UN PETIT CHEZ -SOI VAUT MIEUX QU'UN GRAND CHEZ -LES- AUTRES
< Q"i nous expliquera pourquoi il se trouve toujours des ho'nmes pour se consumer dans cet ob-cur et sanglant travail; des hommes qui dési* rent cette vie, qui la ohm-client, qui l'ont rêvée enfants, et qui, cachant à leur mère ce grand dessein, mais le nourrissant toujours, obtiennent de Dieu, à force de prières, qu'il soit accompli... Ju-qu'a la tin, il y aura des hommes de sacrifice, illuminés d'une clarté divine, qui, les yeux tournes vers Jésus, sauront parfaitement ce que la foule des autres peut à peine comprendre... A la lumière de Dieu, ils devinent les joies de cette immolation pour Dieu; ils lc< cherchent, ils les goûtent, ils veulent s'en assouvir; le monde n'a point de chaînes de fleurs qui les empêchent de coutirà ces nobles fers. > (Lotis Yeijillot, Çi't el L«.)
Le menuisier Jean Pierre vieillissait ; autour de lui naissaient de nombreux petits-enfants, en qui l'honnête artisan revivait, et chaque année il fallait agrandir la table déjà grande. Et tout le monde travaillait, de l'aurore au coucher du soleil, et la
maison était toujours pleine de mouvement, de bruit, d'éclats de rire et de chansons. On a le cœur gai, quand la conscience est tranquille.
Félix avait durement peiné, toute Tannée, avec ses écoliers indociles et turbulents. Il espérait qu'on lui donnerait à la Toussaint un petit vicariat, dans quelque pauvre paroisse de la montagne, où il se reposerait, par la solitude et les suaves fatigues de l'apostolat, des soucis du pouvoir : il avait assez régné, et souhaitait d'abdiquer son sceptre, — la férule, — et d'abandonner à un autre monarque son peuple de garçonnets indisciplinés.
Mais il fallait occuper les vacances. Félix vint embrasser le vieux père, la bonne mère, le bataillon des neveux qui gambadait, sautait le long du jour, et prenait d'assaut l'oncle abbé, en implorant des images.
Quand il eut fortifié son âme dans les joies intimes de la famille, source inépuisable de réconfort et de bonheur pour les cœurs aimants, Félix songea que trois mois de liberté se traîneraient bien lentement s'il les passait à se divertir, et qu'en donnant ses loisirs à une mission utile, il allégerait les charges si lourdes de la maisonnée.
Justement, Eugène et Tony, les deux aînés de son troisième frère, allaient entrera l'école; Jean-Paul ferait l'an prochain sa première communion ; Bernarde, ayant appris son état de repasseuse, désirait s'établir; Caroline prétendait entrer comme apprentie chez les demoiselles Marcuffat, célèbres tailleuses ; — toutes occasions de dépenses. Enfin Jacotton Bellan, le serrurier à l'enseigne du Marteau de saint Oculi, courtisait la plus jolie des petites- filles de maman Rosalie, laquelle avait nom Jeanne: il fallait penser au trousseau de mariage.
Félix se mit en quête. M. le marquis Saturnin de Montgellafrey, ayant consulté Madame la marquise, sa femme, résolut de confier au jeune prêtre l'éducation de son héritier présomptif, ce trimestre durant, et lui offrit vingt francs par mois, la table et la couchée: de quoi Félix fut content.
La noble famille habitait un vrai château qui avait été vaste et superbe au temps du bon roi Charles VI. Il en restait beaucoup, beaucoup de pierres, que d'ailleurs un lierre touffu et des ronces entrelacées habillaient d'un manteau de verdure; on voyait encore l'emplacement de la grande salle, et de plus, de grosses murailles ruinées, des tourelles
éventrées, des créneaux et des mâchicoulis mis. en pièces.
Au milieu du préau se dressait le donjon, palais trop large encore pour les descendants des chevaliers, et qui dominait un vallon charmant planté de noyers et de chênes, arrosé par un torrent bondissant de cascade en cascade, en un lit de roches moussues.
Ces Montgellafrey étaient de braves gens, craignant Dieu, charitables dans leur indigence, Mais s'ils gardaient fièrement le nom illustre que ne rehaussait plus la richesse, ils se souvenaient trop du passé et ne s'inquiétaient guère de l'avenir. De bonne foi, Madame la marquise se croyait d'une autre race que les gens du voisinage, et se montrait humiliée de venir, en ligne directe, d'Eve, la mère commune, estimant que Dieu aurait mieux fait de donner tout de suite deux ancêtres au genre humain : l'un, pour les nobles ; l'autre pour les roturiers.
Elle portait en son écu parti d'or au pairie d'azur, et de gueules à la croix engrêlèe d'hermines, — et le disait à tout venant. Elle rappelait sans cesse qu'elle était, en son nom, Isaure de La Rochepcrfulc, et qu'un La Rocheperfide figure parmi les ccuyers-panetiers de Marie de Savoie, duchesse de Milan, en 1418.
Elle parlait aussi des croisades, où ses aïeux eussent tenu leur rang, n'eût été qu'à ce moment le chef d'armes, âgé de six ans, était en tutelle d'un sire déloyal.
Et ce qu'elle narrait de chroniques, de légendes, eût défrayé un de ces agréables Magazines « destinés à faire beaucoup de bien », où les dames de lettres font couler à jet continu leur prose douceâtre. Elle savait par cœur d'Hozier, Menestrier, La Chesnaye des Bois, la généalogie et le blason de toutes les maisons de haut parage. A part ce, ignorance absolue de toutes choses, et pourvu qu'on sût monter à cheval, tirer l'épée, danser, et qu'on eût approfondi les arcanes de l'art héraldique, on passait aux yeux de la marquise pour un gentilhomme accompli. Elle n'avait cure, d'ailleurs, de ceux qui n'étaient pas nés.
Quant au marquis, il chassait, cultivait ses terres, buvait sec, et n'avait pour compagnons que les paysans d'alentour, ne voulant point déroger en se montrant avec des bourgeois.
L'enfant, maigre et chétif, d'intelligence bornée, rogue avec ses égaux, hautain avec ses inférieurs, infatué de sa noblesse et glorieux de son oisiveté,
était en passe de devenir, à vingt-cinq ans, un de ces beaux fils qui portent sur leurs épaules, comme a dit Brantôme, les prés et les moulins de leur père.
Félix ne comprit pas, d'abord, quelle tâche lourde il avait assumée : il crut naïvement qu'on pouvait faire un homme de ce hobereau confit dans ses parchemins; puis il dut en rabattre presque aussitôt. Le châtelain ne permettrait point qu'un simple manant « trempé dans l'encre », disait-il avec son gros rire, infligeât des punitions au noble rejeton de sa lignée : ce bonhomme de qninze ans devait être « Monsieur le Comte », même pour son maître, et prendre le pas sur lui, et s'asseoir au bout de la table, tandis que l'abbé, admis par condescendance, « expédiait » le bénédicité, relégué au bas bout.
Félix, humble de cœur, eût toléré volontiers ces façons dédaigneuses, si elles se fussent adressées au fils de l'artisan, devenu savant par la grâce de Dieu. Mais il avait le devoir d'exiger le respect pour l'habit vénérable dont il était revêtu. Il ne devait point permettre qu'on oubliât son caractère sacerdotal.
11 s'en ouvrit à la marquise, qui fit l'étonnée, et qui tâcha de lui persuader qu'un précepteur est une sorte de domestique de confiance, avec des gages
plus élevés, reçu par convenance à la table des maîtres.
Dame Isaure profita, au surplus, de l'occasion pour lui reprocher ses rabats rafraîchis, sa soutane râpée, et — plus gravement — la trop grande autorité qu'il s'arrogeait sur « Monsieur le Comte » , lequel n'avait que faire de tant de latin, de grec et de rhétorique. Félix, ayant salué la châtelaine, alla se mettre à genoux devant son crucifix, pria, fit son paquet et revint prévenir ses hôtes qu'il partirait le lendemain au matin, n'ayant point la vocation de la domesticité.
On lui remit une lettre. M. Népomucène Gabalou, industriel, chevalier de la Légion d'honneur, le priait de venir passer un mois ou deux auprès de ses fils, Adalbert et Tancrède, en son château de Saint- Paterne-sur-1'Argave. Félix remercia la Providence qui pourvoyait au trousseau de la blonde Jeanne.
Il prit congé des trois Montgellafrey, qui parurent outrés de son ingratitude, et lui retinrent cinq francs sur son louis mensuel, parce qu'il n'avait pas fini le mois. Il partit, léger d'argent, mais le cœur libre et n'emportant aucun regret.
En chemin de fer il apprit, d'un commis voya-
geur en faïences de Limoges, que tous les prêtres sont des ignorants et des lâches. Il eut un petit mouvement de colère. A la station prochaine, pendant l'arrêt du train, il ouvrit la portière, prit sous les bras l'ambassadeur du commerce, le déposa sur le quai, lui lira son chapeau, et remonta lestement en wagon, parce que la locomotive s'ébranlait. Il fut très fort applaudi pour cet acte de vigueur, qu'il se reprocha néanmoins, s'accusant d'avoir manqué de patience.
Le cœur lui battait bien fort, tandis qu'il s'acheminait, par une belle avenue de platanes, vers le château de Saint-Paterne. Allait-il retrouver là cette servitude que son caractère lui défendait de subir? Il marchait, son petit sac d'une main, et de l'autre appuyé sur sa canne à pomme d'ivoire, — un cadeau de sa grand'mère.
Il vit, au delà d'une large pelouse, bordée de corbeilles de géraniums, une magnifique villa à l'italienne, crépie d'un stuc blanc comme la neige, ornée d'une infinité de statues, pour la plupart assez peu vêtues. Des arbres superbes, catalpas et vernis du Japon, lataniers enfermés en d'énormes vases de bronze, orangers séculaires, faisaient ressortir l'éclat
de ce petit palais conquis sur les chalands par M. Gabalou, lequel avait eu la chance de gagner un petit million en vendant à ses concitoyens du poivre, de la morue et de la chandelle.
Un valet de pied galonné sur toutes les coutures introduisit Félix dans un salon doré du haut en bas, à tentures de damas rouge, où se prélassait, sur un fauteuil sculpté, une grosse dame chargée de bijoux, et mieux attifée qu'une princesse. Il salua. D'une voix de harengère, la dame invita monsieur l'abbé à s'asseoir. Survint M. Gabalou, mari de la dame, lequel expliqua longuement à Félix qu'il était aise d'avoir enlevé son précepteur au fils du marquis de Montgellafrey. Puis on appela nos sieurs Adalbert et Tancrède, adolescents de belle venue, empesés, gourmés, raides sous leurs habits à la mode de demain, qui ébauchèrent un sourire timide en regardant la soutane et le chapeau de Félix couverts de poussière.
On fit grande fête au jeune abbé. Il fut installé dans un appartement somptueux, choyé, caressé, traité cordialement en hôte et en ami. D'éducation il ne fut pas dit un traître mot ; de religion, pas davantage. M. Gabalou avait l'honneur d'être voltairien,
mais voltairien tolérant ; de plus, il donnait à ses fils un ecclésiastique pour précepteur, parce que c'est « meilleur genre » qu'un laïque.
Il n'était pas, toutefois, un méchant homme. Ignorant, prétentieux, vain de sa richesse, gagnée à la sueur de son front, — ce qui est toujours honorable, — s'il avait les petitesses du parvenu, il en avait aussi la générosité. Il donnait, — parfois avec ostentation, ce qui diminue le mérite de la charité, — mais enfin il donnait, et c'est quelque chose pour un bourgeois gorgé de Voltaire. 11 allait à la messe, encore qu'il affectât l'indifférence en matière de religion ; il convient aux riches de ne point léser les convenances, et d'ailleurs il voulait plaire à son curé. 11 lisait plusieurs journaux, et non des pires ; les meilleurs ne valent pas grand'chose.
Son opinion était de n'en avoir aucune, ou plutôt il en changeait tous les jours : les girouettes aussi tournent à tous vents, et quel rôle plus utile que celui des girouettes? Rien ne le charmait davantage que d'être loué pour son bon sens. Modestement, il avouait sa médiocrité d'esprit et l'insuffisance de son instruction ; mais le gros bon sens, déclarait-il; supplée à tout, et sa « petite jugeotte » lui permet-
tait de régler le sort des empires, de conseiller le pape et de critiquer le gouvernement.
Bref, M. Gabalou n'était ni plus bête, ni plus sot, ni moins vulgaire qu'aucun autre bourgeois de son acabit, et madame son épouse, dont la voix sonnait la fanfare, se pâmait d'admiration devant lui, gâtait ses fils, familiarisait ses servantes, et n'avait, — la pauvre ! — d'autre défaut que de s'enharnacher de plumes et de dentelles, de se pavoiser de fanfreluches, même pour arroser les fuchsias de son jardin, car elle jouait à la jardinière florianesque.
Félix fut très heureux avec ce couple typique, à ceci près qu'il disputait M. Gabalou sur les théories bizarres de ses journaux, et désespérait Mmo Gabalou par sa sévérité envers ses deux bons enfants, qui glissaient peu à peu dans les travers du milieu où ils vivaient, et qu'il se proposa de conquérir au collège dont il sortait lui-même: c'est à quoi il parvint. Il fut décidé qu'Adalbert et Tancrède seraient confiés aux soins de l'excellent supérieur, dès la rentrée des classes, et Félix prit la tâche de les préparer à l'existence nouvelle qu'ils allaient embrasser.
Voici quelles étaient ses idées sur l'éducation, telles qu'il les exposa à M. Gabalou, un jour de pluie où
ce digne homme s'ennuyait fort dans le plus reluisant de ses salons :
— Monsieur, vous croyez, ainsi que beaucoup de pères de famille, qu'il suffit de bourrer vos enfants de latin, de grec, d'histoire, de géographie et de mathématiques, pour accomplir le devoir de les élever. Ce n'est pas tout à fait cela. Faire un bachelier est la chose la plus facile du monde ; faire un homme est la plus difficile assurément. Or le but d'un père de famille, digne de l'honneur que Dieu lui fait en lui donnant charge d'âmes, doit être de faire des hommes, c'est-à-dire des chrétiens.
Vous qui êtes riche, vous avez à choisir entre plusieurs modes d'éducation. Jusqu'ici vous vous en êtes fort peu occupé. Adalbert a neuf ans, Tancrède en a huit. Il y a déjà du temps perdu, mais on peut le rattraper. Le précepteur à la maison est un objet de luxe. D'abord il faut trouver le rara avis, l'oiseau rare: un précepteur qui s'accorde avec vous, qui s'accorde avec votre femme, qui aime vos enfants et s'en fasse aimer, qui impose le respect à vos gens, qui soit à la fois bon et sévère, fier et affable, courtois et discret, et qui sache enfin, se tenant à sa place, exiger le maintien de ses dioits
et n'échappera aucun de ses devoirs. Voilà pour les rapports sociaux.
S'il est prêtre, il doit être bon prêtre, c'est-à-dire ne se point laisser gagner aux attraits du monde, qui ont des périls. Le salon ne lui est pas interdit, mais il vaut mieux qu'il se contente d'y passer. La table lui offre plus d'un écueil; demain peut-être on l'enverra dans la montagne, où les truffes sont inconnues, où le meilleur vin coûte huit sous la bouteille, où la cuisine que lui frelatera une paysanne peu Faffinée mécontenterait messieurs les valets de messieurs vos chiens. J'incline par conséquent à croire que le prêtre que je me figure sobre, austère, silencieux, voire un peu sauvage, ne resterait pas longtemps soumis à la nécessité de partager votre faste. 11 se considérerait comme un hôte pressé de s'en aller et qui reste par condescendance, et vous le verriez décamper un beau matin, à votre déplaisir.
Le précepteur laïque a d'autres inconvénients. S'il est jeune, il se marie. Pour se marier, on fait sa cour; et le hasard veut qu'il y ait toujours quelqu'un à courtiser dans le voisinage, de telle sorte que l'occupation de courtiser nuit singulièrement aux leçons. Puis on est alors dépourvu du caractère sacré qui
marque les distances, et pour peu qu'on soit chez tel marquis entiché de sang bleu, on est classé parmi les subalternes : position ambiguë, mal définie, qui redouble les difficultés d'une mission déjà pénible.
Par-dessus tout, l'enfant voué au précepteur manque d'émulation. Il ne peut ni comparer, ni apprendre par les souffrances d'amour-propre, par le travail méthodique, par l'existence commune avec d'autres enfants comme lui, — cette science difficile de la vie qui s'acquiert par de si cruelles expériences. Ce n'est pas tout. Pensez-vous que vous n'entravez jamais l'œuvre du précepteur? Supposez-le tel que^je vous le désire, et en outre savant, sagace, pénétré de l'importance de sa tâche, le laissez -vous toujours libre d'agir ?
Vous dérangez ses plans sous mille prétextes : vous exigez trop ou ne demandez pas assez. Vous écoutez plus volontiers les doléances de l'élève que les admonestations du maître. Par surcroît, ce dernier a pour ennemis intimes l'ancienne bonne des enfants, jalouse de leur affection, et tous vos domestiques, obligea de lui obéir et qui se regardent comme ses égaux, — parce qu'il est salarié. Vérité humiliante, que vous ne contesterez pas, monsieur Gabalou.
Allons plus avant. La mère s'inquiète de la santé des enfants. Tant de livres à lire, tant de thèmes, de versions, d'analyses, de compositions, ne risquent-ils pas d'ébranler cette santé précieuse? Voici qu'Adalbert a la migraine, et Tancrède est fatigué. Vite une promenade!... et grondez-moi ce professeur qui surmène ces organisations frêles et prétend, — le bourreau ! — qu'on étudie sa leçon avant de courir sur la pelouse.
Et si j'entrais plus au cœur de mon sujet, Monsieur, je vous montrerais la mère jalouse de l'affection que ses enfants portent au maître; la mère toujours prête a prendre le parti de ceux-ci contre celui-là ; la mère trop sévère et celle qui ne l'est point assez. J'irai plus loin encore: il y a des familles où l'on a des plaies à cacher ; le précepteur est un témoin gênant, et l'on s'en débarrasse, quelquefois en le sacrifiant.
D'autre part, le collège n'est pas le parfait moyen d'éducation : il est, en petit, la société. On y trouve des bons, des mauvais et des pires: une seule brebis galeuse suffit à infecter le troupeau. Il y a quelque danger à jeter dans cette fournaise dévorante une âme tendre et naïve, accessible à n'importe quelle impres-
sion. Le cœur de l'enfant est une cire molle; on le pétrit comme on veut, et bien des gens oublient le précepte de Juvénal.
En outre, il y a des questions matérielles. Au collège, on ne peut multiplier les soins physiques ; l'hygiène est souvent défectueuse; les aliments sont abondants et grossiers; le système des dortoirs, si vastes et aérés qu'ils soient, est malsain. Je ne m'appesantis pas sur ces détails, en apparence futiles, mais dont un père soucieux de l'avenir de ses fils apprécie l'importance.
Voilà donc ce père plongé dans une perplexité profonde : que choisira-t-il ? l'éducation en famille, ou le collège? Ni l'une ni l'autre, monsieur Gabalou, ou plutôt l'une et l'autre, s'il veut bien comprendre que de sa décision dépend l'avenir.
— Bon ! fit le bourgeois qui avait écouté avec une attention soutenue le discours de l'abbé Félix, et qui se gardait de répondre. Que fera donc, s'il vous plaît, ce papa modèle ?
L'abbé, réprimant un mouvement de joie, poursuivit:
— Il quittera son joli château, profitant de l'occasion pour faire habiller de draperies les statues quj
SCÈNES DE LA VIE CLÉRICALE i&3
en décorent la façade. L'art ne gagne rien à l'indécence, et la mythologie devient surannée. J'estime les saintes de nos cathédrales un peu plus que les Pomone et les Cérès, qu'il faut laisser aux musées.
Il quittera donc son joli château et s'en ira habiter, dix mois de l'année, la petite ville proprette et coquette dont nous voyons là-bas le clocher briller au-dessus des arbres. On peut avoir là une maison commode et même élégante. Le père enverra ses fils tous les malins au collège, de huit à dix heures, et l'après-midi de deux à cinq.
Ils y recevront l'instruction, en compagnie de camarades qui seront leurs émules, qu'iis verront seulement pendant la classe et parmi lesquels ils pourront chercher un ou deux amis; trois plutôt que deux, pour parer aux défections. Et s'ils en conservent un sur les trois, jusqu'à la trentième année, celui-là sera bon, et eux aussi.
Mais l'éducation se fera dans la famille, avec ou sans précepteur. Les enfants resteront dans leur milieu social, garderont leurs habitudes, s'accoutumeront au rang qu'ils devront occuper un jour dans le monde. Seulement, ici commencent les difficultés
pour le père, qui aura des réformes à opérer, s'il veut mener à bien son entreprise.
— Quelles réformes, je vous prie?
— C'est que, dit Félix en souriant, vous m'allez quereller incontinent. Je me risque. Il faudra, d'abord, songer au bon exemple et faire soi-même ce que l'on conseille à ses enfants de faire : ne point médire, honorer les vieillards, aimer les pauvres, respecter la hiérarchie sociale, n'envier personne, être humain, prudent et modéré. Puis, au lieu de discuter la religion, la pratiquer : ce n'est pas toujours commode, mais Dieu ne nous a pas créés pour nous amuser. Quel frein mettrez-vous à la fougue, à l'exubérance d'un enfant? Et comment le prémunirez-vous contre les batailles de la vie, s'il n'est pas religieux? Donc, plus de livres frivoles, plus de romans légers, plus de journaux à images traînant sur les tables. S'il y a un livre chez vous dont une seule page puisse blesser la délicatesse d'un enfant, brûlez ce livre. Pas un tableau qu'on ne puisse regarder sans trouble... Et surtout pas un mot qui provoque la curiosité non satisfaite.
M. Gabalou se leva et serra la main de l'abbé.
— Où allez-vous? demanda Félix.
— Je vais à la ville y chercher une maison ... où je ne mettrai pas de statues. Vous, mon ami, dressez-moi le catalogue de ma future bibliothèque ; abonnez-moi aux journaux qu'il vous plaira de choisir. Nous causerons ce soir, demain et aprèsdemain de mes petites affaires... et pour commencer je vais faire un beau feu de joie des soixante volumes de Voltaire que j'ai là-haut et que je n'ai jamais lus.
— Vous vous en vantiez ! dit l'abbé rayonnant de joie.
— Ah ! mon ami, si les bourgeois qui adorent Voltaire l'avaient lu, ils ne l'adoreraient pas. Vous allez rester avec nous, hein ? Les deux enfants seront à vous comme à moi, et vous êtes le maître que je rêvais pour eux. . . et pour moi.
— Non, reprit Félix : je suis prêtre, et c'est la vie du prêtre que je veux ; il me faut une famille plus nombreuse. J'ai reçu, tantôt, une lettre de mon évêque et je suis nommé vicaire d'une petite paroisse dans la montagne. Mais je reviendrai vous voir.