en Dieu, il se promit d'améliorer toutes choses, et remercia la Providence de l'envoyer dans un pays où il y avait tant de bien à faire.

Page 1