‹ Scènes de la vie cléricaleChapitre 4 sur 16 · PREMIÈRE ÉTAPE DE LA VIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉTAPE DE LA VIE

Quelquefois à l'autel Je présente au grand prêtre et l'encens et le sel : J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

(Racine, Alhalie.)

L'adolescent qui veut se consacrer à Dieu accomplit un cruel sacrifice.'

A l'âge ou le culte de la liberté se développe dans l'esprit, où le cœur est altéré de tendresses infinies, où l'enthousiasme et ses ardeurs font bouillonner la sève, où des pensées généreuses, des aspirations sans bornes captivent l'intelligence, cet adolescent quitte le monde et s'enferme dans la solitude. Il renonce aux joies pures du foyer, aux caresses de sa mère, aux sourires de ses sœurs, aux confidences de ses amis; il renonce aux bois ombreux, aux plaines parfumées, aux courses vagabondes, aux

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rêves poétiques ; il renonce aux espérances dorées, aux bonheurs entrevus dans le radieux lointain de l'avenir; il sait qu'il ne sera ni époux, ni père ; on lui dit qu'il sera haï, méprisé, peut-être persécuté, pauvre toujours, ignoré toujours, et qu'il ne connaîtra du monde que ses crimes, ses hontes, ses misères, ses douleurs, parce qu'il ne verra dans le monde que les coupables, les infâmes, les malheureux.

Il affronte un inconnu radoutable. A-t-il en lui la force nécessaire pour triompher de tant d'obstacles accumulés sous ses pas? Persistera -t-il dans cet esclavage de son âme et de son corps, servitude volontaire mais absolue, et qui fait de lui, dans l'ordre des choses religieuses, comme un bâton entre les mains du pèlerin.

Ne sera-t-il point découragé parla lutte incessante qu'il devra soutenir contre lui-même, contre ses passions et ses défaillances ? Gardera-t-il la plénitude de son intelligence, au milieu de ces études abstraites où les problèmes les plus graves se présentent à chaque instant, et qui feront de lui, pour ainsi dire, le législateur et le juge des consciences? Garderat-il son entière sérénité en présence de la cruelle révélation des mystères du cœur humain, cet abîme

sans fond, où toutes les perversités peuvent s'amasser sans jamais le combler?

Dans le silence et l'austérité d'une retraite profonde, il vivra plusieurs années de l'existence frugale d'un anachorète: aucune satisfaction n'y est donnée aux appétits du corps, aux exubérances de l'esprit, aux vagues mélancolies de l'âme. C'est un travail perpétuel, c'est une immolation de soi-même renouvelée sans cesse. Le plaisir y reste inconnu : on y permet le délassement grave, nécessaire pour débander l'arc trop tendu.

Là n'arrive aucun bruit du monde : rien de ce qui est étranger à Dieu ou à l'Église n'y pénètre, et les pures brebis de ce bercail ignorent même qu'il y a, hors du bercail, des loups dévorants.

De même que le jeune homme voué au service de la patrie et à la science militaire, le séminariste est assujetti à la plus sévère discipline, mais il ne lui est rien accordé qui compense l'excès de sa mortification.

Sa journée commence dès l'aube. L'hiver, tout est encore endormi dans la nature : l'homme sous son toit, l'enfant dans son berceau, l'oiseau sous son abri de chaume, que déjà la cloche tinte annonçant le

retour d'un jour nouveau. A ce signal, le séminariste s'éveille, se signe, s'habille. Son premier acte est la prière, que suit une méditation sérieuse, un examen des fautes d'hier, une stratégie préparée contre les fautes d'aujourd'hui.

Après la prière, la méditation, les exercices religieux auxquels sont tenus les clercs, dans cette admirable hiérarchie de l'Église où tout est prévu; le repas frugal du matin, un repas de soldat en campagne, de laboureur aux champs. Il faut que le corps soit nourri pour que la Bête se taise.

Puis le travail. Le travail ardu, absorbant, ininterrompu, qui ne laisse à l'imagination aucune prise. L'histoire ecclésiastique, cette immense et merveilleuse compilation de faits qui embrasse l'histoire du monde, puisqu'il n'est aucun événement auquel l'Église n'ait été mêlée ; l'histoire de cette myriade de prophètes, de patriarches, de saints, de martyrs, de pontifes, — la théologie et toutes ses branches, dogme, morale, patrologie; — le droit canon ; — l'Écriture sainte, source inépuisable d'érudition : — telles sont, en substance, les matières que le séminariste est obligé, sinon d'approfondir, — la vie entière d'un centenaire n'y suffirait pas pour la plus facile

d'entre elles, — mais d'étudier assez attentivement pour en avoir une connaissance suffisante.

Chaque jour donc, l'étude pénible des questions Jes plus graves qui soient, puisqu'elles intéressent le gouvernement des âmes. Entre deux cours, un instant de récréation. Alors on se promène par groupes dans les vastes salles froides et nues, ou, l'été, sous les treilles du jardin ; les plus jeunes se livrent aux exercices violents, jeu de boules, jeu de paume, pour rendre un peu d'élasticité à leurs membres engourdis.

A midi, le dîner, abondant, sain, mais sans la plus petite recherche : les mets les plus simples, de l'eau rougie. Il y a des servants de semaine: deux ou quatre séminaristes, le tablier sur la soutane, qui font le service du réfectoire et mangent quand les autres ont fini: touchante coutume, qui impose l'humilité, et traduit la vraie fraternité, la véritable égalité. Pendant le repas, un lecteur, juché dans une haute chaire, fait la lecture : ordinairement, pour distraire l'esprit trop tendu de ces jeunes gens, on leur lit un ouvrage amusant : un livre de philosophie ou d'histoire ! La littérature est exclue, comme orofane.

Les grâces dites, on va à la chapelle prier pour les morts, puis on revient se divertir au préau pendant une grande demi-heure.

Le travail recommence jusqu'au soir, entrecoupe^ d'exercices pieux, de rapides moments de récréation. Le souper est plus frugal encore que le dîner. A neuf heures on se couche ; peu après toutes les lampes sont éteintes, et le sommeil règne dans la maison.

Chaque séminariste a sa chambre: une cellule de moine. Un lit, une chaise, une table. Pas de rideaux, pas de tapis. Une statuette de la Vierge, un crucifix, voilà pour l'ornement. Les livres n'entrent que sur visa du supérieur; tout ce qui est inutile aux études est proscrit. Défense absolue de recevoir qui que ce soit dans sa chambre, ni camarade, ni parent, ni domestique. Les maîtres ont le droit d'y entrer à toute heure.

Cela dure dix mois de l'année. En revanche, et pour distraire forcément ces jeunes gens, dont le plus âgé n'a pas vingt-cinq ans, on les oblige deux fois par semaine à de longues promenades : ils marchent avec délices et se fatiguent avec ardeur.

11 fait si bon revoir de temps à autre le ciel clair,

la campagne verdoyante ! On revient à la brune, harassé, mais heureux.

Le dimanche, autre plaisir : on apprend le cérémonial, on assiste aux offices de la cathédrale, et ce jour-là, au moins, au réfectoire, on a le droit de causer un brin avec ses voisins, au lieu d'écouter, en mangeant sa maigre pitance, la voix monotone du lecteur dominant à grand'peine le cliquetis des faïences et le tapage des cuillers d'étain!...

Le séminariste est soumis pendant plusieurs années, — de trois à cinq ans, selon les diocèses, — à ce régime méthodiquement ordonné, et dont il ne dévie pas un seul instant : rien ne vient troubler Tordre de cette existence : les jours se suivent et se ressemblent, sans imprévu, sans repos, sans événements. Un travail constant, la prière incessante, l'absorption complète de la pensée vers un but unique, l'ignorance absolue de ce qui se passe au delà des clôtures du séminaire, l'indifférence parfaite pour tout ce qui n'est pas le but poursuivi.

Or il n'est pas un de ces jeunes gens qui ne soit et ne se dise 1 eureux ; pas un prêtre qui ne regrette les calmes satisfactions de son noviciat. Cette vie brise les âmes rebelles : non pas qu'on exerce la plus

légère pression sur l'élève... Dieu garde! Les portes sont ouvertes à qui veut sortir et ne veut plus rentrer! Mais celui qui sent en lui des ferments de révolte et qui veut se vaincre, le peut : il n'a qu'à se soumettre à la règle. Elle est faite pour lui. L'esprit humain exige qu'on le dompte: il subit, il n'accepte jamais !

Tel fut donc le milieu où Félix se retrouva après ces terribles vacances où il avait cherché sa voie. Il s'y plut tout aussitôt. Sa nature exubérante et forte eut quelque peine à supporter cette rigide discipline, qui n'a pour sanction que la volonté de celui qui l'ordonne et la soumission de ceux qui lui obéissent. Mais il combattit, plia, et fut vainqueur de luimême.

Dès lors, il goûta les joie pures et saintes de son état. La prière relevait aux pieds du Dieu qu'il aimait ; la méditation l'arrachait aux prosaïques vulgarités de la vie; le silence lui apprenait la réflexion ; le travail alimentait son activité intellectuelle ; la solitude le ravissait aux affections inutiles; la

retraite l'éloignait de ce monde où le mensonge trône. Félix fut heureux.

Des jardins en terrasse entouraient la maison vaste, antique et gaie ; des vignes vierges, des clématites, des chèvrefeuilles grimpaient aux murailles brunes et les ornaient d'une broderie de feuilles vertes et de fleurs aux couleurs vives. Aux croisées coupées d'une croix de pierre, l'aristoloche et la capucine se suspendaient en festons. De vieux platanes, aux troncs tors, aux frondaisons touffues ombrageaient le préau, où coulait dans une vasque de granit un filet d'eau limpide, et qu'entouraient des treilles chargées de pampres.

La chapelle était petite et modeste; on y voyait des tableaux espagnols, enfumés, dans leurs cadres ternis ; l'autel était de bois sculpté ; des fresques naïves enluminaient les voûtes; des rideaux rouges tamisaient la lumière trop crue. Rien qui pût distraire de sa prière celui qui s'agenouillait dans cet humble sanctuaire.

Félix ne chercha pas un ami parmi ses compagnons. Il voulut que tous fussent ses amis. Certes, là comme

partout, il y avait autant de caractères que d'individus: chacun possédait son contingent de défauts; l'un, moqueur, l'autre, taquin; celui-ci, hargneux, celui-là, susceptible; tel, irritable, et tel, indolent. Mais on s'accusait volontiers de ses imperfections, on se corrigeait mutuellement, et les plus grosses querelles se terminaient par une cordiale poignée de main. En somme, on s'aimait, surtout parce qu'on s'estimait. La vie, en communauté, n'est pas toujours facile : Félix se la rendit agréable par son aménité, par sa franchise, par sa modestie, par son effacement volontaire, par son désir d'être utile. Il ne fut point un aigle parmi des aiglons : il n'avait en lui rien qui le distinguât des autres et ne valait ni plus ni moins. Il travailla comme ses camarades, ne chercha aucune rivalité, ne fut point ambitieux du premier rang, sut demeurer à sa place. Laborieux, sage dans ses discours, réservé dans ses actions, prudent et pieux, il s'attacha à imiter ceux qu'on lui proposait pour exemple. Il suivait la règle, strictement, n'ayant ni la présomption d'y ajouter quoi que ce fût, ni la faiblesse d'en retrancher la plus simple pratique. Cette conduite lui valut le respect de ses compagnons et l'affection de ses maîtres.

Ceux-ci n'étaient pas nombreux. L'Église n'est pas riche et ne peut entretenir ses écoles de théologie comme elle le faisait autrefois: trois ou quatre professeurs suffisaient à quarante élèves. Mais ils se levaient tôt, se couchaient tard, et ne se reposaient jamais. Ils vivaient de la vie même de leurs élèves, sobres comme eux, laborieux comme eux, et comme eux encore esclaves de la règle.

Félix ne larda pas à prendre la soutane. La première qu'il eut fut achetée en commun par ses douze frères : la mère donna la ceinture, et le père Jean- Pierre, qui commençait à être orgueilleux de son fils l'abbé, se chargea du reste du trousseau. Aux Quatre-Temps de l'Avent, le samedi, Félix reçut la tonsure.

Sa mère pleura, lorsqu'elle vit, de loin, l'évêque couper les cheveux de son enfant, en cinq endroits, sar le front, sur chaque oreille, derrière la tête, au sommet du crâne; lorsqu'elle le vit ensuite revêtu du surplis, et portant un cierge allumé, s'agenouiller dans le chœur de la cathédrale, au milieu de vingt jeunes lévites. Il appartenait désormais à l'Église, et commençait à se détacher des affections terrestres! Il était clerc, consacré au service du Seigneur...

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L'année suivante, Félix reçut les quatre ordres mineurs.

Le premier est l'ordre de Portier, qui donne le pouvoir d'ouvrir et de fermer les portes de l'église, pour y admettre ceux qui en sont dignes. Le Portier est établi gardien du temple, et c'est pourquoi l'évêque lui en fait toucher les clefs en lui disant : « Conduisez-vous comme devant rendre compte à Dieu de tous les objets mis sous la garde de ces clefs. »

Le second est l'ordre de Lecteur, qui donne le pouvoir de lire dans l'église les livres de l'Ancien el du Nouveau Testament, et particulièrement les leçons qui se récitent à l'office de la nuit. L'évêque fait toucher ces livres aux ordinands, et prononce en même temps ces paroles :

« Piecevez ce livre, et soyez Lecteur de la parole Dieu ; si vous remplissez parfaitement votre emploi, vous aurez part avec ceux qui, dès le commencement, ont fidèlement prêché la parole du Seigneur. »

Le troisième des ordres mineurs est celui d'Exorciste, qui confère le pouvoir de chasser les démons du corps des possédés par l'invocation du nom de Jésus-Christ.

Le quatrième est celui d'Acolyte , et donne le privilège d'accompagner et d'aider les ministres supérieurs dans le service de l'autel; ainsi les acolytes sont chargés de l'encensoir , ou bien ils portent les cierges allumés, la croix, les insignes épiscopaux dans les cérémonies pontificales. En les ordonnant, l'évêque les instruit des devoirs de leur charge.

Félix prit part dès lors aux magnifiques cérémonies que la liturgie romaine impose aux différentes fêtes de l'année.

Celles qui le touchèrent le plus furent celles de la Semaine sainte, qui ont, en effet, un caractère de grandeur presque sublime.

Me permettra-t-on de rappeler ici quelques impressions vives de mon enfance ?

Un dimanche des Rameaux, j'étais malade ; j'avais dû me contenter du triste plaisir de voir passer, à travers une fenêtre, un bataillon d'enfants, semblable à la forêt vivante du drame de Shakespeare. De loin, je vis un cortège magnifique sortir de la

cathédrale dont les portes se fermèrent aussitôt ; les chanoines avaient la cappa violette et le camail d'hermine ; l'évêque et ses diacres portaient la chape à galons d'or; un enfant soutenait la crosse, entre ses mains couvertes d'un écharpe.

J'entendis un chant grave, lent, d'une inexprimable mélancolie. Des voix assourdies répondaient à ce chœur majestueux.

La place était déserte. Il faisait froid. On voyait encore de larges plaques de neige sur les toits d'ardoise. Il me semblait que ces pauvres chanoines, dont les blancs cheveux flottaient au vent, frissonnaient. Le prêtre qui portait la croix frappa trois coups avec la hampe sur la porte massive de l'église. La porte s'ouvrit. Je vis la nef obscure, pleine de gens serrés les uns contre les autres; là-bas, tout au fond, le chœur, avec ses gigantesques verrières flamboyantes, et le maître-autel surmonté de son tabernacle que voilait une draperie...

La Passion de Notre-Seigneur ! voilà qui me ravissait et m'épouvantait à la fois! Il y avait trois prêtres pour la chanter. L'un, à la voix pleine, sonore, vibrante, lisait le récit grandiose de l'évangéliste Matthieu. Le second psalmodiait, d'un ton

grave, d'une harmonie suave et pénétrante, les paroles sacrées de la victime; l'autre, enfin, disait les phrases des acteurs secondaires du terrible drame. Un chœur d'une énergie intense représentait la multitude déchaînée contre le divin Accusé, et je tremblais, quand retentissait le sauvage : Crucifigatur !

Alors il me semblait voir, se ruant dans un dédale de rues, sur des places entourées d'architectures étranges, une foule en délire, ivre de fureur, vociférant des imprécations et des blasphèmes, et regardant là-haut, sur une terrasse de marbre blanc, un homme ensanglanté, couronné d'épines, à peine, couvert d'un lambeau de pourpre souillée d'immondices, debout à côté d'un personnage à la figure cynique et railleuse, drapé dans sa tunique d'un blanc de neige.

Et c'était une impression violente, aiguë, écrasante, lorsque la voix émue du chantre proférait avec un accent douloureux, cette phrase :

Jésus aulem , damans voce magna , emisit spiritum...

Les fidèles se prosternaient le front sur la pierre. Il se faisait un grand silence...

Alors je sentais mon sang s'arrêter dans mes veines, mon cœur battait à rompre, je ne pouvais plus respirer, je n'osais ouvrir les yeux de peur de voir devant moi, suspendu entre le ciel et la terre, ce corps glorieux attaché au gibet. C'était un moment d'angoisse indicible, de sublime terreur, et il me semblait que mon âme, transfigurée, s'élevait vers Dieu.

Le Jeudi saint, on assistait à la consécration des saintes huiles, cérémonie toute empreinte d'une grandeur étrange.

L'évêque assis devant cette table couverte d'une nappe blanche, et sur laquelle on voyait des buires d'argent, enveloppées d'un sac de soie, un vase d'or sur un plateau de cristal, et le Rituel, relié en velours, à coins d'émail; ce cortège imposant de prêtres, revêtus d'ornements de toutes couleurs, chasubles et dalmatiques; ce symbolisme imposant, ces chants solennels, tout enfin me ravissait, me transportait dans un autre monde.

L'après-midi nous allions visiter les reposoirs, que nous appelions des paradis. Il y en avait plusieurs. Le moins beau était celui de la cathédrale, orné pourtant d'une infinité de pièces d'orfèvrerie,

vases sacrés el reliquaires, tirés du trésor. A l'hôpital, c'était « toujours la même chose. » Des guirlandes de verres de couleur, des boules argentées, des fleurs entassées sur des gradins; puis des religieuses, leur voile noir baissé, les mains dans leurs manches, prosternées au pied de l'autel, immobiles comme des statues. Et des malades, avec leurs capotes grises et leurs bonnets de coton, formaient la garde du bon Dieu, de ce Dieu qui aime les pauvres, les humbles, les infirmes.

Au séminaire, par exemple ! c'était une fête poulies yeux Des sapins verts entouraient une montagne de mousse ; dans un coin, sous des buissons, une claire fontaine coulait, où se désaltérait un chamois. Au sommet du mont brillait la croix rédemptrice : partout des lumières, des fleurs. Des rideaux rouges, tendus devant les fenêtres, assombrissaient l'église. On n'entendait que le gazouillement de l'eau tombant dans le bassin, el le susurrement des fidèles qui priaient.

De temps à autre, la porte roulait sur ses gonds : un rayon de jour, blafard, éclairait la verdure, jetait un reflet bizarre sur la mousse étoilée de fleura, et sous la voûte, dans les ténèbres, la croix

d'ébène avec son échappe de laine blanche resplendissait. Quelle merveille! Comme il faisait bon prier là!...

On allait aussi à la prison, où les prisonniers, cachés derrière les grilles, murmuraient; au couvent, où l'autel, drapé d'étoffes précieuses, chargé de milliers de cierges, ployait sous le poids des fleurs.

Le soir, à la tombée de la nuit, la foule s'amassait silencieusement dans les rues. Les portes de l'église s'ouvraient tout à coup. On voyait apparaître une double file de fantômes blancs, les pieds nus, et tenant chacun à la main une chandelle de cire environnée d'une collerette de papier. C'étaient les pénitents allant en pèlerinage au séminaire. Au bout de la procession, quatre vieillards, la cagoule rabattue sur le visage, soutiennent à deux mains un cierge colossal, et douze hommes, en robes blanches, escortent le doyen d'âge de la ville, pieds nus aussi, et courbé sous le fardeau d'une croix énorme qu'il porte sur l'épaule, comme Jésus portait la sienne.

Ces spectres blancs, ces cierges illuminant de lueurs rousses les murs noircis, les allées sombres ;

ce cortège s'avançant à pas mesurés, sans bruit, produisent un effet étonnant. Ah ! ce spectacle n'est pas de ce siècle qui n'a plus assez de foi, et néanmoins la foule s'incline et personne n'oserait railler !

Comme tout est triste, le Vendredi saint!

Les tabernacles sont ouverts, l'autel est dépouillé de sa parure, aucune lumière ne brille, aucune clochette ne tinte, les prêtres ont revêtu les vêtements funèbres, mais avec des galons blancs. Le crucifix est voilé.

On prie pour le monde entier : miséricorde pour les riches et pour les pauvres, pour les vivants et pour les morts, pour nos amis et pour nos ennemis, pour les hérétiques, pour les schismatiques, pour les rois, qui ont plus que jamais besoin de l'assistance d'en haut, pour les peuples qui s'égarent...

Vient l'office des ténèbres, où reteniissent les lamentations du prophète. Nul ne les peut entendre sans trembler. Il semble que chacune d'elles peut s'appliquer au temps présent ; elles sont un avertissement et une menace :

Jérusalem, Jérusalem, convertere ad Dominum Deum iuum!...

Dans les rues, partout, règne je ne sais quelle tristesse morne. On ne chante pas dans les ateliers, les cabarets mêmes sont silencieux: les cloches sont muettes : c'est la grande rèle, la crécelle, qui appelle à l'office les chrétiens. Au lieu de la voix sonore et vibrante du bronze, c'est le craquement, le grincement criard du bois heurtant le bois.

A la maison, les enfants n'osent pas rire, parce que le père et la mère sont graves et ne parlent point. On mange à la hâte, un peu de pain et quelques mets grossiers. C'est jour de pénitence.

Autrefois, quand trois heures sonnaient, nous nous mettions à genoux et nous faisions le signe de la croix, pour honorer l'heure de la mort du Sauveur. Nous étions étonnés que le soleil ne s'obscurcît pas, que la terre ne tremblât pas, que le soleil restât bleu, que les oiseaux chantassent, au moment où tintaient ces trois coups...

Ces souvenirs de l'enfance ne nous ont point éloigné de Félix. 11 les retrouvait, devenu jeune

homme, et sa foi vive s'en illuminait d'un rayon nouveau ! Il voyait ces choses merveilleuses avec les yeux ravis du petit enfant, pour lequel ce sont comme visions fugitives du beau paradis de Dieu. 11 était profondément heureux d'être appelé à l'honneur d'y prendre part.

L'encens qu'il offrait à l'autel l'enivrait de son parfum capiteux ; l'ardente lueur des cierges à travers les tourbillons de la fumée bleue, l'éblouissait ; les voix graves du chœur faisaient vibrer la terreur dans son âme, les hymnes lui rappelaient les chants célestes.

Il tremblait, en frôlant des larges manches de son surplis la chasuble d'or de l'évèque.

Quoi! lui aussi était un ministre de l'autel, et voyait s'accomplir sous ses yeux les mystères sacrés? Lui, l'insouciant collégien de la veille, lui, pauvre fils dernier-né d'un humble artisan!

Et du sein de la multitude assemblée, sa mère le suivait du regard, captivée par la pensée que son fils chéri approchait Dieu de si près !

Les années s'écoulèrent dans le travail sans relâche, dans la prière sans limite, dans les enchan-

tements du sanctuaire. L'heure vint, solennelle, où il fallut opter pour jamais entre le monde et l'Église. Félix n'hésita point.

Il fut élevé au sous-diaconat. Cet ordre, on le sait, est le premier des ordres majeurs. Le sous-diacre sert le diacre à l'autel, prépare les linges, les vases, le pain et le vin nécessaires au sacrifice, donne l'eau à l'évêque et au prêtre, lorsqu'ils se lavent les mains à la messe. Il chante l'épître à la place du diacre, qui le faisait aux premiers temps.

En recevant cet ordre, le clerc est averti qu'il va s'engager d'une façon solennelle à garder la chasteté, et qu'il se consacre et se voue si étroitement à Dieu, qu'il ne sera plus libre ensuite de retourner à l'état séculier. Il est revêtu de l'amict, du manipule, symbole du fruit des bonnes œuvres, et de la tunique; et il reçoit le livre des Épîlres.

Puis vint le diaconat, qui confère le pouvoir de servir le prêtre à l'autel, de chanter l'Évangile pendant la messe. Le Pontife impose les mains à Tordinand, le revêt des habits de son ordre, l'étole et la dalmaliqus, et lui remet le livre des Évangiles.

Le dernier pas était franchi, et bientôt le diacre Félix allait devenir prêtre, prêtre du Seigneur. Ce

fut alors qu'il écrivit à l'un de ses amis la lettre suivante :

« Je viens à vous le cœur débordant d'allégresse, mon ami, et je chercherais vainement des mots capables de peindre l'étendue de mon bonheur, et peut-être la grandeur de mon angoisse. Je serai bientôt prêtre, prêtre du Seigneur, prêtre pour l'éternité. Ces mains de chair souillée renouvelleront tous les jours le suprême sacrifice du Golgotha, et ma poitrine sera perpétuellement le temple de la Victime offerte en holocauste pour les péchés des hommes...

« Tant de pensées tumultueuses assiègent mon pauvre cerveau, tant de sentiments d'une douceur infinie et d'une redoutable profondeur agitent mon àme, que je ne puis vous les exprimer. J'ai presque peur! Combien je suis jeune, ignorant, faible, sans courage, pour un tel fardeau ! Mérité-je cette dignité du sacerdoce, qui met l'homme qui en est revêtu audessus des anges, messagers du ciel ?

«Quels devoirs j'aurai à remplir ! Je ne m'appartiens plus, je suis à Dieu et à ses pauvres... Je dois renoncer aux affections chères qui me lient à la terre, ou du moins les subordonner à l'amour sans bornes dans

lequel je dois confondre désormais tous les chrétiens.

« Je sens mieux que je ne vous le dis, mon ami, l'effrayante splendeur à laquelle je suis appelé, et si je ne m'en déclare pas indigne, si je ne déserte pas le sanctuaire, oîi demain je régnerai, c'est qu'un semblable excès d'humilité ne serait peut-être qu'un excès d'orgueil. Je me donne au Seigneur tel que je suis, nu, dépouillé, misérable : il me revêtira des ornements que sa magnificence n'épargne point à ses ministres ; il m'enrichira de ses grâces, et m'élèvera par ses dons.

« Je pense, mon ami, que vous serez là, au grand jour. Vous viendrez unir vos prières aux miennes, vos larmes à celles de ma mère... Ce sera mon jour de gloire, le seul peut-être que me réserve ma destinée, jour bienheureux où la chaîne d'or de l'esclavage volontaire m'asservira aux volontés de Dieu. Que dis-je? Il n'y a point d'esclaves dans le sanctuaire, et point d'asservissement auprès de l'autel! Il y a plus que partout encore la liberté et c'est à cette liberté que j'aspire, puisqu'elle n'est limitée que par le devoir.

« Venez donc, mon ami, venez et faites-moi l'aumône, d'ici là, de toutes vos prières! »

DIES GLORI/E

Vous qui pleurez, venez a ce Dieu, car il pleure, Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit. Vous qui tremblez, venez a lui, car il sourit, Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.

Victor Hugo.

{Écrit au bas d'un crucifix.)

Ils étaient heureux et fiers, le menuisier Jean- Pierre, et sa femme, la Rosalie ! Agenouillés au premier rang de l'assemblée des fidèles, ils avaient pour cortège tous leurs fils, et leur bru, et leurs petits-enfants. Oh ! la famille n'était point à la veille de s'éteindre : combien de têtes blondes, combien de minois espiègles ! Lorsqu'ils passaient dans la ville, les bourgeois se disaient les uns aux autres, en souriant : « Voici la tribu des Jean- Pierre ! » Mais chacun saluait avec respect le chef

de cette nombreuse lignée, et sa vaillante compagne.

Ce jour-là était leur jour de gloire : leur treizième fils allait recevoir la couronne du sacerdoce, et devenir, pour l'éternité, prêtre du Seigneur. Donc, ils étaient là, parés de leurs habits de fête, le visage épanoui par une joie profonde. Jean-Pierre, déjà vieux, avec ses cheveux blancs, qui faisaient à son front une auréole argentée, redressait sans efforts sa taille vigoureuse, et ses yeux, que jamais une mauvaise pensée n'avait ternis, brillaient d'un pur éclat. Moins robuste, mais radieuse d'orgueil, la Rosalie, la mère aux treize garçons, comme on l'appelait, trahissait par son maintien les fiertés légitimes de sa maternelle félicité.

Ils écoutaient la voix majestueuse de l'orgue, emplissant d'une harmonie céleste le vaste vaisseau de la cathédrale. Ils regardaient avec ravissement la pompeuse ordonnance des cérémonies.

L'autel rayonnait au feu des cierges, répandant leur blanche clarté sur les ors brunis des arabesques, sur les bouquets entassés, diaprés de nuances vives, dans leurs feuillages verts. Les cinq grandes verrières du chœur, transparents tableaux, illuminés

par le soleil, montraient un fouillis de personnages, d'écussons, d'ornements, bleus, rouges, de toutes couleurs, encadrées par les colonnettes de pierre grise, sombres.

Les stalles et les boiseries luisaient, d'un noir d'ébène, ça et là pailletées d'étincelles, sur l'arête des moulures et le relief de leurs sculptures naïves. Puis c'étaient les grandes fresques de l'avant-chœur, les draperies des piliers, les armoiries peintes sur la retombée des nervures, qu'un jour adouci faisait saillir de l'ombre.

Le soleil entrait à flots par les fenêtres aux vitres blanches emmaillées de plomb, inondant la nef d'une lumière crue. Le grand christ, en face de la chaire, apparaissait, nu et saignant, comme entouré d'un nimbe d'or. Les chapelles, creusées en niches profondes, restaient obscures. On entrevoyait, sous un dais à colonnes torses, une statue de la Vierge vêtue de satin, des peintures noircies dans leurs cadres dorés, des flambeaux énormes.

Une foule nombreuse remplit la nef : ils sont là, tous, les pères et les mères de ceux qui vont se

consacrera Dieu. Tous? hélas! non, quelques-uns dorment déjà leur dernier sommeil sous l'herbe grasse du cimetière, et parmi les jeunes lévites qui se pressent autour de l'autel il y a plus d'un orphelin. Mais les amis sont venus, les parents, ceux qu'on aime. Ils sont agenouillés ; ils prient, saisis par la mélodie suave des chants liturgiques, par les magnificences du culte déployées sous leurs regards charmés. Leur prière monte vers le ciel avec la flamme des cires et le parfum subtil de la myrrhe. Ils n'osent même parler à Dieu : c'est une élévation de leur âme vers Lui que leur prière muette. Ils sont absorbés : ils devinent le paradis.

Comme c'est beau ! L'évêque est assis sur son trône, sous un baldaquin de velours, empanaché de plumes blanches. La mitre ornée de pierreries resplendit à son front. La chape d'argent, aux orfrois massifs, tombe en plis lourds de ses épaules, et sa main tient la crosse, enseigne de sa juridiction. Quatre vieillards, vêtus d'aubes de dentelle, que cache à demi la dalmatique moirée d'argent et de soie, se tiennent à ses côtés, et l'archidiacre est à la première place, enveloppé des plis rigides de sa chape, mise un peu de travers.

Au pupitre sont les chantres, debout, l'un tout petit et gros, l'autre, grand et maigre : le céréraoniaire les vient chercher, avec d'amples révérences. Dans les stalles, les chanoines, en manteau de drap violet, à parements de soie cramoisie, avec le camail d'hermine sur la blancheur duquel se découpe le rabat noir. Puis toute la cour épiscopale : le portegrémial, le porte-bougeoir, le valet en habit à la française, en bas de soie, et l'épée au côté, portant l'aiguière et le bassin de vermeil.

Les enfants de chœur ont la soutane rouge, et la tunique à longs plis serrés par une ceinture écarlate. Ils s'amusent, les étourdis, sans souci de la gravité du saint lieu. Leurs voix claires s'unissent aux voix puissantes des chanoines, qui les surveillent d'un œil paternel, et qui se promettent pour tout à l'heure une abondante distribution de taloches à ces malicieux espiègles qui se taquinent sans trêve.

Les prêtres se pressent dans le sanctuaire, autour du pontife : les broderies des chasubles étincellent, les pierreries des fermaux chatoient ; des lueurs ardentes ruissellent sur le damas et la moire : c'est un embrasement d'étoffes soyeuses, un pétillement de feux multicolores ; la fumée bleue de l'encens

ondoie en spirales, se déroule en volutes d'azur ; des senteurs pénétrantes imprègnent l'air, et tout en haut, la croix de l'autel apparaît, éblouissante, comme noyée dans une gloire irradiée...

Les ordinands sont agenouillés devant l'autel. Ils ont revêtu l'aube candide, la blanche tunique de la pureté. Sur leur épaule est posée l'étole, blanche aussi, ornée d'un galon d'or, et un large ruban, qu. sera le souvenir visible de leur consécration au sacerdoce.

Félix est au premier rang parmi les plus dignes. Son visage, légèrement pâli, exprime une tendre piété, une émotion profonde, une sorte de religieuse terreur. Ses yeux sont levés au ciel; sa main, qui soutient le cierge, tremble; il est abîmé dans les inexpressibles jouissances de l'extase. Il ne voit pas, il n'entend point.

Ses compagnons, à ses côtés, semblent aussi ne plus appartenir à la terre. Ils ressentent les douceurs de la béatitude parfaite. Ils sont à Dieu qui daigne les prendre pour les élever plus haut que les

anges dans la gloire, et les rapprocher davantage de son trône. Ils attendent l'heure solennelle, anxieux et calmes cependant, dégagés déjà de toute humaine pensée, ayant brisé les liens qui les attachaient au monde.

Après avoir procédé à l'ordination des diacres, l'évêque, poursuivant la célébration de la messe, lit le trait ; puis il revient à son fauteuil ; le chapelain le coiffe de la mitre, et lui met le grémial sur les genoux. Alors debout, dans sa vaste chape massive à crépines d'or, le vieil archidiacre s'écrie :

« Que ceux qui doivent recevoir l'ordre de la prêtrise s'approchent. »

Les ordinands se présentent deux à deux ; ils portent à la main droite un flambeau allumé; sur le bras gauche, la chasuble pliée; sur l'épaule, l'étole et le ruban. Ils fléchissent le genou devant le prélat, auquel l'archidiacre s'adresse en ces termes :

« Révérendissime Père, la sainte mère Église demande que vous admettiez ces diacres à la charge du sacerdoce. »

Le Pontife interroge :

« Les en croyez-vous dignes? »

« Autant qu'il est permis à la fragilité humaine de savoir et d'affirmer, répond l'archidiacre, je sais et j'affirme qu'ils en sont dignes. »

Et l'évêque ajoute :

« Loué soit Dieu ! »

Puis il commence l'ordination des prêtres. Il l'annonce d'abord au clergé et au peuple ; et dans le cas où quelqu'un saurait que l'un des ordinands est indigne par ses mœurs ou par ses actes de recevoir l'Ordre sacré, il l'adjure, au nom de Dieu et pour Dieu, de le déclarer avec confiance, afin qu'une brebis galeuse ne pénètre pas dans le troupeau du Seigneur.

Il adresse ensuite une monition aux ordinands : il les avertit de la nécessité où ils seront de travailler, de mener une vie retirée et chaste ; il leur montre quelle grâce leur est faite d'être élus de Dieu aux plus augustes fonctions que puisse remplir une créature.

Les prêtres présents se revêtent de chasubles. Les ordinands se prosternent sur les tapis, de tout leur long, les bras en croix, le front appuyé à la terre, et les litanies des saints sont chantées jusqu'aux invocations prononcées par l'évêque :

« Afin que vous daigniez bénir ces élus, « Nous vous prions, Seigneur, écoutez-nous ! « Afin que vous daigniez bénir et sanctifier ces élus, « Nous vous prions, Seigneur, écoutez-nous ! i Afin que vous daigniez bénir, sanctifier et u consacrer ces élus, « Nous vous prions, Seigneur, écoutez-nous! » Ce chant dure longtemps. Étendus sur les dalles, les ordinands sont comme des morts qui assisteraient a leurs propres funérailles. Ils ne voient plus l'autel flamboyant de lumières, les fleurs et les guirlandes, les ornements splendides; ils n'entendent plus que le chœur de voix graves, invoquant tour à tour les Archanges et les Anges, les Patriarches et les Prophètes, les Apôtres et les Évangélistes, les Disciples, les Martyrs, les Pontifes, les Confesseurs, les Docteurs, les Prêtres, les Lévites, les Moines, les Ermites, les Vierges et les Veuves, tous les Saints et toutes les Saintes de Dieu . . .

Et pendant ce temps, eux aussi prient, mais surtout ils méditent. . .

Ce qui est mort en eux, — ce qui doit être mort ! — ce sont les penchants pervers, les passions maudites. Rien ne doit survivre en leur âme de ces

ferments qui faisaient bouillonner le vieil homme. Toute affection terrestre doit s'épurer, se soumettre, s'affiner, dans leur cœur devenu un temple.

Enfin ils se relèvent, fatigués par cette longue prostration, et plus encore par cette solennelle méditation. Ils sont pâles, frémissants. Ils s'approchent de l'évêque, dont la mitre resplendit comme la tiare du grand prêtre de l'Ancien Testament. Le pontife impose les mains à chacun d'eux, et tous les prêtres qui sont présents viennent tour à tour accomplir la même cérémonie. Ils appellent sur ceux qui vont être prêtres comme eux la multiplicité des dons célestes.

L'évêque chante la préface. Quand il a terminé, chacun des ordinands vient se placer devant lui, pour être revêtu des habits de l'ordre de la prêtrise. L'évêque leur met d'abord à chacun l'étole à la manière des prêtres ; il prend la partie qui touche par derrière, la met sur l'épaule droite et la croise devant la poitrine par-dessus la partie qui se trouve sur l'épaule gauche, en disant :

« Recevez le joug du Seigneur, son joug est doux « et léger. »

Puis il leur met la chasuble en disant :

« Recevez le vêtement sacerdotal, emblème de la charité. »

Après une oraison, l'évêque et ses chapelains chantent le Veni Creator. Ensuite, l'évêque fait aux ordinands les onctions avec rhuile sainte et consacre leurs mains, qu'il joint ensemble, la droite sur la gauche, et qu'il lie avec le long ruban que le nouveau prêtre gardera toute sa vie en souvenir de ce beau jour.

Lorsque les onctions sont terminées, l'évêque présente à. chacun des ordinands un calice et une patène contenant l'hostie, en disant :

« Recevez le pouvoir d'offrir à Dieu le sacrifice, de célébrer la messe, tant pour les vivants que pour les défunts. »

Chacun touche des deux mains le calice, la patène et l'hostie, et répond Amen.

Lorsque toutes ces cérémonies sont terminées, l'évêque continue la messe. Après l'offrande, tous les prêtres nouvellement ordonnés viennent se mettre à genoux derrière le pontife ; on pose devant eux des livres où se trouvent les prières de la messe du jour. L'évêque récite toutes ces prières lentement, et à haute voix, et les prêtres les récitent con-

jointement avec lui, sans jamais le devancer. Ils lisent, de même, à voix haute, la préface et le Sanctus.

Au moment de la consécration, ils prononcent tous ensemble avec le prélat les paroles de la consécration.

Tous les prêtres qui viennent d'être ordonnés reçoivent la communion des mains de l'évêque. C'est alors qu'ils sont appelés à faire une profession solennelle de la foi qu'ils doivent prêcher, en récitant tous ensemble le Symbole des Apôtres.

« Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre ;

« Et en Jésus-Christ, son Fils unique Notre Seigneur ;

« Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie;

a A souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli ;

« Est descendu aux enfers ;

« Est ressuscité des morts le troisième jour ;

« Est monté aux cieux,

« Où il siège à la droite de Dieu le Père toutpuissant,

« D'où il viendra pour juger les vivants et les morts.

« Je crois au Saint-Esprit, à la sainte Église catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Ainsi soit-il. »

Après la récitation du Symbole, l'évêque impose la main sur chacun des nouveaux prêtres, en lui disant :

« Recevez le Saint-Esprit : à ceux auxquels vous aurez remis leurs péchés, leurs péchés leur seront remis; à ceux auxquels vous les aurez retenus, ils seront retenus. »

L'évêque pfend ensuite les mains de chacun d'eux entre les siennes, et dit :

« Promettez-vous à moi et à mes successeurs respect et obéissance? »

« Je promets, » répond le prêtre.

Alors le pontife lui donne le baiser sur la joue droite, en ajoutant :

« Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous. »

Telles sont, dans leur ensemble, les magnifiques cérémonies, usitées par l'Eglise dans l'administration

du sacrement de l'ordre. 11 faudrait la plume de Chateaubriand pour les décrire dignement !

Cette pompe superbe dit au nouveau prêtre quelle est la grandeur de la dignité dont il est investi. Comme les rois, il est sacré, mais il reçoit, de plus que les rois, la plénitude du pouvoir sur les âmes.

Et maintenant, il a franchi le seuil du sanctuaire, il est prêtre pour l'éternité. Quelques jours encore, il célébrera les saints mystères et offrira au Seigneur son premier sacrifice.

Lorsque Félix eut la joie de « dire sa première messe», le père Jean-Pierre voulut le servir luimême, avec l'aîné des fils de son fils aîné, jeune garçon qui allait bientôt faire sa première communion, et qui déjà était le favori de l'aïeul.

On vit donc, un matin, la famille du menuisier, la tribu Jean-Pierre, — comme on disait là-bas, — escalader les sentiers qui serpentent sur la montagne, entre les vignes, et conduisent au petit sanctuaire de Bonne-Nouvelle, qu'ombrage un tilleul séculaire.

La mère, ses fils et ses brus se rangèrent en bon ordre dans la chapelle, tandis que le clerc allumait les cierges. Quelques prêtres aussi étaient venus, par amitié pour ces braves gens que la ville tout entière estimait, puis quelques bons camarades du vieil artisan, jaloux de lui faire cortège en ce jour béni, qui couronnait sa belle et fière vieillesse.

Jean-Pierre et le petit Elie entrèrent dans la sacristie, où l'abbé Félix se préparait par la méditation et la prière à l'acte solennel qu'il allait accomplir.

Il se leva enfin du prie-Dieu où il était prosterné, et vint aux crédences. Il prépara le missel, se lava l es mains et commença à se vêtir des ornements sacerdotaux.

Il prit d'abord Yamict, dont il se couvrit d'abord la tête, puis le cou, en disant: « Mettez, Seigneur, le casque de salut à ma tête. »

Ensuite il revêtit l'aube, longue robe de lin d'une blancheur parfaite, en demandant à Dieu d'être blanchi dans le sang de V Agneau et mériter par là d'avoir part aux joies célestes, et ceignit la ceinture, symbole de la pureté.

Il attacha à son bras le manipule, en récitant cette prière : « Que je mérite, Seigneur, de porter le

manipule de douleurs et de larmes, pour recevoir avec joie la récompense du travail. »

Il passa Yëlole et la croisa sur sa poitrine, en ajoutant : « Rendez-moi, Seigneur, la robe d'immortalité que j'ai perdue par le péché dans la prévarication de notre premier père. »

Enfin il endossa la chasuble, en disant : « Seigneur qui avez dit : Mon joug est doux, et mon fardeau est léger, faites que je le porte de telle manière que je puisse mériter votre grâce. »

11 couvrit ensuite du voile le calice, supportant la patène sous la pale, y posa la bourse du corporal, s'inclina devant le crucifix, et se dirigea vers l'autel, précédé du petit Élie, et de Jean-Pierre qui portait le missel.

Arrivé au pied de l'autel, il se découvrit, et fit le signe de la croix. La messe commença. Il n'est aucun chrétien qui n'en connaisse le majestueux symbolisme. Il ne nous appartient pas de décrire ces cérémonies augustes, qui entourent d'un si grand éclat l'oblation du sacrifice.

Le jeune prêtre les accomplissait avec une onction et une piété qui ravissaient d'admiration les assistants. Profondément pénétré de la gran-

deur (le sa tâche, il s'appliquait à mettre dans chacun de ses mouvements la gravité qui convient au prêtre. 11 prononçait avec respect les textes liturgiques.

Sur son visage resplendissait une joie austère et sereine, et dans son regard on pouvait lire un entier détachement des choses de la terre.

Jean-Pierre et Ëlie servaient le prêtre à l'autel, comme des princes eussent servi un roi. L'un avec ses cheveux blancs, son visage ridé, représentait le passé ; l'adolescent, avec ses boucles blondes, son visage frais et souriant, l'avenir plein de promesses.

Que dire des sentiments que maman Rosalie éprouvait! C'était comme un renouvellement de tous les bonheurs que cet enfant lui avait donnés. Elle le voyait, tout petit, sur ses genoux, récitant la prière du soir ; à l'église, à ses côtés, aux jours de grandes fêtes ; communiant, avec sa veste de velours et son brassard blanc; séminariste, balançant l'encensoir devant le saint Sacrement. Elle le voyait enfin, pur et beau, dans la blanche tunique des ordinands, les mains liées, recevant la puissance de lier et de délier !... Et ce prêtre, qui officiait devant elle en ce moment même, était le fruit de ses entrailles.

Ah ! qu'elle aimait bien ses douze fils aînés, ces vigoureux et vaillants garçons, dont plusieurs étaient déjà pères de famille... Qu'elle les aimait, ces ouvriers qui vivaient autour d'elle, perpétuant sa race, l'honorant de leur probité et de leur travail! Mais combien plus elle chérissait le plus jeune de tous, le Benjamin, devenu le chef des autres et leur conseil, et qui lui donnait ce contentement délicieux d'être, pour ainsi dire, plus proche du Dieu auquel elle le vouait !

Elle s'inclina radieuse sous la bénédiction de celui qu'elle avait tant de fois béni, et qui lui parut tout autre, lorsqu'il se retourna la main levée pour bénir, droit sous la chasuble de damas étincelante d'or.

Et le père Jean-Pierre, lorsqu'il fléchit le genou au dernier Évangile, restait à demi prosterné, stupéfait, les yeux rougis, dominé par une inexprimable émotion.

Quand Félix eut dépouillé la livrée du Seigneur, et qu'il eut terminé son action de grâces, il se jeta dans les bras de son père en pleurant, et le père, qui versait aussi de bien douces larmes, lui dit :

— Mon fils, tu as choisi le meilleur lot,... et je suis heureux.

La famille revint à la ville et je vous laisse à penser quelle fête cordiale et gaie eut lieu une fois encore dans la maison de Jean-Pierre, que Dieu récompensait visiblement, car il ne lui avait point encore envoyé un jour de malheur, mais seulement des jours de peine.

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