PRÊTRE ET SOLDAT
Quelques-ans d'entre jiou- se plaignent bien tout bas Et sont, avec raison, mécontents qu'on ricane De notre vieil abbé qui trousse sa soutane, Marche à côté de nous droit au-devant du feu, Et parle a nos blessés du pays et de Dieu. Mais aux mauvais railleurs nous faisons la promesse De bien montrer comment on meurt, aptes la messe. (Fhançois Coppéb, Lettre d'un Mobile breton.)
« Si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je mens, vengez-moi ! »
LA ROCHEJACOITELEIN.)
c Nous avons trouvé plus de patriotisme dans le clergé de France que dans les diverses classes de la société. »
(Un historien allemand.)
Avril revint, tout embaumé du parfum des violettes, fleuri de primevères, et jetant aux arbres des guirlandes déjeunes feuilles d'un vert tendre. Les oiselets préparaient leurs nids; les cascades et les ruisseaux gazouillaient sur les cailloux polis; l'herbe jaillissait du sol, drue et fraîche, la nature enfin
184 SCÊiSES DE LA VIE CLÉRICALE
s'éveillait du lourd sommeil de l'hiver. Le ciel prenait sa robe de fête, couleur d'azur, à l'aurore garnie de larges bandes de pourpre, et le soir, dorée par les feux du couchant.
C'est le mois des poètes, à 1 ame rêveuse, qui vont par les chemins cueillant des pâquerettes et cherchant des rimes ; c'est le mois où les colombes roucoulent, issant du colombier, en plumes blanches, et cherchant de ci de là le pigeon voyageur qui fuyait naguère à tire-d'aile vers le pays du soleil, qui revient au printemps.
Avril apportait donc ses chansons printanières, sa brise revivifiante, ses odeurs balsamiques, ses bouquets charmants, la mélodie suave des fauvettes, et tout ce qui met la joie au cœur, le sourire aux lèvres.
Ce fut l'instant que l'ennemi choisit pour bouleverser encore l'ordre voulu de Dieu, pour jeter la désolation dans les riantes campagnes, la misère sous le chaume, et la douleur partout où il y avait des mères. Une voix funèbre s'éleva hurlante et lamentable :
— La guerre ! la guerre ! la guerre !
Et la guerre était, en effet, déclarée. Pourquoi? Nul ne sait jamais. Les peuples sont confiants et travaillent. La prospérité règne; le calme avec elle. On vit tous les jours un peu, riant à l'avenir. Et la société va, toujours tout droit, sans redouter rien des événements qui se déchaînent. La paix fatiguait le monde, il fallait la guerre. Dieu infligeait à la patrie de Félix le plus terrible des châtiments.
On oubliait Dieu. Il rappelait sa puissance. Un homme surgissait, nouvel Attila, fléau de Dieu!
Impitoyable fléau qui devait broyer le grain sur l'aire, et ne s'arrêter qu'après avoir tout broyé! Comment cela se fit? Ouvrez l'histoire : chaque siècle, et chaque année de chaque siècle, ont eu cette épopée douloureuse : la guerre.
Une seule famille était sur terre, et deux frères seulement dans cette famille : il fallut qu'Abel fût tué par Caïn. La guerre est vieille comme le monde et ne finira qu'avec lui. L'esprit du mal a la puissance, et trop d'hommes se soumettent à sa tyrannie.
La première armée partit aux fracas des tambours, aux fanfares du clairon. Les citoyens, debout sur le seuil de leurs demeures, saluaient au passage des
bataillons qui allaient défendre leurs foyers. Le drapeau national se déployait, symbole visible de la patrie, glorieux souvenir d'un passé héroïque. Les femmes pleuraient, en voyant ces jeunes soldats qui marchaient allègrement, le fusil sur l'épaule, et chantant un refrain alerte. Et les garçonnets couraient sur les flancs de la colonne, admirant la nère mine des troupiers, les épaulettes des capitaines. On pavoisait les maisons. Sur les places, on défonçait des tonneaux, on entassait des provisions; et les belles dames venaient décorer de cocardes, faites avec leurs plus beaux rubans, les braves qui partaient, et dont un si grand nombre ne reviendrait jamais.
Quelques semaines se passèrent. Une nuit, les cloches de toutes les églises sonnèrent à toute volée; le chœur s'illumina; la foule envahit les nefs, et des milliers de voix enthousiastes chantaient l'hymne d'actions de grâces, le solennel Te Deum.
Le lendemain, on préparait déjà les réjouissances publiques pour la prochaine victoire... On coupait les branches des jeunes chênes dans les forêts pour orner les arcs de triomphe. On célébrait les gloires présentes, oubliant presque les gloires évanouies...
Mais la providence de Dieu refusa cette victoire si ardemment désirée; et, pour la première fois, depuis tant d'années, on vit les armées succomber sur le sol même de la patrie.
De nouveaux régiments furent levés. La jeunesse déserta la ville et le village. De toutes parts, on venait se faire inscrire autour de l'étendard humilié. Nul ne voulait rester inactif, au coin de l'àtre, tandis que le canon, là-bas, décimait les camarades.
Et quand les jeunes furent partis, ce fut le tour des hommes faits. Les uns quittèrent leurs vieux parents; les autres, l'épouse bien-aimée. Il y en eut beaucoup, hélas! qui abandonnèrent des berceaux où des petits enfants dormaient, qui seraient bientôt des orphelins.
Tous partirent. Les nobles, les riches furent les premiers à donner l'exemple. De grands seigneurs abandonnaient leurs somptueuses résidences, et sans regrets se privaient des jouissances de leur rang, pour manger a la gamelle et dormir sous la tente. Ils payaient ainsi l'impôt du sang; ils obéissaient aux traditions des hautes races, et n'en possédant plus les privilèges, ils en portaient néanmoins les charges,
afin d'être dignes toujours du nom transmis par les ancêtres.
Les pauvres laboureurs donnaient ce qu'ils avaient: leur liberté et leur vie. Et les ouvriers des villes, jetant l'outil, prenaient le fusil. 11 n'y avait plus dans les logis en deuil que des femmes, et presque partout des femmes en deuil.
Ce furent alors que les mères pleurèrent! Elles ne voulaient point être consolées. L'enfant de leurs entrailles, arraché à la mort pendant vingt années par une lutte incessante; l'enfant si laborieusement élevé qu'elles avaient, avec tant d'orgueil, vu devenir un homme, était maintenant la cible vivante des balles ennemies, et courait au-devant d'une mort obscure et misérable. Et s'il périssait, la mère n'aurait même point cette douloureuse consolation de prier sur sa tombe : le pauvre cadavre, enfoui avec des centaines d'autres, servirait d'engrais à la terre, après avoir subi les outrages des corbeaux qui planent sur les champs de bataille.
Félix, que nous avons laissé au presbytère d'Enlre- Deux-Eaux, souffrait de l'inaction à laquelle son ministère le condamnait. Il aimait la patrie de cet amour profond et pur que la religion inspire. 11 l'aimait comme citoyen et comme prêtre. Plus il la voyait souffrante, mutilée, vaincue, plus il la vénérait, et son cœur bondissait dans sa poitrine, à la pensée des revers qu'elle essuyait, elle qu'on appelait naguère l'Invincible. Il priait passionnément pour elle, suppliant le Dieu de désarmer son courroux, et des larmes amères jaillissaient de ses yeux quand la nouvelle arrivait d'une défaite essuyée, malgré tant de courage et tant de sacrifices.
Un jour, n'y tenant plus, il alla trouver l'évêque, et lui tint ce discours :
— Vous avez ici beaucoup de prêtres, déjà vieux, que leur âge retient dans nos montagnes, et dont le dévouement peut suffire à ce qui nous reste d'ouailles, à celte heure que tous nos hommes se battent sur la frontière. Mais là-bas, dans les camps et dans les forteresses, il y a trop peu de prêtres
pour consoler nos soldats au moment suprême, pour leur parler d'en haut, pour contenir leur vaillance par la foi, pour bénir leurs armes. Je suis jeune, robuste, actif, dévoré du désir d'être utile. Envoyezmoi au feu, avec mes frères, mes neveux, mes amis, tous les miens. Je n'aurai d'autre arme que le Crucifix : je ne répandrai pas le sang. Je serai le soldat du Christ, qui est la Vie et la Vérité.
— Allez! dit l'évêque : la patrie a besoin de tous ses fils.
Peu de jours plus tard, l'abbé Félix, incorporé comme aumônier militaire dans un régiment d'infanterie, arrivait dans les provinces envahies. 11 y trouva seize frères lais de la Trappe, qui avaient quitté le froc pour la capote, et dont les camarades, après les avoir vus à la besogne, n'osaient plus railler le crâne tonsuré et le visage glabre. Ils gardaient leur scapulaire sous la chemise, et disaient le chapelet avant d'aller au feu.
La vie du régiment en campagne est bruyante, animée. On vit trop vite pour ne pas bien vivre. Nul n'est assuré du lendemain. Chaque nuil, c'est un nouveau gite. Quelquefois les hôtes sont aimables, souvent ils tremblent. Tout a l'heure peut-être l'en-
nemi viendra-t-il déloger la troupe, et piller ce qui reste au grenier et à la cave!
L'abbé Félix fut aussi lot l'ami de tous ceux dont il accourait partager les dangers. Le capitaine Berte, qui n'aimait pas les « calottins », fit d'abord la grimace, ainsi que le lieutenant Célin, qui détestait les curés, sans parler du sergent Héma, qui méprisait la prêtraille. Mais Félix, tout en fumant un cigare avec le capitaine, lui démontra que les calottins ne sont pas si noirs qu'on pense ; il parla au lieutenant de sa vieille mère, et le fit pleurer ; il offrit la goutte au sergent, qui ne possédait plus un liard en son escarcelle.
En toute occasion, il fit contre fortune bon cœur. Il dina d'un croûton de pain de munition, après avoir déjeuné d'une pomme de terre bouillie; il supporta sans broncher quinze heures de marche forcée; il causa, rit, chanta, pour alléger l'étape; et le soir, pour charmer les ennuis du bivouac, il conta d'étonnantes histoires, au lieu de dormir sous sa tente où il hébergeait quelques traînards fatigués, si bien qu'on le déclara bon garçon, pas fier, joyeux compagnon, spirituel, amusant, généreux, et pardessus le marché dur-à-cuire.
— Un luron, avec sa mine futée! disait le capitaine en tortillant sa moustache.
— Un rude lapin! jugeait le lieutenant, tout pensif : et la soutane lui va, maugrebleu ! tout aussi bien qu'à moi ma tunique de grande tenue!
Et le sergent hochant la tête :
— Ah ! si tous les ratichons ressemblaient à celui-là!... Pas un jésuite, lui! Rond, franc, gai, malin... Ça gagnerait l'épaulette en six mois!
D'autres capitaines et d'autres sergents pensèrent de même, et quand l'ami Félix réunit, un matin, ses hommes, pour causer un peu de ce bon Dieu qu'ils oubliaient trop, pas un ne manqua à l'appel.
Pendant les marches, on venait à la défilée causer un brin avec l'abbé, qui ne renvoyait personne, et devisait allègrement avec ses pioupious, qu'ils eussent l'épaulette d'or ou l'épaulette de laine. On entendait alors des bouts de dialogue dans le genre de celui-ci.
— ... rdon! m'n aumônier!... . Que je voudrais, si je casse ma pipe, qu'on en touche deux mots à ma vieille, en lui envoyant la montre à p'pa, que je vous remets...
— C'est bon, fillot, ta commission sera faite.
— Avé ce bout de lettre pour ma payse, la Richarde, que j'devais nous épouser après Noël. ..
— Donne. La Richarde aura ta lettre.
— S'pposition que les gueux me fassent sauter le caisson, m'embêterait de f... le camp sans passeport!... N'effet votr'bonté de faire ma petite lessive?....
— Quand lu voudras.
— ... Arche! l'paquet est lourd : ça pèse!
— Garçon, la grand'route est un confessionnal commode : on n'y étouffe pas. Et le bon Dieu est partout. Fais le signe le croix, et commence.
— Pss... Pss... signe de croix!... m' ça d'vant l'monde... Pss... les camaros vont rien se f... de Nestor Pacornet, qu'est mon nom de père en fils!
— A charge de revanche! tu te f... d'eux, quand ils feront comme toi.
Et tout en cheminant d'un pas alerte, l'aumônier confessait le pénitent, surpris qu'il ne fallût pas d'autre appareil et d'autre pompe à la réconciliation d'un chrétien avec le Seigneur. Il en venait ainsi plusieurs l'un après l'autre. Personne ne riait, en voyant l'abbé Félix, à l'écart, côte à côte avec un brave qui se préparait à bien mourir.
Un jour d'automne, un matin d'octobre, on campait dans une plaine, entre une vaste forêt et une rivière, à quelques lieues seulement de l'ennemi; le soleil se leva, pâle, dans un ciel gris. Une brume légère flottait à la surface du sol, enveloppant d'un brouillard les sapins verts, les hêtres et les chênes dépouillés, aux branches enchevêtrées en lacis, d'où tombaient encore des feuilles jaunies.
Sur l'herbe déjà flétrie s'amoncelaient les feuilles sèches, les rameaux brisés par le vent. Les aiguilles vertes du sapin tristement pendaient comme la noire frondaison du cyprès, l'arbre des cimetières. Et ce n'était partout que troncs dénudés, berceaux éventrés, où naguère grimpaient le chèvrefeuille et la clématite, abritant des nids, maintenant réseaux informes de ronces et de lianes serpentines sonnant à la brise avec un bruit sec.
La rivière coulait pesamment entre ses berges gazonnées; des eaux limoneuses, avec de grandes flaques glauques, un reflet d'acier bleui, des écumes blanchâtres autour des rochers qui parsemaient le
courant. Sur les buissons et les arbustes, s'enroulaient les guirlandes de viorne, avec leurs panaches blancs, soyeux comme des marabouts; et des mûres sauvages tachetaient de noir les tas de cailloux épars le long des chemins.
Le corps d'armée couvrait la plaine; des tentes alignées en bon ordre ; les fusils en faisceaux ; des sentinelles de distance en distance, devant les palissades élevées à la hâte par les pionniers.
Au bord de la rivière, des batteries de canon, que le soleil faisait briller d'une lueur fauve, sur le bois de leurs affûts. Des fourgons, des chariots, des cantines formaient un village, où circulaient hâtivement des soldats, les uns bronzés par la fatigue, les autres blêmes, accoutrés de cent façons, et non plus vêtus comme aux parades d'autrefois. Puis les chevaux, attachés à des piquets, en longues files, broyant d'un air mélancolique une maigre pitance.
La trompette retentit de proche en proche. Des lignards dressaient un autel, avec des tambours et des planches. On le couvrit d'une nappe, on disposa autour des trophées d'armes; un crucifix, entre deux chandeliers de cuivre, où brûlaient des cierges de cire, y trônait; quelques fleurs glanées à la lisière du
bois emplirent quatre bidons. Les drapeaux des régiments, en guise de baldaquin, flottaient au-dessus de la croix.
L'état-major se mit au pied de l'autel, et les troupes se rangèrent en bon ordre, l'arme au bras. Le tambour battit aux champs, les fanfares éclatèrent. La messe commençait.
L'abbé Félix dut éprouver une impression profonde lorsqu'il se tourna vers l'assistance.
Le soleil avait enfin dissipé les nuages, et montait radieux dans le ciel d'un bleu vif de turquoise. Les baïonnettes étincelaient au bout des fusils, et les canons sur la rive du fleuve s'allongeaient luisant comme une frange d'or. Et tous ces hommes, debout, regardaient le prêtre, avec sa chasuble rouge, qui semblait la chlamyde de pourpre d'un empereur romain, officiant à cet autel fragile, à l'ombre des bannières qui se déroulaient en plis amples sur sa tête.
Et quand il éleva l'hostie entre ses mains, des voix tonnantes retentirent, dominant le tambour et le clairon :
— Portez... armes! Présentez... armes!... Genou, terre!...
Et dix mille hommes se prosternèrent, adorant le Dieu auguste, auquel ils disaient du fond du cœur, et non pas avec orgueil comme autrefois les gladiateurs aux Césars :
— Ave. . . . morituri te sulutant!
Oh! oui, Seigneur, ceux qui vont mourir te saluent, parce qu'ils savent que c'est Toi qui donnes la victoire...
Parce que leur suprême espérance est en Toi...
Parce qu'ils adorent ton éternelle justice et ta miséricorde...
Ils t'invoquent, Dieu des armées, qui fis tomber les murailles de Jéricho.
Us feront leur devoir, quand sera venue l'heure sanglante, mais leur âme se repose, en ce moment, dans la contemplation du Mystère ineffable par lequel ils ont été rachetés, auquel ils doivent de combattre saintement et d'expirer sans désespoir, pro aris et focisl...
Le général, un vieux à lête chenue, qui avait laissé un de ses bras en Afrique, et sur la poitrine duquel le grand cordon de la Légion d'honneur cachait un sillon rouge tracé par un sabre russe, vint bravement recevoir la communion des mains du prêtre.
Et après lui, beaucoup d'officiers, y compris cet intrépide capitaine Berte, qui jadis n'aimait pas les « calotlins. »
Et c'était, ma foi, le joli sergent Héma, qui servait la messe de l'abbé Félix, fort enorgueilli de redevenir enfant de chœur, avec ses galons d'argent sur les manches, avec la terrible moustache qui balafrait son visage de deux énormes touffes blondes.
La guerre continuait.
L'ennemi avançait de jour en jour. Il ravageait les provinces, incendiait les villages, faisait sauter les ponts, défonçait les chemins. Les habitants fuyaient à son approche : des vieillards engourdis, se traînant à grand' peine, des femmes éplorées, portant de tout petits enfants.
Parfois on voyait tourbillonner dans le ciel de
longs vols d'oiseaux de proie, criblant l'azur de taches noires. Au-dessous d'eux, il y avait une verte prairie, diaprée de colchiques violets, de gentianes bleues, de boutons d'or ; et, sur les fleurs piétinées, des cadavres dans une mare de sang. Et des tron çons d'armes brisées, des sabres rompus, des fusils tordus s'entassaient, rougis.
Les dernières journées de l'automne s'écoulèrent, mornes et grises. Puis l'hiver fondit tout à coup avec ses âpres bises, ses tourmentes de neige, son froid glacial. Mais les troupes n'avaient plus de vêtements, plus de pain, plus de provisions, peu de poudre.
Une nuit, le régiment de Félix fit halte dans un bois, non loin d'un détachement de l'armée ennemie, qui bloquait le passage. Les hommes n'avaient point mangé depuis la veille. Il restait un peu d'eau-de-vie dans les gourdes ; on but une lampée de ce cordial pour se réchauffer. Derrière un pli de terrain, on alluma des feux, avec du bois mort, après avoir déblayé l'épaisse couche de neige; et les pauvres soldats, exténués de fatigue, vinrent se grouper autour de ces foyers misérables, tendant à la flamme leurs mains gourdes.
On ne pouvait dormir par ce temps affreux sur la
neige qui blanchissait le vallon. Des sentinelles furent postées, deux par deux, et tous les quarts d'heure on les relevait de faction, de crainte quelles ne tombassent de froid et d'inanition.
Les capotes en lambeaux, raccommodées avec des ficelles, n'étaient plus que des haillons sordides: les souliers ne tenaient que par des rouleaux d'écorces fixés avec des mouchoirs déchirés. C'était l'armée en déroute, la débandade!... Et pourtant ces malheureux voulaient se battre encore et vendre chèrement leur vie. Prisonniers? Non. La bataille!... et qu'un monceau de corps fit encore à la patrie un de ces remparts de chair pantelante qu'il faut escalader pour la vaincre... A l'aurore, on tirerait les derniers coups de fusil. Qui sait? Une escarmouche heureuse pouvait ranimer les courages et permettre la trouée, cette trouée qu'on annonçait depuis si longtemps et qui ne se fit jamais.
Félix allait de l'un à l'autre, consolant ceux qui pleuraient, soignant les blessés, avec des paroles de réconfort, des sourires, une éloquence ardente de tribun qui veut galvaniser la torpeur des âmes.
Il promettait la victoire. Il en appelait aux espérances folles, mensonge sublime que Dieu pardonnait
sans doute à ce prêtre qui avait tout quitté, son vieux père et sa mère, et le paisible presbytère de la montagne, et le calme heureux de sa retraite, et les joies sereines du ministère pastoral, pour partager les hasards, les aventures, les périls de ces défenseurs du sol natal, à cette heure décimés, perdus.
Il leur parlait de Dieu, des grands faits de Dieu par leurs pères : il relevait leur vaillance abattue. Et peu à peu, sous l'influence de cette voix amie, douce et forte, la confiance renaissait. Les uns, narguant la misère, chantaient, pour oublier la faim qui grondait dans leurs entrailles. Les autres riaient de ce rire convulsif des épuisés, et faisaient assaut de vanteries pour se donner du cœur.
Capitaine Berte rongeait ses terribles moustaches, et le petit sergent, devenu son égal en grade, s'escrimait à fourbir son épée, qu'une rouille de sang maculait.
On admirait ce prêtre, si tranquille dans la fortune adverse, dont le pâle visage, les lèvres décolorées, trahissaient les souffrances, mais qui souriait toujours, et mettait dans son regard, par la force de sa volonté, l'éclair brillant du courage et de l'espoir.
On le voyait redresser sa haute taille sous les restes déchirés de sa soutane, et cheminer accortement dans cette neige friable qui s'épaississait sur le sol, car elle tombait toujours en gros flocons.
Les feux jetaient des reflets rouges sur les arbres; la fumée ondoyait en spirales brunes; des maraudeurs avaient trouvé, dans un hameau abandonné et détruit, quelques provisions variées que Ton se partageait. De temps a autre le canon mugissait au loin; des zigzags de feu rayaient l'espace; des détonations crépitaient; le vent apportait de sourds murmures. On se battait sans doute à quelques lieues delà.
Ce fut une nuit d'angoisse! La veillée des funérailles. On se comptait : on se disait adieu. Le lieutenant Gélin se confessa :
— Je serai le premier tué, dit-il à l'abbé Félix d'une voix qui ne tremblait pas. Vous prendrez sur ma poitrine la médaille que vous m'avez donnée, vous l'enverrez à manière, et vous lui direz que j'ai rendu le dernier soupir en pensant à elle, en remerciant Dieu, et plein d'espoir en sa miséricorde.
L'aube vint. Pas un rayon de soleil : un ciel brumeux, la neige flottant dans les airs en perles légères. Un crépuscule triste succédant aux lugubres ténèbres.
— Hé! camarades, un vilain temps pour mourir!... Un coup de feu! L'ennemi approchait.
La troupe fut aussitôt sous les armes. Les chefs disposèrent leurs bataillons. On sortit du bois, on gagna la plaine.
L'armée ennemie s'avançait en bon ordre, et les pas de ces milliers d'hommes ébranlaient le sol.
Félix montra à ses enfants son visage resplendissant d'enthousiaste bravoure :
— Par ce signe, nous vaincrons, s'écria-t-il en élevant la croix d'argent suspendue à son cou. En avant, les amis, pour Dieu et pour la patrie !
Le clairon sonna la charge. La fusillade éclata.
Le premier qui tomba fut le lieutenant Célin. L'abbé Félix le reçut dans ses bras, l'emporta, le coucha sur la mousse, au pied d'un chêne.
— Je vous l'avais bien dit! murmura le brave.
Il expira en soudant. L'abbé prit sa médaille, comme il l'avait promis.
On se battait avez acharnement. Les fusils partaient sans une seconde d'intervalle; c'était le crépitement incessant de la foudre, des éclats secs, un fracas mugissant, répercuté par l'écho en vibrations prolongées. Les battements précipités de la caisse, les fanfares de la trompette, parfois interrompues et reprenant soudain avec plus de vigueur, les hennissements furieux des chevaux, les cris d'appel, les râles des mourants, les hurlements des blessés, formaient ce concert épouvantable de la bataille, qui terrifie les plus intrépides.
Une fumée acre, épaisse, obscurcissait l'air; à travers ce nuage noirâtre, on voyait briller l'acier des cuirasses, le cuivre des casques, l'écarlate des uniformes, les lames des armes.
Les cavaliers se ruaient les uns contre les autres, le sabre haut. Des gémissements étouffés, un choc lourd!... Les fantassins se cherchaient, croisant la baïonnette, et quand la baïonnette s'était brisée dans un fourreau de chair humaine, le fusil se transformait en massue, défonçant les crânes et broyant les poitrines.
Le sang coulait à flots. Il ruisselait en larges nappes, jaillissait en gerbes de pourpre, éclaboussait de taches rouges la neige piétinée, à moitié fondue, qui devenait une boue épaisse, chaude, un lac, une mer de sang!...
Le carnage ne cessait point. Cette poignée de héros se défendait sans trêve ni merci . Combien déjà étaient tombés, donnant leur dernier cri à la patrie, leur dernier souvenir aux aimés, leur dernière pensée à Dieu ! La terre se jonchait de cadavres, glorieux débris de la phalange sacrée.
Et sur ces morts, les vivants combattaient encore sous la pluie des balles qui sifflaient, des grenades qui éclataient en lançant des lueurs fauves. La bataille était devenue mêlée, et l'on s'égorgeait maintenant au couteau, comme dans les arènes de Rome païenne les partis de gladiateurs, sous l'œil du divin Caligula !
Ces victimes s'offraient en holocauste, non pas à l'ambition des grands, mais à l'honneur de la patrie, dont ils ne pouvaient plus défendre le sol souillé.
Ces lions rugissaient, affolés de désespoir ; et puisque la victoire les abandonnait, ils ne voulaient point subir la honte de la défaite, ils mouraient
frappant sans relâche jusqu'à ce qu'ils fussent euxmêmes frappés.
C'était Léonidas et ses trois cents Spartiates, aux Thermopyles!...
Cette résistance héroïque se prolongea jusque vers le milieu de la journée. Mais, à ce moment, il y eut dans la tempête une subite accalmie; de part et d'autre, on se compta. Hélas! quelques braves seulement restaient debout autour du capitaine Berte et du petit sergent Héma, qui soutenait d'une main défaillante le drapeau troué de balles, roussi, déchiqueté, en loques.
Il fallait se rendre! L'abbé Félix, qui pleurait de douleur et de rage, arracha l'étoffe du drapeau et l'enroula autour de son corps sous sa soutane :
— Ils ne le prendront pas, dit-il, c'est notre bien !
Le capitaine se jeta à son cou :
— Vous avez un cœur de soldat!... cria-t-il,
— Un cœur de prêtre, dit l'abbé : c'est la même chose!
Puis les nôtres jetèrent leurs armes. L'ennemi les enveloppait. Ils étaient prisonniers.
On les emmena au camp voisin. Le général ennemi voulait avoir le drapeau. Il désirait ce trophée a sa victoire, et que son triomphe brutal fût paré de cette guenille, disait-il avec le mépris du Vandale pour ce que les chrétiens savent honorer. On l'avait bien vu, ce drapeau. Il flottait encore après le combat sur la tête des prisonniers.
Les prisonniers furent ignominieusement fouillés. Ils riaient de cette basse persécution des barbares. Capitaine Berte frisait sa moustache d'un air narquois; un caporal se permit diverses facéties à propos de bannière; le tambour creva sa caisse d'un coup de baguette, à seule fin de prouver qu'il n'y avait pas caché le précieux haillon.
Le général, un pandour à figure d'ogre, s'exaspéra. Il prétendait qu'on fusillât sur-le-champ tous ces misérables. Un officier lui fit observer que ce serait un attentat au droit des gens, et que le Maître s'en fâcherait peut-être. L'officier paya cette mercuriale un peu plus tard. Il eut gain de cause, l'ogre n'osant passer outre. Mais l'aumônier fut mandé.
Il vint. Son visage austère gardait les traces des rudes fatigues endurées, mais aussi la noblesse de la sérénité, la douceur du courage, l'empreinte de la bonté.
Le vieux pandour, malgré lui. eut un mouvement de respect. Il interrogea le prêtre, en cherchant à adoucir les rauques discordances de sa voix.
— Prêtre catholique?
— Oui, général.
— Engagé volontaire?
— Oui, général.
— Commission d'aumônier militaire en règle?
— La voici, général.
— Pourquoi pas à l'abri pendant la bataille?
— Parce que mon devoir est d'assister mes soldats, en tous lieux, à toute heure.
— Sous le feu?
— Oui, général.
— Vous pouviez être tué!
— Oui, général.
— Et alors?
— Tant pis! général.
— Ambitieux?
— Non, général.
— Et alors?
— Catholique et Français, général?
— Comprends pas!
— Je le sais bien, général.
Ces réponses brèves déconcertaient l'audace du matamore. Il fronça le sourcil. Puis, brusquement :
— Savez-vous où est le drapeau?
— Oui, général.
— Très bien ! Dites où il est.
— Non, général.
— Je le veux.
— Je ne le veux pas.
— Je vous ordonne d'obéir.
— Vous n'avez pas le droit de commander.
— Je vais vous faire fusiller.
— Comme il vous plaira.
— Votre dernier mot?
— Je refuse.
Le soudard, courroucé, commanda un piquet de douze hommes. Il fit conduire devant eux le prêtre, toujours impassible. On chargea les fusils. Félix plia le genou, fit le signe de la croix, puis se releva, résigné.
— Portez armes... En joue...
L'officier se tut sur un signe du général. Celui-ci courut à Félix, et, l'embrassant :
— Vous êtes un brave! s'écria-t-il. Allez-vous-en. Vous êtes libre! Et gardez votre drapeau, vous l'avez gagné.
Malgré les instances de Félix qui voulait partager le sort de ses compagnons, on le reconduisit aux limites du camp, muni d'un sauf-conduit. Il marcha droit devant lui, tout étonné de vivre, et n'ayant plus la force de penser.
La nuit était venue, une claire et froide nuit d'hiver. Au firmament, zébré de légers nuages, qui s'amassaient en montagnes à l'horizon, luisaient quelques étoiles d'or, faisant cortège au croissant de la lune, mince et courbé comme un cimeterre d'infidèle.
La neige ne tombait plus, mais elle accrochait aux branches et sur la terre des linceuls déchirés. Ces blancheurs, dans les ténèbres, apparaissaient comme des suaires livides.
Les hiboux hululaient, et les chiens, chassés des villages, erraient dans la campagne, aboyant et hur-
lant à la mort. Des corbeaux croassaient.. Puis le chœur funèbre se taisait tout à coup, et c'était alors un de ces grands silences qui font peur.
Félix revit le champ où ses amis étaient tombés la face à l'ennemi. La lueur blafarde des astres pâlissait sur les cadavres, arrachait des paillettes de lumière à la neige durcie, au sang qui se figeait lentement en stalactites de jais. Ces faces blêmes, ces membres raidis, ces bouches convulsées, ces corps pêle-mêle gisant, ces armes brisées, offraient un tableau si effrayant, si horrible dans son auguste majesté, que le pauvre prêtre s'arrêta, stupéfait, accablé d'épouvante.
Ses cheveux se hérissèrent sur son front. 11 porta les mains à ses yeux pour ne plus voir ces choses effrayantes. Mais la source des larmes était tarie. Il sentit son cœur palpiter, tressauter dans sa poitrine, et sa gorge se serrer, et ses dents s'enfoncer dans ses lèvres.
— Oh ! mon Dieu!... balbutia-t-il... Que de sang!
Il trébucha, et levant au ciel un regard d'ardente douleur, il vint s'abattre, évanoui, sur un monceau de chair inanimée...