LA PENN^.RE DE TRELEVERN
tismes et la croix de Saint-Louis, voilà tout ce que le digne châtelain avait retiré des guerres de la Vendée, qui lui avaient coûté la moitié de sa fortune.
A Tàge qu'avait Gustave, et avec un caractère aussi turbulent que le sien, on n'apprécie pas encore beaucoup les joies de la famille. D'un autre côté, les voisins étaient peu nombreux et très-éloignés. Aussi le jeune ofiicier se serait-il trouvé fort embarrassé de l'emploi de ses journées s'il n'avait eu la chance de tomber à Kermaës cinq ou six jours avant l'ouverture de la chasse. Dès le lendemain de son arrivée, Gustave se mit à faire tous ses préparatifs de chasse, afin de tromper les ennuis de l'attente. Si le gibier des environs avait pu deviner ses projets destructeurs, la plume se fût hérissée sur le dos des perdrix, le lapin se fût cloitré dans sa falaise, et plus d'un vieux bouquin eût déserté les genêts et les ajoncs voisins pour fuir dans les landes de Boloï ou dans les solitudes sauvages du Mené-Brès. Malheureusement pour le garde-manger du château, une occupation imprévue vint détourner le jeune Nemrod de ses idées meurtrières.
A une demi-lieue environ de Kermaës, et dans la commune de Trelevern, demeurait un honnête cultivateur nommé Guill (Guillaume) Cozic. Son habitation, qu'on appelait Kervohr, était située sur la route de Kermaës à Tréguier. Ses champs s'étendaient du côté de la mer, jusqu'à une épaisse jonnée (champs d'ajoncs épineux) attenant au petit bois de Ploumaria, qui borde une
partie de la baie de Pommerec. Ce Cozic jouissait, disait-on, de mille à douze cents écus de rente. A cette époque, un tel revenu constituait une véritable fortune en Basse -Bretagne, et, bien qu'il eût trois enfants, ses deux filles passaient pour de riches pennères (héritières). Gomme elles étaient, en outre, sages et jolies, les danseurs se pressaient autour d'elles à chaque pardon, et tous les jeunes gens de la paroisse choyaient à qui mieux mieux le cultivateur.
Quant au frère, Erouann (Yves) Cozic, c'était un gros garçon, taillé en Hercule et d'une force extraordinaire. Il passait pour le plus vigoureux po)He- bannière du pays, et l'on ne connaissait guère de rival qui pût lutter avec lui aux pardons, pour tirer le bois ou pour faire sortir de l'ornière la brouette pesamment chargée. Moins heureusement doué sous le rapport de l'intelligence, Erouann s'était vu obligé d'interrompre de fort bonne heure des études dont il ne retirait aucun profit, et de revenir travailler aux champs avec son père.
Marianne, l'aînée des demoiselles Cozic, — on les appelait des demoiselles dans tout le canton , — était ce qu'on nomme, à la campagne, un beau brin de fille. Ses traits, un peu hâlés par le soleil et le grand air, manquaient peut-être de délicatesse et de distinction, mais sa figure avenante respirait la franchise et la bonté. On la citait comme le modèle des ménagères. Elle possédait surtout une supériorité incontestée pour la confection des crêpes, des flans d'œufs, des pains de Savoie
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et des petits gâteaux à la fleur (V oranger. — A la campagne ces talents-là sont fort prisés.
Durant la première semaine du séjour de Gustave à Kermaës, Marianne vint seule aux parties de pêche et de danse qui se faisaient dans le voisinage. Une indisposition retenait à Kervohr sa sœur Marie, plus jeune qu'elle de six ans, et dont la santé délicate inspirait souvent de vives inquiétudes à sa famille.
Dans certaines parties retirées de la Basse-Bretagne, loin des villes et des grandes routes, on conserve encore les mœurs patriarcales des aïeux. Plus dédaigneuse que partout ailleurs à l'égard des bourgeois enrichis, la noblesse des campagnes se montre, en revanche, affable et bonne envers les paysans. Elle s'intéresse à leurs joies, à leurs douleurs de famille, et se mêle volontiers à leurs divertissements. Sous les lambris sculptés de plus d'un vieux manoir armoricain, dont l'écusson I)rillait aux croisades, le cultivateur se voit accueilli avec ime politesse, une cordialité qu'il ne rencontre pas toujours chez le plus infime fonctionnaire ou marchand de la ville voisine. Sûre d'être respectée parce qu'elle se respecte elle-même, la noblesse de nos campagnes n'a rien à redouter de cette familiarité, dont n'abusent ni le gentilhomme ni le paysan. Bien des causes, que nous n'avons point à détailler ici, tendent chaque jour à faire disparaître ces relations exceptionnelles : mais, en 1822^ l'héritier des seigneurs de Kermaës pouvait fort bien s'associer aux fêtes et aux plaisirs des cultivateurs, sans
que personne songeât à s'en étonner. Les châteaux étant fort éloignés les uns des autres, et les communications très-difficiles, chaque famille noble vivait dans sa paroisse, et n'en sortait guère que dans les grandes occasions, c'est-à-dire trois ou quatre fois par an. 11 en résultait que les jemies gens, avides en Bretagne, comme ailleurs, de plaisirs et de société, obéissaient à la fois à la coutume et à l'instinct naturel à leur âge, en se rendant ponctuellement dxw pardons. Bien qu'on témoignât toujours une déférence marquée aux haijitants du château, leur présence ne gênait en rien les amusements, dont ils prenaient si volontiers leur part.
Après deux ou trois rencontres, le jeune officier témoigna quelque attention à Marianne Gozic. De son côté, la pennère semblait accepter avec satisfaction le jjras qu'il ne manquait jamais de lui offrir pour la reconduire à Kervohr. Soit condescendance pour M. de Kermaës , soit plutôt que la chose ne leur parût pas sérieuse , les amoureux de Marianne laissaient au jeune officier le champ libre auprès de leur belle, de leur bonne amie, comme on dit en Bretagne. Gustave commençait à déployer ses voiles sur le fleuve de Tendre, quand un nouvel incident vint faire dévier son esquif.
Le jour du pardon de Pengall, un dimanche, la famille Gozic fut invitée à dîner au château, avec quelques personnes des environs. Pour la première fois, Gustave aperçut Marie Gozic.
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Toute pâle encore de sa récente indispOwSition, cette jeane fille offrait un type de beauté complètement opposé à celui de sa sœur. Marianne était une belle fermière, fraîche et alerte: Marie semblait une tête de Greuze, enfouie sous les larges dentelles de la coiffe bretonne. Mince, frêle et blanche, comme une jeune Anglaise, souple, mignonne et gracieuse comme une créole, d'un caractère très-impressionnable et d'une sensibilité presque maladive, Marie riait du moindre incident, de même qu'elle pleurait à la plus légère contrariété. Ce qui frappait surtout en elle, outre sa ravissante figure, c'était une spontanéité d^émotion, une adorable naïveté de gestes et de paroles, qui ne pouvaient s'expliquer que par le calme de sa vie retirée et par sa complète ignorance du monde. Bien qu'il n'y eût aucune comparaison possible entre les deux sœurs, les robustes attraits de l'aînée étaient beaucoup plus appréciés par les jeunes gens du pays, que la mignonne beauté de Marie. La frêle santé de celle-ci paraissait d'ailleurs un grand inconvénient à la plupart des épouseurs, gens fort positifs en tous lieux et surtout en Basse-Bretagne.
Si la cour de Marie était moins nombreuse que celle de sa sœur, elle comptait en revanche un adorateur qui valait à lui seul tout un escadron d'amoureux, par son zèle, sa persistance et sa soumission absolue aux volontés souvent capricieuses de la jolie héritière.
Il portait le beau nom de Sidoine Paturon, et devait le
dk SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
jour à une famille d'origine picarde. Maître à vingt-neuf ans de trois à c[iiatre mille francs de rente au soleil, il passait naturellement pour un des plus beaux partis du pays. Le drôle était laid comme une chenille, peureux comme une chouette, curieux comme un singe, bavard comme une pie et bête comme une oie. Néanmoins, sa sottise ne l'empêchait pas d'entendre fort bien ses intérêts, de mener parfaitement ses affaires, et d'être en outre la plus mauvaise langue de tout le canton.
M. Dumier, l'oncle de Gustave, s'était coiffé du Paturon, qui flattait ses manies, et l'amusait en lui racontant la petite chronicjue scandaleuse du canton. Il l'invitait de temps en temps à venir dîner au château de Kermaës. En revanche, la physionomie sournoise et mielleuse de maître Sidoine avait inspiré, dès le premier jour, une sorte de répulsion instinctive au jeune hussard. Cette antipathie s'accrut encore lorsque Gustave vit arriver au château Paturon donnant le bras à la plus jeune des demoiselles Cozic.
Tout fier de servir d'appui à la faiblesse de sa charmante compagne. Paturon marchait à pas comptés, le nez au vent, et la tête emprisonnée dans un immense col de chemise qui lui guillotinait les oreilles. A les voir s'avancer ainsi, Marie et lui, elle, si gracieuse, lui si roide et si gourmé, on eût dit une jeune vigne avec son échalas. Sans trop savoir pourquoi, Gustave se prit à détester Paturon. Quanta la jeune fille, elle accueillait les assiduités de son adorateur d'un air fort insouciant. Cette
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indifférence causait un certain plaisir à Gustave. 11 ne pouvait cependant s'empêcher d'éprouver un moment d^humeur chaque fois que Marie arrivait au chat au accompagnée de Paturon. Il eût donné tout au monde pour trouver un prétexte honnête de chercher querelle à ce dernier. L'humeur pacifique et le caractère mielleux du Picard rendaient la chose difficile; mais, avec de la patience, on arrive à tout.
Un jour, voulant faire de l'esprit pour amuser M. Dumier. Paturon s'avisa de plaisanter Marianne au sujet de M. de Kermaës. La famille Cozic, Paturon, Gustave, Dumier et plusieurs autres personnes se trouvaient ce jour-là réunis chez l'adjoint de Louannec, qui fêtait à son tour le pardon de sa commune. Gustave n'eut garde de manquer une si belle occasion de donner un libre cours à la mauvaise humeur qu'il couvait depuis longtemps. L'intervention de M. Dumier l'empêcha seule d'aller aussi loin qii'il espérait, et de corriger vertement Paturon. Celui-ci, tout effrayé, entama une interminable justification. Il courut faire mille excuses à Marianne, et revint combler Gustave de tant de protestations d'innocence, de dévouement et d'amitié, que le bouillant officier dut renoncer à lui chercher querelle, du moins pour le moment,
— Parbleu ! dit le jeune Kermaës à Marianne, près de laquelle il était placé à dîner, puisqu'on ne m*a pas laissé donner à cet imbécile la leçon qu'il méritait, je vais le punir d'une autre manière. Il paraît fort épris...,
fort jaloux de mademoiselle votre sœur. A partir d'aujourd'hui, je m'établis, bon gré, mal gré, le cavalier de mademoiselle Marie, et je n'abandonnerai mon poste que lorsque Paturon aura demandé grâce et merci.
Ce genre de vengeance ne parut sourire que très-médiocrement à sa voisine. Elle lui prêcha, en bonne chrétienne, le pardon des injures; mais ses exhortations ne purent désarmer le courroux de Gustave. En sortant de table, il mit son projet à exécution. Il commença par offrir le bras à Marie pour se promener dans les jardins. Puis, il dansa plusieurs fois avec elle, et ne la quitta presque pas de toute la soirée.
Enfin, lorsqu'il fallut se séparer, Gustave se constitua de nouveau le serviteur da Marie pour la reconduire à Kervohr. Ce fut un désespoir pour maître Sidoine, qui s'était fait une douce habitude de ce privilège. N'ayant personne à qui donner le bras, assez mal accueilli en outre quand il cherchait à se mettre en tiers auprès de quelque autre couple, il allait de l'un à l'autre la tête basse et l'air piteux comme an carlin égaré. Gustave le lit remarquer à Marie. Loin de s'attendrir sur les infortunes de son adorateur, la petite ingrate ne
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lit que rire de sa mine éplorée, et ne parut nullement disposée à quitter le bras de l'officier, pour aller consoler le malheureux Paturon.
Une partie de pêche, qu'on organisa peu de temps après pour la grande marée, permit à Gustave de poursuivre une vendetta qui lui offrait tant de charme.
II avait été convenu qu'on commencerait par suivre le bas de Veau et q l'on reviendrait seiner dans quelques grandes flaques ou réservoirs naturels, profondément creusés dans le sable et communiquant avec les filières. Des trois-maiUes, placés d'avance aux issues de ces mares d'eau salée, devaient arrêter le poisson au passage et l'empêcher de suivre le mouvement rétrograde de la mer.
Dans les grandes marées, le flot, qui s'avance sur le rivage au delà de ses limites habituelles, se retire aussi à une bien plus grande distance, et laisse à découvert des portions de grèves ensevelies sous les eaux tout le reste de l'année. Ce sont les moments les plus favorables pour se livrer à la pêche dite du bas de l/eau, qui consiste à suivre la marée descendante, en cherchant sur la grève les poissons surpris par la brusque retraite de l'élément qui les protégeait.
Chaque pêcheur s'arme en cette occasion, suivant les ressources de son arsenal, l'un d\me foëne, petite fouiche en fer à deux branches, Fautre d'un simple pieu aiguisé par le bout et passé au feu pour le durcir. Ces instruments sont employés à piquer les soles, les plies,
les barbues, et autres petits poissons plats. Tel pêcheur porte une espèce de pince destinée à retirer de son trou le homard blotti sous les rochers ; tel autre, nouvel Hercule, marche armé en guise de assue d'un bâton de houx, dont il se sert pour assommer les roussettes, ou chiens de mer, qui sont restés à rôder imprudemment dans les filières. D'autres sont chargés de havenets (ou liavenots), longues poches en filet, maintenues à l'ouverture par un cercle de fer ou de bois emmanché d'une gaule. C'est avec cet instrument qu'on prend les chevrettes (crevettes). Enfin, quelques pêcheurs de circonstance ont tout bonnement dans leur poche une simple fourchette en fer. Secondés par les porteurs de leviers qui soulèvent les grosses pierres, ils Hvrent une guerre acharnée aux anguilles avec l'arme pacific[ue qui leur servira un instant après à retourner leurs prisonnières sur des charbons ardents pour les dévorer sans pitié.
Comme toute expédition bien organisée, cette armée de pêcheurs avait son corps de réserve, composé des vétérans, des écloppés et des paresseux. Assis à l'abri de la falaise, sur des tas de goémon {varech) desséché, les vieillards causaient tranquillement en regardant les évolutions de la jeunesse dispersée dans le lointain. Quant aux paresseux, qui ne s'étaient pas senti le courage de faire une ou deux lieues sur la grève, on leur avait indiqué un endroit où ils devaient trouver des lançons (petits poissons de la forme des anchois) . Ils
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creusaient de longs sillons dans le sable mouillé, soit avec un bâton ferré, soit simplemsnt avec un couteau ; puis, dès que le lançon paraissait en frétillant dans ces rigoles improvisées, une main rapide l'envoyait continuer ses évolutions au fond du panier que chaque pêcheur portait au bras.
Pendant ce temps, la joyeuse et bruyante cohorte du bas de l'eau, divisée par petits groupes de deux ou trois personnes, poursuivait en riant, et les pieds nus, la mer qui battait en retraite. La colonne d'invasion conservait assez mal son alignement. De temps en temps, quelque éclaireur trop aventureux se voyait subitement assailli par une vague à la frange d'écume qui semblait couvrir la retraite de ses compagnes, en exécutant une charge désespérée contre l'avant-garde ennemie. La victime de ce retour imprévu ralliait à la hâte le corps de bataille en secouant ses vêtements inondés. C'était alors des éclats de rire, de joyeux défis et des plaisanteries, auxquelles la riposte ne se faisait guère attendre.
Quand on eut poussé l'excursion jusqu'aux limites fixées par la prudence et suffisamment ravagé le territoire ennemi, le butin fut réuni dans des hottes que portaient les plus vigoureux de la bande. Chacun criait déjà famine et menaçait le dîner d'une rude attaque. On s'en revint bras dessus bras dessous en chantant des rondes et de vieux noëls bretons.
Malheureusement les provisions n'étaient pas débaU
lées lorsqu'on rejoignit la réserve. Pour ne pas perdre de temps, quelques jeunes gens donnèrent un coup de seine dans la flaque d'eau la plus voisine. Pendant ce temps, les autres vidaient les mannequins, et disposaient sur l'herbe les viandes froides, les gâteaux, les fruits, les bouteilles de cidre et de vin. Les cordonsbleus de la troupe préparaient une partie de la pêche sur un feu d'ajoncs et de broussailles, protégé contre le vent par un rempart de galets.
Quoique remise depuis bien peu de temps de sa maladie, Marie supportait vaillamment les fatigues de cette expédition. Ses pieds, d'une forme charmante, d'une blancheur mate que sillonnaient des veines azurées et qne Fâcreté pénétrante de la mer nuançait d'une teinte rose, glissaient sur le sable sans y laisser de traces. Elle s'appuyait sur une petite foëne très-légère, apportée exprès pour elle du château. Gustave s'était chargé de son havenef et de son panier. Quand on arrivait à des endroits rocailleux, dont les aspérités la faisaient chanceler, Marie accourait d'elle-même prendre le bras de Gustave. Elle applaudissait par ses cris de joie à la capture de chaque beau poisson. Se tenant presque toujours un peu à l'écart de leurs compagnons, nos deux jeunes gens avaient associé leur fortune. Ils jetaient leur butin dans le même panier. Sidoine Paturon essaya pourtant plusieurs fois de se joindre à eux. Ils auraient eu beaucoup de peine à s'en débarrasser, si le hasard n'était venu à leur secours. Dans son maladroit i'in-
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pressement à s'emparer d'un congre ou anguille de mer qu'il avait vu se glisser sous une roche, l'importun personnage eut le malheur de fourrer la main dans le trou d'un superbe homard. Indigné de cette violation de domicile, le crustacé saisit entre ses formidables pinces la main téméraire qui l'arrachait à ses méditations. Maître Paturon, pris au trébuchet, se mit à pousser des cris de détresse. On se rassembla autour de lui. Tandis que chacun accablait de railleries la malheureuse victime de cet accident, Marie et Gustave s'éloignèrent du groupe des curieux. Cette fois, Paturon, humilié de sa mésaventure, les laissa enfin tranquilles.
Qiaque division de pêcheurs mettant un certain amour-propre à l'emporter sur les autres par le nombre de ses prisonniers, ce fut une grande joie pour Marie et pour le jeune otficier de constater le magnifique résultat de leurs opérations. Marie battait des mains comme un enfant chaque fois qu'on retirait un beau poisson de la hotte de Gustave, et M. de Kermaës n'était guère plus raisonnable que sa charmante associée. Les grands yeux bleus de la jeune fille, animés parle plaisir autant que par l'air vif et pénétrant de la mer, étincelaient de gaîté. Deux ou trois boucles de cheveux s'échappaient en désordre de sa petite coiffe, dont les dentelles, tourmentées par la brise, frissonnaient comme le duvet d'un cygne sur ses joues fraîches et rosées.
Un instant avant le dîner, Gustave fut obligé de la quitter pour aller donner un coup de mam aux meilleurs ^
et les aider à tirer siir le rivage le pesapt filet dont ils s'étaient servis. Dès qu'on put se passer de son concours, il se hâta de revenir auprès de Marie. A sa grande surprise, les dispositions de la jeune fille parurent complètement changées. Elle le reçut d'un air assez froid et lui répondit à peine. Puis, prenant d'elle-même le bras de Paturon, ébahi de ce retour de fortune, elle s'éloigna, laissant Gustave stupéfait de ce revirement qui lui paraissait inexplicable.
Dans son dépit, il n'essaya pas de la suivre. Il resta h sécher les filets avec le fils Gozic et deux ou trois autres sauvages de la bande. Malgré l'attention qu'il paraissait apporter à cette grave occupation, ses yeux quittaient bien souvent les plombs et les flottes pour se diriger vers Marie.
Pendant quelque temps, il la vit rire et causer joyeusement avec son cavalier. Peu à peu cependant, la gaîté de la jeune fille sembla s'évanouir. Gustave crut même, deux ou trois fois, surprendre les regards de Marie tournés de son côté; mais elle détournait précipitamment les yeux dès qu'il levait la tête.
Les filets ayant été convenablement étendus sur le sable, Gustave rejoignit le reste de la compagnie. On se mit à table à l'ombre de quelques arbres verts dans un champ voisin du rivage oii l'herbe servait à la fois de nappe, de table et de banc. Quelqu'un eut la lumineuse idée d'improviser un siège plus commode avec deux larges galets posés l'un sur l'autre. Son exemple trouva
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bientôt de nombreux imitateurs. Paturon lui-même, qui se disposait à s'asseoir près de Marie, quitta un instant sa borgne amie pour aller lui chercher un coussin de pierre. Dans l'espoir de prévenir son rival, Gustave redescendait précipitamment la falaise par un autre sentier, quand il rencontra un jeune écolier qui remontait courbé sous le poids d'un superbe galet. L^enfant s'empressa de Poffrir à M. de Kermaës avec la joie qu'à cet âge on éprouve à se rendre utile. Gustave revint bien vite présenter sa facile conquête à Marie, et s'assit à côté de la jeune fille, qui se trouva ainsi placée entre M. Dumier et lui. Elle le remercia d'un air contraint, puis elle continua sa conversation avec M. Dumier, ne paraissant faire aucune attention à la présence de Gustave, ni au dépit que causait à M. de Kermaës cet accueil singulier. Cependant, elle ne put s'empêcher de regarder Gustave en dessous et de sourire malgré elle lorsque Paturon arriva, tout essouflé, portant triomphalement un galet monumental, digne de servir d'enclume aumaréchal-ferrant de Trelevern. En s'aperce vaut qu'il avait été prévenu, le pauvre Picard s'arrêta et laissa tristement tomber son pesant fardeau. Son désappointement se traduisit sur sa laide physionomie par une grimace si expressive que tout le monde se mit à rire. Il errait piteusement autour de la table, quand Marie lui fit signe de venir s'asseoir entre elle et M. Dumier, qui s'était hâté de faire une petite place à son ami Paturon. Gustave donna intérieurement son oncle à tous les
diables. Piqué de l'atLeatidn de Marie pour son rival, il ne put s'empêcher de dire à demi-voix à la jeune fille :
— Si j'avais su, mademoiselle, que vous teniez tant à jouir du voisinage de M. Paturon, je lui aurais offert ma place.
Elle ne fit pas semblant de l'entendre ; mais il revint à la charge par une observation du même genre.
— Je ne vois pas, dit-elle enûn, pourquoi je vous aiderais à tourmenter ce pauvre garçon, contre lequel, moi^ je n'ai aucune vengeance à exercer.
— Ah ! s'écria-t-il, mademoiselle Marianne m'a trahi !
— Marianne m'a tout raconté, M. de Kermaës, dit Marie, en le regardant d'un air à la fois triste et moqueur.
— Oui... tout ce qu'elle savait.
— Eh bien?...
— Je n'avais eu garde de lui avouer le véritable motif de mon aversion pour ce grand nigaud au nez rouge qui se bourre de gâteaux en ce moment comme s'il était à jeun depuis quinze jours, répondit Gustave, qui, nous devons l'avouer, avait rapporté du régiment certaines locutions plus énergiques et plus pittoresques que bien choisies.
— Taisez-vous donc ; s'il vous entendait !...
— Bah! tant mieux !... Si vous saviez comme il me déplaît!...
— Pourquoi donc 1
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— D'abord, il est l'urL laid.
— En quoi cela vous re^'arde-L-il ?
— Fort sot.
— Qui vous force à causer avec lui ?
— Puis, je lui en veux surtout parce qu'il ne vous quitte pas un instant... Jamais guérite à la porte d'un fonctionnaire n'a été plus immobile à son poste que cet ennuyeux personnage ne l'est auprès de vous.
— Quelle idée!...
— C'est au pomt que les premiers jours que j'ai eu le plaisir de vous voir, il ma été impossible de m'approcher de vous une seule minute.
Marie lit mie petite moue qui ne prouvait pas préciment qu'elle lût convaincue.
— Enlin, mon plus grand grief contre lui, ajouta Gustave, le seul véritable peut-être, c est qu'il se permet de vous faire la cour.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela peut vous taire à vous, M. de kermaës/ dit Aiarie en le regardant Iixenieiit.
La naïveté d'une lumme vous déconcerte souvent bien plus que sa coquetterie ; aussi Gustave n'osa-t-il pas faire à cette question la réponse si naturelle qu^il avait pourtant sur les lèvres, landis qu'il entortillait sa pensée dans une foule de périphrases plus ou moins spirituelles, Marie souriait malignement de sa pâteuse éloquence, tout en mordillant une poire à demi mure, qu'on entendait craquer sous ses jolies dents. Gustave saisit cette occasion de sortir honorablement d'embar-
ras, et offrit à mademoiselle Cozic le plus beau fruit qu'il put trouver dans les paniers.
— Eh bien ! 'eh bien ! à quoi pensez-vous donc? s'écria-t-elle en le voyant attaquer le fruit qu^il venait de lui retirer... cette poire ne vaut rien.
Pour toute réponse, il lui montra l'empreinte que les dents de la jeune fille avaient laissée sur un des côtés de la poire, et porta cette empreinte à ses lèvres.
Marie devint très-rouge, et se détourna avec un petit mouvement d'impatienee qui lui était familier.
— On vous a vu, dit-elle d'un ton de reproche, en désignant du regard Sidoine Paturon.
Le drôle les épiait sournoisement, et le geste de Gustave ne lui avait pas échappé.
— Ma foi, vous avez raison, mademoiselle, s'écria ^officier à voix haute , cette poire ne vaut pas le diable.
Et Gustave lança par-dessus son épaule une autre poire, qui eût été digne, par sa dureté, de figurer parmi les pétrifications d'un minéralogiste.
Dupe de cet escamotage, Paturon suivit d'un œil furtif la course vagabonde du fruit méprisé. Une minute après, il se leva sous prétexte d'aller chercher du vin. M. de Kermaës le vit bientôt revenir sur la pointe du pied, la main cachée dans la poche de son habit, Fair mystérieux et rayonnant.
— La chasse à la poire a été heureuse, dit Gustave à mademoiselle Cozic qui regardait toutes ces évolu-
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lions avec une certaine curiosité..., mais Paturon a pris le change, ajouta-t-il plus bas, en montrant en même temps à sa jolie voisine le fruit qu'il avait conservé, et sur lequel il appuya de nouveau les lèvres à l'endroit que celles de Marie avaient touché.
Comme mademoiselle Gozic se détournait pour cacher le sourire involontaire que lui arrachait cette espièglerie d'écolier, son regard rencontra la figure épanouie de Paturon. Le scélérat accompagnait d'une œillade assassine chaque coup de dent qu'il décochait à sa récalcitrante conquête, dont il persistait héroïquement à vouloir détacher quelques morceaux. 11 avait si bien l'air d'un babouin épluchant une noix verte, que Marie et Gustave ne purent retenir un fou rire, qui finit par attirer l'attention de leurs voisins.
— Qu'avez-vous donc à rire ainsi tous les deux ? demanda Marianne en se penchant pour parler à sa sœur.
Gustave répondit à la place de Marie par quelque plaisanterie, et, comme on se levait de table en ce moment, il ne fut plus question de l'incident. Marianne, seule, se doutant de quelque chose, revint à la charge. Elle s'approcha de sa sœur pour lui demander ce qui s'était passé. Marie lui raconta ce qui concernait personnellement Paturon, mais elle garda le silence sur tout le reste.
Grâce à la mauvaise humeur du Picard, Gustave resta toute la soirée paisible possesseur du bras de mademoiselle Cozic, dont il devint, à partir de ce jour, le cava-
lier fidèle et attentif. Elle feignit encore quelque temps de croire qu'elle n'était pour lui qu'un instrument de vengeance contre Pàtnron; mais il lui fallut bien, à la longue, rem)ncer à ce prétexte de taquiner Gustave, et de tourVier en plaisanterie tout ce qu'il lui disait.
Marie était une vraie fleur des champs; simple et naïve, elle se laissait aller au penchant de son cœur, et ne cherchait même pas à dissimuler le plaisir qu'elle éprouvait à voir M. de Kermaës. Grâce à elle, celui-ci était presque toujours informé à l'avance de tous les projets de visite et de promenade de la charmante jeune fille, qui le secondait gaîment dans les mille petites ruses qu'emploient les amoureux pour se trouver ensemble. De son côté, il ne s'occupait que d'elle et profitait avec empressement de toutes les occasions de la rencontrer.
Les deux premières semaines de leurs amours passèrent comme un songe. Pauvre Marie, elle était si gaie, si rieuse alors! Comme une rose aux rayons du soleil, son cœur semblait s'épanouir, et sa santé renaître à la chaleur d'un sentiment inconnu. Un incarnat plus vif nuançait son teint délicat. Elle reprit en quelques jours la force qu'elle avait perdue peEâdant sa longue indisposition.
Un soir que Gustave avait soupe avec elle, sa sœur et son frère, chez le père d'un des prétendants à la main de Marianne, Kermaës et le fils de la maison reconduisirent les demoiselles Gozic jusqu'à Kervohr. Il était
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déjà fort tard, et l'on avait une demi-licue cQvJr(ni à faire à travers champs. Gela paraîtra sans doute sinp^ulier à bien des personnes : mais, au fond de nos campagnes, les choses se passent ainsi, et nul n'y voit à redire.
' Marianne marchait devant son frère Eronann et Pierre Le Morzec, entre lesquels Gustave avait réussi à établir une chaude discussion au sujet de la coupe du goémon. Malgré plusieurs injonctions delà sœur aînée, qui n'aimait guère à laisser Marie et Gustave à l'arrière-girde, ceux-ci étaient parvenus à rester un peu derrière les autres. Ils marchaient lentement. ... , elle, toute pensive, lui, heureux d'être près d'elle et de serrer contre son cœur le bras de la jeune fille.
Autant la journée avait été brûlante, autant la soirée était douce et fraîche. La lune, se levant à l'horizon, éclairait de ses pâles rayons la voûte azurée du ciel, et jetait une lueur indécise sur les champs qui semblaient couverts d\m voile de gaze aux reflets argentés. Des milliers d'étoiles scintillaient au ciel, et le souffle insensible d'une faible brise apportait de tous côtés les émanations des fleurs et les parfums sans nom de la terre. Tout se taisait autour des deux amants. On entendait seulement dans le lointain le bruit sourd des lames dé ferlant sur la grève. D'indicibles et enivrantes rêveries ouvraient aux pensées un magique horizon. L'air nièmn qu'on respirait semblait empreint d'une mystérieu^^e tendresse.
Au détour d'un de ces échaliers si communs en Bre tagne, Gustave et Marie s'aperçurent que leurs compagnons de route avaient déjà traversé le champ et franchi le talus opposé que surmontaient d'immenses ajoncs. Ils étaient seuls.... Par un mouvement sympathique, leurs yeux humides confondirent leurs regards. Une sensation brûlante parcourut comme un frisson les veines de Gustave. Il sentit le bras de Marie trembler sur le sien. Une puissante émotion agitait le petit lichu de la jeune fille, et précipitait les battements de son cœur.
— Marie, Marie..., m'aimes-tu?... dit-il enfin d\me voix émue.
Et, les yeux fixés avec ivresse sur les grands yeux bleus de la jeune fille, il glissait son bras autour de la taille de sa charmante compagne.
— Marie, je t'en conjure, dis, m'aimes-tu?... repritil d'un ton suppliant, en voyant qu'elle ne répondait pas, et voilait son regard sous les franges de ses longs cils abaissés.
— Oh oui!... oui, soupira-t-elle enfin, bien bas, bien bas, et comme malgré elle , avec une ineffable expression de tendresse.
Puis, sa petite main pressa celle de l'officier. Ivre de joie, il serra Marie contre sa poitrine, en lui prodiguant les plus tendres paroles, et ses lèvres frémissantes se posèrent sur celles de la jeune fille. La pauvre enfent, trop frôle et trop nerveuse pour résister à cette émotion
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enivrante, se laissa aller dans les bras de Gustave, la tête renversée en arrière et les joues décolorée. Elle fut sur le point de perdre complètement connaissance. La voix du frère de Marie réveilla tout à coup les deux jeunes gens, et vint les rappeler à eux-mêmes...
Inquiète de leur retard, Marianne avait envoyé Erouann au-devant d'eux. Il les hélait à tue-tête de l'autre extrémité du .'champ. Malgré l'obscurité, tout autre qu'Erouann se fût certainement aperçu de leur trouble ; mais le brave garçonne brillait point par sa pénétration. Il se contenta de les plaisanter sur leur lenteur. Cette fois, Marianne, qui les attendait un peu plus loin, les fit passer devant elle, et se tint si bien sur leurs talons, que, malgré toute la diplomatie de Gustave, il lui fut impossible de reprendre le doux entretien qu'Erouann était venu interrompre si mal à propos.
Une ou deux fois seulement, Gustave put presser furtivement le bout des jolis doigts de Marie. Lorsqu'ils arrivèrent à Kervohr, leurs mains comme leurs regards échangèrent un long et tendre adieu.
Dans les grandes villes, des facilités de tout genre favorisent les amours à leur naissance. Les visites, les bals, les concerts, les promenades, les spectacles et les soirées offrent continuellement aux amoureux le moyen, sinon de se parler, du moins de se voir. Or, le langage des yeux ne manque ni d'éloquence ni de douceur.
A la campagne, les pauvres amants ne jouissent d'aucune de ces ressources. Séparés la plupart du temps par de longues distances, ils ont fort peu d'occasions de se rencontrer. Rien que pour s'absenter le dimanche, afm d'aller contempler de loin celle qu^on aime, il faut souvent un échafaudage incroyable de ruses et de petits mensonges. Il y a bien, par-ci par-là, une partie de pêche ou de chasse, un dîner, une veillée, une noce; mais ces réunions fortuites sont tellement disséminées sur les trois cent soixante-cinq jours de l'année, qu'à moins de loger porte à porte, on ne se voit que fort rarement.
Plusieurs jours se passèrent sans que Gustave pût revoir mademoiselle Gozic. Une visite qu'il fit à Kervohr n'eut d'autre résultat que de lui procurer un tête-
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-à-tête avec Erouann Cozic, qui lui apprit que ses sœurs étaient allées passer la journée à Tréguier. Erouann était peu amusant, mais il était le frère de Marie; aussi Gustave resta-t-il plus d\me heure à causer avec lui, et ne s'ennuya-t-il nullement. Il était chez Marie, et parlait d'elle. En pareille circonstance, un amoureux peut s'impatienter, mais il ne s'ennuie jamais.
Quelques jours après, Fanche Lebras, ancien fermier des Kermaës, vint inviter Gustave au mariage de sa fille Yvonne. Bien certain de rencontrer à la noce les demoiselles Gozic, Gustave n'eut garde de refuser l'honnête cultivateur.
Le fameux festin de Ga mâche pourrait seul donner une idée de ce que sont les noces des cultivateurs aisés dans certaines parties de la Basse-Bretagne. Fanche Lebras passait pour un des richards de Trelevern, et sa fille unique, la grosse Yvonne, épousait un jeune cultivateur de Plougrescant, qui jouissait aussi de quelque fortune. Longtemps à l'avance, toutes les amies d'Yvonne avaient été convoc{uées pour la seconder dans ses immenses préparatifs. On avait en outre enrôlé toutes les cuisinières des environs. Celle de Kermaës, le cordon-bleu du pays, était allée offrir ses services d 3 la part de madame de Kermaës, qui savait tout le plaisir que cette petite attention causerait à son ancien métayer. On comprendra facikment, du reste, quel personnel il fallait pour veiller aux fourneaux, quand on saura que le nombre des invités montait à plus de troi.^,
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cents, et que les provisions auraient amplement suffi pour en défrayer le double.
On avait mis en perce cinq ou six pièces de cidre, trois barriques de vin de Bordeaux et un petit baril d'eau-de-vie. Cent ou cent cincjuante bouteilles de vin de Malaga (fabriqué à Morlaix) , le vin d'extra de l'hospitalité bretonne, étaient alignés en bataille, comme des grenadiers de la vieille garde. Entassées en pyramides, les crêpes, les biscuits et les macarons se comptaient par centaines. Plusieurs'^rt^e«w^ de Savoie gigantesques faisaient vis-à-vis à pareil nombre de nougats de dimensions colossales. Une vingtaine au moins de dindons, flanqués de trois fois autant de poulets et de canards, se prélassaient sur les tables, en compagnie de longes de veau, de gigots de mouton, de flans d'œufs et d'immenses saladiers de crème aigre ou de lait tourné. Enfin, toute la matinée, on avait confectionné, dans de grandes marmites, du chocolat et du café, qui auraient pu, j'en conviens, être préparés d'une manière plus délicate, mais qu'il eût certainement été difficile de servir avec plus d'abondance et de cordialité. Tout était à l'avenant.
Suivant l'usage, la desserte,- renforcée de quelques pièces de bœuf et de lard, devait d'abord servir à l'alimentation des nombreux domestiques. On distribuait ensuite les restes, encore très-présentables de ce second festin, aux mendiants accourus de sept ou huit lieues à la ronde. Chacun de ces mendiants recevait en outre
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deux écuellées de cidre et une pièce de deux sous.
Tous ces détails, toutes ces observations de mœurs ne préoccupaient que fort peu M. de Kermaës. Il ne les envisageait que sous un seul point de vue, l'occasion de passer quelque temps auprès de Marie. Le jeune hussard avait mis le comble à la satisfaction d'Yvonne et de son fiancé en acceptant les fonctions de garçon d'honneur ainsi qu^en leur promettant de figurer à la céi-émonie en grand uniforme. Il fut amplement récompensé de ce que le vieux serviteur de sa famille regardait comme une faveur insigne, car on lui donna pour fille d'honneur la seconde des demoiselles Cozic. Il aurait volontiers embrassé la grosse Yvonne lorsqu'elle lui annonça cette bonne nouvelle , en ajoutant d'un 'air malin :
— Eh bien ! notre maître, vous ne serez pas trop mal partagé, hein?... J'espère que vous ne vous plaindrez pas de moi ?
Gustave ne répondit qu'en lui appliquant sur l'épaule une tape qui aurait renversé une Parisienne et que la jeune fille, enchantée, reçut comme une gracieuse marque de satisfaction.
Enfin le grand jour arriva.
Marie, jolie comme un ange et radieuse de plaisir, donnait le bras à Gustave, et regardait de tous ses yeux le brillant uniforme que portait l'officier et qui excitait l'admiration de la commune entière. Les mendiants, accroupis sous le porche de l'église pour attendre le pas-
sage du cortège, appelaient Gustave mon colonel ou mon , général. Toute fière de l'effet que produisait son cavalier, la petite coquette se penchait sur son bras, plus tendrement encore que de coutume, en lui racontant les remarques de ses amies sur le costume et la personne du garçon d'honneur.
— L'uniforme, disait-elle, obtient des éloges... sans restriction.
— Et la personne ?
— Mais ces demoiselles la trouvent aussi... assez bien... Seulement...
— Eh bien ?
— Eh bien ! ce n'est pas tout à fait comme pour l'uniforme... il y a des restrictions.
— Diable ! fit Gustave avec une certaine inquiétude... qu'est-ce donc ?
— On trouve que vous êtes trop mince et trop pâle, dit-elle en riant.
En Basse-Bretagne, en effet, une taille élevée, une large carrure et un teint florissant, sont les qualités constitutives du bel homme. Or, Gustave n'avait que le premier de ces avantages.
— Voilà qui rabat votre orgueil, monsieur l'officier, reprit malicieusement la jeune fille... Je parie que vous êtes furieux de l'observation de mes amies ?
— Ma foi, non! dit-il en riant; cela m'est bien égal. Mais VOUS; Marie, êtes- vous aussi de leur avis?
— Moi.., je ne sais pas, vraiment.., je n'y ai jamais
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pensé... D'ailleurs, cela serait, que je ne m'en apercevrais peut-être pas... nlaintenant.
— Pourquoi donc ?
— Parce que... dit-elle d'un air pensif.
— Eh bien?
— Parce que... enfin... parce que!... reprit-elle en prenant tout à coup un petit ton mutin et sans achever sa phrase.
Puis elle se mit brusquement à reprocher à Gustave d'avoir accroché sa robe avec ses éperons, ce qui était complètement faux. Un instant après, elle l'attaqua de nouveau sous quelque prétexte aussi injuste. Elle le taquina ainsi toute la matinée. Quand elle croyait avoir réussi à l'impatienter, elle se mettait à rire, et, les deux mains croisées sur le bras de Gustave, elle se penchait en avant pour regarder ]\I. de Kermaës en face, afin de voir, disait-elle, s'il était bien en colère.
Au moment départir pour l'église, les dispositions de Marie changèrent subitement. Elle devint tout à coup aussi pensive, aussi taciturne, qu'elle avait été folle et rieuse jusque là. Pendant tout le temps que dura la messe, elle parut vivement émue... Plusieurs fois même, surtout pendant le petit discours du recteur (curé), Gustave surprit des larmes dans ses grands yeux bleus. Elle priait avec ferveur, et la foi la plus vive rayonnait dans le regard limpide qu'elle levait de temps en temps vers le ciel.
— Pour qui priiez-vous donc ainsi tout à l'heure, Marie? lui demanda Gustave en sortant.
— Pour Yvonne et pour son mari... d'abord.
— Et puis?
— Pour d'autres encore.
— Que vous ne voulez pas nommer ?
Elle lui jeta un regard de reproche et ne répondit pas.
— Écoutez, Marie, reprit-il, quelque chose me disait au fond du cœur que vous priiez aussi pour moi... mais je serais bien heureux de savoir que je ne me suis pas trompé et de vous l'entendre dire à vous-même.
Elle rougit un peu, et sa main pressa légèrement le bras de M. de Kermaës.
— Hélas ! dit-elle enfin, pourquoi le demander? Vous ne le saviez que trop.
Puis, pour Tempêcher de la remercier, elle se mit à lui reprocher ses distractions pendant l'office, et lui fit un sermon en quatre points. Elle s'interrompit en voyant qu'il était plus occupé à contempler la mobile physionomie de la jolie prêcheuse qu'à écouter sa morale.
Pendant le dîner, qui dura plus de trois heures, Marie reprit sa folle gaîté.
En sortant de table, on se mit à danser en plein air des rondes et des dérobées, au son d'un orchestre champêtre venu d'assez loin et composé d'un biniou, d'une bombarde et d'un tambourin. Le soir, après souper, les danses recommencèrent de plus belle ; mais, cette fois,
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elles eurent lieu dans la grange. Un instrumentiste, tailleur de profession, grimpé sur une barrique, et nanti d'un mauvais violon qu'il grattait frénétiquement avec un archet formé d'un demi-cercle de tonneau, joua le même quadrille pendant toute la nuit. Il se reposait pendant les rondes et les dérobées que les danseurs chantaient en chœur. Soutenu par force rasades et bientôt couché sur son instrument par une joyeuse ivresse, le rustique Musard accomplit sa tâche jusqu'au bou-t avec tant de conscience et de vigueur, qu'à la fin de la soirée il ne restait qu'une corde à son violon et dix crins tout au plus à son archet.
Malgré son apparence frêle et délicate, Marie avait dansé toute la journée. Les représentations de sa mère ne purent la faire renoncer à mie seule contredanse. Suivant l'expression de madame Cozic, la jeune fille était dépassée. Grâce à cette animation, elle ne se ressentit nullement d'une journée si fatigante. On se sépara fort tard. Il fallait pourtant recommencer le lendemain, car on devait conduire la mariée à la maison du futur.
La mère de Gustave, dont l'attentive bonté prévoyait les moindres désirs d'un fils chéri, lui avait permis de disposer de leur voiture. A cette époque, un carrosse n'était pas chose commune dans nos campagnes. Il y en avait, tout au plus, deux ou trois dans un rayon de sept à huit lieues. Gustave s'empressa d'offrir la calèche pour conduire les mariés. Si cette pi'oposition, un peu en dehors des traditions du château, fit grommeler tout bas
M. de Kermaës père, Yvonne et son époux en furent tellement flattés, qu'ils ne savaient comment exprimer leur reconnaissance. Deux places furent naturellement réservées au garçon et à la fille d'honneur. Le lourd et massif carrosse, auquel un cocher de fiacre de notre temps rougirait d'atteler ses maigres rosses, passait, à cette époque, pour une des merveilles du lieu et ne sortait que dans les grandes occasions. D'ailleurs, tout était nouveauté, tout était plaisir pour Marie, qui venait à peine de quitter le couvent. Ses plus longues excursions ne lui avaient jamais fait perdre de vue les clochers de Lannion ou de Tréguier. Elle semblait si contente, si émerveillée de s'étendre sur les coussins en velours de la calèche, et de se sentir rapidement emportée sans secousses ni cahots, dans une belle voiture, que Gustave était heureux lui-même rien qu'à contempler la joie enfantine qui rayonnait dans les grands yeux de la petite Bretonne.
— Vous aimez donc bien à voyager en voiture, Marie? lui demanda-t-il en arrivant à Plougrescant.
"— Oh oui! répondit-elle, c'est si amusant !... et puis nous étions si bien là tous les quatre !
Il y a des inflexions de voix que rien ne saurait rendre, et dont deux cœurs qui s'aiment ont seuls le secret. La manière dont Marie avait prononcé sa dernière phrase révélait tous les mystères de son âme aimante et naïve.
Cette journée fut, à peu de chose près, la répétition
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de ce qui s'était passé la veille. Marie eut un grand succès parmi les jeunes gens de Plougrescant.
— Jamais je ne m'étais autant amusée que ces deux jours-ci, dit-elle à Gustave, vers la fin de la soirée, avec une sorte de mélancolie... Tenez, monsieur Gustave, je suis trop heureuse maintenant... Vous verrez qu'avant longtemps il m'arrivera quelque chagrin.
De son côté, Gustave songeait tristement c[u'une fois toutes ces fêtes terminées, les occasions de revoir Marie deviendraient hien rares. A force d'y penser, il lui vint à l'idée que le petit bois de Ploumaria, si rapproché de Kervohr, serait un endroit bien propice à leurs entretiens et qu'il serait facile de s'y rencontrer chaque jour. Il en parla aussitôt à Marie, en la priant de s'y rendre le lendemain... Elle devint sérieuse et refusa. Il insista, il supplia... Elle persista dans son refus, et parut même blessée de l'obstination du jeune officier.
Têtu comme un vrai Bas-Breton, ce dernier revint à la charge et finit par impatienter Marie, qui n'était pas d'ailleurs, ce soir-là, dans son état habituel. La fatigue qu'elle commençait à ressentir, quoiqu'elle ne voulût pas l'avouer, agissait à son insu sur son organisation nerveuse, et lui causait une sorte d'agitation et de malaise. Pour mettre fin aux instances de Gustave, elle prit le bras d'un des amis du marié, Job (Joseph) Larmor, le plus célèbre souleur (1) du canton. Déjà contrarié du re-
(i) La soûle, maintenant défendue, était un des jeux les plus dangereux et les plus renommés en Bretagne.
fus de Marie, Kermaës fut doublement piqué en la voyant le quitter pour un autre cavalier. Il affecta de ne plus chercher à lui parler, et se mit à causer avec d'autres jennes filles.
Au bout de quelques instants, on commença à danser une ronde, durant laquelle chacun, entrant dans le cercle au refrain, avait le droit d'embrasser une personne de son choix. Lorsque ce fut au tour de Gustave, il fit, malgré lui, quelques pas du côté de Marie, dont les yeux baissés et le corsage palpitant décelaient une certaine anxiété. Au même instant. Job Larmor, qui tenait la main de la jeune fille, se pencha vers elle et lui dit quelques mots. Il n'en fallut pas davantage pour renouveler le dépit de Gustave ; se détournant brusquement, il alla embrasser la jeune et jolie fille d'un notaire des environs.
Marie devint très-pàle ; mais presqu'aussitôt elle se remit à causer en riant avec son danseur, et ce fut ce dernier qu'elle embrassa un moment après. Gustave s'en vengea en ne dérobant pas une seule fois mademoiselle Cozic, que se disputaient tous les jeunes gens de Plougrescant.
Comme on avait près de trois lieues à faire pour s'en retourner, la soirée devait naturellement se terminer de meilleure heure que la veille. Les grands parents ne tardèrent pas à signifier qu'on ne danserait plus qu'une seule et dernière ronde.
A cette annonce, la gaîté de Marie s'évanouit tout à
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coup. Son regard, d'abord inquiet, exprima bientôt un douloureux reproche. Pour résister à la tendre et muette prière de ses grands yeux, il fallait avoir un cœur de tigre ; mais un jaloux est plus impitoyable qu'un tigre. D'ailleurs, Gustave était d'autant plus furieux qu'il regrettait amèrement d'avoir si mal proiité de cette soirée, dont il s'était promis tant de plaisir. 11 s'entêta dans sa bouderie et continua à éviter Marie, au lieu de la seconder dans les tentatives qu'elle faisait pour se débarrasser de Job Larmor.
Pour comble de malheur, il pleuvait à verse quand on se mit en route, et Gustave ne put se dispenser d'offrir sa place dans la calèche à quelques voisines, qui s'empressèrent d'y abriter leurs coiffes ou leurs chapeaux. Quant à l'officier, il revint sans manteau et sous la pluie, dans une affreuse carriole, fort peu suspendue et nullement couverte, tirée par un cheval de ferme, aussi insensible au fouet qu'à la voix.
A peine en voiture, les compagnons du hussard glissèrent sous les banquettes et entamèrent un trio de ronflements qu'ils soutinrent, avec force variations, pendant toute la route. Le jeune officier se vit donc obligé de conduire, et ne rentra que fort tard à Kermaës, mouillé jusqu'aux os, et de fort mauvaise humeur. 11 se coucha en maudissant le temps, la carriole, le cheval, la noce, Marie et lui-même, et s'endormit en roulant les plus sombres pensées.
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Toutes ces mésaventures avaient tellement aigri le caractère de Gustave, que, le lendemain, il lui restait encore un levain de mauvaise humeur. 11 était pourtant sur le point de se mettre en route pour se rendre à un par^ don où les demoiselles Cozic devaient se trouver, lors, que Paturon vint faire une visite à Kermaës. A peine assis, ce dernier commença à déiiler son chapelet de nouvelles. Entre autres choses, il raconta que Job Larmor, le beau souleur de Piougrescant, avait proiité du pardoiî pour venir rapporter un châle oublié la veille par madame Cozic, et qu'il était resté à diner à Kervohr. Par suite de lïnjustice commune à tous les jaloux, Gustave sentit renaître ses griefs imaginaires contre Marie. Au Ueu d aiier diU. pardon, il partit pour la chasse.
il n'avait pas traversé trois champs qu'il s'en voulait déjà de sa sottise, mais il était trop tard. L'amour-propre ne lui permettait plus de reculer. Le diable se mit de la partie pour faire enrager notre chasseur ; Gustave tira en dépit du bon sens, et fut obligé de rentrer au château sans avoir tué d'autre gibier qu'une malheureuse perdrix.
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L'oncle Damier, naturellement taquin, le plaisanta smle triste résultat de sa chasse pendant une bonne partie du souper, auquel assistait Paturon. Ce dernier profita de ces plaisanteries pour donner à Gustave le coup de pied de Tâne, en lui lançant deux ou trois pointes de l'air le plus bénin. Gustave, de nature peu endurante^ éprouvait une envie féroce de répondre à Paturon par quelque grosse impertinence. La présence de sa famille ne lui permettant pas de s^accorder cette petite consolation, il n'eut d'autre ressource que d'aller se coucher aussitôt après le repas, pour mettre fin plus vite à cette néfaste journée.
Quand il s'éveilla, le soleil, s'élevant à l'horizon, éclairait déjà les campagnes, et faisait étinceler au loin, sous ses ardents rayons, la mer houleuse, qui semblait rouler des vagues de pourpre, d'or et d'argent. Les oiseaux voltigeaient de branche en branche, et chantaient gaîment dans le jardin en déjeunant aux dépens des espaliers. Une brise légère, agitant la cime des arbres, inclinait mollement sur les Ilots les voiles blanches des gabarres et des bateaux de pèche qui se croisaient au milieu des rochers. Tout présageait une belle journée.
Une demi-heure après, Gustave partait pour la chasse» le fusil sur l'épaule et la gibecière garnie de gigantesques sandwiches, qu'accompagnaient un denii-poulet, et un petit flacon d'osier rempli de vin d^Espagne.
A deux heures de l'après-midi, il avait déjà rétabli sa réputation de chasseur par le meurtre de quinze perdrix et d'un lièvre. Il se trouvait alors dans les environs du
petit bois de Ploumaria, qui touche d\m côté à la grève, et s'étend de l'autre jusqu^à trois ou c[uatre portées de fusil de Kervohr.
Après avoir suivi la lisière du bois du côté de la baie, Gustave se mit à parcourir la grève, fort attentif en apparence à poursuivre quelques bandes de chevaliers (petits oiseaux de mer) , qui picoraient au bord des vagues. En réalité, il ne pensait qu'à trouver un moyen de revoir Marie. Il lui semblait qu'un secret pressentiment aurait dû amener la jeune fille à Ploumaria, juste au moment où il y arrivait lui-même. Il lui en voulait presque de son absence.
Ce qu'il y avait de plus simple à faire, c'était d'aller tout bonnement faire une visite à Kervohr, mais Gustave en était empêché par son amour-propre de jaloux, ainsi que par cette timidité commune à tous les amoureux, qui se font une affaire d'état des choses les plus naturelles. Il finit pourtant par se mettre en route pour Kervohr, avec le projet d'offrir quelques perdrix à la famille Gozic.
La tête basse, Gustave longeait le taillis en ruminant comme un diplomate chaque phrase du discours qui devait accompagner son présent, lorsqu'il entendit soudain de l'autre côté du fossé (1) une petite
(I) On appelle /osse, en Brelagne, les amonccllcmejits de terre faits en forme de talus qui séparent les champs. Ils ont souvent deux ou trois mètres de hauteur, et sont, en outre, surmontés d'ajoncs (épineux très fourrés, parmi lesquels poussent quelques chênes rabougris. 11 y a presque toujours de chaque coté de ces talus, une douve assez profonde; où s'écoulent les eaux.
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toux qui le fit tressaillir de la LêLe aux pieds. Sans prendre le temps de chercher un passage, Gustave escalada le fossé en deux bonds, et se laissa glisser dans le bois aux pieds de Marie Cozic.
La jeune fille avait entendu de loin les coups de fusil que Gustave tirait sur la grève, et, devinant sa présence, elle était accourue si vite, si vite, qu^elle en était encore tout essoufflée. Elle essaya pourtant de prendre un petit air boudeur, et commença par gronder bien fort le jeune officier de sa maussaderie des deux jours précédents, mais son regard n'était pas toujours d'accord avec ses paroles. De son côté, Gustave récriminait vivement à propos du beau souleur de Plougrescant. Sa jalousie ne semblait pas trop déplaire à Marie, bien qu'elle prétendît le contraire, et qu'elle prît sa plus grosse voix pour appeler Gustave vilain jaloux. La paix ne tarda pas à se conclure, et tous les petits griefs furent promptement oubliés.
Les deux jeunes gens avaient tant de choses à se dire, tant d'explications à échanger, qu'ils restèrent bien longtemps à côté l'un de l'autre, tantôt se parlant à voix basse, tantôt se contemplant avec im bonheur silencieux qui rayonnait de leurs cœurs dans leurs regards. Ce qu'ils éprouvaient, nous n'essaierons pas de le décrire. Ceux-là seuls qui ont aimé peuvent le comprendre. Rien au monde ne saurait exprimer les sensations infinies, les folles aspirations, les ardentes rêveries qui gonflent les poitrines et semblent passer d'un cœur dans l'autre à chaque pression des mains entrelacées. De même que
les accords de divers instruments s'unissent, se confon dent pour ne former qu'une seule et même symphonie, de même le chant des oiseaux, le murmure des vagues, les parfums pénétrants de la grève et de la campagne, la douce fraîcheur de l'air... toutes les suaves impressions de la nature, enfin... n'arrivaient aux deux amants que perdues, noyées dans Fintime harmonie dont l'amour inondait leurs cœurs.
Lorsque le brouillard du soir, envahissant la grève, les avertit qu'il fallait enfin se séparer, il leur sembla sortir d'un songe. Chacun d'eux s'aperçut cju'il avait oublié de dire les trois cjuai ts des choses dont il comptait parler. Ils revinrent dix fois sur leurs pas avant de pouvoir se quitter.
Depuis ce jour, presque tous leurs après-midi se passèrent dans le bois de Ploumaria, où Marie accourait dès qu'elle pouvait trouver un prétexte pour s^échapper de Kervohr. Quant à Gustave, il partait le matin de bonne heure, le iusil sur l'épaule, et ne rentrait qu'à midi pour dîner avec sa tamille. Puis, fort pressé en apparence de se remettre en chasse, il se levait de table un peu avant la fin du repas pour aller prendre son dessert à l'oifice. Cela étonnait et tlattait beaucoup ia vieille cuisinière, fort intriguée de voir à un otïicier de cavalerie un goût si prononcé pour les gâteaux et les sucreries, mais trèsfière de cet hommage rendu à ses talents. Médor, le bel épagneul de Gustave, l'attendait, couché au soleil, à la porte de la cour. Dès qu'il reconnaissait le pas de son maître, il s'élançait et le précédait joyeusement, sans
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que Gustave eût besoin de lui indiquer le chemin à suivre.
Afin de ne pas éveiller les soupçons et de dérouter les curieux, M. de Kermaës commençait prudemment par tourner le dos à Kervohr, et n'arrivait à Ploumaria qu'après un assez long détour. 11 s'enfonçait dans le bois, s'asseyait au même endroit où Marie s'était assise la veille, et attendait son amie, songeant à elle et se rappelant tous les détails de leur dernière entrevue. 11 l'entendait i3ientôt arriver à travers le feuillage, et courait au-devant d'elle. Puis, tous deux s'asseyaient sur l'herbe, au miUeu du bois, et partageaient le contenu du carnier de Gustave. Marie apportait souvent des crêpes de sa façon, que Gustave trouvait délicieuses, ou des fruits du jardin de Kervohr, cueillis par les jolies mains que l'officier aimait tant à baiser. Quelles joyeuses collations ils faisaient tous deux, se disputant les morceaux, ou se forçant réciproquement à les prendre, se lutinant à tout propos, et se réconciliant pour recommencer bien vite une autre querelle !
Le seul témoin de leurs jeux et de leurs enfantillages était maître Médor, qui, couché à leurs pieds, finissait presque toujours par avoir la meilleure part du goûter. Il s'approchait pas à pas de Marie, de manière à venir appuyer familièrement sa grosse tête sur les genoux de la jeune fille. Puis, il suivait chaque morceau qu'elle portait à sa bouche d'un regard si éloquent, que Marie se hâtait de partager avec lui. Lorsqu'on faisait trop at-
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tendre sa part au solliciteur, il ne tardait pas à protester par un crescendo de gémissements contre une attente trop prolongée.
Marie l'avait pris en grande affection, et le rusé matois le savait bien. Dès qu'il avait commis quelque méfait, il se glissait promptement auprès d'elle en prenant un air de piteuse contrition qui allait tout de suite au cœur de la jeune fille. Posant sa petite main sur les oreilles du coupable, elle le couvrait de sa protection toute-puissante. Alors, l'épagneul, parfaitement rassuré, se couchait aux pieds de sa protectrice en regardant Gustave d'un air de béatitude sournoise, qui prouvait assez qu'il se savait désormais à l'abri de sa colère.
Médor était, du reste, fort utile aux jeunes gens, en ce qu'il servait de sentinelle avancée et les avertissait dès que quelqu'un s'approchait du bois. Quand les amants le voyaient lever la tête, dresser les oreilles et grogner sourdement, ils se hâtaient de baisser la voix ou de se réfugier dans le fourré. Lorsque le danger avait disparu, Gustave et Marie reprenaient leur poste favori, semblables à ces oiseaux qui, chassés par un coup de fusil, reviennent sur la même branche reprendre leurs chants et leurs jeux.
Quelquefois, après avoir longtemps exploré du regard le rivage et les champs d'alentour, les deux jeunes gens descendaient sur la ^ï-qnq et se promenaient le long de la lisière du bois. Plus souvent encore, saisissant le mojiient propice, ils grimpaient par un sentier escarpé jus-
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qu'au sommet de la falaise, et se blottissaient dans un enfoncement de rochers, disposés de telle sorte par la nature, que, du côté de la terre, il était impossible de les découvrir. Ils restaient là des heures entières à causer de leur amour, ou bien à regarder les vagues, dont l'écume jaillissait jusqu'à eux, les oiseaux de mer dispersés sur les herbiers, ou rasant les flots de leur aile rapide, les barques de pêcheurs mouillées dans le lointain et les navires qui apparaissaient comme un point blanc à l'horizon brumeux.
Deux après-midi de suite, Marie manqua au rendezvous. Le troisième jour, elle n'y vint pas encore. Après une assez longue attente, Gustave ne put résister à son inquiétude. Prenant son courage à deux mains, il entra résolument chez les Cozic.
— La chasse m'a conduit de ce côté, leur dit-il, et je n'ai pas voulu passer si près de Kervohr sans vous souhaiter le bonjour.
Il craignait un peu que les Cozic ne se doutassent de quelque chose ; mais leur accueil plein de franchise et de joyeuse cordialité le rassura complètement. Marianne seule lui jeta un regard moqueur, qui lui fit voir qu'elle soupçonnait un autre motif à sa visite.
Lorsqu'il entra, les deux hommes fumaient silencieusement leurs pipes sur les bancs fixés à la muraille en dedans du foyer de la cuisine. Madame Cozic et ses deux filles tricotaient ou brodaient près de la table, sur laquelle une douzaine d'écuelles en terre, remplies de
lait rihot (I) et garnies de cuillères de bois, étiient symétriquement rangées autour d'une torche {%) de paille destinée à soutenir la bassinée de peux, ou bouillie de sarrasin, qui cuisait en ce moment sur le feu. Du pain d'orge et du beurre, placés à côté, complétaient la collation préparée pour les ouvriers et les domestiques de Kervohr.
LVrivée de M. de Kermaës mit tout le monde sur pied, et produisit l'effet d'un branle-bas de combat. Bon gré, mal gré, on le fit passer au salon, dont on ouvrit précipitamment les volets. Suivant l'usage des campagnes, on apporta des rafraîchissements de toute espèce. Le père courut à la cave chercher du vin de Malaga. Le fils alla tirer un pot de cidre. Pendant ce temps, Marianne et sa mère remplissaient deux assiettes de crêpes et de macarons.
Marie aussi s'était levée du siège où elle travaillait tristement. Tout émue encore de cette visite inattendue, rougissant et pâlissant tour à tour, elle courait de droite et de gauche, sans trop savoir ce qu^elle cherchait, et n'avançait à rien malgré son empressement. Ses yeux, continuellement fixés sur Gustave, s'occupaient bien plus d'échanger des regards d'intelligence avec le jeune homme, que de surveiller la symétrie des pêches qu'elle disposait sur une assiette. Aussi la pyramide s'écroula-
{\) Lait aigre d'un goût agréable et rafraîchissant. (3) Cercle en paille tressée, dans le genre de ceux dont on se sert pour porter des fardeaux sur la tête.
LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 103
t-elle au premier mouvement que fit Marie pour en offrir. La pauvre petite resta toute confuse de sa maladresse et des plaisanteries de ses parents.
Tandis qu^agenouillé près de Marie, Gustave l'aidait à faire la chasse aux fruits qui roulaient sur le plancher, elle lui dit tout bas avec vivacité :
— Il m'a été impossible d'aller à Ploumaria ces trois jours-ci... Ma sœur ne me quitte pas un instant..! Elle a quelques soupçons... Ce doit être M. Paturon qui l'a prévenue... Vous n^êtes pas fâché contre moi, n'est-ce pas, monsieur Gustave?
La pauvre enfant avait les larmes aux yeux en parlant ainsi.
Pour toute réponse, Gustave feignit de vouloir ramasser une pêche que Marie tenait déjà. Leurs mains se rencontrèrent et échangèrent une tendre pression. La jeune fille reprit aussitôt sa gaîté ; elle reconstruisit sa pyramide sur des bases plus régulières et se défendit vaillamment contre les plaisanteries de son frère et de sa sœur.
Lorsque Gustave quitta les Cozic, Erouann voulut l'accompagner pour lui montrer deux compagnies de perdrix qu'il connaissait dans les environs. Une adroite insinuation de Marie amena son père à proposer que toute la famille vînt reconduire M. de Kermaës un bout de chemin. Les deux amants eurent ainsi quelques minutes de plus à passer ensemble, mais ils faillirent s'en repentir, grâce à maître Médor, que Gustave avait pru-
iOh SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
demment laissé à la porte de la cour, et auquel il ne songeait plus. Dès que l'épagneul les vit arriver, il s'élança vers Gustave d'abord, puis vers Marie, à laquelle il fit tant de caresses, tant de chère (suivant une expression du pays ) , que les amants faillirent se déconcerter. Madame Cozic, continuellement souffrante, n'avait pu les accompagner, mais leur embarras fut remarqué par la sœur aînée, dont les plaisanteries, fort intelligibles pour Marie et pour Gustave, prouvèrent à ce dernier que Marianne avait plus de pénétration que son père et que son frère. Ceux-ci ne se doutèrent de rien, et ne firent que rire de cet incident, qu'ils ne cherchèrent même pas à s'expliquer. La situation, néanmoins, devenait d'autant plus embarrassante, que Médor, prenant pour un jeu les efforts de Marie pour le repousser, continuait de plus belle ses démonstrations intempestives.
En ce moment critique, Gustave avisa par bonheur le tablier de Marianne, un vrai tablier de ménagère, dont les vastes poches s'entr'ouvraient sous le poids d'un trousseau d'énormes clefs. Il glissa adroitement dans un de ces profonds réceptacles deux ou trois crêpes sucrées que madame Cozic avait mises bon gré, mal gré, dans son carnier. Puis il désigna du geste et de l'œil à Médor la poche qui renfermait les friandises que leur parfum n tarda pas à déceler à l'odorat exercé de l'épagneul.
La gourmandise l'emporta sur l'amitié. L'ingrat abandonna Marie pour venir faire le beau devant Marianne.
LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 105
Lui léchant les mains, mordillant le bout de ses souliers, se dressant debout devant elle, l'œil toujours fixé sur la bienheureuse poche, il s'évertuait en vain à faire comprendre à mademoiselle Cozic ce qu'il attendait de sa munificence. Ce fut alors le tour de la pauvre Marianne d'être tourmentée par sa sœur. Celle-ci lui rendit avec usure toutes ses plaisanteries.
On arriva ainsi à Fendroit marqué pour la séparation. Gustave s'éloigna avec Médor, dont l'œil désolé suivi longtemps encore l'inexorable poche que toutes ses bassesses n'avaient pu faire ouvrir.
Marie ne s'était point trompée en attribuant aux manœuvres de Paturon la défiance de sa sœur aînée. Naturellement bonne et indulgente, Marianne fut assez généreuse pour ne pas communiquer ses soupçons à madame Cozic; mais, à partir de ce moment, elle surveilla Marie de si près que celle-ci ne put s'absenter que bien difficilement et seulement pour quelques minutes. Après l'avoir inutilement attendue quelquefois trois ou quatre jours de suite, à peine Gustave avait-il le temps de lui serrer la main et de lui dire quelques mots.
Je ne sais trop ce qu'ils seraient devenus sans une indisposition qui força madame Cozic à garder le lit et obligea ses filles à se relever dans sa chambre, afin de lui tenir toujours compagnie. Malgré ce surcroît d'embarras, Marianne essaya bien encore de continuer sa surveillance; mais, outre la direction de la maison, dont elle était déjà chargée, il lui fallait désormais soigner sa mère et la remplacer dans tous les petits détails de ménage que la bonne femme s'était réservés jusque là. Il lui devint bientôt impossible de lutter contre la diplomatie d'une jeune fille dont toutes les pensées, dirigées vers un seul but, ne laissaient jamais passer la moindre occasion de s'échapper. Dieu sait d'ailleurs toutes les ruses, tous les prétextes que l'amour inspirait à Marie. Elle les racontait à Gustave à chacune de leurs entrevues, tantôt riant avec lui du succès de son adresse, tantôt pleurant de ce qu'elle appelait ses mensonges et ses folies.
— Je vous en prie, lui disait-elle quelquefois, ne venez plus à Ploumaria. Chaque matin, je prends la résolution de n'y plus venir moi-même... puis^ quand arrive l'heure de notre rendez-vous, je pense que vous êtes là, que vous m'attendez , et je n'ai plus la force de résister à l'envie de vous voir. C'est bien mal... et pendant que ma pauvre mère est malade surtout!... Je vous en conjure, Gustave, ayez du courage pour nous deux : ne venez plus.
Elle disait cela d'une voix si douce, si tendre, avec
LA PENNÈUE DE TRELEVERN. 107
tant de gentillesse et de naïveLé, que Gustave se sentait aussi incapable qu'elle d'un pareil sacrifice. Tant que dura la maladie de madame Cozic, ils continuèrent à se voir ainsi presque tous les jours. Mais, lorsque la mère commença à se rétablir, leurs entrevues menacèrent de devenir tout aussi rares que précédenmient.
— Tenez, Gustave, lui disait un jour Marie, je crois vraiment que je deviens folie. Tout le temps que ma pauvre mère a été couchée, je pleurais de la voir malade. J'aurais voulu prendre pour moi toutes ses souffrances. Eh bien ! maintenant que le bon Dieu la guérit, je me surprends encore à pleurer en songeant que bientôt je ne vous verrai presque plus.
Plus elle lui racontait les sermons de sa sœur, qui lui reprochait souvent la froideur qu'elle témoignait à son ancien soupirant, Sidoine Paturon. Chaque visite du Picard à Kervohr était suivie d^un redoublement de surveillance. Gustave le détestait d'autant plus qu'il le soupçonnait depuis longtemps d'épier furtivement ses démarches. Il aurait donné tout au monde pour surprendre Sidoine en flagrant délit d^espionnage, mais nul indice ne venait lui fournir l'occasion qu'il désirait.
Une après-midi, la mère de Gustave retint ce dernier un peu plus longtemps que d'habitude dans la salle à manger. Le dîner était terminé depuis quelques minutes lorsqu^il put enfin se mettre en route pour son cher petit bois de Ploumaria. Au moment où il partit, toute la famille était déjà descendue au jardin avec maître Pâtu-
ron que l'oncle Dumier avait encore eu ridée d^inviter à dîner ce jour-là.
Tandis que, longeant extérieurement les murs du jardin, Gustave passait près de la petite porte de sortie, il fut aperçu par M. Dumier. Grimpé sur une échelle, ce dernier s'occupait à installer des lilets pour protéger son raisin contre le maraudage des oiseaux. Il lança au hussard quelques plaisanteries que le jeune homme ne fit pas semblant d'entendre. Tout en donnant au diable son cher parent, Gustave continuait rapidement son chemin, lorsqu'on jetant un regard derrière lui, il vit M. Dumier se détourner pour parler à quelqu'un. Il suivit la direction de ses yeux, et crut distinguer, à travers le feuillage de la vigne, une chevelure rousse et mal peignée qui disparut presque aussitôt.
Arrivé à quelque distance, Gustave s'arrêta pour écouter. Il lui sembla entendre refermer avec précaution la petite porte du jardin donnant sur les champs.
— Parbleu, se dit-il, ce doit être mon ami Paturon.
C'était bien lui, en effet.
Une fois Gustave sur ses gardes, il lui fut facile de se convaincre que Paturon le suivait de loin avec les plus grandes précautions. Le plan du hussard fut bientôt arrêté. Il continua quelque temps à marcher très- vite dans la même direction, sans laisser paraître aucun signe de méfiance. Puis, profitant d'un moment où Paturon l'avait perdu de vue, il se blottit précipitamment dans une douve profonde, protégée par un énorme talus. La main
LA PJ-NxXÈUt; I)K TRKLi: VliliN, 10',)
sur le collier de Médor, un genou en terre et retenant sa respiration, il attendit son trop fidèle Achate, dans la position du braconnier à l'aftat. Un instant après, il lui sembla que son gibier s'arrêtait de l'autre côté du fossé, se livrant, sans doute, à une inspection préalable avant de s'aventurer plus loin. Ne voyant personne et croyant Gustave devant lui, Paturon sauta dans le champ, qu'il traversa en courant jusqu'à l'antre fossé; là, il s'arrêta encore.
Placé dans la douve, à une soixantaine de pas de Gustave qu'il venait de dépasser, et regardant à travers les ajoncs du fossé, le Picard tournait le dos à M. de Kermaës. Malheureusement pour l'espion, un des coups du fusil de Gustave était chargé à cendrée, en l'honneur des cailles assez communes à cette époque. Le jeune officier ne put résister à la tentation. Ajustant soigneusement un infortuné linot qui sautillait sur l'herbe tout près de maître Sidoine, il fit feu, avec le secret espoir que quelques grains égarés se chargeraient de punir Paturon de son espionnage et de ses méchants rapports. L'oiseau resta sur place; mais on entendit un cri effroyable, qui ne devait pas ceriainement provenir du gosier du pauvre linot. Quant à Paturon, il avait disparu dans les épines et les orties dont la douve était remplie. Seul vestige de sa disparition, son chapeau, accroché à une branche, s'agitait au gré du vent comme pour appeler au secours de son infortuné propriétaire.
Au moment où Gustave arrivait près du blessé pour
lui porter secours, non sans quelque crainte d'avoir poussé sa vengeance trop loin, il vit tout à coup Paturon surgir de la douve, en jetant un regard effaré de son côté, et s'enfuir aussitôt de toute la vitesse de ses jambes, sans même se donner le temps de reprendre son chapeau. Supposant sans doute à M. de Kermaës les intentions les plus féroces, il arpentait rapidement le terrain. Gustave se hâta de ramasser et chapeau et linot, et partit aussi à toute vitesse, précédé de Médor, fort joyeux de ce nouveau genre de chasse. L'épagneul menait Paturon comme il eût mené un lièvre au déboulé, et donnait comme un vrai chien courant. Au bout d'un quart d'heure, le gibier, Uttéralement forcé, se laissa lourdement choir sur l'herbe, sans même essayer de faire tête à la meute. Paturon s'attendait évidemment à recevoir une rude correction. 11 resta tout ébahi lorsqu'il entendit Gustave lui adresser force excuses d^une voix à laquelle l'essoufflement donnait une touchante expression d'intérêt.
— Gomment diable, aussi, aurais-je deviné que vous étiez là herborisant au milieu des ronces? lui dit Kermaës.
Sidoine ne répondit d abord que par une sorte de grognement.
— Vous deviez bien me voir, pourtant ? murmura-t-il enfin.
— Pensez-vous, par hasard que je l'ai fait exprès? s'écria Gustave avec une inflexion de voix à la fois coni-
la| pennère de trelevern. lu
pâtissante et moquoubc. Ah! Paturon !... Paturon!... Comment pouvez-vous me croire tant de noirceur dans l'àme?... D'ailleurs, quel motif aurais-je de vous en vouloir?
• — Aucun, bien sûr... aucun! fit le Picard embarrassé; mais souvent on se figure... on croit...
— Allons donc!... Quelques mauvaises langues m'ont, il est vrai, raconté que vous aviez lait je ne sais quelles histoires sur mon compte, que vous m'aviez plusieurs fois suivi furtivement... mais vous pensez bien que je n^ai pas cru un seul mot de tout cela.
— Ce sont d'affreuses calomnies, murmura Sidoine fort peu rassuré.
— Parbleu! je n'en ai pas douté un seul moment, mon bon Paturon. Vous comprenez, du reste, que si j'avais cru quelqu'un capable d\me pareille infamie, ce n^est pas du plomb à caille que je lui aurais envoyé, mais une balle de pistolet ou six pouces de fer dans la poitrine.
— Il faudrait être bien certain, fit Paturon dont les dents claquaient de frayeur. . . il faudrait des preuves... puis, enfin, moi je suis votre ami... et vous devez bien penser. . .
— Sans doute! sans doute ! Ce que je vous en dis, c'est tout bonnement pour causer. Je tiens même beaucoup à ce que ceci reste entre nous... vous comprenez?
— Oui... oui... je vous jure que je n'en dirai pas uq mot.
Il reprit lentement le chemin du chàLeau, et s'éloigna la tête basse, et le cœur rempli d'un ressentiment que sa poltronnerie Tempêchait de manifester hautement en présence de M. de Kermaës.
Dès que l'ennemi eut disparu, Gustave prit sa course
à travers champs, et se dirigea en courant vers Plou-
maria. A peine était-il entré dans le bois que Médor l'a.
ban donna. Il retrouva son épagneul couché aux pieds de
mademoiselle Cozic.
Marie avait les yeux rouges. Elle prit une petite mine boudeuse pour recevoir son ami et parut plus occupée de caresser Médor que de répondre au tendre bonjour de Gustave. Celui-ci commençait à raconter pour sa justification les motifs de son retard, lorsqu'en levant furtivement les yeux vers lui, Marie aperçut la sueur qui coulait à grosses gouttes sur les joues du jeune homme. Oubliant aussitôt son courroux, elle tira un mouchoir de sa poche et se mit à essuyer le front et les yeux de Gustave, tantôt le grondant d'être venu si vite, tantôt lui reprochant de l'avoir fait attendre. Elle lui frappait sur les doigts avec une feinte impatience, chaque fois qu'il
LA l'K-N.NKKE D i-] THKLLVËHN. 113
essayait de saisir au passage, pour la porter à ses lèvres, la jolie main qui efïleurait son front et ses joues.
— Laissez-moi, monsieur, disait-elle en cherchant à prendre un air courroucé... je ne suis pas en humeur de plaisanter. Peut-on s'échauffer ainsi! Après cela, vous prendrez froid, vous aurez une fluxion de poitrine, on vous portera en terre, et moi je mourrai de chagrin... Ce sera bien sot de ma part, mais ce sera comme ça... Gustave, Gustave, voyons! je vais me fâcher!...
Ah! mais bien sûr! Voilà qui est fini attendez un
peu.
Avec une espièglerie d'enfant gâté, Marie s'amusait à brouiller ses cheveux, en ayant l'air de lui essuyer le front; elle finit par lui donner sur le nez deux ou trois petits coups de son mouchoir mouillé.
— Voilà qui est bien fini cette fois, reprit-elle en appuyant elle-même le dos de sa main sur les lèvres de Gustave, comme pour le récompenser de sa docilité. Oh! mon pauvre mouchoir! Voyez donc comme il est trempé! Heureusement, j'en ai un autre dans la poche de mon tablier.
— Cela se trouve bien, lui tiit-il, vous allez me laisser celui-là... ce sera un souvenir.
— Un beau souvenir ! fit-elle avec une petite moue dédaigneuse. . . un mouchoir en grosse toile ! . . . qu'est-ce qu'en ferait un beau monsieur, un petit-maître comme vous ?
Il ne répondit qu'en baisant le mouchoir qu'il plia
ilh SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
soigneusement et plaça sur son cœur, tout mouillé qu'il était. Elle essaya de le reprendre; mais Gustave défendit héroïquemant sa conquête, et finit par la conserver.
— Encore, si c'était un des beaux mouchoirs qu'on m'a donnés au premier de l'an! murmurait Marie avec lui accent de naïf regret.
La paix ainsi rétablie, Marie se rassit au bord du talus, à côté de Gustave , et fit signe à Médor, qui vint gravement appuyer ses oreilles soyeuses sur les genoux de la jeune fille. Gustave prit dans sa main droite la main de Marie, qu'il pressa sur ses lèvres. Puis passant doucement son bras gauche autour de la taille de la gracieuse enfant, il l'attira peu à peu vers lui, jusqu'à ce qu'elle fût appuyée sur son cœur, sa tête mignonne tout près de celle de son ami.
Qu'elle était jolie ainsi posée, quand ses grands yeux bleus se levaient vers lui avec une expression d'ineffable tendresse, ou se voilaient sous la frange de ses longs cils pour fuir le regard ivre d'amour du jeune officier !
— Je vous en prie, G istave, ne me regardez pas ain^! disait-elle quelquefois; cela me fait mal... je n'ose pkis lever les yeux de peur de rencontrer les vôtres..., je voudrais pourtant bien vous regarder aussi, moi.
Elle disait tout cela d'une voix si douce, si douce, qu'il n'avait garde de lui obéir. 11 continuait à s'enivrer de son haleine, à baiser ses jolis doigts, quelque-
LA PENNÈRE DE ÏRELEVERN. 115
fois même son front ou. ses yeux, malgré les gronderies et les menaces de la jeune fille. Un instant même, il s'oublia jusqu'à effleurer ses lèvres, mais elle s'élança aussitôt de ses bras comme une biche effarouchée.
— Je ne veux pas que vous m'embrassiez ainsi, Gustave ! dit-elle d'un air tout chagrin. Non, non, je m'en irai plutôt ! L'autre soir, en revenant de chez Jane Le Morzec, quand vous m'avez embrassée là... (et, rouge comme une cerise, elle posait son doigt sur ses lèvres) , j^étais comme folle... j'étouffais... et, le lendemain, j'avais encore des palpitations dé cœur... comme maintenant..., tenez, voyez plutôt.
Elle prit la main de l'ofTicier et l'appuya sur son cœur. Effrayé lui-même de Fagitation de Marie , Gustave jura d^être plus sage à l'avenir. Ses promesses rassurèrent peu à peu la jeune fille. Elle reprit sa place, et laissa de nouveau sa jolie tête reposer sur Fépaule du jeune homme. Puis ils continuèrent à causer tout bas, quoique personne ne pût les entendre, passant brusquement d'un sujet à un autre , s'interrompant à chaque minute, et revenant sans cesse sur le chapitre de leurs amours.
il lui raconta le tour qu'il venait de jouer à^ Paturon. Tout en grondant l'officier de ce qu'elle appelait sa barbarie, Marie ne put s'empêcher de rire de son récit.
— Pauvre Sidoine ! dit-elle enfin. Si vous l'aviez estropié, pourtant?
— La belle perte ! Mon seul regret, c'est qu'il ne se
116 SCÈNES DE LA VIE COiVTKiMPOR AIN K.
soit pas trouvé plus près de moi d'une vingtaine de pas.
— Quelle méchanceté !
— N'est-ce pas lui qui est cause de tous les sermons de votre sœur et des difficultés que nous éprouvons maintenant pour nous voir ?
— C'est vrai..., mais peut-être n'a-t-il cru agir que dans mon intérêt? car, voyez-vous, Gustave, ce qui me fait le plus de peine dans les observations de Marianne, c'est qu'au fond je sens bien qu'elle a raison. Aussi, ce matin encore, j'ai pleuré..., pleuré comme une Madeleine..., regardez mes yeux... comme ils sont rouges !
— Pauvre ange bien-aimé, lui dit-il en attachant uu regard attendri sur les paupières en effet un peu gonflées de Marie, que de chagrins je te cause ! Tu finiras par me haïr?
Elle répondit par un signe de tête négatif, accompagné d'un ravissant sourire.
— Mais enfin, reprit-il, que peut- elle donc te dire contre moi, ta sœur?... J'espère bien, ma chérie qu'elle ne cherche pas à te faire douter de mon amour?
— Mais si !.. . mais si î . . . justement.
— Et tu ne la crois pas, au moins?
— Dame! qui sait?... fit-elle en détournant la tête.
— En vérité, Marie, dit-il avec chagrin, comment peux-tu avoir de pareils doutes? Voyons, c'est à toimême que j'en appelle. .. , sois franche ! Depuis que je te
LA PKNNKKli DE TRELEVERN, 117
connais, me suis-je un seul instant occupé d'une autre personne ? Tu es mon seul amour, ma seule pensée, tu le sais bien. Je ne compte dans ma vie que les moments que je passe près de toi, ma bien-aimée. Si je t'aime Marie ! Ah ne devrais-tu pas le comprendre riea qu'à mes regards, rien qu'à l'émotion de ma voix, rien qu'aux battements de mon cœur?
11 parlait avec tant de chaleur et de conviction qu'une coquette seule eût pu affecter de mettre en doute sa sincérité.
— Eh bien ! oui , Gustave, oui , je crois que tu m'aimes..., maintenant..., répondit Marie d'une voix émue. Ce serait si mal d'ailleurs de se jouer d'une pauvre enfant sans expérience, qui t'aime de tout son cœur. Mais tu ne seras pas toujours ici, mon ami..., il te faudra retourner au régiment.
— Ne puis-je avoir d'autre congé, un semestre?
— Une fois dans vos grandes villes de garnison, continua-t-elle, tu rencontreras de belles dames, nobles, jolies, aimables, élégantes... Tu oublieras bien vite la pauvre petite paysanne de Trelevern, qui ne savait que t'aimer... Oh! n'essaie pas de soutenir le contraire, reprit-elle précipitamment en lui fermant la bouche. Mon Dieu, avant môme que ma sœur me l'eût dit, je ne le savais que trop... Je me le répète tous les jours... quoique je ne t'en aie jamais parlé à toi... Aussi, j'ai bien prié Dieu pour qu'il me fît t'oublier !
— Marie, ma bien-aimée, interrompit-il en cherchant
à calmer l'agitation croissante de la jeune fille, je te jure...
— Mais je ne puis pas, mon Dieu ! reprit-elle en éclatant en sanglots; non, Gustave, je ne le puis pas! Je n'ose même plus le demander à Dieu. 11 me semble que je serais plus malheureuse encore s'il m'exauçait. Quand je pense qu'un jour peut-être... oh ! c'est plus fort que moi !.. j et le jour oia tu te marieras, j^en mourrai de chagrin ou je me ferai religieuse... Tu viendras à mon enterrement ou à ma prise d^habit, n'est-ce pas, Gustave?... Tu me le promets ? dit-elle en essayant de sourire au milieu de ses larmes, et en mordant son mouchoir pour étouffer ses sanglots.
Les paroles de la pauvre enfant navrèrent le cœur de Gustave.
Honteuse tout à coup de son émotion, Marie essaya de tourner en plaisanterie ce qu'elle venait de dire ; mais les larmes lui coupèrent la parole. Elle se remit à pleurer silencieusement, la tête appuyée sur Tépaule du jeune officier.
Les appréhensions de la pauvre fille n'étaient que trop justes ; la conscience de Gustave le forçait d'en convenir. Il n'avait jamais pensé sérieusement, ou, pour dire la vérité, il avait toujours évité de songer au déno ùment de leur liaison. Les naïves paroles de Marie furent pour lui un cruel reproche. Ce jour-là seulement, en voyant couler ses larmes et en songeant que bientôt peut-être il faudrait la quitter, il comprit combien elle
LA PENNÈRE DE TRELEVERN. 11
lui était chère. Dans son émotion, il n'écouta que la voix de son cœur. Il parla de son amour avec cette chaleur, avec cette éloquence qu'une passion véritable peut inspirera un cœur de vingt ans. Gustave était sincère en effet. Eût- il été certain, comme dans les contes de fées, de voir sa tête tomber à son premier mensonge, il n'aurait certes pas retranché un seul mot de tout ce qu'il disait en ce moment à Marie. Ses tendres protestations ne tardèrent pas à rassurer la jeune fille.
— Mon Dieu, que je suis donc sotte ! dit-elle en essuyant ses yeux, dans lesquels un doux sourire scintillait au milieu des larmes, comme un rayon de soleil sur la rosée du matin. Je dois vous paraître bien niaise, mon pauvre Gustave. Je ne sais pas ce que j^ai aujourd'hui, mais m.on cœur est triste et inquiet. Toute la matinée je me sentais des envies de pleurer, sans savoir pourquoi. Puis, ma sœur, qui est venue me dire... Allons ! voilà que je vais recommencer, fit-elle en séchant bien vite une larme qui perlait sur ses longs cils.
Gomme elle achevait ces paroles, Médor leva sa grosse tête, et huma l'air dans toutes les directions ; puis, les oreilles dressées, et les yeux fixés d'un air menaçant du côté de Kervohr, il gronda sourdement. Évidemment un ennemi approchait. Les deux amoureux se hâtèrent de gagner le fourré et se blottirent à vingt pas du talus, derrière un épais buisson de houx et d'ajoncs.
Gustave écarta quelques branches pour se ménager
une petite vue sur Fallée qu'ils venaient de quitter. Ils entendirent bientôt les feuilles sèches du sentier bruire sous les pas qui s^approchaient. Ils aperçurent Marianne s'avançant avec précaution et regardant autour d'elle d'un air inquisiteur.
II devenait évident pour les deux amants qu'on les avait trahis, et que Marianne connaissait l'endroit précis de leur rendez-vous. Les yeux de Gustave et de Marie se rencontrèrent et reflétèrent la même pensée, la même contrariété.
— Il faut absolument que je rentre à Kervohr avant ma sœur, dit tout bas Marie.
— Déjà nous quitter! fit Gustave avec tristesse et le cœur serré par un sombre pressentiment.
— Il le faut bien, mon ami! Encore serai-je obligée de courir de toutes mes forces pour arriver avant Marianne.
— Prends garde de te rendre malade, ma bien-aimée ! Songe que si tu étais indisposée, nous ne pourrions plus nous voir, et que j'en souffrirais doublement.
— Oh ! je suis bien maintenant, fit-elle en secouant la tête d'un petit air mutin ; et puis...
Elle s'arrêta brusquement et lui serra la meiin par un mouvement passionné. Une larme brillait dans ses grands yeux bleus. Gustave attira vers lui la jeune fille et la pressa sur son cœur.
— Tu reviendras demain, n'est-ce pas, Marie? lui dit-il ; tu me le promets ?
LA PENNÈRli DK TUI- L l- V E IlIS. 121
— Je ferai mon possible... mais je crains bien... enfin, je tâcherai. Allons, Gustave, adieu; laissez-moi partir.
Tout en parlant ainsi, elle ne faisait qne de bien faibles efforts pour se dégager des bras du jeune homme. Lui-même ne pouvait se décider à la quitter.
— Mon Dieu! reprenait^ Marie, il faut pourtant bien que je m'en aille... j'arriverai trop tard... Voyons, Gustave, soyez raisonnable... donnez - moi Texemple... Dites-moi donc de m'en aller. Adieu, adieu ; aime-moi bien!
Puis, s'arrachant tout à coup de ses bras, elle disparut à travers le fourré. Lorsqu'elle eut atteint le sentier, elle se retourna pour lui envoyer de la main un dernier baiser d'adieu. Gustave la perdit aussitôt de vue.
Kermaësfitun détour pour éviter Marianne, et revint tout pensif au château, sans songer à tirer les perdrix que Médor arrêtait devant lui.
Le lendemain, il prit à peine le temps de dîner et courut à Ploumaria. Marie n'y était pas.
— Je suis venu trop tôt, se dit-il, inquiet malgré lui. Il attendit jusqu'à six heures du soir ; mais en vain.
Il en fut de même le jour suivant. N'osant retourner à Kervohr, Gustave erra comme une âme en peine autour de la maison, cherchant à deviner ce qui s'y passait, et se cachant dès qu'il voyait paraître quelqu'un. Le pauvre garçon s'en revint désespéré. Il passa une partie de la soirée et de la nuit à chercher un prétexte
pour se présenter le lendemain chez les Cozic. A force de diplomatie, il parvint à se faire donner une commission par sa mère. Le lendemain, à huit heures du matin, Gustave arrêtait, à la porte de Kervohr, son cheval couvert de sueur. A peine dans la cour, il pressentit quelque malheur.
— Marie est tombée malade mercredi dernier, lui dit Je père Cozic qui était venu au-devant de' Tofficier. Voilà deux nuits qu'elle tousse beaucoup et qu'elle tremble la fièvre.
— Que pense le médecin de cette indisposition ? demanda Gustave en faisant un effort surhumain pour raffermir sa voix.
— Nous ne l'avons pas encore vu. En allant demain au marché de Tréguier, Erouann passera chez M. Mauvières pour le prier de venir.
— Mon Dieu, reprit Gustave, je puis lui éviter cette peine. Mon intention était de me rendre à Tréguier en sortant d'ici. Je passe à la porte de M. Mauvières, et je lui ferai votre commission si vous voulez.
M. Cozic accepta avec force remercîments. Gustave Fengagea à demander à ces dames si elles n'avaient pas quelque message pour Tréguier. Le cultivateur monta dans la chambre de ses filles, et redescendit un instant après. Il tenait un petit billet sur lequel Marie avait écrit au crayon le nom d'un ouvrage qu'elle priait Gustave de demander pour elle à la bibliothèque du couvent. Le jeune homme comprit qu'elle avait saisi cette occasion
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pour lui faire parvenir quelque chose d'elle, et lui fournir un prétexte de revenir. A peine était-il hors de la cour, qu'il tira de sa poche le billet de Marie, et couvrit de baisers les caractères tracés par les mains de la pauvre malade.
Le cheval ne fit qu'un temps de galop de Kervohr à Tréguier. Lorsque Gustave arriva chez M. Mauvières, on lui dit que ce dernier était à Louannec. A une demilieue de Tréguier, il rencontra le docteur qui revenait au petit trot de sa jument. M. Mauvières promit de se rendre immédiatement chez les Cozic. Gustave retourna aussitôt à Tréguier et courut au couvent chercher les livres que désirait Marie. Avant de repartir pour Kervohr, il les parcourut un instant, et souligna au crayon les passages qui lui semblaient de nature à exprimer son amour et ses inquiétudes. — Pauvre mère Sainte-Apolline ! si elle avait su à quel usage on faisait servir ses livres de piété!...
Gustave voulait n'arriver à Kervohr qu'un peu de temps après M. Mauvières, afin de le rencontr^-r sur la route et de savoir ainsi des nouvelles de Marie. 11 lui fallut pour cela rester une bonne demi-heure à Tréguier. Il en partit encore trop tôt, car il fut obligé de s'arrêter de nouveau à un quart de lieue de Kervohr pour attendre le docteur. Dès que Gustave entendit sur les cailloux du chemin le trot lentement cadencé du cheval de M. Mauvières, il se remit en marche, 11 s'arrêta pour saluer M. Mauvières et chercha à lire d'avance sur la fî-
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giire de ce dernier ce qu^il pensait de l'état de Marie.
— Ah ! vous voilà, docteur ! dit Gustave, le cœur haletant d'émotion... Eh bien ! comment va la malade?
— Heu!... heu!... fit M. Mauvières, allongeant les lèvres et secouant la tête d'un air de mauvais augure, je ne sais trop encore. Elle n^est pas bien ; elle tousse beaucoup ; le pouls est dur, agité ; la respiration difficile... Elle commence à se plaindre d'un point de côté... Ça m'a tout l'air d'une pleurésie.
— D'une pleurésie! mon Dieu! s'écria Gustave. Et c'est bien dangereux, n'est-ce pas, docteur?
— Sans doute. Il y a toujours du danger avec ces maladies-là.., surtout pour les personnes aussi délicates que mademoiselle Marie. Ce point de côté m'inquiète... Enfin demain tout sera décidé, et nous saurons au juste à quoi nous en tenir... Aoieu, monsieur Gustave ; mes respects à votre famille. — Allons la Grise.
Et, docile à ce signal, la jument reprit sa monotone allure.
Quant à Gustave, il resta foudroyé. Le docteur avait disparu depuis longtemps, qu'il était encore à la même place, immobile et la tête penchée sur sa poitrine, entendant toujours ce mot terrible, pleuréde, retentir à ses oreilles comme un glas funèbre.
Dans l'après-midi, Gustave retourna à Kervohr. 11 trouva la famille Gozic moins effrayée qu'il ne s'y attendait. On le remercia de sa complaisance. Les livres furent aussitôt portés à Marie , qui les réclamait avec ia-
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staiice, bien qiron lui efil défendu toute espèce de lecture. Tout on répétant à M. Cozic les recommandations dont la mère Sainte- Apolline l'avait chargé pour Marie, Gustave avait, comme par distraction, monté l'escalier avec le bonhomme. Au moment où ce dernier ouvrait la porte de la chambre de ses filles, Kermaës entendit Marie demander « si M. Gustave était déjà reparti pour le château. » Sur la réponse de M. Cozic que M. de Kermaës était sur l'escalier, elle pria son père de laisser un instant entr'ouverte la porte qu'il allait refermer :
— Je vous remercie, monsieur Gustave, cria-t-elle de son lit, en essayant de donner un peu de force à sa voix épuisée par la fièvre et par la souffrance. Veuillez bien jirésenter mes respects à madame de Kermaës. Dites-lui que mon indisposition n'a rien de grave. Avant longtemps, je pourrai marcher jusqu^au château.
Marianne imposa silence à la petite malade. Gustave redescendit le cœur brisé.
— Il paraît qu'elle dipris chaud et froid mercredi dernier, lui dit M. Cozic en le reconduisant. Il faut si peu de chose pour la rendre malade, cette pauvre enfant. Ah ! quelle santé, monsieur Gustave, quelle santé ! J^espère que le bon Dieu nous la conservera. Pauvre petite ! Elle est si gaie, si gentille quand elle se porte bien ! C^est la joie de ma maison, voyez-vous, monsieur Gustave. Enfin !... la volonté du bon Dieu soit faite ! ajouta-il en détournant la tête pour cacher son émotion.
Gustave lui serra la main. Tous deux avaient de grosses larmes dans les veux.
L'état de Marie ne fit qu'empirer de jour en jour. Lorsque la fièvre eut cessé de lui imprimer ses violentes secousses, elle tomba dans un état de faiblesse et d'épuisement que la mort devait seule terminer. Chaque matin, Gustave allait prendre de ses nouvelles. Une partie de la journée du jeune homme se passait à erref dans les environs de Kervohr. Le reste du temps il s'asseyait, la tôte plongée dans ses mains, aux endroits où il avait passé de si doux moments auprès de Marie. Le fidèle Médor accompagnait toujours son maître. Dès qu'on approchait de Ploumaria, il s'élançait dans le taillis, qu'il parcourait en tous sens pour retrouver sa protectrice. Après quelques instants d'inutiles recherches, il revenait tristement se coucher aux pieds de Gustave, lui léchait les mains et le regardait d'un air morne et affectueux, comme s'il eût compris la douleur de son maître. Que de longues heures Gustave passa ainsi, le front appuyé contre un tronc d'arbre, tout à sa tristesse, abîmé dans une sorte d'anéantissement physique et moral dont il aurait voulu ne jamais sortir.
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Un jour, en arrivant à Kervohr, il fut tout surpris de rouver Mahe à demi-couchée dans un grand fauteuil en tapisserie que madame de Kermaës avait envoyé du château. Combien la jeune fille était changée ! Rien au monde ne saurait rendre la poignante émotion que Gustave ressentit en voyant sa pâleur, ses joues amaigries, ses traits creusés par la souffrance. On eût dit une ombre prête à s'évanouir. Toute la vie semblait s'être réfugiée dans ses grands yeux cernés de noir. Ils paraissaient d'une grandeur démesurée et donnaient un étrange caractère à sa physionomie.
Kermaës fit effort sur lui-même pour dissimuler la douleur qui venait de déchirer son cœur comme un coup de poignard; mais la jeune fille avait deviné sa pensée. Elle y répondit par la douce résignation de son sourire.
— Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, monsieur Gustave? dit-elle- en lui tendant sa petite main, qui tomba sans force dans la main du jeune homme.
Gustave essaya aussi de sourire et de prendre un air rassuré pour répondre. Il étouffait... Il aurait donné dix ans de sa vie pour pouvoir pleurer en liberté.
— Ah ! monsieur Gustave, dit madame Cozic, aidezmoi donc à gronder cette petite obstinée. Figurez-vous que, cette après-midi, elle s'est mis en tête de se lever et de quitter sacham]3re. Il m'a fallu, bon gré, mal gré, céder à ses volontés. Elle avait déjà commencé à s'habiller toute seule. Ça lui a valu un évanouissement qui a duré près d'une heure Je vous en prie, grondez-la
bien fort de ses imprudences qui nous mettent tous au désespoir.
La pauvre femme avait les larmes aux yeux, en parlant ainsi.
— Tu sais bien, mère, que le docteur a dit ce matin de me laisser faire tout ce qui me plairait, répliqua Marie. Cela me fait penser qu'il m'a aussi autorisée à manger quelques fruits... Si tu étais assez bonne pour m'aller cueillir des pêches, nous en offririons à M. Gustave.
Un regard expressif de Marie arrêta le geste de refus que Gustave allait faire.
— M. de Kermaës me tiendra compagnie pendant ce
temps-là, reprit Marie Va, je t'en prie, ma petite
mère.
La pauvre femme hésita un instant et finit par céder ; elle sortit en s'essuyant les yeux. Dès que les deux amants furent seuls, Marie prit la main de Gustave dans les siennes.
— Pourquoi vous être levée aujourd'hui, Marie ? lui dit-il. Au moment oia vous commencez à vous rétablir, vous exposer ainsi à une rechute 1
— Je voulais vous voir, Gustave, reprit-elle avec un ineffable accent de tendresse. Il m'eût été trop pénible de mourir sans vous avoir dit adieu.. . Oh ! n'essayez pas de m'a])user, mon ami, je sais que mon état est désespéré. Je n'ai que bien peu de jours à vivre. Bientôt il ne restera plus rien de votre petite Marie, qui vous aime tant.
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Cette fois, le cœur du pauvre garçon se brisa. Malgré tous ses efforts pour se contenir, il se mit à pleurer comme un enfant. Il appuya la main de Marie sur ses lèvres, pour étouffer ses sanglots, mais ce fut en vain.
— Calme-toi, Gustave, dit-elle, tu le vois bien, je suis résignée, moi... Je t^en conjure, ne pleure pas ainsi, tes larmes me font un mal affreux, et je souffre de Le voir souffrir... Voyons, ami, approche-toi de moi que j'essuie ces pleurs qui t'empêchent de regarder ta petite Marie.
Il se mit à genoux devant la jeune fille, afin qu'elle pût passer son mouchoir sur les yeux de son ami sans être obligée de lever les bras. La main de la jeune fille vint ensuite se poser sur les cheveux de Gustave, qu'elle s'amusait à lisser tout en parlant.
— Te rappelles-tu, Gustave, reprit-elle, combien de fois tu m^as essuyé les yeux dans notre cher petit bois de PI ou maria, en me grondant doucement de ce que je pleurais sans raison? Tu y vas encore de temps en temps, n'est-ce-pas?
— Oui! bien souvent! lui dit-il. J^y vais chaque jour, aux heures que ne us y passions ensemble. J'y reste jusqu'au soir à penser à toi, à me rappeler ce que nous nous disions tous deux. Je ferme les yeux pour te voir, et je te parle comme si tu étais encore là près de moi.
Elle lui serra la main avec émotion... Ils restèrent un instant silencieux,
— Et Médor, reprit Marie, mon fidèle Médor !... Pourquoi ne l'as-tu pas amené avec toi ?
— Il est dans la cour ; je n^ai pas osé le faire entrer à cause de sa turbulence.
— Fais-le venir, je t'en prie. Pauvre Médor, qu'il sera content de me voir!
Gustave courut ouvrir la porte, et Médor, s'élançant d'un bond dans l'appartement, vint se rouler, en aboyant aux pieds de Marie. Elle recevait ses caresses avec une joie enfantine. Le bon animal était comme un fou. Gustave fut obligé de mettre ordre à ses turbulentes démonstrations, dont Marie n'avait plus la force de se défendre.
— Mon pauvre Médor, mon bon chien, disait Marie, tune m'as donc pas oubliée?.. Gustave, veux-tu me donner le sucrier qui est là sur la cheminée ?
Lorsque Médor se fut couché aux pieds de la jeune iille, après avoir croqué deux ou trois morceaux de sucre, elle le montra des yeux à M. de Kermaës :
— Regarde, Gustave, nous voilà encore aujourd'hui, comme nous étions à Ploumaria, assis l'un près de l'autre, avec Médor à nos pieds, ta main dans la mienne, et nos yeux confondant leurs regards. . . pour la dernière fois, sans doute soupira-t-elle en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
— Pour la dernière fois ! s'écria-t-il, oh! non, non !. .. Ne te laisse pas aller à de pareilles idées ! Tu es trop jeune, trop belle et trop aimée, pour songer à la morti
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Tu t'effraies à tort de ton état, qui n'a désormais rien de grave. Dès que tu sera rétablie... •
— Tu sais bien que je ne me rétablirai pas, Gustave... Mais, comme tu es changé, toi aussi !... tu as maigri... tes yeux sont enflés comme si tu avais passé plusieurs nuits sans dormir.
Gustave porta la main de Marie à ses lèvres et garda le silence.
— 11 ne. faut pas te désoler, mon ami, continua la jeune lille comprenant la profonde douleur que cachait ce silence... Loin d'envisager la mort avec effroi, je la regarde, moi, comme un bonheur pour tous deux.
— Pour tous deux !
— Oui, Gustave, et c'est peut-être cette pensée qui me fait si facilement me résigner à la volonté du Ciel. Depuis que je suis malade, il me semble que mes idées se sont agrandies. J'ai réfléchi à bien des choses. En songeant à l'avenir, en pensant à la différence de nos positions dans le monde, j^ai compris combien de chagrins nous préparait cet amour qui nous a rendus si heureux jusqu'ici Moi, je le sens, je t^aurais toujours aimé... oh oui ! toujours !... mais toi...
— Ecoute, Marie, interrompit le jeune homme avec entraînement, je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais je te jure devant Dieu que, dès que tu am^as recouvré la santé, tu seras ma femme bien-aimée.
Marie baisa la main de Gustave avant qu'il pût Fen empêcher, et ses grands yeux se remplirent de larmes.
— Merci, Gustave, dit-elle, merci ! tu viens de me rendre biefi heureuse... je sens là que c'est ton cœur qui a parlé. Mais as-tu jamais songé aux difficultés qui se seraient opposées à la réalisation de tes vœux ?. . . Qui sait d'ailleurs si plus tard tu n^aurais pas rougi de m'avoir offert ton nom ?
— Marie, s'écria-t-il, t^ai-je jamais donné lieu de m'affliger ainsi ?
Elle lui fit signe de la laisser parler.
— J'aime bien mieux mourir maintenant , continuât-elle avec l'animation de la fièvre, seule (}ans ton cœur et sûre de ton amour, mourir dans mon pays, dans les bras de ma mère et de ma sœur, peut-être dans ce fauteuil que ta mère m'a donné et sur lequel tu t'es assis bien souvent. Ici, du moins, je reposerai près des lieux où s'est passée mon enfance, près du petit bois où je te voyais chaque jour, près de la grève que nous avons tant de fois parcourue ensemble.
— Marie, lui dit-il en pleurant, par pitié ne parle pas ainsi... laisse-moi espérer encore. Cette affreuse pensée de te perdre pour toujours me rend fou de désespoir.
— Puis, reprit-elle en poursuivant toujours son idée, tu finiras sans doute par revenir dans ce pays. Lorsque tu re verras les endroits où nous avons passé ensemble, mon bras appuyé sur le tien, lorsque tu viendras à Kervohr visiter mes parents, ou qu^en traversant le cimetière, tu apercevras la croix qui portera mon nom, alors
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du moins, tu penseras à ta petite Marie qui t'aimait de tout son cœur Voici ma mère qui revient, interrompit-elle brusquement. Je t'en conjure, Gustave, ne pleure pas devant elle ! Ne lui ôte pas la faible espérance qui la soutient encore.
Elle essuya précipitamment les larmes qui remplissaient ses yeux, et se mit à parler avec une feinte gaîté de fleurs et de graines, qu^elle pria Gustave de lui apporter du château pour son parterre.
Au moment où Gustave allait la quitter, elle retint longtemps la main du jeune homme dans les siennes, en la serrant avec une énergie extraordinaire pour son état de faiblesse.
Comme Gustave rôdait le lendemain dans les environs de Kervohr, le son d'une clochette le fit tressaillir. Il monta sur un talus élevé. A cinquante pas de lui, le recteur , traversant un sentier, retournait à Trelevern ; le prêtre portait le saint viatique.
— Marie se meurt pensa Gustave.
11 voulut la revoir. Toute autre considération disparut à ses yeux. Avant d'avoir eu le temps de se rendre compte de son action, il était dans la chambre de Marie. Toute la famille se trouvait réunie autour du lit sur lequel Marie était étendue, pâle, défaite, sans mouvement. On l'aurait crue morte déjà. Sa respiration était si faible qu'on ne l'entendait plus. Ses yeux fixes et sans expression virent pourtant arriver M. de Kermaës. Un faible sourire entr'ouvrit les lèvres décolorées de la jeune fille.
Sa main qui pencliil, inerte sur h lîi, fil un mouvement pour se lever vers l'otïicier. S'ageiiouillaut près du lit, Gustave couvrit cette petite main de pleurs et de baisers. Marie balbutia quelques mots dans lesquels Gustave crut reconnaître son nom ; puis la jeune fille poussa un soupir, et sa figure reprit son immobilité.
Madame Gozic, effrayée, posa la main sur le cœur de Marie; il ne battait plus : Marie était morte.
Huit ans plus tard, M. de Kermaës, devenu lieutenant-colonel, se faisait tuer en Afrique. Il n^avait jamais voulu se marier. D'après le dernier vœu du mourant, son corps fut transporté en France et enterré dans le modeste cimetière de Trelevern. La moitié de la fortune de Gustave passa aux mains d'un parent éloigné : Marianne Gozic, mariée depuis six ans, eut un legs de quatre-vingt mille francs ; son frère, un autre de quarante mille francs; enfin, soixante mille francs furent employés en œuvres de bienfaisance et de piété.
Le nom de Kermaës s'éteignit avec Gustave.
JOHANNES KLAUSS
Pendant un séjour d'une semaine que j^ai fait Tannée dernière à Mayence, je me suis amusé à visiter les petites villes et même les villages des environs. Je prenais souvent pour guide un ouvrier menuisier de Mayence, qu'une blessure au bras empêchait depuis quelque temps do se livrer à ses travaux ha])ituels. Un jour que nous revenions du village de Monbach, nous rencontrâmes un joli petit garçon de douze à treize ans, dont lafigure me frappa par son expression douce et triste.
— C'est le petit Wilhem, me dit tout bas mon guide,
en me poussant le bras ; le fils de Johannes Klauss
\ ous savez bien ?
— Quel Johannes Klauss?
— Johannes Klauss, de Bieberich... Comment, vous n'avez jamais entendu raconter Thistoire de ce pauvre garçon ?
— Non, lui dis-je en souriant. Vous oubliez que je ne suis à Mayence que depuis six jours.
— C'est vrai, monsieur ; mais tout le monde la connaît à dix lieues à la ronde, cette histoire. Gela a fait tant de bruit dans le pays !
— Racontez-moi donc cela.
— Ah ! monsieur , moi, je ne sais pas raconter. Le maître de votre hôtel, M. OEding, qui parle si bien français, vous fera ce récit bien mieux que moi.
— Je n^en crois rien. En tout cas, j'aime mieux l'entendre de votre bouche.
— Comme vous voudrez, monsieur. Quant aux détails, je les sais mieux que pas un, car mon frère travaillait avec Johannes au chantier de M. Hernsheim.
— Eh bien, mon ami, entrons dans le jardin de cette brasserie. Je vais faire apporter de la bière, et vous me raconterez votre histoire, tandis que nous nous reposerons.
Voici, dans toute sa naïve simplicité, le récit que me fit le menuisier. J'y ai seulement ajouté quelques détails que me donna mon maître d'hôtel quand je le questionnai en rentrant, pour éclaircir deux ou troi scirconstances que le menuisier n'avait pu m'expliquer bien clairement.
Bieberich est une jolie petite ville jetée sur la rive droite du Rhin, à une demi-lieue tout au plus de Mayence. Les passagers des bateaux à vapeur la reconnaissent facilement au château en pierres rouges qui se dresse à l'une de ses extrémités et que les ducs de Nassau habitent pendant la belle saison.
JOHANNKS ILLAUSS. 137
' Un peu en dehors de la ville, du côté opposé au château, demeurait, il y a ([uelques années, un ouvrier nommé Johannes Klauss. Il travaillait chez le riche marchand de bois Ulrich Hernsheim.
Tous les habitants de Bieberich connaissaient ce digne garçon. Entré tout jeune chez M. Hernsheim, il ne l'avait jamais quitté. Quoiqu^il ne fut guère plus payé que les autres ouvriers, et qu'il n'eût aucun titre officiel pour les commander, c'était lui qui remplissait l'office de contre-maître et dirigeait la construction des piles de bois dans le chantier. Il faisait en outre presque tous les recouvrements de la maison.
Tout autre que Johannes aurait facilement obtenu un salaire plus élevé ; mais le brave ouvrier était trop modeste et trop peu exigeant pour qu'on eût l'idée de lui proposer une augmentation qu'il ne songeait pas à demander.
Certes oui, tout le monde à Bieberich connaissait Johannes Klauss. Quand il passait le soir dans les rues pour regagner son logis, les commères, établies sur le seuil de leurs portes, lui criaient un amical bonsoir. Il leur répondait gaîment sur le même ton. Plus d'une jeune fille de Bieberich se serait volontiers résignée à devenir madame Klauss. Johannes n'avait pourtant d'autre fortune que ses deux bras et sa bonne conduite ; mais la franchise, la bienveillance et la probité se lisaient sur sa physionomie.
Ce n^était pas ce qu'on appelle un beau garçon. U
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avait l'air un peu lourd et sa figure ne brillait ni par la régularité ni par l'intelligence. En revanche, il était grand, solidement bâti et d\me force remarquable. Avec cela, doux, obligeant et timide comme une jeune fille... du temps où les jeunes filles étaient timides.
Si Johannes restait insensible à toutes les agaceries, ce n^était pas qu'il eût l'intention de rester célibataire. Son choix était déjà fait. Pour se marier , il attendait seulement qu'il eût réuni une somme de cinq cents florins que les parents de la future jugeaient nécessaire pour monter le ménage et pourvoir aux dépenses de la noce.
Ce diable de Johannes était si amoureux et si pressé de donner son nom à sa jolie fiancée, Louisa Helling, qu'il se fût volontiers marié tout de suite, quitte à monter le ménage plus tard. On disait même que Louisa ne se fût pas trop fait prier pour y consentir. Mais la vieille Margarett, la mère de la jeune fille, était loin de se montrer aussi accommodante.
Pendant deux ans, Johannes, qui n'était point avare de sa nature cependant , vécut avec une économie qui eût fait rougir le juif le plus juif de tout Francfort.
Il est vrai que Louisa était bien jolie et que tout le monde vantait son caractère, sa vertu et sa piété.
De son côté, la jeune fille aimait tendrement Johannes Klauss. Cet amour semblait d'autant plus doux au cœur du pauvre garçon , que jusque là sa vie s'était écoulée dans un complet isolement. Son père était mort quelques
JOHANNES KLAUSS. ioO
mois après sa naissance. Deux ans plus tard , il avait pcrdn sa mère.
lii beau jour, les cinq cents florins se trouvèrent enfin complétés, par une gratification inattendue. Johannes les compta plus de dix fois, les serra précieusement dans une grande bourse que Louisa lui avait brodée, et courut chez la mère Helling. Ses pieds ne touchaient pas la terre. Il entra comme un fou, jeta la bourse sur les genoux de la bonne femme, embrassa la vieille Margarctt, et pressa sur S' n cœur Louisa, qui riait et pleurait à la fois. Dans sa joie, Klauss aurait embrassé jusqu'au chien et au chat de la maison , si ces deux animaux, effrayés de sa véhémence, ne s'étaient prudemment réfugiés sous une table.
Une fois le ménage acheté et la noce célébrée , Johannes et Louisa n'eurent plus à mettre en commun que leurs vingt ans, leur amour, leur travail et leurs espérances. Dieu bénit ces modestes éléments de bonheur.
Pendant trois ans, le jeune ménage fut aussi heureux qu'on peut l'être ici-bas. Johannes n'aurait pas changé son sort contre celui du grand-duc de Nassau. Il fallait le voir déployer ses longues jambes , lorsqu'à la fm de sa journée de travail il regagnait la petite maison blanche à volets verts, où l'attendaient sa femme et son fils, le petit Wilhem : il allait comme un cheval de course. En vain l'appelait-on. 11 saluait chacun d'un sourire et d'un signe de tête, et galopait de plus belle.
Lorsque quelqu'un Tarrêtait, bon gré, mal gré, pour lui parler d'affaires ou seulement pour le faire enrager, le pauvre diable était à la torture. 11 piétinait sur place. Doux et bon comme il l'était, il n'osait ni se dégager ni brusquer les gens, mais il répondait à tort et à travers. Si son interlocuteur avait le malheur de le lâcher seulement une seconde, Johannes prenait sa course. Bien leste qui l'eût rattrapé ! 11 arrivait chez lui rouge comme une pivoine et le front ruisselant de sueur. Sa femme le grondait alors. Pour se consoler, il embrassait Louisa tout le temps que durait le sermon de la jeune femme. C'était peut-être à cause de cela que le sermon durait si longtemps. Puis Johannes s'occupait à admirer son héritier. Chez lui, en effet, c'était une véritable occupation. Louisa, qui était fort rieuse, plaisantait souvent son mari à ce sujet; mais, au fond du eœur, elle partageait complètement Fopinion de Johannes relativement à la supériorité du petit Wilhem sur tous les autres enfants de son âge.
C^était vraiment un plaisir de voir les deux époux se rendre le dimanche dans quelqu'une de ces brasseries entourées de jardins et d'ombrages cpi'on rencontre aux environs de toutes les villes allemandes. Louisa, qui était petite et mignonne, se suspendait tendrement au bras de son mari. De l'autre bras, Johannes portait fièrement le petit Wilhem, qui souriait aux passants.
Lorsque par hasard quelqu\m disait en croisant le jeune couple : Quel joli enfant! Johannes regardait
Louisa d'un air de triomphe. Il avait des envies folles d'aller serrer les mains de l'honnête passant qui se montrait si bon appréciateur.
— Eh bien ! te voilà satisfait ? lui disait Louisa en riant.
— Tiens, sans doute !... et toi ?...
— Moi aussi, répondait-elle en se haussant sur la pointe des pieds pour embrasser Fenfant qui se jetait à son cou sans quitter les bras de son père.
Quand elle voulait taquiner son mari, elle lui disait que tous les parents trouvaient leurs enfants charmants, fussent-ils laids comme des chenilles. Johannes prenait la chose au sérieux. Quoiqu'il ne fût pas bavard de sa nature, il pérorait alors comme un avocat, et se mettait à détailler toutes les perfections de son fils avec une animation incroyable. Quand il était bien lancé, Louisa l'interrompait par un éclat de rire ; puis elle lui sautait au cou et se moquait de lui ; alors le brave garçon riait de tout son cœur et bénissait Dieu de lui avoir donné une petite femme si gentille et si gaie.
Mais le bonheur n'est pas de longue durée.
Un jour, Louisa tomba malade. A peine rétablie, elle voulut se remettre à travailler comme d'habitude ; elle eut une rechute ; quinze jours après, on la portait en terre.
On crut que Johannes deviendrait fou.
Lorsqu'en revenant du cimetière il entra dans la petite maison dont la présence de Louisa avait fait pour
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lui un paradis , lorsqu'il sentit toute la profondeur du vide que la mort de sa pauvre ffmme laissait dans son cœuj' et dans sa vie , il eut un accès de désespoir qui effraya ses amis. Il repoussa leurs consolations et voulut rester seul. Il s'assit sur la chaise de Louisa, près de la fenêtre où la jeune femipe se mettait d'habitude pour travailler. Le lendemain, comme il refusait d'ouvrir, ses voisins, effrayés pour lui , allèrent chercher sa bellemère qui demeurait auprès de Castel, à une demi-lieue environ de Bieberich.
On trouva Johannes dans la même position où il était resté la veille au soir. Depuis plus de vingt-quatre heures, il n'avait ni bu ni mangé. La belle-mère qui avait emmené à Castel le petit garçon, alors âgé de deux ans, le mit silencieusement dans les bras du pauvre ouvrier.
— Il faut vivre pour ton fils et travailler pour le nourrir, dit-elle simplement à Johannes.
Le lendemain, Klauss retourna au chantier; mais ce n'était plus le même homme. Il travaillait machinalement... Son corps seul était à la besogne. Il avait laissé le reste au cimetière de Louisa. A la longue cependant, il reprit, en apparence, son train dévie ordinaire, mais il ne retrouva jamais ni sa gaîté ni son gros rire si communicatif et si franc.
11 aurait bien voulu que sa belle-mère vînt demeurer avec lui pour élever Wilhem ; malheureusement cela ne se pouvait pas. Margarett était vieille et cassée ; puis elle avait à soigner un autre enfant qui occupait tout son
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temps ; cYtnit. Fon r.an, p i.vrc ^,c; Inrd infirtnc auq^ul les aiiiiées avaient enlevé la l'aisou, et qui ue sjai'irtLt autour de lui ni entant ni étrangers.
Heureusement pour Kiauss , une voisine qui avait soigné Louisa pendant les derniers jours de la maladie de la jeune femme^ prit pitié de lui et de son fils.
Cette voisine était veuve, sans enfants, et demeurait porte à porte avec Klctuss. Sans que rien eût été convenu entre elle et l'ouvrier, Martha Ricii ter continua, comme du temps de la maladie de Louisa, à venir ciiaque jour préparer le repas de Johannes et soigner l'enfant. Pendant les absences de l'ouvrier, elle emportait Wilhem chez elle, et veillait sur lui comme l'eût fait une mère.
Deux ou trois fois, elle ne put ou ne voulut pas venir. Alors Johannes mangeait son pam tout sec et restait à garder son enfant au lieu de se rendre au chantier. Lorsque Martha arrivait le lendemain, il ^accueillait comme d'habitude avec la bonté tribte et distraite qui faisait désormais le fond de son caractère. 11 ne lui parlait même pas de l'embarras dans lequel il s^était trouvé pai^ suite de son absence.
Il am^ait bien voulu faire un arrangement avec la voisine, et obtenir que, moyennant une petite redevance, elle consentît à se charger régulièrement de ce qu'elle faisait chaque jour par complaisance. A diverses reprises, il avait essayé d'attaquer cette corde. Chaque fois' Martha s'était fâchée. Elle avait même cessé de venir
ilik SCÈNES DE LÀ VIE CONTEMPORAINE.
pendant plusieurs jours ; aussi Johannes s'était-il bien gardé désormais d'aborder cette question.
Martha Richter, veuve d'un forgeron de Bieberich, jouissait d'une petite fortune de trois à quatre mille florins que lui avait laissée son mari.
Durant la maladie de Louisa, elle avait été mieux que personne à même d'apprécier toutes les bonnes qualités du digne Johannes. Quoique plus âgée que lui de quelques années, elle s'était mis en tête de l'épouser. Elle n'eut garde de parler de son projet. Elle savait bien qu'on se serait moqué d'elle ; mais elle poursuivit son idée avec la lenteur, la patience et l'âpreté d'une paysanne. Au bout d'un an, elle commença à laisser entrevoir à Johannes qu'elle serait disposée à partager sa fortune avec quelque honnête garçon. Klauss approuva de la tête ce que lui disait la veuve, mais ce fut tout. L'idée qu'on le supposât capable de se remarier ne s'était même pas présentée à son esprit. Martha revint plusieurs fois à la charge ; mais le résultat fut toujours le même. Sans se décourager, la veuve s'occupa de mettre dans ses intérêts les amis de Johannes, et même la belle-mère de Klauss. Celle-ci voyait en effet, dans ce mariage, une petite fortune presque assurée pour. son petit-fils.
Lorsque l'entourage de Klauss fut bien préparé, Martha résolut de frapper les grands coups.
Un jour, elle arriva chez Johannes tout en pleurs. Pressée de questions par l'ouvrier, elle lui raconta avec
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force sanglots que les mauvaises langues du quartier commençaient à jaser sur leur compte à tous deux. Elle passait maintenant pour la maîtresse de Johannes. Elle était perdue de réputation... Tout cela pour n'avoir écouté que son bon cœur en rendant service à des voisins dans la peine, et en venant soigner un pauvre orphelin. La conclusion de ces jérémiades fut que Martha ne pourrait plus désormais diriger la maison de Klauss ni s^occuper du petit Wilhem. Le pauvre Johannes resta atterré. Il voulait rosser les mauvaises langues, porter plainte au magistrat, etc. Bref, il proposait tous les moyens possibles d^accommodement , excepté le mariage. Naturellement alors Martha repoussait tout, se lamentait de plus belle et maintenait sa résolution.
Nous ne dirons pas toutes les perplexités par lesquelles passa l'infortuné Johannes, L'unique sujet de ses préoccupations, c'était Wilhem.
Dans la journée, quelques amis vinrent le voir. Il leur fit part de son embarras. Tous le poussèrent vivement à ce mariage. Ils le lui présentèrent comme un devoir envers son fils. Sa belle-mère, la vieille Margarett, arriva aussi le lendemain sous prétexte de voir le petit Wilhem. Elle fut encore plus pressante que les amis de Johannes et lui fit un crime de son hésitation.
Klauss était une de ces bonnes et honnêtes natures qui
se défient toujours d'elles-mêmes, et cèdent d'autant
plus volontiers aux conseils de leurs amis, qu'il s'agit
d'un sacrifice à accomplir.
l/j6 SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
Deux mois plus tard, Martha, triomphante, s'appelait madame Klauss.
On dit que, le jour des noces, le nouveau marié avait l'air si triste dans l'église qu'il semblait assister plutôt à un enterrement qu'à un mariage. De cruels et doux souvenirs gonflaient son cœur, et de grosses larmes roulaient à chaque instant dans ses yeux. Au sortir de l'église, Martha humiliée le lui reprocha avec un peu d'aigreur. Il s'excusa timidement.
Avec deux caractères comme celui de Johannes et celui de Martha, il n'était pas difficile de prévoir quel serait le vrai chef du ménage. Indifférent à tout ce qui se passait chez lui, excepté à ce qui concernait Wilhem, Johannes laissa sa femme diriger et commander en maîtresse absolue. Il lui obéissait comme un enfant.
Pour ceux qui ne connaissaient pas Johannes et ignoraient la profonde douleur cachée sous cette apparente indifférence, c'était un spectacle amusant de voir cette petite femme à la voix criarde gronder et quereller cet homme grand et fort... et cela, pour des bagatelles, pour une tache à son gilet ou pour un bouton de moins à sa veste.
Gomme la plupart des êtres faibles, Martha usait sans ménagement de son pouvoir. Elle n'était pas méchante au fond ; mais, tout en aimant sincèrement son mari, elle le tourmentait du matin au soir. Tout autre qu-^ Johannes se fût révolté : lui, se soumettait sans murmu-
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rer, bien convaincu que tous les torts devaient être de son côté.
Sur un seul point, Martha vit échouer son pouvoir : malheureusement, c'était le point qui lui tenait le plus au cœur.
Quoique Johannes lui eût franchement avoué au moment de leur mariage qu'il n'aimerait jamais personne comme il avait aimé la pauvre Louisa, elle avait conservé l'espoir de remplacer la défunte dans le cœur comme dans la maison de Klauss. A la fin cependant et malgré les illusions si puissantes de Famour-propre, il lui fallut s'avouer qu'elle n'y parviendrait jamais.
Cette déception, toujours sensible au cœur d'une femme, contribua peut-être un peu à rendre Martha plus exigeante et plus acariâtre. La soumission absolue de Johannes à tous ses caprices, la reconnaissance profonde et l'amitié sincère qu'il lui témoignait, tout cela ne suffisait pas à Martha. Ainsi que bien des femmes, elle eût été aux genoux d'un homme qui, tout en lui donnant de justes sujets de plaintes, aurait eu besoin de se les faire pardonner par quelques cajoleries ou quelques tendres paroles. Lorsqu'une femme du caractère de Martha s'est mis en tête d'obtenir l'amour d'un homme, elle préférerait encore sa haine à son amitié, qu'elle regarde comme de l'indifférence. 11 faut avant tout qu'il s'occupe d'elle, fût-ce pour la battre.
Le petit Wilhem ressentait un peu le contre-coup de tout cela. Martha lui portait cependant cette affection
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quasi maternelle qu^une femme éprouve presque toujours pour Fenfant qu'elle a élevé. Si Johannes avait moins follement adoré son fils, Martha eût été la première à gâter le petit garçon. Elle s'impatientait souvent contre l^enfant, le grondait à tort et à travers, et faisait un monstre de ses moindres fautes, par cela seul que Johannes s'évertuait à justifier son fils, lors même que Williem était tout à fait dans son tort. Si Johannes, au contraire, avait montré un peu de sévérité, Martha, cédant à sa réelle affection pour l'enfant, aurait bravement bataillé pour empêcher qu'on ne le grondât.
Au fond de tout cela, peut-être y avait-il aussi un peu de jalousie. Martha sentait bien qu'en Wilhem, Johannes aimait non-seulement son fils, mais le fils et l'image de Louisa.
Klauss ne vivait désormais que pour cet enfant : c'était son idole, sa seule pensée. Depuis la mort de Louisa, l'ouvrier ne se préoccupait plus de sa propre toilette. Si Martha n'y avait mis bon ordre, il serait sorti le dimanche avec sa casquette de travail et ses habits troués. Mais, pour Wilhem, il ne trouvait rien d'assez beau. Gela faisait l'objet de maintes discussions entre sa femme et lui. Martha était un peu avare ; puis il faut bien avouer que Johannes s^y prenait maladroitement. Au lieu d'exprimer franchement son désir, le pauvre père n'osait présenter à sa femme les demandes qu'il avait à faire pour Wilhem qu'avec des détours incroyables.
Le digne Johannes n'avait su de sa vie ni mentir ni
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dissimuler. Dès les premiers mots, Martha devinait son projet. Elle s'impatientait alors des ruses du pauvre père et faisait de l'opposition. Johannes pliait comme toujours, mais il revenait bientôt à la charge, après ' s'être creusé la cervelle pour trouver quelque moyen de présenter la question sous un nouveau jour.
Dans bien des ménages, on voit de pauvres mères déployer des trésors d'imagination pour justifier, auprès d'un père avare ou mécontent, les folies ou les exigences de quelque enfant prodigue. Dans la maison de Klauss, les rôles étaient intervertis. Johannes était la mère indulgente, Martha le père grondeur.
Notez bien cependant qu'avec tout cela, Martha gâtait l'enfant presque autant que son mari. Elle se faisait prier pendant huit jours pour acheter à Wilhem des objets indispensables de dix kreutzers (sept à huit sous) ; puis, un autre jour, à brûle-pourpoint, elle apportait à l'enfant pour deux ou trois florins de bagatelles dont il n'avait que faire.
Quoique Martha mît parfois la patience de son mari à de rudes épreuves, Johannes ne s'était jamais emporté sérieusement contre elle qu'une seule fois. Il s'agissait naturellement de Wilhem. Dans un mouvement d'impatience, Martha avait poussé un peu rudement le petit garçon qui refusait de lui obéir. Wilhem tomba sur le coin d'une table et s'écorcha la figure. Gomme Tenfant saignait beaucoup, Klauss se figura qu'il s'était grièvement blessé. Il s'élança vers lui ; et, dans im mouvement de colère, il leva la main sur sa femme.
— Sur votre vie, Martha, s'écria-t-il, ne frappez jamais cet enfant !
Quoiqu'il se fût arrêté au geste, il avait dit cela avec un tel accent de colère et de menace, que Martha en resta toute saisie et se mit à pleurer.
Malheureusement, il arriva un accident qui courba plus que jamais le pauvre Klauss sous le joug de sa femme. En revenant un soir de Manheim, il se laissa voler un sac contenant 800 florins qu'il avait touchés le matin même pour le compte de Martha. Dans son désespoir, le pauvre ouvrier se serait jeté à Teau s'il n'avait été retenu par la pensée de son fils.
Il resta plus de deux heures à rôder autour de sa maison avant d'oser y rentrer. Jamais voleur, à son début, comparaissant pour la première fois devant un juge d'instruction, n'eut l'air plus abattu, plus honteux, plus effrayé que ne l'était Johannes, lorsqu'il lui fallut raconter à Martha le malheur qui venait de lui arriver. Il en eut la fièvre pendant huit jours. Il avait l'air si désespéré, que Martha en eut pitié et ne gronda pas beaucoup ; mais ses gémissements et ses lamentations étaient pour Klauss des reproches aussi douloureux que les plus Cruelles injures. Dieu sait d'ailleurs combien de fois ces malheureux 800 florins servirent de massue pour écraser le pauvre Johannes ! 11 ne pouvait jamais proposer la moindre dépense pour son fils sans que Martha ne s'écriât :
— Ah ! si je n'avais pas perdu ces 800 florins, j'aurais pu, etc.
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Alors Johannes rougissait et baissait la tête.
Un dimanche matin, dans les premiers jours du mois de juillet, Klauss, en manches de chemise et accoudé sur la table, déjeunait avec de la bière et du fromage. 11 se disposait à partir pour Wiesbaden. La veille au soir, son patron l'avait chargé d'aller y toucher le montant d'une facture de 400 florins, due par le menuisier qui travaillait au Kursaal ou Casino.
A côté de lui, Martha, debout devant une armoire, préparait les vêtements du dimanche de Johannes. Le reste de la semaine elle les tenait sous clef, et cela, non sans motif. Un certain jour que Johannes avait vainement bataillé afin d'obtenir une veste neuve pour Wilhem, et s'était vu repousser avec perte, il avait secrètement donné au tailleur sa propre redingote, une redingote toute neuve, en beau drap bleu. Le tailleur en avait tiré un costume complet pour Wilhem. Je laisse à deviner les reproches qu'avait reçus le pauvre père. 11 s^en était consolé en admirant la bonne mine qu'avait le petit Wilhem dans son nouveau costume, et il avait bravement continué à porter son vieil habit.
Tandis que Martha brossait à tour de bras les vêtements qu'allait mettre son mari, ce dernier s'aperçut que Wilhem pleurait silencieusement dans un coin.
— Qu'as-tu donc, Wilhem ? lui demanda -t-il.
— Rien, rien, se hâta de répondre Martha. Déjeune donc tranquillement.
— Alors pourquoi pleure-t-il? demanda Johannes, voyant que l'enfant éclatait en sanglots.
— Parce que monsieur est un petit volontaire, fit Martha avec impatience, un petit vaurien qui mériterait d'être fouetté... parce qu'il veut... Mais mange donc, toi... mange donc ! Tu es là le nez en l'air à me regarder, et puis tu vas arriver trop tard au chemin de fer.
— Mais non, mais non... dis donc ce qu'il veut.
— Commence d'abord par te rasseoir.
Johannes se hâta d'obéir.
— Eh bien ! reprit-il, dès qu'il fut assis.
— Eh bien! dit-elle en le contrefaisant... mais mange donc, mange donc, au lieu de rester là les bras balants à me regarder... Dès qu'il s'agit de ce vaurien, tu perds la tête.
Johannes prit un morceau de fromage et se mit docilement à manger ; mais ses yeux ne quittèrent pas la physionomie de sa femme.
— Eh bien ? dit-il encore.
— Eh bien, répondit enfin Martha, ce petit drôle ne s'est-il pas fourré dans la tête d'avoir une paire de bottes!... à son âge et dans notre position, je te demande un peu !
— Friedrich, le fils du charron, et Frantz Gothold, le fils du barbier, en ont bien tous les deux, s'écria Wilhem de son coin.
Doué d'une charmante figure et d'une précoce intelligence, cet enfant était malheureusement d'une constitution faible et délicate. La moindre chose le rendait malade. Cela contribuait à le rendre exigeant et volon-
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taire. Il abusait un peu de Taveugle tendresse de son père.
— Écoute donc, Martha, dit tout bas le bon Johannes, si le petit du charron a des bottes...
— Ta, ta, ta, fit-elle, le charron est riche, lui.
— Oui, mais le barbier...
— Le barbier, le barbier... si le barbier a envie de se mettre sur la paille, nous ne sommes pas forcés de l'imiter.
— D'abord mes souliers sont trop étroits et me font mal aux pieds, reprit l'enfant en pleurant.
— Entends-tu, Martha ? dit Johannes tout attendri ; ses souliers lui font mal aux pieds.
— Mais non, mais non ! répondit-elle en haussan les épaules. Comment peux-tu croire de pareilles sornettes?
— Cependant, Martha...
— Il n'y a pas de cependant qui tienne. Veux-tu donc nous réduire à la mendicité, afin de satisfaire les caprices de ce petit mauvais sujet ? Tiens, voilà la clef de mon armoire alors... Prends tout, jette tout par la fenêtre!... Nous faisons de si bonnes affaires, n'est-ce pas?... Au surplus, quand on a perdu huit cents florins de gaîté de cœur, qu'est-ce que cela fait d'en dépenser une centaine de plus !... Ah ! malheureuse que je suis... Pourquoi ai-je mis le pied dans cette maudite maison ?
Elle commença à pleurer.
-- Voyons, ma bonne Martha, je t'assure...
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— Laisse-moi, laisse-moi... voilà la clef, te dis-je... vends tout, vends les meubles, vends la maison pour acheter des toilettes de prince à ton fils!... Faut-il que je te donne aussi mes bijoux et mes robes pour les vendre à son profit? Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis donc malheureuse !
Et Martha se remit à sangloter de la meilleure foi du monde tandis que Wilhem pleurait à l'autre bout de la chambre.
Le pauvre Johannes en perdait la tête. Il courait de l'un à l'autre et faisait de son mieux pour les calmer. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, plus il se donnait de mal, moins il réussissait. 11 parvint cependant à apaiser Wilhem en lui promettant de l'emmener à Wiesbaden. De guerre lasse, Martha se calma aussi et vint s'asseoir à côté de son mari. Le pauvre homme suait à grosses gouttes et s'essuyait le front, plus fatigué de cette petite scène qu'il ne l'eût été de six heures de travail au chantier.
La trêve ne fut pas de longue durée. Dès que Johannes parla de son intention d'emmener Wilhem à Wiesbaden, l'orage recommença.
— C'est cela, s'écria Martha, tu vas emmener ce petit vaurien pour le récompenser sans doute de son tapage de ce matin. Jolie manière de l'élever ! Et moi je resterai à garder la maison comme une servante.
— Viens avec nous, répondit Johannes.
— Pour payer une place de plus et augmenter encore
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les dépenses, reprit-elle du même ton... Non, je n'irai pas... Et qui paiera la place de Wilhem, s'il vousplait ?
— 11 paiera avec sa petite bourse, dit Johannes d'un ton conciliant, avec l'argent que sa grand'mère lui a donné l'autre jour.
— Ou:, sa grand'mère, reprit-elle en haussant les épaules, sa grand'mère ou d'autres qui n'osent pas l'avouer? Me prends-tu donc pour une imbécile avec tes sbttes histoires! D'ailleurs, parles-en de cet argent!... un florin et demi!... On va loin avec cela!... Tu lui donnes de jolies habitudes de dépense à cet enfant... Enfin après tout, c'est votre affaire à tous deux... Comme on fait un lit, on se couche... Il ne le saura que trop tôt. . . et moi aussi malheureusement.
Tout en se lamentant ainsi, Martha déshabillait l'enfant, le nettoyait et faisait sa toilette avec un singulier mélange de soins et d'impatience, d'affection et de brusquerie. Elle lissa les jolis cheveux blonds de Wilhem, lui noua coquettement sa petite cravate bleue, et finit par l'embrasser en le grondant de ce qu'il ne tenait pas la tête droite. Quant au petit garçon, il souriait en dessous avec cette expression de satisfaction sournoise, particulière aux enfants gâtés dont l'obstination vient de remporter une victoire.
Les deux coudes appuyés sur la table, Johannes admirait silencieusement son fils.
— Allons, dépêche-toi, lui dit Martha, tu vas manquer le convoi.
Il acheva de s'habiller, embrassa sa femme et se mit en route avec Wilhem.
Pendant les huit à dix minutes que dura le trajet de Bieberich à Wiesbaden, Klauss fut le plus heureux des hommes. Tenant debout sur ses genoux Wilhem qui regardait par la portière, il jouissait de la joie de l'enfant et s'émerveillait de ses exclamations et de ses reparties.
Le père et le fils se rendirent à pied de la station du chemin de fer à la maison de conversation ou Casino. Il faisait une chaleur étouffante. Néanmoins Wilhem marchait gaillardement sur les talons de son père. Il avait un petit air si décidé, si gentil, que plusieurs personnes se retournèrent en souriant pour le regarder. Le cœur de Johannes s'épanouissait en entendant les éloges qu'on donnait à son fils.
Il commença par se rendre chez le menuisier débiteur de son patron, et toucha les quatre cents florins. Johannes, qui était l'homme du monde le plus obligeant, avait à diverses reprises rendu plusieurs petits services à cet ouvrier, l'une des bonnes pratiques de M. Herhs-, heim. Le menuisier profita de l'occasion pour donner à Johannes une gratification de deux florins et lui fit boire une ou deux bouteilles de vin.
Le départ du convoi pour Bieberich et Mayence n'ayant lieu qu'à cinq heures quarante-cinq minutes, Johannes profita du temps qui lui restait pour faire une promenade dans le parc avec son fils. La nouveauté
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des objets qu'il avait sous les yeux amusa l'enfant et l'empêcha d'abord de sentir la fatigue qu'il commençait à éprouver. Bientôt cependant, cette fatigue prit le dessus. Ainsi qu'il arrive presque toujours aux enfants en pareil cas, Wilhem reHisa d'avouer qu'il était fatigué, mais il devint maussade et grognon. Il traînait les pieds et se plaignait à tout propos. Son idée de bottes ne tarda pas à lui revenir en tête. Faute de meilleur prétexte , il recommença ses lamentations à ce sujet : « Mon soulier me fait mal ! » répétait-il à chaque minute.
— Veux- tu que je te porte? répondait le pauvre père tout désolé.
— Non, je ne veux pas... Je veux marcher... mais mon soulier me fait mal... Je veux des bottes comme Friedrich et Frantz.
Dans l'espoir de calmer l'enfant, Johannes le ramena devant le Casino. Une foule de baigneurs et de baigneuses assis sur des bancs, entre la pièce d'eau et le salon, écoutaient la musique qui venait de commencer. Pour que Wilhem pût se reposer, Johannes demanda une bouteille de bière, et s'assit à une petite table placée tout près de la fenêtre de la salle de jeu. Au bout de cinq minutes, Wilhem, brisé de fatigue et de sommeil , recommença ses jérémiades. Johannes s'agenouilla devant le petit démon, lui ôta les malheureux souliers, y passa les mains et les visita en tout sens. En moins d'une demi-heure, il déchaussa et rechaussa son fils plus de dix fois. Rien n'y fit. Wilhem lui démontra,
clair comme le jour, qu'une paire de bottes pouvait seule le guérir.
— Mais, mon ami, lui dit enfin le pauvre père, c'est aujourd'hui dimanche ; les boutiques de cordonnier ne sont pas ouvertes.
— Si, si ! s'écria le petit 'drôle. Là bas, sur la place, avant les colonnes, moi j'ai vu une boutique ouverte... et il y avait des bottes à la fenêtre.
— Elles seront trop grandes pom' toi.
— Non, je te dis ; il y en avait de toutes petites. Et de pleurer de plus belle en se tordant sur sa
chaise, comme s'il avait eu le pied dans un étau.
A ce moment, trois messieurs sortirent du salon de jeu. Ils causaient et riaient bruyamment. L'un d'eux faisait sauter dans ses mains une poignée de Frédérics d'or et de doubles florins.
— Combien gagnes-tu? lui demanda un de ses amis.
— Onze ou douze cents florins au moins, répondit-il.
— Et tu es parti de combien?
— D'un florin.
— Tu as gagné tout cela ave c un florin ?
— Ma foi oui... mon dernier, mon cher... Je Fai mis sur la rouge, qui a passé huit fois. Puis j'ai continué. Allons au restaurant, je vous invite à dîner, et nous boirons du Champagne glacé.
En Allemagne, où l'on a d'exceflents vins naturels du Rhin, on leur préfère de détestables contrefaçons de Champagne.
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ïl s'éloigna en faisant résonner l'or qui gonflait ses poches. Johannes suivit des yeux le fortuné joueur en enviant, ou plutôt en admirant son bonheur, car l'envie était un sentiment inconnu au cœur du brave ouvrier.
Pendant ce temps, Wilhem, grimpé sur une chaise, regardait dans la salle de jeu. Il appela son père pour jouir du spectacle. Il y avait trop de monde réuni autour de la table pour que l'enfant pût bien voir ce qui se passait sur le tapis vert. De temps en temps seulement, lorsqu'un joueur quittait sa place, Wilhem apercevait un coin de la table couvert d^or et d'argent, et quelquefois un disque brillant qui tournait entre six individus armés de petits râteaux.
— Je veux aller voir dans le salon ! s'écria Wilhem.
Klauss n'avait jamais d'autre volonté que celle de son fils. Il suivit l'enfant. Oubheux de son prétendu mal de pied, Wilhem traversa en courant le grand salon et entra dans la salle de jeu. Son père le prit dans ses bras pour qu'il pût voir par-dessus les joueurs. Bien que Johannes ne compîrt pas grand'chose aux péripéties de la roulette, le tableau qu'il avait sous les yeux l'intéressait vivement. Le tintement de l'or, le froissement des billets de banque, l'indifférence apparente avec laquelle certains joueurs perdaient des sommes énormes, ou amassaient devant eux des monceaux d'or, la fébrile agitation de quelques autres, l'impassibilité des croupiers et leurs monotones refrains, tout cela finit par étourdir, par griser le pauvre Johannes et par lui
donner une sorte de vertige. Chaque jour, on en voit de plus forts que lui succomber à pareille épreuve.
Il remarqua plusieurs joueurs qui arrivaient à gagner quarante à cinquante florins , et même davantage, en débutant par .un seul florin. Cela le fit songer aux deux florins quMl venait de recevoir. Sa femme ignorait Fexistence de cet argent, et ne lui en demanderait pas compte. Avec ces deux florins, avec un seul peut-être, il pouvait gagner de quoi acheter ces malheureuses bottes que son fils désirait si vivement. Il suffisait pour cela de trois coups heureux.
Dès que cette idée fut entrée dans la tête du pauvre ouvrier, elle n'en sortit plus. Bientôt il ne fut arrêté que par la timidité qui l'empêchait d'avancer le bras pour déposer sa mise sur le tapis. Il lui semblait que tout le monde avait les yeux sur lui. Vingt fois, fl mit la main à sa poche , en retira le florin, et l'y laissa retomber.
— Voulez-vous que je passe votre argent ? dit à Johannes un vieux monsieur, assis devant lui, qui avait une de ces bonnes et honnêtes figures, comme on en rencontre si souvent en Allemagne.
Klauss rougit jusqu'au blanc des yeux et donna son florin au vieux monsieur.
— Où faut-il le placer ? demanda ce dernier.
— Là, dit Johannes, en désignant d'une main tremblante la case de V impair, qui se trouvait la plus près de lui.
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Ce fut le no 17 qui sortit. Johannes avait gagné. Il retira son argent. Encouragé par ce premier succès, il risqua encore un florin, et gagna une seconde fois.
— Si je laissais ces deux florins, pensa-t-il, et si je gagnais, cela m^en ferait quatre. Avec cela et les deux qui me restent, j'aurais presque de quoi acheter les bottes de mon pauvre Wilhem.
— Laissez-vous ? lui demanda le vieux monsieur avec cette politesse bienveillante qu'on ne trouve plus que chez les vieillards.
— Oui... non... murmura le pauvre Johannes tout indécis.
— Rien ne va plus, dit à ce moment un des croupiers, dont la voix monotone trancha forcément la question.
On amena le n" 30. Johannes avait perdu. Il passa la main sur son front baigné de sueur, et risqua Tun des deux florins qui lui restaient. Il gagna encore, laissa tout et reperdit. Pendant sept ou huit minutes, il joua ainsi sur ces deux malheureux florins. Plusieurs fois, il se vit à la tête de quatre florins ; mais, par une sorte de fatalité, il ne put jamais dépasser ce chiffre. Ces alternatives furent un malheur pour Johannes; il eût mieux valu cent fois qu'il eût tout perdu dès les premiers coups : l'enivrement, la fièvre terrible du jeu, n'auraient pas eu le temps de s'emparer de lui. Au bout d'un quart d'heure, le pauvre ouvrier avait complètement perdu la tête. Le sang bourdonnait à ses oreilles, rougissait ses yeux et gonflait les veines de son front.
Comme un homme emporté dans un tourbillon et déjà complètement étourdi, Klauss était maintenant entraîné par une impulsion qu'il ne sentait plus. Par malheur pour lui, il avait disséminé dans ses poches l'argent qu'il venait de toucher pour son patron. A un moment donné, alors qu'il croyait encore jouer sur son gain, il perdait déjà neuf ou dix florins. Lorsqu'il se rendit compte de son action, le mal était fait. Il avait déjà vidé à demi la poche de son gilet, dans laquelle il avait mis une centaine de florins. Une sueur froide couvrit le corps du malheureux ouvrier ; il devint pâle comme un mort. Que faire ? que devenir?
— Une chance heureuse peut encore tout réparer, se dit-il.
Il perdit complètement la tête et continua à jouer. Sa figure se décomposait de plus en plus : il faisait mal à voir. II se mordait les lèvres à en faire jaillir le sang ; son œil, démesurément ouvert, suivait d'un air égaré chaque tour de la bille d'ivoire qui indique le numéro gagnant. De temps en temps, comme pour se donner du courage, il embrassait l'enfant endormi dans ses bras. Une fois, au moment oia se décidait un coup important, il serra involontairement, avec tant de force, les mains du pauvre enfant, que Wilhem poussa un cri. Quelques joueurs se retournèrent en grommelant. Il n'y a rien au monde de plus intolérant, de plus irascible qu'un joueur.
L'enfant s'était déjà rendormi. JohanfleS le porta sur Un canapé et revint à la table de jeu.
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Au bout de deux heures, il s'aperçut qu'il ne lui restait plus qu'un florin. Il crut s'être trompé ; il fouilla précipitamment dans toutes ses poches ; il n'y trouva qu'un demi-florin et quelques kreutzers. Ce malheureux florin, son dernier espoir de salut, prolongea encore son agonie de plus d'un quart d'heure. Enfin il fut emporté comme le reste par le fatal râteau des croupiers.
Johannes resta immobile, l'œil toujours fixé sur la table de jeu. Il était comme pétrifié. Aucune idée ne se formait dans son cerveau. Un cercle de fer semblait étreindre son front. Personne ne faisait, du reste, attention à lui.
A ce moment, Wilhem se réveilla : il se frotta les yeux, regarda autour de lui, et se glissa auprès de son père.
— Gagnes-tu, papa? lui demanda-t-il.
Rappelé à lui-même par cette voix enfantine, le pauvre homme prit le petit garçon et le serra contre sa poitrine en levant les yeux au ciel avec une expression impossible à décrire.
— Pauvre enfant ! murmura-t-il d'une voix étouffée.
— Silence, donc ! crièrent quelques joueurs ; on ne doit pas laisser entrer d'enfants ici.
Johannes prit son fils dans ses bras et s'éloigna. Il se trouva dans la rue sans savoir comment il était sorti. Machinalement, il se dirigea vers la station du chemin de fer. Par bonheur, il avait pris des billets à' aller et de retour; il monta dans un wagon de troisième classe et prit sur ses genoux Wilhem, qui s'était rendormi ; puis,
appuyant sa tête contre la portière, il tâcha de rassembler ses idées.
Au bout de quelques minutes, il releva brusquement la tête en faisant le geste d'un homme qui vient de prendre un parti désespéré. Au lieu de descendre à Tembranchement de Bieberich, il continua jusqu'à Castel. C'était^là que demeurait la vieille Margarett Helling, la mère de la pauvre Louisa.
La bonne lemme resta toute surprise en voyant arriver son gendre et son petit-fils.
Elle fut frappée de l'altération des traits de Johannes.
— Est-ce que tu es malade ? lui demanda-t-elle.
— Moi?... non.
— Qu'as-tu donc, alors ?
— Rien... mère... rien du tout.
— Tu as la figure toute décomposée.
— C'est la fatigue, la chaleur. J'ai beaucoup couru à Wiesbaden, voyez-vous ; le petit aussi est fatigué, il faudrait le coucher un peu. Je vais revenir le prendre tout à Theure.
— Où vas-tu?
— Mon patron m'a donné une commission pour le chef d'un de ces trains de bois qui sont amarrés à côté du pont. Ayez bien soin de Tenfant jusqu'à mon retour, mère.
— Sois tranquille, va, mon garçon, répondit la vieille femme. Pauvre chérubin ! continua-t-elle en installant Wilhem sur son lit, est-il joli!... Il dort de tout son
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cœur, le pauvre petit ange... Comme il ressemble à sa mère, mon Dieu !
Elle se mit à pleurer. Johannes, que les sanglots étouffaient depuis longtemps, ne put se contenir davantage. Il se laissa tomber sur une chaise, appuya son front contre la muraille et sanglota comme un enfant. De grosses larmes ruisselaient entre ses doigts. Margarett crut que cette profonde douleur était causée par le souvenir de la mort de Louisa.
— Ah ! tu l'aimais bien, mon pauvre garçon ! dit-elle; mais le bon Dieu vous a trouvés trop heureux pour ce monde... Tu la reverras là-haut, Johannes. Pour moi, Dieu merci, je serai près d^elle avant toi.
— Qui sait ? fit Johannes d^un ton singulier.
11 s'approcha du berceau et embrassa l'enfant, dont il n'avait pas le courage de s'éloigner.
— Tu vas l'éveiller, dit la vieille femme en tirant Johannes par le bras ; laisse-le donc.
— Vous en aurez bien soin, n'est-ce pas? reprit le pauvre père. S'il m Vrivait malheur, vous ne l'abandonneriez pas ?
— Non, certes ! s'écria la vieille femme. Mais pourquoi me dis-tu cela ?
— Pour rien, mère Helling... dame... dans notre état... vous savez... enfin... un malheur peut arriver à tout le monde... au moment où l'on y pense le moins...
— C'est égal... mon garçon... tu as quelque chose qui te tracasse.
— Quelle idée!... Voyons, mère, laissez-moi vous embrasser... et lui aussi, encore une fois.
Il tint longtemps ses lèvres appuyées sur le front de son fils et partit en se couvrant la figure de ses deux mains.
' — Pauvre garçon ! dit la vieille femme en le suivant des yeux, il ne se consolera jamais de la mort de sa femme!... Il n'avait pas déjà la tête très-forte... j'ai grand'peur qu^il ne finisse par la perdre tout à fait.
Tandis que Margarett murmurait ces paroles en se rasseyant près du lit sur lequel dormait son petit-fils, Johannes se dirigeait à grands pas du côté du fleuve. Il entra dans une brasserie et se mit à écrire à sa femme. Dès qu'il eut terminé sa lettre, il paya sa modeste dépense et sortit de la brasserie. Il alla jeter sa lettre à ]a poste et se dirigea vers le pont de bateaux qui joint Castel à Mayence.
Il faisait déjà nuit. A quelque distance du rivage, une douzaine de lumières brillant à la surface du fleuve révélaient la présence de quelques trains de bois mouillés à ces endroits.
Ces trains, composés d'un nombre considérable d'arbres, de madriers, de planches, etc.. viennent de la Suisse. Quelques-uns descendent le Rhin jusqu'en Hollande. D^autres se vendent par portions aux diverses stations du trajet. Leur équipage se compose généralement de quinze à vingt robustes compagnons. Tout ce monde descend fort rarement à terre et habite dans les
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cabanes ou chalets en bois, construits à l'arrière de leur immense radeau.
Il y avait une demi-heure environ que Johannes était monté sur ce train de bois, quand un charpentier, qui était venu chercher sur le rivage un outil qu'il avait oublié en quittant son travail, entendit non loin de lui le bruit d'un corps tombant à Feau. Malgré l'obscurité, il aperçut confusément quelque chose qui flottait sur la surface du fleuve et qu'emportait le courant. La rapidité du Rhin à cet endroit et l'heure avancée de la nuit ne permettaient guère de supposer qu'un homme fût assez imprudent pour se baigner en ce moment. Aucun cri ne parvenait cependant à l'oreiïle du charpentier. Il lui semblait seulement distinguer de temps en temps l'écume blanchâtre que faisaient jaillir les mouvements précipités d'un homme se débattant à la surface de l'eau. 11 se jeta dans un batelet. L'embarcation était amarrée au rivage. Tout en essayant de dénouer les liens qui la retenait, il cria de toutes ses forces pour appeler l'attention des hommes qu'à la lueur d'un falot il apercevait sur le train de bois. Ils répondirent enfin à son appel. Trois d'entre eux- montèrent sur un de leurs bateaux et firent force de rames dans la direction qu'indiquait le charpentier.
Pendant plus de deux heures, ils explorèrent en tous sens les eaux rapides et profondes du fleuve. De temps en temps, ils poussaient de bruyantes clameurs dans l'espoir que quelque cri leur répondrait et leur indi-
querait la position exacte du malheureux qui se noyait. Tout fut inutile. Ils ne virent ni n'entendirent rien.
— Est-ce qu^il ne manque aucun de vos hommes? leur demanda le charpentier lorsqu'ils revinrent sur le train.
Ils se comptèrent du regard. Tous se trouvaient réunis.
— Personne ne manque, répondit le chef.
— Il m'a semblé pourtant que c'était de dessus votre train que cet homme était tombé à l'eau, fit le charpentier.
— Je parie, s'écria l'un des rameurs, que c'est ce pauvre Johannes qui est venu nous parler tout à l'heure de la part de son patron. Je crois qu'il était ivre... Nous n'avons pas compris un mot de ce qu'il nous a dit... il aura marché sur le train sans regarder devant lui et sera tombé à l'eau... Pauvre garçon !... C'était un vigoureux compagnon et une honnête créature...
Quelques jours plus tard, des mariniers de Bingen trouvèrent sur le rivage, non loin d'Erbach, un cadavre qu'on ne tarda pas à reconnaître pour celui du malheureux Johannes Klauss.
On fit prévenir Martha qui arriva aussitôt. Les investigations auxquelles la justice se livre toujours en pareille circonstance ayant fait connaître que Johannes avait touché une somme de 40O florins le jour même de sa mort, et cette somme ne se retrouvant pas sur le cadavre,on crut d'abord à un crime. Martha fut naturelle-
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ment la première personne qu'on interrogea. Lorsqu'elle vit le magistrat décidé à commencer une enquête, elle lui présenta en pleurant la dernière lettre de Johannes, celle que le pauvre ouvrier avait écrite dans la brasserie de Cas tel.
Voici cette lettre, à laquelle malheureusement la traduction enlève beaucoup de sa touchante simplicité :
((Ma chère Martha,
» Je te demande bien pardon de tous les chagrins que )) je t'ai causés. Je ne f ai pas rendue heureuse comme » tu méritais de l'être. Il ne faut pas trop m'en vouloir. » En m^enlevant ma pauvre Louisa, je crois que le bon » Dieu m^avait enlevé mon cœur et mon bon sens. J'ai » commis aujourd'hui une grande faute, im crime que » ma mort seule peut expier. J'ai joué et perdu les kOO )) florins que j'avais touchés pour mon patron. M. Herns- » heim aurait le droit de me faire arrêter et condamner » comme un voleur. Je ne veux pas laisser à mon pau- » vre petit Wilhem un nom déshonoré. Je vais me noyer. )) J'aurai soin que ma mort ait l'air d'un accident. On » croira que l'argent est tombé à l'eau avec moi. Si )) pourtant on venait à soupçonner à tort quelque inno- » cent, il faudrait montrer cette lettre. C'est déjà trop .» pour le repos de mon âme d'être obligé de mentir » ainsi à l'heure de ma mort et de faire tort de ces /j 00 » florins à M. Hernsheim, qui s'est toujours montré si )) bon pour moi. Si tu pouvais lui rembourser cet ar-
» gent, il me semble que cela tranquilliserait un peu ma )) conscience ; mais je L'ai déjà perdu une si forte somme, )) que tu ne pourras peut-être pas faire ce nouveau sa- » crifice.
)) Je te recommande mon pauvre petit Williem. Je )) t'en prie, sois douce et indulgente pour lui. Je sais » bien que tu l'aimes ; mais le pauvre petit est si chétif )) et si délicat, qu'on ne peut le traiter comme les autres )) enfants de son âge. Parle-lui souvent de moi. Dis-lui ï) que je l'aimais bien. Ne lui apprends jamais la vérita- )) ble cause de ma mort. Songe que ce sont les dernières » prières d'un mourant que je t'adresse en ce moment. )) Tâche de faire donner un peu d'instruction à Wilhem )) et de le mettre dans une école où on ne le brusque pas » trop. Il faudra veiller aussi à ce que ses petits camara- » des ne le battent pas.
» Adieu, Martha ; que Dieu me pardonne ce que je )) vais faire !
» J'ai laissé Wilhem chez sa grand'mère : pauvre pe- )) tit ange ! Aie bien soin de lui et ne le gronde pas trop )) souvent. Le pauvre enfant a bon cœur. Quand il sera » grand, son affection te récompensera.
» Que Dieu vous bénisse et vous protège tous les » deux ! »
Lorsqu'il eut achevé cette lettre, le magistrat la rendit à Martha en s'essuyant les yeux.
— Pauvre malheureux ! murmura- t-il.
— J'ai rendu les 400 florins à M. Hernsheim, dit la
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veuve dont la figure était baignée de larmes. Avec ce qui me reste, j'élèverai Wilhem. Je dois bien cela à mon pauvre Johannes. C'était la plus honnête et la meilleure créature qui fût au monde, monsieur. Et si doux, si bon, si complaisant ! Maintenant qu^il n'est plus là, je me reproche quelquefois de lui avoir parlé trop rudement. Dieu m'est témoin pourtant que je l'aimais bien ! Tout cela ne serait pas arrivé s'il avait eu confiance en moi ; mais son cœur était ailleurs.
La douleur avait transformé cette femme si commune et si acariâtre. Elle parlait avec une touchante simplicité et une profonde émotion qui attendrirent le magistrat. 11 lui promit de garder le secret sur les véritables causes du malheur qui venait de la frapper.
La mort de Johannes passa d'abord pour un accident; mais, peu à peu, la vérité se fit jour, ainsi qu'il arrive le plus souvent en pareille circonstance. Le dernier vœu du pauvre ouvrier ne put pas même être exaucé.
— Voyez- vous, monsieur, me dit le narrateur en terminant, cela prouve bien qu'on ne gagne rien à désobéir aux volontés de Dieu. La Providence qui défend le suicide ne pouvait permettre que celui de Johannes produisît un bon résultat. Et pourtant je vous assure que le pauvre garçon méritait plus d'indulgence que tout autre, car il n'avait plus la tête à lui, il était comme fou, lorsqu'il s'est jeté à l'eau.