DANS LA MONTAGNE
«Simple et pauvre comme eux, parce que son nécessaire même devient leur patrimoine, il les élève pour ne leur laisser ni le désir de trompeuses promesses, ni le regret de fragiles félicités. A sa voii, d'autres rieux, d'autres trésors s'ouvrent pour eux ; ils courent en foule au pied de ce Dieu qui compte leurs larmes...
«La nature, l'amitié, le ministre de la religion seul remplace tout; seul au milieu des gémissements et des pleurs, livré lui-même à l'activité du poison <|ui dévore tout à ses yeux.il l'affaiblit, il le déio'jrne; — ce qu'il ne peut sauver, il le console, il le porte jusque dans le sein de Dieu ; nuls témoins, nuls spectiteurs, rien ne le soutient; ni la gloire, ni le préjugé, ni l'amour de la renommée : son âme, ses principes, le ciel qui l'observe, voilà sa force et sa récompense.
« Le monde, cet ingrat qu'il faut plaindre et servir, ne le connaît pas; s'occupe-l-il, ht-las! d'un citoyen utile, qui n'a d'autre mérite que celui de vivre dans l'habitude d'un héroïsme ignoré? j>
(Chateaubriand.)
Un soir d'hiver, aux approches de la Noël, il faisait grand froid, et la neige tombait avec abondance. L'abbé Félix rentra dans sa chambre aussitôt après le souper; il était fatigué d'une rude journée,
et n'ayant que faire en son gîte, il fit comme le lapin de La Fontaine et se mit à songer. Le vieux curé, maladif, infirme, dormait déjà. La servante vaquait à ses affaires, dans la cuisine enfumée, conversant, faute de partenaire plus loquace, avec son roquet et sa chatte.
Un feu pétillant illuminait le pauvre logis du vicaire, qui n'alluma point sa lampe, en vue d'une économie nécessaire, et qui s'assit dans le fauteuil branlant qu'on avait hissé à dos de mulet, au sommet de la montagne, du temps même que le duc Victor- Amédée de Savoie franchissait le col pour entrer en Dauphiné, c'est-à-dire deux siècles auparavant.
Là, se voyant seul, bien loin du monde, enveloppé du silence morne que la nuit apporte en ces hautes régions des Alpes, Félix se donna le régal d'une causerie avec soi-même, plaisir assurément restreint, mais qui est le seul refuge des cœurs jetés dans l'isolement, à l'âge où l'on aime à dire tout haut sa pensée.
« Me voici vicaire depuis trois mois, se dit-il donc. Vicaire ! c'est un beau titre, assez lourd à porter, pour qui n'a pas l'esprit sain et le corps robuste. M. le curé n'est pas mécontent. Moi, j'ac-
complis laborieusement mon devoir. Tout va bien, et je dois être satisfait.
« Seulement... Il y a un petit seulement, car enfin la vie n'est pas absolument couleur de rose ; je m'aperçois que servir Dieu et les pauvres n'enrichit point. De quoi j'aurais tort de me plaindre, puisque je sais fort bien que le sacerdoce n'est pas une source de fortune. Mais il faudrait au moins que l'on pût vivre décemment.
« Calculons un peu. Je reçois un traitement annuel de 350 francs; la commune, assez obérée, y joint un supplément de 100 francs; j'y ajoute 300 francs de casuel et d'honoraires de messes. Je jouis donc d'un revenu fixe de 750 francs par an, c'est-à-dire un peu plus de deux francs par jour, moyennant quoi je dois manger, me vêtir, m'entretenir, acheter des livres, économiser pour avoir au moins un lit, une table, quatre chaises et une marmite quand je serai nommé curé.
« En outre, je dois faire l'aumône. Ce n'est pas seulement pour moi l'obligation d'un précepte évangélique, d'un exemple à donner ; c'est, de plus, un impôt forcé auquel je ne puis me soustraire.
« Établissons le budget. »
Félix prit un crayon, et à la lueur de la flamme rouge de son feu, il traça le tableau suivant sur un bout de papier, à seule fin de procéder avec ordre.
Recettes : 750 francs.
Dépenses : au curé, qui me loge, me nourrit, à raison de deux repas par jour, me fournit le vin de la messe; une pension annuelle de 365 »
Blanchissage; entretien du linge; étrennes à la servante, 5 francs par mois 60 »
Une soutane tous les deux ans ; un manteau tous les cinq ans; culottes, gilets, et autres vêtements ; part proportionnelle, par an 100 »
Un chapeau, 15 fr. ; deux paires de chaussures, 32 fr. ; six rabats, 9 fr. 50 56 50
Mon tabac, puisque j'ai la malheureuse habitude de priser; trois sous par jour donnent, par an 54 »
Intérêt de la somme de 900 fr. que je redois au Grand Séminaire, pour mes
A reporter 635 50
Report 635 50
trais d'étude à 45 fr. et amortissement
d'un cinquième de ma dette 225 »
Mensualités au libraire qui m'a fourni le Catéchisme de Guillois, le Dictionnaire thèologique, le Sermonnaire, et autres livres indispensables : 10 fr. par mois (j'en ai encore pour quarante mois!). . . 120 »
Menues dépenses imprévues ; voyages, frais de poste, objets à usage, médecin, pharmacien, le tout évalué en moyenne à dix centimes par jour 35 »
Versement à la caisse de retraite ecclésiastique , Mémoire.
Pension mensuelle de 10 fr, promise au fils cadet de mon frère Pierre-Antoine, lequel a sept fils et trois filles 120 »
Total 1,135 50
« Ouais! s'écria l'abbé Félix, lorsqu'il eut terminé son addition. Nous voici bien loin de compte, et je ne suis pas aussi nanti en finances que défunt Crésus. Au total, c'est un déficit de 385 francs... Le Grand Séminaire attendra. Je n'amortis pas. Ci :
180 francs à biffer. Supprimons la pension du neveu : il fera comme moi, et se privera ; ci : 120 francs. Je suis encore loin de compte!... Si le libraire voulait reprendre ses livres?... Heu! l'abbé Vital en a besoin : je lui vends les livres, et il payera les mensualités : son père est aubergiste et n'a que lui. Ci, 120 francs.
« Encore un effort, nous serons au bout. « Le tabac est décidément très cher : en outre, c'est une habitude funeste. Je ferai cadeau de ma tabatière en bois de Sainte-Lucie à ma belle-sœur Agathe. Ci, 54 francs.
« Il manque une petite somme pour parfaire l'équilibre : nous la rattraperons sur le chapitre vêtements : la soutane fera trois ans ; le manteau ira jusqu'à sept ; et [en ressemelant mes souliers, ils dureront un peu plus. Mais ce sera un équilibre instable.
« Je n'ai prévu ni l'aumône, ni les économies. Je ne peux cependant pas refuser aux pauvres un morceau de pain ou un sou, le petit sou qu'on donne aux enfantelets pour acheter un gâteau !...
« Et si je n'ai plus mes livres, comment travailler?...
« Et M. le curé ne peut pas nourrir à meilleur marché un homme de vingt-six ans, robuste, debout dès l'aube, vivant au grand air, et travaillant beaucoup. Deux repas, la chandelle, le chauffage, en un lieu où l'hiver dure huit mois, cela vaut bien vingt sous par jour !...
« Celui qui donne la pâture aux petits oiseaux a bien de la besogne ! J'ai confiance, il ne m'abandonnera pas. »
Cela dit, Félix alluma sa lampe et se mit à travailler.
La petite paroisse où notre ami Félix est vicaire
est appelée Entre-Deux-Eaux. Elle est située sur un
étroit plateau, dans les sommités alpestres, un vallon,
sauvage et dénudé, entouré de toutes parts de roches
abruptes. Une aiguille de pierre, énorme, s'élance
d'une crête escarpée, dominant ravins et précipices.
Deux torrents en descendent, noircis par les détritus
d'ardoise, écumeux, courant en cascatelles sur des
cailloux : ils baignent les quelques chaumières, à demi
enfouies dans le sol, qui forment le village de l'église.
Au delà de ce sol, sur les pentes de la montagne, de vastes pâturages s'étendent, et plus loin des forêts de sapins, au feuillage sombre, où se croisent des sentiers agrestes.
L'église d'Entre-Deux-Eaux est une masure, dont un fermier de Normandie ne ferait point son étable. Ses murs énormes croulent de vétusté. Les fenêtres n'ont plus de vitres, et des châssis de papier huilé remplacent les verrières peintes, brisées pendant la Révolution. Les autels sont de bois vermoulu : l'humidité en a écaillé la peinture ; les ors sont rougis. D'antiques fleurs en papier décorent des vases de pacotille. Aux grands jours de fête, c'est une couverture mangée des vers qui sert de tapis sur les marches de l'autel.
Des falots de fer-blanc enluminé sont accrochés aux parois du sanctuaire. Une statue de la Vierge, informe, vêtue de paillons et de clinquant, se dresse dans une niche, autrefois sculptée, et que les siècles ont rendue fruste.
Ce temple inspire la tristesse : les hommes sont donc bien ingrats envers Dieu, qu'ils f'honorent en ce hangar misérable ? Et pourtant on y prie avec ferveur, la foi y resplendit de son éclat si pur, et
quand, le dimanche, la foule des fidèles se presse entre ces murs crevassés ; quand les cierges de l'autel répandent leur lumière et qu'un chœur de voix rustiques retentit sous les voûtes, qui n'ont plus d'écho, le lieu saint, si humble et pauvre qu'il soit, est comme transfiguré, et se revêt d'une incomparable majesté.
Autour de l'église, le cimetière, empli d'herbes folles et d'orties, sous l'épaisse toison desquelles disparaissent les tertres tumulaires. Çà et là quelques croix sont debout. Elles portent la plupart un nom, une date. D'autres gisent sur le sol. Au fronton de la maison de Dieu, un cadran solaire est peint, avec celte inscription, qui est un avertissement :
Uîtimam time.
Le presbytère est derrière l'abside, un peu en contre-bas. au boni même du torrent. C'est une maison délabrée, car le curé n'est pas mieux logé que le bon Dieu. Les pièces du bas sont enterrées, comme des caves, éclairées par des soupiraux à barreaux de fer. Il y a un salon, — notre langue est indigente — : le salon est voûté, blanchi à la chaux tous les dix ans ; un poêle de faïence y
fait l'office de console; le buffet est de bois blanc, et les chaises témoignent de longs et loyaux services.
La servante a son lit dans un enfoncement qui touche à la cuisine. Le bûcher est tout près. En haut sont les chambres du curé et du vicaire, et celle qu'on offre aux amis et aux passants.
Le plus mince bourgeois d'une modeste bourgade n'habiterait pas volontiers ce logis, où vit depuis quinze ans un vieillard usé par les travaux multipliés du saint ministère.
Le bon curé touche au terme de sa vie : il a si longtemps vécu parmi ces paysans, ignorants et simples, mais d'une foi robuste et profondément chrétienne, qu'il n'a pas voulu les quitter pour la plaine, dont le climat conviendrait mieux à son âge et à sa santé. Il est resté avec ses enfants, auxquels il léguera sa dépouille mortelle et son souvenir, et qui viendront bientôt prier sur sa tombe.
Félix aime ce curé, le jeune homme a trouvé en lui un père. Il a toute la charge de la paroisse, qui est populeuse : dix-sept hameaux, de trois ou quatre familles chacun, et dont le plus proche est
éloigné de l'église de plus d'une heure de marche dans la montagne.
Le matin, après avoir dit la messe, il visite les malades, puis il fait le catéchisme aux petits enfants ; il en a pris quelques-uns pour élèves, et leur enseigne les éléments du latin, en vertu de quoi on lui fait payer patente ; de plus, le maître d'école se plaint de la concurrence et dénigre le vicaire.
Les offices terminés, le vicaire bêche le jardin, innocente récréation, la seule qu'il puisse avoir. Il récite son bréviaire, fait la classe. Il a les registres à tenir en ordre, ses examens a préparer. Le crépuscule arrive, qu'il n'a pas eu un moment de loisir depuis le matin.
Et la nuit n'est pas toujours consacrée au sommeil. Ce jour même où Félix, après avoir établi son budget, tout ainsi que s'il était banquier ou millionnaire, feuilletait l'un des énormes in-folio de dom Calmet, un paysan vint heurter à la porte du presbytère. Il venait prévenir le vicaire que son père mourant demandait les sacrements, le Viatique sacré, suprême consolation de l'homme, au seuil de la redoutable éternité.
La vie du prêtre est parsemée d'épisodes de ce
genre. Que de fois il est ainsi éveillé au milieu de la nuit! Avec quel courage il brave l'intempérie des saisons, les dangers, la fatigue, pour assister aux derniers moments d'une pauvre créature appelée de Dieu!
C'est véritablement le héros chrétien. Il est de ces hommes dont Lamartine trace le portrait :
« Il n'a point de famille, mais il est de la famille de tout le monde; on rappelle comme agent, comme conseil ou comme témoin dans tous les actes de la vie; sans lui, on ne peut ni naître ni mourir; il suit l'homme du sein de sa mère à la tombe ; il bénit le berceau, la couche conjugale, le lit de mort et le cercueil! »
Félix remplaçait donc le vieux curé, débile, à demi paralysé. Il exerçait pieusement les saintes fondions. Il excitait l'admiration de ses ouailles par sa ferveur angélique, son inépuisable charité, sa tendresse pour les déshérités. Nul ne l'implorait en vain. Il se dépouillait de tout.
Il sut éviter habilement plusieurs pièges qu'on lui tendit.
Il en est un que tous les jeunes prêtres connaissent. Toutes les paroisses comptent plusieurs de ces créatures quinteuses, acariâtres, désagréables, méchantes, que Ton appelle des fausses dévotes. C'est une engeance malfaisante, qui d'ailleurs prouve l'excellence de la religion, car la religion est excellente qui n'est pas anéantie par leur niaise naïveté ou leur hypocrisie.
Elles ont dépassé et de beaucoup l'âge où les femmes avouent quarante ans. L'une est petite, replète, grosse, le teint plombé, les yeux bouffis. L'autre est longue, svelte, décharnée, avec des traits anguleux, des coudes pointus. Celle-ci a le nez busqué, en bec d'oiseau de proie, les lèvres minces et décolorées, les yeux caves, sans éclat; l'une roule, l'autre sautille.
On les voit se promener, en quête d'un péché mortel à raconter. Elles arpentent le terrain par longues enjambées, furetant de l'œil dans tous les coins et recoins, observant ceux qui passent, épiant ceux qui parlent. Leur infatigable regard pénètre partout, et devine ce qu'il ne voit pas.
A l'aube, elles sont à l'église, pour y tout surveiller. Elles sont là, affaissées sur leur chaise, les doigts entrelacés, la tête penchée sur l'épaule, les yeux extatiques. Elles examinent avec soin le maintien de l'officiant, critiquent sa chasuble posée de travers, son manipule mal attaché, sa tonsure mal tracée.
Elles morigènent le petit servant de messe, s'il s'est embrouillé dans les us et les a, ou parce qu'il a escamoté la moitié des répons.
Elles offrent au sacristain leurs conseils et l'appui de leur expérience.
Qu'il se présente une cérémonie, une procession, elles sont là, attentives, affairées, gourmandant leurs voisins, toisant les jeunes filles; elles estiment que l'encens est mélangé de trop de myrrhe, et que son parfum n'est pas parfaitement liturgique ; les fleurs sont mal choisies, les bannières sont défraîchies, les congréganistes se tiennent mal, les chantres ont des tournures vulgaires, monsieur l'archiprêtre met son rabat de travers, monsieur le curé est obèse, monsieur le vicaire est long comme un jour sans pain.
Elles sont casuistes, elles dogmatisent. Elles apprendraient la morale à saint Bonaventure, le
dogme à saint Thomas d'Aquin, le mysticisme à sainte Thérèse.
Elles vont importuner leur confesseur une fois par semaine : l'une s'accuse d'avoir mangé une grappe de raisin avec concupiscence, l'autre d'avoir manqué de patience h rencontre de son matou. Elles emplissent le confessionnal deux heures durant, et confessent non seulement leurs péchés, mais encore ceux de toute la paroisse. Au besoin, elles inventeraient.
Leur langue est une machine de guerre plus terrible cent fois que les mitrailleuses perfectionnées. Il n'est pas de cancan absurde qu'elles ne parviennent à rendre croyable ; pas de grossier mensonge qu'elles ne transforment en vérité. Elles feraient battre les montagnes entre elles. Elles trahissent avec art, elles sont perfides avec adresse. C'est pour elles qu'on a formulé cet axiome :
« La calomnie est un charbon ardent qui noircit ce qu'il ne brûle pas. »
Les fausses dévotes se parent d'une admirable vertu : la foi. Elles sont, au demeurant, très redoutées, encore que nul ne se laisse prendre à leur jolie mine.
L'abbé Félix les dépistait fort bien. Autant il aimait ces vraies chrétiennes, prudentes et sages, qui remplissent les devoirs de leur état, et donnent à Dieu les heures que le devoir ou le travail n'occupent point, autant il mésestimait ces ambitieuses filles qui font de la dévotion un masque à leurs médisances, à leur vanité, à leur esprit de domination.
11 avait trop le sentiment de sa dignité et le respect de soi-même pour accepter les conseils de ceux auxquels il devait, lui, ses avis. Aussi ne voulut-il dans sa chambre qu'un seul siège, le sien. Et quand il recevait quelqu'un, c'était debout, la porte ouverte. Quand on le voulait entretenir, on l'appelait au confessionnal, où l'on ne cause pas. Il écoutait, répondait, congédiait.
11 ne recevait point avec grâce les présents qu'on lui offrait. Il n'ignorait pas que l'on contracte ainsi des obligations qui deviennent onéreuses. 11 prétendait à l'affection de ses paroissiens, mais non à leur amitié, et gardait sa place.
Dès l'abord, il y eut de l'émoi dans le clan de ces
vénérables matrones qui se croient volontiers les auxiliaires du clergé et se posent en « matriarches. » Mais Félix fît bonne contenance, et quand on le vit résolu à ne point se laisser mener, on rentra bec et ongles.
La présence de ce jeune prêtre, simple, modeste, instruit, soumis, expansif, adoucit les derniers jours du respectable vieillard dont il était le compagnon, l'ange gardien visible.
C'était un spectacle touchant que de voir le curé, appuyé sur le bras du vicaire, se traîner languissant du logis à l'église, et contempler une fois encore ses enfants réunis dans l'enceinte sacrée. Il les regardait tous, les reconnaissait, se souvenait des services qu'il avait rendus à leurs pères, à leurs aïeux. 11 appelait à lui les petits enfants, les caressait, heureux de leurs sourires, de leurs candides réparties.
Puis il soupirait, à la pensée qu'il faudrait bientôt quitter cette nombreuse famille. Il souffrait.. Félix lui témoignait le dévouement d'un fils, ne le quittait point, revenait en toute hâte, lorsqu'il avait dû s'éloigner un moment.
L'hiver se passa ainsi, jour par jour, avec ses fêtes magnifiques.
Ce fut encore Félix qui prêcha le carême. Il n'alla point chercher, dans les maîtres de l'éloquence sacrée, ces enseignements grandioses qui s'adressent aux princes de l'intelligence, aux riches, aux puissants. Il ne fleurissait pas son langage de ces expressions pompeuses qui déguisent souvent l'indigence du fond. Il se bornait à des instructions substantielles, où il expliquait, en termes clairs, les doctrines de l'Église, telles qu'elles sont exprimées dans le catéchisme. Il commentait l'Évangile, ce livre si beau, d'une si parfaite poésie, et que l'enfant même comprend.
Il eut de ces élans du cœur, de ces larmes vraies, de ces ardeurs de parole, que l'art ne saurait dicter, et qui attirent le pécheur, comme l'épervier jeté dans Tonde prend le poisson. La Pâque fut une belle fête, et bien des gens, que le cabaret enlevait à Téglise, vinrent se réconcilier avec Dieu et s'asseoir au festin céleste.
Félix fit donc beaucoup de bien dans cette paroisse d'Entre-Deux-Eaux, où l'on était accoutumé au gouvernement paternel et bienveillant du curé. Il fut peut-être moins doux que celui-ci ; la jeunesse n'est pas indulgente. Mais il se gagna les cœurs par le bon exemple, et si parfois il se montra d'une austérité un peu rude, il se concilia les esprits par son zèle pieux, éclairé, et surtout par sa vie de privation et de labeur.
Le prêtre fait ce qu'il veut des âmes qu'on lui confie, lorsqu'il joint à l'irrésistible autorité d'un enseignement qui prévoit toutes les faiblesses humaines, l'exemple d'une vie irréprochable.
Félix fut aimé, c'est le plus facile; il fut estimé, c'est le plus nécessaire.
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