‹ Scènes de la vie cléricaleChapitre 5 sur 16 · PLAISIRS ET PEINES D'UN PION · texte numérisé non relu

PLAISIRS ET PEINES D'UN PION

Saint, maison! Salut, ô demeure de pierre Où j'ai souffert, où j'ai compris, où j'ai pleuré ! Je m'incline au rebord de ton seuil révéré, Comme devant l'autel divin de la prière. Cette maison est sainte et ce seuil est sacré : C'est là que mon regard s'ouvrit à la lumière.

Hier, en passant là-bas, j'ai revu Tout ce qui restait de ces choses mortes, J'ai revu l'ombrage où les rires fous Avec les oiseaux croisaient leur ramage. Les oisetux se sont envolés, — et nous, Nous avons aussi fait notre voyage.

(Daniel Bernard, les Virelais.)

Aux pieds de l'un des énormes contreforts des Alpes, dans une vallée fertile où la nature prodigue déploie toutes ses magnificences, il est une petite ville, qui fut heureuse, non point au temps où les bêtes parlaient, mais au temps où les bêtes ne parlaient pas. On y vivait alors paisiblement, dans le charme placide des joies champêtres, bénissant

Dieu de l'abondance de ses dons. On y discute aujourd'hui, tout comme ailleurs, les arides sottises de la politique, et les meilleurs amis de jadis ne se rencontrent plus sans échanger le regard de la haine: la civilisation a jeté là ses germes de discorde. La simplicité est bannie, la cordialité s'est aigrie et la guerre a éclaté, n'ayant d'autres armes que les plus meurtrières de toutes : la langue et la plume.

C'est une large et plantureuse vallée, entourée de montagnes , comme un cirque de gradins; les croupes de ces monts sont couvertes de prairies, de bois touffus et de vignes ; des marais, hérissés de roseaux, coupés de digues étroites où s'alignent de longues rangées de peupliers ; des champs ceints de haies fleuries, des jardins embaumés, de riches vergers, montrent l'opulente variété de leur végétation. De nombreux hameaux parsèment le val, groupés autour d'une tour en ruine, chargée de lierre, ou blottis auprès d'une villa coquette, à l'ombre des énormes châtaigniers. Au bas de la plaine coule, majestueuse, une rivière aux eaux grises, lourdes, encaissée entre des rives bordées de roches, semblable au galon d'argent qui borde, en capricieux méandres, un royal manteau de velours vert. ]

Au sommet des rochers de granit, sertis de feuillages, se dressent, fières encore, d'imposantes ruines féodales, débris d'un autre âge, qui rappellent un glorieux passé. A l'horizon, une Alpe que Dieu écima dans un jour de colère, s'échancre sur le ciel en forme de croissant, et laisse voir, au delà, vaguement estompées sur l'azur, d'autres cimes, blanches de neiges éternelles.

Il y a là, tout en haut de la pente qui, de la rivière s'élève doucement vers la montagne, entre les bouquets d'arbres verts, une grande maison dont les murs d'un blanc mat, sont percés d'innombrables fenêtres que dore le soleil couchant. Des jardins en terrasse, de beaux parterres garnis d'agaves, de charmilles taillées dans l'épaisse et sombre frondaison de l'if, s'étendent autour de ce vaste logis. Une chapelle, non point ornée des merveilles de l'art, mais d'une architecture modeste et d'une pieuse pauvreté, élève son fronton et son clocher sans flèche au-dessus des pommiers et des amandiers que le printemps couvre de fleurs roses.

Tout est souriant, gai, calme, en cette demeure bénie ; tout repose et réjouit le regard : le chèvrefeuille qui tapisse les murailles, les espaliers du

potager, les sapins qui jettent sur la pièce d'eau le reflet de leurs branches grêles, les platanes de la cour, le gazouillis des fontaines, la vigne-vierge qui grimpe sur la façade, enlaçant ses guirlandes aux grappes de la glycine, et le saule pleureur, qui se penche sur une vasque rustique, à l'entrée du préau.

La cloche du petit clocher sans flèche a bien de la besogne ! Elle retentit à toutes les heures de la journée: elle appelle un peuple entier à la prière, au travail, au plaisir, au repos. Elle a un tintement argentin, une voix douce et sonore; elle gronde rarement, elle chante presque toujours. Ce peuple qui lui obéit ne connaît pas la vieillesse : il n'y a là que des enfants; le plus âgé est imberbe encore, et le plus jeune qui trottine sur le sable, les yeux humides, les joues en feu, accomplit à peine son premier lustre.

Cette maison est un collège, et c'est là que l'abbé Félix offre à Dieu les prémices de sa première année de sacerdoce. Avant de lui confier un troupeau de brebis, le chef des pasteurs a voulu qu'il vécût un an avec les agneaux, et qu'il apprît à connaître les hommes en gouvernant les petits enfants. La fonction

qu'il remplit lui donne droit au titre de réglementaire, que ses espiègles pupilles trouvent par trop cérémonieux et remplacent par celui de pion, gaiement accepté par Félix, pourvu qu'en sa présence on garde le respect.

C'est un bien humble personnage qu'un pion de collège; et pourtant c'est, à mon avis, le rouage principal de la machine compliquée dont la mission est de former des hommes : le collège.

L'enseignement laïque abaisse le pion; c'est un être méprisé ; beaucoup moins qu'un professeur, un peu plus qu'un domestique, il est toujours un inférieur, un subalterne. On le prend n'importe où, dans la bohème des déclassés, et parfois parmi les dévoyés. Il est le tyran de ses élèves, s'il n'est pas leur souffre-douleur. Il surveille pour gagner son salaire. Il travaille pour s'ouvrir la carrière. En somme, indifférent à son devoir, qui est pénible, et très soucieux de ses droits, qui sont restreints.

L'enseignement religieux, au contraire, honore et relève le pion: son poste est un poste d'honneur. D'abord, il est prêtre ; son caractère sacré impose le respect, et le rend l'égal des autres maîtres. Il est un éducateur, il n'est pas un (Lj^W|"i|^--ya*de. » Il

apprend à causer, à penser; il est un ami, un confident, un conseiller. Il vit avec l'enfant, partout, à la salle d'étude, à la promenade, au réfectoire, au dortoir. Il étudie ses penchants et les dirige ; sa surveillance est bien celle du berger sur ses agneaux, au lieu d'être celle du belluaire sur ses bêtes fauves.

Cette différence du pion an réglementaire est peutêtre une des causes principales de la supériorité de l'enseignement religieux sur l'enseignement laïque. Elle marque assurément un plus grand respect de l'enfance, une meilleure connaissance de ses instincts, de ses besoins intellectuels, une réelle sollicitude. L'éducation, cette œuvre difficile, n'est pas abandonnée à de pauvres hères bafoués et raillés, plastrons des plaisanteries de cet âge sans pitié, au dire du fabuliste.

L'abbé Félix ne refusa point cette mission délicate.

— Vous irez au collège deX., lui avait-on dit; vous y travaillerez seize heures par jour : de cinq heures du matin à neuf heures du soir vous serez sur pied, ne perdant pas de vue les cent vingt élèves qui vous sont confiés. Vous serez prudent, sage, ferme, bienveillant, vigilant, modéré, sobre, pieux.

Vous devez avant tout le bon exemple. Vous vivrez en bonne harmonie avec les maîtres : il faut que vous soyez aimé et estimé. Pour toutes ces qualités qu'on réclame de vous, pour ce labeur quotidien pendant trois cents jours, vous serez nourri, logé, et vous recevrez quatre cents francs par an, c'est-àdire le quart des gages qu'une actrice parisienne octroie à sa camériste.

L'abbé Félix calcula qu'avec de l'économie il pourrait s'entretenir décemment, et même poser les premières assises de ce monument qu'un prêtre n'achève jamais : sa bibliothèque. Il partit joyeux et plein d'espoir.

On l'accueillit à bras ouverts. Il retrouvait des maîtres qu'il avait aimés naguère, des élèves qui l'avaient vu grandir. Parmi ceux-là, il eut aussitôt des amis. Il les voyait peu : quelques instants à la table commune; parfois une heure ou deux, quand un professeur se chargeait de Y intérim, pour le délasser un peu.

Ce n'est point chose facile que vivre en bon accord avec huit ou dix hommes d'âges et de caractères divers, fatigués par un tâche ardue, renfermés dans les étroites frontières d'un devoir strict, obligés à

quelque raideur, et dans le calme austère de l'existence d'une communauté. Plaire aux uns et aux autres, conserver l'égalité d'humeur, éviter les froissements d'amour-propre, rendre à chacun ce qui lui est dû, n'empiéter sur les attributions de personne, se dévouer en toute occasion, se maintenir à son rang, obéir avec dignité, commander avec bonté, se soumettre, plaider et gagner sa cause : voilà quelles sont les multiples obligations du réglementaire, ce dernier venu parmi ses pairs, et qui n'a d'infériorité que celle de sa jeunesse.

Heureusement, l'abbé Félix n'a trouvé au collège que des amis.

Le supérieur est un cœur d'or; affable, expansif, éloquent, il possède la science d'un sage, mais il a la candeur d'un ange. C'est une âme tendre, confiante, inaccessible à l'idée du mal, dévorée de zèle, profondément attachée au devoir. Il aime Dieu, la Vierge et les Saints, de cet amour infini qui détache des choses de la terre; mais chacun de ses petits tient à lui par un lien que ni les années, ni l'absence ne peuvent rompre. Sa vie tout entière s'est écoulée dans cette chère maison. Il y vint dès qu'il put quitter sa mère. Il y apprit tout ce qu'il sait. Il y fut

élève, réglementaire, professeur. Il en connaît tous les recoins, il en chérit la moindre pierre. Il veut y mourir, et que sa dépouille y reste, pour y dormir l'éternel sommeil dans le repos du Seigneur !

Vous connaissez l'économe? 11 est bon vivant, narquois, railleur, un tantinet parcimonieux. Ce n'est pas son bien qu'il ménage. 11 y a si peu de ressources, et tant de besoins! Les pères de famille ne sont pas riches. Ceux qui payent nourrissent ceux qui ne payent pas. On l'a surnommé le père Croûton. 11 n'a pas son pareil pour faire un bon marché : il achète du vin exquis, au prix de la piquette; nulle part on ne fait de pain aussi savoureux qu'au collège, et je vous assure bien que les princes n'en mangent pas qui vaille celui dont j'ai gardé le goût. Père Croûton n'est point populaire. C'est le sort des grands ministres, et surtout des ministres qui, pour faire de la bonne politique, font de bonnes finances. On le chansonne, il rit ; on crie, il chante à son tour; mais pour les petits malades de l'infirmerie, il devient dissipateur.

Le professeur de rhétorique est un malin. Comme prédicateur on le compare à Bourdaloue, et comme

littérateur, aux classiques du siècle de Louis XIV. Il tourne le discours latin mieux que feu Cicéron,et levers français mieux que Jean Racine, gentilhomme de la chambre du roi. Le traité d'élégance et la prosodie n'ont plus de secrets pour lui. Il cultive le jardin des racines grecques. Il est discret, spirituel, bel esprit. Il hante les châteaux d'alentour, fait le whist des douairières, prête des livres aux châtelains, et prépare, dans le silence du cabinet, toute une collection d'anthologies.

Le professeur d'humanités a fait deux parts de ses loisirs : l'une est aux études charmantes de la botanique et du dessin : il a un herbier et beaucoup d'albums ; des plantes rangées avec ordre, selon la méthode Linné; une foule de sites, de portraits, de croquis, à la gouache, à l'aquarelle, au crayon. L'an prochain, il abordera la peinture. S'il quitte le microscope du botaniste, le crayon et le pinceau de l'artiste, c'est pour s'enfermer en certain atelier où, sous ses doigts habiles, le bois de noyer prend mille formes ingénieuses : pas un de ses meubles qui ne soit sorti de ses mains : lit, sièges, tables, bureau, tout est son œuvre, œuvre patiente et parfaite, où se révèle un artisan de génie. Il a inventé un style, le

néo-gothique, mais il ignore le confortable, et j'osai, un jour, lui en faire mon compliment.

Que de portraits aimables compterait cette galerie, si le peintre n'était inhabile à ressaisir ses souvenirs et à calquer les ressemblances ! Félix était heureux parmi ces prêtres simples et bons. Il cueillait des plantes avec l'abbé Stéphane, faisait de la musique avec l'abbé François, discutait avec l'abbé Joseph de la grande querelle des romantiques et des classiques, — M. Zola n'ayant point encore inventé le naturalisme. — Il étudiait le blason avec l'abbé Julien, l'archéologie avec l'abbé Saturnin, la trigonométrie avec l'abbé Arsène. Bref, il estimait que rien ne lui devait rester étranger, il ornait son esprit à flatter d'innocentes manies, et se créait des amis à s'associer ainsi à leurs délassements favoris.

Félix eut aussi, bien vite, de nombreux amis parmi les élèves, et, quand on lui demandait par quels prestiges il domptait ces natures farouches et rebelles, ces jeunes gens assoiffés d'indépendance et contraints au régime d'une discipline sévère :

— Je les aime, répondait-il.

Personne, en effet, n'ignore que le collège est le monde en raccourci. On y subit les combats, les dé-

sespérances, les déboires que la fréquentation des humains accroît encore plus tard. On y vit, donc on y souffre. Il y a là des ambitions, des colères, des espoirs déçus, des tristesses, et quelque somme de joie, tout ainsi que dans la société où s'agitent nos passions.

Ces adolescents sont des ébauches d'hommes.

La variété des caractères et des tempéraments est infinie : il y a des orgueilleux et des humbles, des laborieux et des nonchalants, des spirituels et des sots, des altiers et des soumis, des violents et des simples. On les trouve, devenus grands, tels qu'ils étaient petits. Celui-ci, qu'on nommait l'Avocat, est avocat; mais il demande la tête des coupables, et ne défend plus l'orphelin. Il était réservé et prudent; réservé et prudent il est encore, et, de plus, habile. En louvoyant, il a su garder une place que ses convictions lui devaient faire perdre : clérical, assez pour qu'on ne puisse le mésestimer, pas assez pour qu'on le destitue.

Celui-ci, un artiste, paresseux, insouciant,oublieux, je le retrouve traînant ses loisirs sur le boulevard : gentleman irréprochable, oisif, paisible, qui prend l'argent pour ce qu'il vaut, le temps comme il vient, les gens comme ils sont.

Tel s'est jeté dans la mêlée, a lutté vaillamment, a failli succomber cent fois, s'est relevé toujours. Quand il eut soif, à l'exemple de Beaumanoir, il but son propre sang, mais avec la confiance que c'est un cordial souverain, et que Dieu regarde les pochante de cette liqueur-là. Audaces fortuna juvat ! c'était son cri de guerre : mais il disait aussi que les vrais audacieux sont ceux qui sourient à Dieu.

Tel autre fut vaincu à la bataille de la vie, et, pénétré d'un immense dégoût, s'est réfugié dans la retraite, loin de ses frères, parmi lesquels il y a tant de Caïns et si peu d'Abels.

Et puis beaucoup sont morts... Beaucoup ! La couronne de la vingtième année s'est effeuillée sur leur tombe, et, disparus à l'aurore, ils n'ont laissé de traces ici-bas qu'un vague souvenir, évoqué, aux jours de mélancolie, par ceux qui ont aimé le franc sourire de leurs lèvres pures, et leur candide regard... La route parcourue est semée de combattants, gais compagnons des illusions de jeunesse, tombés longtemps avant d'arriver au but, et qui dorment, enveloppés de la robe d'innocence, — les heureux ! — sous l'herbe fleurie, à la garde de la croix...

Félix était leur guide : il est resté l'ami de ceux qui ont survécu et qui se souviennent. Le pion ! Ce triste mot devenait une caresse dans la bouche de ces étourdis. Qui donc l'aurait dédaigné, cet aimable jeune prêtre, qui savait compatir aux faibles, résister aux forts, et qui prèdiligeait cette vertu des puissants, dont les puissants ne savent pas toujours l'irrésistible pouvoir : la justice?

Voulez-vous passer une journée tout entière avec Félix? Vous saurez alors tout ce qui l'intéresse : pour lui, les jours se suivent et se ressemblent.

11 est cinq heures. Un pas furtif retentit sur le plancher en bois de sapin du vaste dortoir. Une lueur brille : la lampe est allumée. Félix est debout, tous les enfants dorment encore, délicieusement enfoncés sous les chaudes couvertures. La cloche sonne à toute volée, jetant aux échos de la vallée son hymne joyeux du matin. Un susurrement annonce le réveil.

— Bénissons le Seigneur ! dit Félix d'une voix éclatante.

Car la première pensée de l'enfant appartient à Dieu.

Aussitôt c'est un instant de tumulte, vite réprimé.

Les enfants se lèvent , s'habillent rapidement , en silence. A peine ose-t-on adresser à la dérobée un « bonjour» à son voisin. Il se fait un grand bruit de brosses, d'eau qui ruisselle, d'habits qu'on secoue. En un quart d'heure tout est fini. On descend à la salle d'étude.

Il fait nuit au dehors : les fenêtres se découpent en noir sur le ciel nuageux ; la neige a blanchi les branches desséchées des platanes, et les pentes de la montagne apparaissent, là-bas, revêtues d'une broderie d'argent. Déjà le poêle ronfle, bourré de bois : les lampes répandent leurs jaunes clartés sur les pupitres. Le crucifix ressort, éclairé, dans la pénombre. La salle est chaude, aérée. Chacun regagne sa place et se met à genoux. C'est la prière du matin. L'un des plus grands la récite, les autres répondent. C'est le coryphée et le chœur antique; chœur de voix claires, aiguës, vibrantes, qui salue le Maître.

Puis, en un clin d'oeil, les livres se rangent sur les tablettes ; les cahiers s'étalent, àdemi-noircis, les plumes se trempent dans les écritoires. Le rhéloricien compose sa narration ; l'humaniste élabore une ode ; tel feuillette le Graclus ad Pamassum pour y

cueillir les dactyles et les spondées; les petits de sixième s'acharnent sur le De Viris; le paresseux songe avec effroi à son thème, qu'il a oublié- la veille; celui qui est célèbre « par sa facilité u a terminé ses « devoirs » ; il apprend ses leçons en deux lectures, puis ils se plonge avec délices dans les merveilleuses aventures de l'honnête Robinson Suisse.

Peu à peu l'aube naît : une lueur bleuâtre frappe les vitres : au jour, la cloche sonne. C'est la messe. On descend à la chapelle. L'autel brille avec ses chandeliers dorés et son tabernacle qui reluit, avec ses vases de fleurs et sa belle nappe de dentelles. On s'agenouille : le sacrifice est consommé.

Quant on franchit le seuil de l'étroit sanctuaire, le jour est venu tout à fait. Les montagnes émergent d'un océan de brumes violettes, et dessinent nettement leurs arêtes déchiquetées sur le bleu d'opale, çà et là teinté de rose. Le soleil envoie ses premiers rayons illuminant les cimes.

Le sol gelé résonne sous le pas; le grésil diamante Ks arbres; aux bords des toits la glace pend en longues aiguilles pointues , frange de cristal

transparent. La neige couvre la campagne de son moelleux tapis. L'air est froid, mais d'une revivifiante pureté.

On saute un moment dans la cour, en songeant à la soupe qui fume, là-haut, dans les soupières d'étain, sur les tables du réfectoire. Les délicats, pour qui la soupe est un mets trop grossier, iront acheter pour deux sous de lait h la cuisinière Marie, dont c'est le mince profit. Le bon lait! chaud, sans sucre, avec du pain frais... Quels imbéciles ont inventé le racahout et préconisé le thé fade?

Voici la classe. Messieurs les professeurs traversent le jardin, coiffés de la barrette, des paquets de livres sous les bras. La grêle des pensums va commencer.

— Sais-tu ta leçon ?

— Je n'ai pas compris la règle Impîere dolium vino.

— Et moi j'ai oublié mon algèbre.

Hactenus arvorum cuîtuset sidéra cœli...

— M'sieu! j'ai eu mal à la tête!...

— Victor, vous conjuguerez six fois le verbe Piger sum!

Félix, en regagnant sa chambrette, longe le corridor où toutes ces voix, joyeuses ou désespérées, se répercutent avec le fracas d'une cataracte. Il a une heure et demie de répit : c'est son jour de théologie. Demain, il revoit son cours de droit canon ; après demain, il repasse la liturgie. Hier, il a lu, annoté, résumé et rédigé toute l'histoire du pontificat de saint Léon le Grand.

Après une récréation de vingt minutes, l'étude recommence, jusqu'à midi, heure charmante, où l'on dîne. La bande mutine défile dans le réfectoire. Sur la toile cirée s'alignent les assiettes de faïence, les verres, les bouteilles. Le supérieur entre suivi des professeurs. D'un coup d'œil, il voit si tout est en ordre : « Mon Dieu, bénissez les dons que nous devons à votre libéralité. » Un élève monte en chaire et lit : d'abord un verset de Y Imitation, puis un chapitre de quelque bon livre et qu'on n'écoute pas.

Souvent, le bon supérieur a pitié de ces enfants auxquels pèse le silence. Un coup de clochette. Vivat! vivat! Cette fois, on peut dérouiller sa langue, et quel ramage ! Un habil d'oiseaux moqueurs : des fusées d'éclats de rire; des litanies de vanteries, des

récits à terrifier un feuilletoniste ; par-ci par-là, une querelle. Pas une minute de repos : on mange, on boit, on parle, on rit. Ce qu'on dit ? Qui s'en souvient l'instant d'après? Je veux parier que, dans ce coin, on cause politique! Il y a des partis turbulents. Comment ne pas vénérer la République? N'avons-nous pas Horatius Coclès et Mutius Scaevola ? A la cour maintenant. Félix organise les parties de barres ; il fait froid, il faut courir. Les vieux de dixsept ans, — personnages sérieux, — se promènent par groupes et devisent. On joue aux billes, à la paume, a rien. Quelques-uns bâillent au soleil et s'ennuient. Ceux-là ne resteront que jusqu'à Pâques. L'ennui est le ver rongeur des pauvres d'intelligence. Félix voit tout, entend tout. On le croit à l'autre bout du préau, il écoute ce que Jacques narre à Théodore. Ah! que la cloche est importune! elle

tinte trop tôt : le sonneur a devancé l'heure

Encore la salle d'étude et la classe , puis une courte récréation, et de nouveau l'étude. C'est le soir : l'atmosphère de la salle est épaissie, presque malsaine. On y a vécu tout un jour. Des débris de papier jonchent le parquet poussiéreux : une buée ternit les vitres; l'odeur du bois brûlé

fatigue. On est las: on travaille cependant, mais pour en finir.

Le supérieur entre, son flambeau à la main. Il s'installe. Il fait le bilan de la journée : ainsi un président d'assises résume les débats. Il donne des avis, des conseils. On l'écoute avec recueillement. C'est qu'il n'aime pas à plaisanter : on s'est permis de huer un élève puni par le pion. On a cassé un vitrail de la chapelle, en jouant à la balle. On perd des morceaux de pain, qui devraient être mis en réserve pour les pauvres. Le pain est cher. Qui sait? plus tard, peut être, un moment viendra où l'on regrettera amèrement le pain gaspillé. Et c'est vrai! 11 faut user des présents divins et ne les point dissiper follement.

La prière précède le souper : prière un peu languissante : on siffle, en prolongeant l'i de YOra pro nobis, non par irrévérence, mais pour se forcer à l'attention. Et Ton tremble un petit peu, quand retentit dans le silence cette éloquente invocation, qui touche l'àme en ses plus profonds replis :

« Comme je ne sais pas, ô mon Dieu, ce qui m'arrivera cette nuit, et que je resterai toute l'éter-

SCÈNES DE LA VIE CLÉRICALE llo

nité dans l'état où je me serai trouvé à l'heure de ma mort, je déteste de nouveau tout ce qui a pu vous déplaire en moi ; je demande pardon à ceux que j'ai offensés; je pardonne de bon cœur h ceux qui m'ont offensé, et je me soumets humblement aux arrêts de votre divine Providence. »

A neuf heures, les enfants dorment. Félix veille. Il récite le bréviaire en se promenant dans le dortoir de long en large : il est sorti de son lit le premier, il y entrera le dernier. Un silence profond règne. Dans la maison les lumières s'éteignent une à une. 11 faut dormir. Félix fait le signe de la croix. Il a bien gagné le repos qu'il va prendre.

Voilà sa vie d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Le mardi et le jeudi, promenade. Ces enfants qu'il ne quitte jamais, il les emmène dans les vallées ou sur la montagne, caravane bruyante. L'hiver, on va patiner sur la glace des marais. Que de culbutes, que de vestes déchirées! Les petits ont des engelures, on les porte. Les grands s'égarent; un nuage de fumée, la-bas, derrière ces massifs de jonc: Félix confisque la pipe coupable. Il serait si facile de guérir le collégien de la passion du tabac : il suffirait de lui permettre de fumer. C'est l'attrait du fruit défendu.

L'été on cherche les ombrages, les bois verdoyants où les sentiers se croisent. Les oiseaux chantent dans la ramure, le ruisseau clapote sur les cailloux; la mousse est diaprée de fleurettes. La poésie monte à la tête et grise toutes ces folles imaginations. C'est l'éclosion des odes et des madrigaux, des descriptions et des élégies.

0 bois d'Albigny, de Châteauneuf et de Saint- Jean, avec vos frênes et vos trembles, et vos noyers énormes! 0 les cerisiers de Saint-Réal, qu'on dépouillait de leur savoureux trésor !... Et le rocher de Monplan, tapissé de gentiane bleue, et la prairie sous les châtaigniers, et l'interminable chaussée le long de la rivière, poudreuse route brûlée par le soleil, d'où l'on voyait serpenter sur l'autre rive les trains emportés par la locomotive empanachée de fumée grise!...

Félix cheminait, la chanson aux lèvres, jouissant de la gaieté tapageuse de son troupeau. Ces courses à travers champs, ces causeries à bâtons rompus, ces rondes, ces farandoles, lui permettaient d'étudier sous un autre aspect cette énigme redoutable: le cœur de l'enfant.

Il fit ainsi parmi ces petits l'apprentissage de la vie.

Il fut heureux. Certes, il eut à souffrir de quelques espiègleries. On ne se gênait point pour lui faire de ces terribles «farces», dont il souriait, loin du regard malicieux de ses persécuteurs, et qu'il punissait durement, pour la règle. De si bonne humeur il acceptait ces légers tracas! Il était indulgent à ces méchantes vexations! il faut pardonner beaucoup à l'enfant : il fait du mal, il est vrai, mais ce n'est du moins jamais que lorsqu'il y a intérêt. Les hommes font le mal, — pour le plaisir.

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