BEAT! QUI IN DOMINO IYIORIUNTUR
< Venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre ! Venez voir mourir le fidèle. Cet homme n'est plus l'homme du monde, il n'appartient plus à son pays; toutes ses relations avec la société cessent. Pour lui le temps flnit, et il ne date plus qu« de la grande ère de l'éternité. Un prêtre assis à son chevet le console. Ce ministre saint s'entretient avec l'agonisant de l'immortalité de ton âme.
« Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde; un sacrement va les clore : la Religion le balança dans le berceau de la vie ; sa main maternelle l'endormira encore dans le berceau de la mort.
« Le sacrement libérateur rompt peu a peu les attaches du fidèle. Son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque visible sur son visage. Llle est prête à s'envoler vers les régions célestes. L'ange de la paix descend vers ce juste, touche de son sceptre d'or ses yeux fatigués, et les ferme à la
lumière »
(Chateaubriand.)
Si Ton veut se rendre compte du néant des choses humaines, et reporter sa pensée vers les hommes qui ont disparu, il faut relire cette belle page de Chateaubriand :
« Rappelez-vous un moment les vieux monas-
tères ou les cathédrales telles qu'elles étaient autrefois; parcourez ces ailes du chœur, ces chapelles, ces nefs, ces cloîtres pavés par la mort, ces sanctuaires remplis de sépulcres.
« Dans ce labyrinthe de tombeaux, quels sont ceux qui frappent davantage? Sont-ce ces monuments modernes, chargés de fleurs allégoriques, qui écrasent de leurs marbres glacés des cendres moins glacées qu'elles, vains simulacres qui semblent partager la double léthargie du cercueil où ils sont assis et des cœurs mondains qui les ont fait élever? A peine y jetez-vous un coup d'œil; mais vous vous arrêtez devant ce tombeau poudreux sur lequel est couchée la figure gothique de quelque évêque, revêtu de ses habits pontificaux, les mains jointes, les yeux fermés ; vous vous arrêtez devant ce monument où un abbé, soulevé sur le coude, et la tête appuyée sur la main, semble rêvera la mort. Le sommeil du prélat et l'attitude du prêtre ont quelque chose de mystérieux; le premier paraît profondément occupé de ce qu'il voit dans les rêves de la tombe; le second, comme un homme en voyage, n'a pas voulu se coucher entièrement, tant le moment où il doit se relever est proche !...
« Au fond de cette chapelle retirée, voici quatre écuyers de marbre, bardés de fer, armés de toutes pièces, les mains jointes et à genoux aux quatre coins de l'entablement d'un tombeau. Est-ce toi, Bayard, qui rendais la rançon aux vierges pour leur servir de dot? Est-ce toi, Beaumanoir, qui buvais ton sang dans le combat des Trente? Est-ce quelque autre chevalier, qui sommeille ici? Ces écuyers semblent prier avec ferveur, car ces vaillants hommes, antique honneur du nom français, tout guerriers qu'ils étaient, n'en craignaient pas moins Dieu du fond du cœur. C'était en criant : Montjoie et saint Denys! qu'ils arrachaient la France aux Anglais et faisaient des miracles de vaillance pour l'Église, leur dame et leur roi. N'y a-t-il rien de merveilleux dans ces temps des Boland, des Godefroid, des sires de Coucy et de Joinville?
« Sans doute ils étaient merveilleux, ces temps ; mais ils sont passés. La religion avait averti les chevaliers de cette vanité des choses humaines, lorsque, à la suite d'une longue énumération de titres pompeux, elle avait ajouté : Priez pour lui, pauvre pécheur. C'est tout le néant. »
Au sommet d'une montagne que dominent d'autres cimes escaladant les cieux, — il y a un cimetière que n'ombragent ni cyprès ni saules pleureurs, et où l'on chercherait vainement ces monuments fastueux que l'orgueil élève, que l'on visite par curiosité, mais auprès desquels personne ne vient prier, et dont aucune larme ne mouille jamais les marbres précieux.
Au centre de ce cimetière se dresse une croix de fer sur une colonne de pierre grise, étendard qui protège les morts comme lés vivants, signe de salut et de rédemption, qui console et qui promet, et dont le soleil, en suivant sa carrière, promène l'ombre grêle sur toutes les lombes.
Parmi ces tombes il en est une, qu'une croix de bois indique au visiteur, en attendant que des mains pieuses l'aient ornée plus dignement, car elle s'ouvrait il y a peu de jours, et la terre ne s'est point encore tassée sur le cercueil.
Là repose, dans iapaix du Seigneur, un vieillard qui fut le ministre de Dieu, qui l'est encore, et qui le sera dans l'éternité.
Le curé d'Entre-Deux-Eaux, l'ami, le père spirituel de Félix, vient de mourir.
Il était de ces prêtres qui dédaignent le faste, et dont l'existence s'écoule en leur humble demeure, comme en un cloître austère. Il vivait de peu, donnait beaucoup, et sans qu'on le sût. Tous ceux qui le dénigraient venaient à lui quand ils avaient besoin, et c'étaient ceux-là qu'il secourait de préférence.
Il conseillait sagement, avec prudence; il savait rendre aimables les plus dures leçons ; de tous côtés on accourait à lui, et plus d'un sentait peser encore dans sa poche l'aumône du curé, qu'il déblatérait déjà contre son bienfaiteur.
Le vénérable prêtre n'avait point ces allures élégantes, ces manières étudiées, ce langage quintessencié, qui sont à la mode, aux grandes villes. Il ne portait que des soutanes râpées, mettait son manteau de travers, ignorait l'usage des boucles d'argent et du linge fin. D'un abord un peu rude, d'une franchise presque brutale, d'une droiture qui ne voulait d'aucun compromis, il disait ce qu'il pensait, il pensait ce qu'il disait, et, comme il pensait juste, il parlait net, sec et sans façon : il ne s'égarait pas dans les voies tortueuses, allant droit au but.
Il n'avait pas l'étoffe d'un courtisan ou d'un complaisant. Il ne fallait pas lui demander la moindre transaction sur les principes et sur les doctrines. A ses yeux, la loi était la loi, et il s'inclinait, obéissant à l'autorité sans murmure, sans commentaires. Ceux qui n'avaient pas le courage de l'imiter le raillaient, et savaient inventer mille accommodements pour mettre en paix leur conscience.
Le curé allait droit son chemin, ne s'inquiétant guère de ses détracteurs, insensible à la louange et au blâme, parce qu'il faisait son devoir, ce qui ne méritait pas la louange, disait-il; parce qu'il tâchait de faire de son mieux, ce qui ne le soumettait pas au blâme. S'il bâtissait une salle d'asile pour les petits enfants pauvres, que lui importait qu'on l'accusât d'avoir capté un héritage pour payer les maçons? Il voulait que les enfants eussent chaud en hiver, frais en été ; qu'ils fussent à l'abri du mauvais exemple, et ne fissent pas les vagabonds par les chemins. De combien de privations paya-t-il la réalisation de son désir!
Ce n'était pas à ce prêtre, plein d'expérience et de bon sens, d'une science profonde et d'un jugement sûr, qu'il fallait demander sa complicité en matière de
supercheries. Il ne savait pas contenir son indignation en présence du mensonge, des extravagances, de la superstition. Il ne connaissait qu'une seule manière d'adorer Dieu, et c'est la seule qu'un catholique doit connaître, disait-il avec l'Église. Il n'abaissait pas la religion vers lui, il s'élevait vers elle. Il la voyait telle qu'elle est : divine, sublime, complète, et souvent il répétait ces paroles de notre Maître :
Gardez-vous des faux prophètes, ce sont des loups ravisseurs, cachés sous la peau de brebis.
Comme tous les hommes qui ont beaucoup travaillé, beaucoup lu, beaucoup médité, le curé d'Entre- Deux-Eaux était profondément versé dans plusieurs branches des connaissances humaines. Il savait infiniment et ne s'en parait pas. Simple sans naïveté, modeste sans vanité (et c'est un accouplement de mots qui rend bien ma pensée], il aimait ces bonnes causeries, ces amicales discussions où la sincérité gouverne toute parole, où l'on effleure tous les sujets, s'intéressant tour à tour aux découvertes de la science, aux problèmes de la métaphysique, aux rapprochements historiques, aux choses littéraires. 11 aimait ces tournois de l'esprit, où les vaincus mêmes sont victorieux.
Quelle joie quand on le revoyait après une absence ou une séparation! Avec quel transport d'amitié paternelle il vous pressait sur sa poitrine où battait un cœur si généreux ! Et quel dévouement il prodiguait à ses amis, qui jamais n'étaient honteux de lui avouer une détresse !
Depuis longtemps il souffrait de Tune de ces maladies dont la science ne peut arrêter les ravages, et qui le consuma rapidement. Il mit ordre à toutes ses affaires, non pas qu'il possédât beaucoup, mais il laissait après lui des parents pauvres, que sa mort allait priver de tout appui. Il eut bientôt réglé ces tristes détails, et dès lors il ne pensa plus qu'à Dieu.
C'est une chambre va^te, voûtée, mal éclairée par deux étroites fenêtres creusées dans les murs énormes. Elle est nue. sans ornements qu'un vieux tableau enfumé, une Madeleine agenouillée dans sa Thébaïde. Sur des rayons de bois blanc s'entassent des livres, beaucoup de livres, à la modeste reliure : in-folio
gigantesques, 0ù il semble que toute la science humaine soit amassée.
Le lit occupe un angle : un pauvre lit sans rideaux, sous un grand crucifix, entouré d'images pieuses. Le malade gît sur cette couche ; son visage émacié, déjà couvert des ombres de la mort, mais souriant encore, apparaît livide sur la taie blanche des oreillers.
Les traits du vieillard expriment une ineffable sérénité, la résignation pieuse, et la confiance du chrétien qui va paraître devant son juge. Ses cheveux argentés se déroulent en longues boucles, auréole de cette douce figure placide, qui va devenir immobile jusqu'à l'éternelle résurrection.
Il y a là une table couverte d'un linge blanc, un crucifix, des cierges dont la flamme tremblante jette une clarté jaune, des branches de sapin et de houx, à l'odeur acre, en guise de bouquets resplendissants. Un plat de faïence contient des pelotons de coton, un peu de mie de pain; une aiguière pleine d'eau est préparée sur un meuble.
La servante est au chevet de son maître, attentive à ses paroles, à ses regards. Sur le carreau sont agenouillés les paroissiens du bon curé, autant que la
chambre en peut contenir; et le corridor est plein; sur chaque marche de l'escalier se pressent des femmes, et dans les salles basses, tous ceux qui n'ont pu entrer là-haut. Cette foule est muette, recueillie. Pas un éclat de voix. Un mouvement de prières murmurées. Parfois un sanglot, étouffé aussitôt.
Elles sont toutes venues, les ouailles du pasteur, honorer de leurs prières l'agonie sainte du prêtre moribond. Et ceux-là mêmes qui, emportés par des passions impies, ont déchaîné contre lui naguère la calomnie et l'imprécation, ils pleurent, ils admirent cette tranquillité du juste, qui va paraître sans crainte comme sans orgueil présomptueux au tribunal qui ne faillit point. Ils le regardent, ils voient ses joues blêmies, ses lèvres contractées, ses mains amaigries qui se crispent sur les draps comme pour se cramponner à la terre, mouvement machinal qui annonce la fin prochaine.
D'une voix faible il fait ses adieux à ces enfants qu'il achéris. Quarante années durant, il a guidé ses brebis dans les voies du Seigneur. Il a connu les aïeuls de ceux-ci, les grands-pères ! Que Dieu soit en aide aux braves gens qui restent ! Que sa bénédiction soit sur eux et sur leurs demeures ! Que
les petits grandissent, en gardant le souvenir des morts !
Il parle ainsi lentement, laissant tomber chaque parole avec un soupir. 11 veut que ce soit là son dernier prône, le plus auguste, le plus sacré, parce que nul n'en perdra la mémoire. Ils l'écoutent courbés sous une émotion inexprimable, ces rudes montagnards dont le cœur semble environné de la triple cuirasse du poète latin et qui le sentent battre, ce cœur, sourdement, dans leur robuste poitrine.
Au dehors la neige tombe à gros flocons. C'est la. vigile de cette grande et belle fête de l'hiver, la Toussaint : les habitants du paradis ouvrent leurs rangs, pour faire une place à ce juste qui va pénétrer au bienheureux séjour.
La cloche tinte, puis une petite clochette, qui retentit, sonore.
Le Viatique, suprême sacrifice où Dieu se donne une fois encore à sa créature. En ce jour solennel, aucun des anciens amis du curé d'Entre-Deux-Eaux n'a pu quitter son poste, pour venir l'assister à ses derniers moments : le devoir les retient loin de lui. Il n'aura pas cette joie de mourir, entouré de ses frères dans le sacerdoce.
L'abbé Félix est seul. De petits enfants l'accompagnent, l'un avec la sonnette, l'autre avec le gros falot, décoré de rubans, qui se balance au bout d'une hampe dorée. Les assistants se prosternent. Le ciboire est aux mains du jeune vicaire, sous l'écharpe de soie à longues franges.
Deux paysans soutiennent entre leurs bras le vieux prêtre, qui voudrait se lever et s'agenouiller pour recevoir son Maître, et que ses forces trahissent. Il contemple, radieux, l'hostie sans tache, et les traits inondés d'une joie pure, il fait sa dernière communion d'ici-bas. Spectacle imposant qui inspire une joie profonde et grave !
Quelques instants plus tard, après avoir posé sur la table le calice vide, et dont les flancs ciselés brillent aux lueurs des cierges, Félix revêt, sur le surplis, l'étole violette. Il ouvre, d'une main tremblante, la buire d'argent où sont renfermées les saintes huiles. Il va administrer au mourant le sacrement de l'Extrême-Onction, institué pour nous sanctifier, comme nous le savons par ces paroles de l'apôtre saint Jacques :
« Quelqu'un de vous est-il malade? Qu'il appelle les prêtres de l'Église et qu'ils prient pour lui, en
l'oignant d'huile au nom du Seigneur, et la prière de la foi sauvera le malade; le Seigneur le soulagera, et, s'il a commis des péchés, ils lui seront remis. »
Tout d?abord Félix, ayant fléchi le genou, demanda à Dieu la grâce de s'acquitter dignement de ses augustes fonctions; puis, se relevant, il dit : « Paix à cette maison et à tous ceux qui l'habitent! »
Ayant ensuite aspergé d'eau bénite le malade et les assistants, il ajouta :
« Arrosez-moi, Seigneur, avec l'hysope et je serai purifié; lavez-moi, et je deviendrai plus blanc que la neige.
« Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.
« Que le Seigneur soit avec vous et avec votre esprit ! »
Il prit ensuite un peu de l'huile des infirmes avec son pouce et s'approchant du malade, il lui fit les onctions prescrites aux yeux et aux oreilles, aux narines, à la bouche, aux mains et aux pieds, en prononçant les paroles du Rituel :
« Par cette onction sainte et par sa pieuse misé-
ricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par la vue, — par l'ouïe, — par l'odorat, — par la parole et par le goût! »
Que Dieu pardonne au mourant tant de curiosités criminelles, de lectures dangereuses, de recherches raffinées, de sensualités et de dérèglements, de libertés coupables et d'injustices ! Que l'onction en forme de croix imprime sur ce corps qui sera bientôt cadavre, le signe de la victoire de Jésus-Christ sur les puissances de l'enfer, le gage de son amour pour les hommes! A cette heure suprême, il semble qu'on doit revoir, se déroulant devant soi, tous les actes, toutes les fautes de sa vie, et qu'au moment de quitter la terre on comprenne enfin que ce n'était point pour y chercher un vain bonheur, si chèrement acheté, qu'on y vivait...
Les onctions achevées, Félix se purifia les doigts avec de la mie de pain, se lava les mains, et fit jeter dans le feu l'eau et les boules de coton ayant servi à essuyer l'huile sainte.
Il prononça ensuite la belle prière :
« Nous vous en conjurons, ô Dieu notre Rédempteur, par la grâce de votre Saint-Esprit, prenez
pitié du triste état de cet infirme; guérissez ses plaies, effacez ses péchés et délivrez-le de toutes les douleurs du corps et de l'âme, donnez-lui dans votre miséricorde une santé pleine et entière, afin que, rendu à la vie de votre bonté, il puisse de nouveau se livrer avec zèle aux œuvres de piété. »
Il présenta alors au mourant, qui allait s'affaiblissant peu à peu, un cierge bénit le jour de la Chandeleur, pour lui rappeler que bientôt il contemplerait dans le séjour de la gloire Celui qui est venu dans le monde pour être la lumière des nations, et qui, dans le ciel, est lui-même la lampe qui éclaire ce séjour de l'éternelle félicité.
La mort venait chercher ce chrétien, ce prêtre charitable qui n'avait plus rien à faire désormais en ce* triste monde, où il avait passé en faisant le bien.
Félix donna au vieux curé le baiser de paix, le dernier !
Et ses larmes coulèrent brûlantes sur ce visage qui portait déjà l'empreinte du repos bienheureux. L'agonie fut courte : quelques gémissements, un sanglot, un faible soupir.
L'âme immortelle comparaissait devant son juge.
Tous ceux qui étaient là pleuraient, en murmurant la prière émue qui accompagne le défunt jusqu'au pied du trône de Dieu. Ces pauvres gens défilèrent l'un après l'autre devant le lit mortuaire où gisait cette triste dépouille. Félix avait fermé les yeux au curé, et mis entre ses doigts, jaunes et raidis, un petit crucifix de cuivre.
Il sortit à son tour, accablé de fatigue, pendant que deux vieillards, des anciens de la paroisse, rendaient au cadavre les funèbres soins et accomplissaient la tâche pénible de l'ensevelir dans ses glorieux habits sacerdotaux : car le prêtre a le droit d'être enterré dans les insignes de sa dignité, comme le soldat, dans son uniforme.
La Toussaint ne fut pas, cette aunée-là, une fête joyeuse au village d'Entre-Deux-Eaux! Comment se réjouir, alors qu'on perdait un père tendrement aimé, que, demain, jour des Morts, on conduirait à la sépulture!
C'est une fête bien touchante que l'Église célèbre le 1er novembre.
Elle glorifie tous les saints, les connus et les inconnus; ceux qui ont leur nom au Martyrologe, et ceux qui n'ont fait que passer, ayant Dieu seul pour témoins de leur vertus; et les ignorés auxquels s'applique cette belle parole de l'Évangile du jour : Bienheureux, vous qui aurez été maudits, persécutés, accablés de calomnies, à cause de moi : une grande récompense vous est réservée dans le ciel.
En ce jour de la Toussaint éclate cette vérité que l'Église triomphante, l'Église souffrante et l'Église militante sont unies parla plus étroite charité. En voyant les saints, qui furent des hommes, vénérés sur les autels, nous apprenons qu'ils ont passé par les mêmes épreuves que nous, et nous nous rappelons que Jésus-Christ nous a réservé une place au milieu d'eux.
Que d'exemples ils ont donnés à la postérité, ces héros du christianisme! On ne sait lesquels admirer le plus : les martyrs versant leur sang pour la foi, les docteurs consacrant leur vie à instruire les peuples, les moines sacrifiant leurs jours à la civilisation du
monde, leurs nuits à la prière, les cénobites expiant les péchés d'autrui, les vierges pratiquant les plus sublimes vertus.
Leur histoire est celle de l'humanité; chaque siècle a produit ses saints, les saints qu'il fallait pour ce siècle, et le nôtre a les siens. On trouve les saints partout, sur les marches du trône, et dans les plus misérables chaumières ; sous l'uniforme du soldat comme sous le froc du religieux, sous la veste du paysan et sous le bourgeron de l'ouvrier.
Les saints sont l'armée de Dieu, une armée qui couvre le globe, qui se recrute sous toutes les latitudes, et qui met sur le même rang le Chinois, le Peau-Rouge, le Nègre et l'orgueilleux descendant de Sem, qui croit être le seul civilisé. Pour être saint, il n'est besoin d'être ni riche, ni noble, ni savant, ni illustre. La gloire ne donne pas la sainteté. L'homme à qui vous jetez dédaigneusement une pièce de monnaie est peut-être un saint, et aussi l'homme que vous méprisez, que vous dénigrez, que vous pour suivez de votre haine ou de vos railleries.
César et Napoléon sont moins grands, avec toutes leurs splendeurs et leurs conquêtes, que Maurice et Victor, et le plus petit soldat de cette légion Thébaine
égorgée pour la croix. Dante et Shakespeare sont moins grands, avec tout leur génie, que ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et qui furent des saints dans l'Église.
« Qui, s'écrie le Psalmiste, est semblable au Seigneur notre Dieu, qui tire les plus vils de la terre et fait sortir le pauvre de son fumier pour le placer avec les princes, les princes de son peuple ? »
Félix, retiré dans sa chambrette, attendait que l'heure fût venue d'aller remplacer auprès du cercueil les braves paroissiens qui faisaient la veillée des morts depuis la tombée de la nuit. Il avait célébré avec tristesse les offices de la journée, chanté d'une voix, non plus éclatante et sonore, mais voilée et morne, l'épître où saint Jean décrit les merveilles du Paradis, la cour de l'Agneau, les douze mille élus de chacune des douze tribus d'Israël, et l'Évangile des Béatitudes...
Et, aux Vêpres, il avait quitté la chape blanche, raide de broderies, pour la chape noire à galons d'argent, tandis que les chantres psalmodiaient d'une
voix retentissante comme la trompette du jugement dernier le lugubre :
Requiem seternam dona eis, Domine !
iMaintenant il relisait cette page, que je veux transcrire, de son carnet de collège, petit livre où il retrouvait avec bonheur ses impressions d'enfance :
« Lorsque la foule des fidèles s'écoule, muette et recueillie, inondant la place, entre la cathédrale et la grosse tour, la nuit est venue. On se retire au logis. Les sonneurs de cloche vont de maison en maison, quêtant des provisions pour la veillée des morts, car l'airain vibrera toute la nuit, et d'heure en heure l'appel sombre et grave retentira :
« Éveillez-vous, gens qui dormez, priez pour les fidèles trépassés ! .. .
« Avec quelle anxiété on attend le premier coup de cloche! Il semble qu'on voit les morts, couchés sous le marbre de leur tombe, et prêts à soulever la pierre au premier signal. La ville se peuple de fantômes, car les âmes, cette nuit-là, disent les vieilles servantes, ont le droit de revenir voir ceux qu'elles ont aimé sur la terre, et les lieux où leur enveloppe mortelle a vécu.
« Ceux qui naissent dans la nuit de la Toussaint
SCÈNES DE LA VIE CLÉRICALE d 79
ont le privilège d'être en communication avec le monde surnaturel : ils voient ce qui reste invisible aux autres mortels. Ils entendent des voix mystérieuses. De singulières fatalités pèsent sur eux...
« L'Angélus a sonné. Voici l'heure! un silence morne règne..., les pas s'étouffent sur la neige molle... A travers les vitres dépolies par une vapeur diaphane, on voit se profiler en noir sur le ciel gris les silhouettes bizarrement découpées des maisons, et s'estomper la masse prodigieuse de la haute tour, dont les fenêtres bilobées, lumineuses, apparaissent comme l'œil d'un cyclope.
« Tout à coup un tintement aigu traverse l'espace... Quatre heurtements du fer contre le bronze : gémissements aigus, voix plaintives, pleurs désespérés... Trois coups! murmures sourds, sombres lamentations... Deux coups ! le bronze mugit, bourdonne, gronde, vibre longuement... La note finale éclate, majestueuse, terrible... Puis les cloches sonnent à toute volée, mêlant en un chœur formidable leurs voix argentines, sonores, mugissantes... De quart d'heure en quart d'heure ce lugubre concert recommence et dure ainsi toute la nuit. Pour douze
heures les morts sortent du néant où les ensevelit l'indifférence des vivants.
« Ayez pitié, Dieu de miséricorde, dit une belle pièce de l'ancien Missel de Cologne, ayez pitié de toutes ces âmes pour lesquelles on ne prie pas et qui n'ont dans leurs tortures aucune autre consolation, aucune autre espérance que d'avoir été faites à votre image et ressemblance. Mais, en effet, Seigneur, ces âmes sont le noble ouvrage de vos mains. Il y va de la gloire de votre nom. Jetez un regard sur ces malheureuses créatures, délivrez-les de leurs intolérables supplices, et réunissez-les dans le ciel à la foule heureuse de vos saints. »
Ce fut au lendemain du jour des morts que le brave curé d'Entre-Deux-Eaux fut conduit à sa dernière demeure.
Ses funérailles furent les plus belles qu'un homme puisse désirer : tous les pauvres d'alentour vinrent se joindre à tous les habitants de la paroisse. Malgré la neige et la froidure, les montagnards quittèrent leurs chalets haut perchés. Les infirmes se firent
porter par les gars, les enfants vinrent tous, les plus petits sur les bras de leurs nourrices.
Le cercueil fut enlevé par six paysans, chefs de tribus nombreuses, comme on en voit encore en ces pays reculés où les familles comptent jusqu'à dix fils et dix filles. Suivant la coutume, le cercueil était ouvert : on y voyait le curé, semblable à une effigie de cire, coiffé de la barrette, vêtu de l'aube, de l'étole, du manipule et de la chasuble.
Quand on le fit entrer dans son église « les pieds en avant», tout le monde éclata en sanglots, et l'église fut trop petite pour la foule, qui remplit le cimetière et déborda sur les chemins.
La cloche tintait lentement, et répondait, à travers l'espace, aux cloches des paroisses voisines.
Dans nos villes civilisées, on accompagne les morts le chapeau sur la tête. Là-bas, tous ces gens, les vieux et les jeunes, étaient tête nue, les pieds clans la neige : et le torrent, figé à demi, coulait sous des blocs de glace, qui revêtaient d'un cristal brillant les rochers où il bondit, écumeux et noir, aux chaudes journées d'été.
Félix, brisé de fatigue, ne rentra que le soir au presbytère, après avoir fait la conduite à l'archiprêtre
et aux curés du voisinage, venus pour honorer d'un adieu suprême leur ami défunt. En arrivant au seuil du logis d'où le maître était parti, il vit le chien couché devant la porte, et soulevant de temps à autre son museau, pour pousser un hurlement lamentable.
Dans l'étroit vestibule, un cierge bénit brûlait, et l'odeur de l'encens, pénétrante, attiédissait l'atmosphère.
La servante était au coin de l'àtre sans feu, le visage enveloppé dans son tablier, comme pétrifiée de douleur.
Alors, se voyant seul en cette maison déserte, où planait une sombre tristesse, Félix sentit en lui un grand déchirement, et il se mit à pleurer...