RECHERCHES SUR CALINO
un tableau représentant le char du soleil, disait : — Que ces coursiers sont bien figurés I il ne leur manque que la parole.
Ses actes étaient à l'unisson de ses idées.
On vint lui apprendre au milieu de la nuit la mort d'un de ses domestiques qu'il aimait beaucoup. — Aht s'écria-t il, comme je serai affligé demain lorsque je me réveillerai!
On lui vola sa bourse ; il affirma qu'il ne l'avait pas senti parce qu'il était enrhumé.
— De quel pays est votre Suisse? demandait-il à un autre grand seigneur.
Il entendit un particulier se féliciter d'être couché sur un testament.
— Dormez-vous bien à votre aise ? lui dit-il.
Impatient de se mettre en route, il prit place dans son carrosse avant qu'on eût attelé.
— Partons toujours! s'écria-t-il ; les chevaux viendront après.
On voit que Calino avait des parents à la cour.
Si l'on sait peu de chose sur la vie de Calino, on est, du moins, à peu près fixé sur sa fin.
Il mourut en 1849 d'une attaque de choléra. Il faut bien mourir de quelque chose.
Aujourd'hui, Calino a pris place dans ce musée de créations falotes, dont le nom et le souvenir sont toujours certains d'amener un sourire sur les lèvres humaines.
REVERTE GALANTE .
Je n'aime pas seulement les femmes d'à présent, mais j'aime encore les femmes d'autrefois. Que dis-je? j'en raffole. Je ne peux pas mettre les pieds et les yeux dans une galerie de tableaux sans tomber éperdument épris des têtes enchanteresses que j'y vois revivre ; — je ne peux pas ouvrir un livre, ro-
man ou histoire, sans mo sentir conquis surle-champ aux héroïnes dont on célèbre les attraits et dont on raconte les aventures.
Les types charmants de chaque époque m'attirent et me retiennent sous leur séduction posthume. C'est une fascination 5 laquelle il m'est impossible de m3 soustraire. — Bien souvent, le soir, enfoncé dans un exccliont fauteuil, les regards au plafond, à travers la fumée d'un cigare, je me surprends à remonter le cours des ûgcs et à évoquer les femmes que j'aurais aiuiées. Je rectifie à mon gré leur biographie, et, me substituante leurs amants ou à leurs époux, — plus souvent aux premiers qu'aux seconds, — je me demande comment je in y serais pris, et le langage que j'aurais employé pour réussir auprès d'elles.
COMMENT J!:: M'Y SERAIS Vl\f^ 171
AVEC LUC a EUE
Me voici seul aveo Lucrèce.
J'ai gagné ses femmes et j'ai pu les éloigner.
J'ai fait donner une mission à son mari CulUitin ; c'est un fonctionnaire plein de zèlo.
Moi, je suis entré dans la peau de Sexlus Tarquin, un bellâtre, un bulor, un niais. Aussi me gardcrai-je bien de me comporter comme lui.
Lucrèce la belle, Lucrèce la vertueuse, Lucrèce la digne fiJle de Lucrelius Tricipilinus (quel drôle de nom 1) est une des femmes que j'ai le plus désirées. Sa beauté semble faite de marbre et do lumière ; sous sa robe aux
172 SGtNES DE LA VIE CRUELLE
longs plis droits on dirait une déesse. C'est une déesse, en effet; elle en a le charme imposant et viiitorieux.
Elle m'aperçoit et recule.
— Vous ici, Sextus, vousl
— Moi même.
— A cette heure de nuit!
— On prend l'heure qu'on peut et pas toujours l'heure qu'on veut.
Au fon'l, je me sens presque aussi ému qu'elle.
— Oue venez-vous faire ici? que voulezvous? Est ce Collalin que vous cherchez? Il est absent.
— Je le sais.
— Vous le savez ? répèta-t-elle en me regardant fixement; mais alors, Sextus, que voulez-vous?
- Ne faites donc pas de ces questions-là.
— Vous m'effrayez I
— Je n'en crois pas un mot. Qu'est-ce que j'ai donc de si effrayant? Je suis parfumé de la tête aux pieds, "mes étoffes sortent de che? la meilleure faiseuse.
J'ai déjà repris une partie de mon aplomb, -^ Mais ce glaive que vous tenez à la main?
dit Lucrèce.
.— Ce glaive est pour raoî si vou§ refusez de
céder à mes vœux,
— Pour V0U3'?
- — Pour moi.
Elle s'attendrit d'une façon visible.
— Quoil vous seriez capable de vous tuer ?
— - Absolument.
— Et moi qui croyais, au contraire... qui m'imaginais...
-^ Qu'est-c\3 que vous vous ims^jiniez?
— Que VOUS en vouliez à mes jours.
— Quelle folie I
— Écoutez donc, vous avez une réputation de brutalité...
— Bien surfaite, je vous le jure.
— En effet, vous m'effrayez moins à présent, murmure- t-elle en arrêtant sur moi ses yeux redevenus doux.
Puis, comme faisant un effort sur ellemême :
— N'importe, retirez vous, Sextus.
— Lucrèce 1
— Vous oubliez qui je suis... je vis retirée... occupée tout le jour à...
— A filer de la laine, je sais... Cela doit être bien ennuyeux, et j'ai compté là-dessus précisément.
—' Sextus, n'approchez pas 1
— Soitl murmuré-je en soupirant; alors, en avant le glaive.
Et je fais le simulacre de me frapper. Une! deux !
Lucrèce s'élance vers moi.
— Que faites-vous? s'écrie-t-elle.
— • Vous le voyez, inhumaine.
— ■ Arrêtez !
— Non... la vie sans vous m'est odieuse. Déjà une goutte de sang rose a coloré ma
tunique.
— Ciel! dit Lucrèce en se précipitant vers mon bras pour le retenir.
Et comme je cherche à me débarrasser, elle ajoute, éperdue :
— Ah 1 Sextus, je ne veux pas que tu meures I
A.VEO iJEliTHE A-U>; GRANDS PIKDS
Sa (étc mignoniiG est surraontéo d'un iiû' mensô cornet renvercé, d'où pend un voile qui va traînant jusqu'à ses pieds,— «■ses pieds légendaires. Sa taille en entonnoir est comprimée dans un fourreau hermine qui lui ceint les hanches. Malgré cela elle est fort jolie, un grand air de candeur et tl'élonnenient.
J'ai pris sa petite main, et elle ne l'a point retirée.
— lia, ma chièro mje, lui dis-je, io t'aisme plus que toust au munde.
(Ce vieux « languaigc » est déGidémeut alroccl)
— Taysez-vous, a répondu Berlhe rougissant comme cerise.
— Laisse-moy te robber ung bayser; cecy est ma phantaizie.
— Nenni, vous me trupheriez. J'insiste, elle se débat ; un mouvement
dérange la maudite tourelle en poivrière dont elle est coiffée.
Le baiser est pris.
— Ha, maulvois ! fait-elle à demi fâchée.
— Eh bien 1 oui, maulvois, très-maulvois, mais violemment affolé! ie brusle, ie darde des flammèches l
— Hô, doulx lésus !
— Sois toust à moy, ma columbelle, mon thrésor 1
— Paouvre que je suis !
— Si tu te débarrassois de ton clochier?..,'
AVEC LAUilE DE SADli
LAURE. — Gageons, seigneur Pétrarque, que vous venez encore me réciter un sonnet 1
MOi-rÉTRARQUE. — Allons donc!
LAunE. — Ou quelques-unes de ces douces canzones dans lesquelles vous êtes, un si habile ourvrier.
MOI-PÉTRARQUE. — Assez de eau zones et de sonnets 1 J'en ai peut-ôlre abusé. Aujourd'hui j'ai mieux que cela à vous dire.
LAURE. — Mieux que des vers ?
MOI-PÉTRARQUE. — Infiniment mieux.
LAURE. — Tiens ! vous n'avez pas votre
Ijre. Qu'est-ce que vous avez donc fait de votre lyre ?
MOI- PÉTRARQUE. — Laissons ma lyre où elle est, c'est-à-dire dans son étui. Je veux vous parler sérieusement, ma Laure.
LAURE. — En prose?
MOI-PÉTRARQUE. — En prosc.
LAURE. — Cela va bien vous changer, grand poète.
MOI-PÉTRARQUE. — Grand poëte, grand poëte... cela est très-bien; mais voyons, ne trouvez vous pas que mon altitude vis-à-vis de vous commence à devenir un peu... ridicule f
LAURE, ingniument. — Quelle attitude?
Moi-rÉTRARQLT. — Il n'y a pas d'exemple d'un amour aussi platonique que le mien. Cela ne peut pas durer comme cela. On se moquerait de moi dans la postérité; je ne ré-
pondrais pas qu'on n'eût déjà commencé, LAURE. — Que vous importe, ô sublime génie!
MOI- PÉTRARQUE. — Il m'importe beaucoup.
Voyons, Laure, il est temps de vous départir de votre rigueur.
LAURE. —Y pensez-vous, Pétrarque?
MOI-PÉTRARQUE. — Je ne pense qu'à cela.
LAURE. — Qu'attendez-vous de moi?
MOI-PÉTRARQUE. —J'ai tant de fois chanté la douceur des baisers, qu'il me semble bien naturel de vous en demander un.
LAURE. — Vous voulez rire sans doute?
MOI-PÉTRARQUE. = — D'uue Certaine façon, oui.
LAURE. — Est-ce vous qui parlez de la sorte? Vous n'êtes plus le même.
MOI-PÉTRARQUE. — Un poët6 doit toujours chercher à se transformer.
LAURE. — Finissez..,., je vais appeler mes quatorze enfants !
MOI-PÉTRARQUE. — Je u'écoute rien.
LAURE. — Pétrarque I
MOI-PÉÏRÂRQUE. Non!
LAURE. — Laissez moi, ou je sonne!
MOI-PÉTRARQUE. — Les sounettcs ne sont pas encore inventées.
LAURE. — Ah 1 malheureuse, je suis perdue 1
MOI-PÉTRARQUE. — Je l'espère bien.
On le voit, le cadre est infini ; il embrasse toutes les époques et tous les pays. Je dois forcément me borner. Un autre jour peutêtre, reprenant ma rêverie, je dirai à mes lectrices, — pour peu qu'elles veuillent bien
continuer à m'entendre à travers les branches
de leur éventail, — comment Je m'y serais pris :
Avec Cléopâtre ;
Avec Phryné;
Avec mademoiselle de la Vallière;
Avec Manon Lescaut ;
Avec 11 Pjmpadour;
Avec la Cliaiiotte de Goethe;
Avec d'autres encore, plus modernes, trèsmodernes, tout à fait modernes.
Mais avec celles ci, mon système, — ■ si système il y a, — se trouvera bien simplifié ; et l'on verra que je m'y serais pris... comme tout le monde.
LES PETITS ABBES
La plume et le crayon ont, à diverses reprises,— et toujours fort aimablement, — essayé de me représenter aux yeux du imblic comme un abbé de lettres.
Aujourd'hui encore, je me heurte h cotte dénomination dans un journal belge.
Avant que ce préjugé s'enracine tout à fait dans l'esprit de mes contemporains, je dcsire tracer quelques lignes de protestation.
Dieu me garde de trop ressembler à ces physionomies disparues, qu'on désignait au xvn'^ et au xviii'' siècle sous le nom de petits abbés !
Les mémoires du temps, •— suspects comme tous les mémoires, — les représentent invariablement en rabat de soie, la jambe fine et tendue, prêle à la pirouette, grands coureurs de petits levers et de petits soupers.
Mais pour quelques-uns qui passent dans l'histoire en ce pimpant équipage, pourl'abbé de Voisenon, professeur de madame Favart, et pour l'abbé de Bernis, surnommé Babet-la-Bouquetière, combien en fut-il d'autres, soucieux, mal chanceux, besogneux, amants exclusifs de la Muse, amants repoussés !
Et ce fut le plus grand nombre.
Qui fut plus célèbre que l'abbé Cotin?
Il était de toutes les fêtes du bel esprit ; il
avait un égal succès au salon et à la chaire.
Eh bien 1 cela n'empêcha pas qu'il ne fût
un jour question de le mettre aux petites
maisons.
Fatigué de l'administration de ses biens (il avait donc des biens?) l'abbé Cotin les donna à un de ses amis, en ne lui imposant d'autre obligation que de subvenir invisiblement à ses besoins modestes, — besoins de savant, c'est tout dire.
Sa famille vit là dedans une preuve de folie et présenta immédiatement une requête , pour lui faire nommer un curateur. — L'abbé ne s'amusa pas à répondre juridiquement : il alla voir ses juges et les invita à assister à sa prochaine prédication, consentant à recevoir un curateur après avoir été entendu.
Les juges revinrent tellement satisfaits de l'église qu'ils condamnèrent à une grosse amende les parents de l'abbé Cotin.
C'est une seconde édition de l'aventure de Sophocle avec ses enfants.
On a prétondu que l'abbé Cotin était mort de la honte d'avoir été si cruellement raiillé par Despréaux dans ses satires et par Molière dans ses comédies.
Cela se pourrait bien.
Parlez-moi du petit abbé Saniccque pour tourner agréablement un placet et aiguiser ingénieusement un madrigal !
Sa muse avait toujours l'encensoir levé, — aujourd'hui vers M. de PonlGliar'rain, contre' leur général dos finances, sur ce qu'il promettait à r auteur vno pension de cinq cents c'cus; — demain vers lo grand roi lui-même, qui
avait témoigné qu il cherchait V occasion défaire du bien à l'aulenr.
A force d'importunités, Sanlecque obtint du père La Chaise une cure qui ne satisfit que raédiccrement son ambition, si nous devons nous en rapporter à l'épître suivante qu'il adressa à son protecteur :
Permetlez, mon révérend père, Qu'un malheureux prieur curé Vous dépeigne ici sa misère.
C'est-à-dire son prieuré.
Dans mon église l'on patrouille Si l'on ne prend Lien garde à soi ; Et le crapaud et la grenouille Chantent tout l'office avec moi.
Près de là, sont, dans des masures, Cinq cents gueux ('ouverts de haillons ; Point de dévote à confitures, Point de pénitente à bouillons.
Comme ils n'ont ni terre ni rente, Et qu'iU tont tous de pauvres gens, Dans ma cure, ~ clsose étonnants, « Je suis trlbtdaux enierrements.
Celui-là, c'est l'abbé Pellegrin, qui a servi de cible à tous les faiseurs d'épigiammes du xviii^ siècle.
Son extérieur négligé et une difficulté de sMnoncer avaient jeté sur lui un ridicule qui rejaillissait sur ses productions.
Ayant beaucoup de peine à vivre, il disait tous les jours la messe, et la petite rétribution qu'il en retirait lui donnait à dîner ; le reste du jour, il s'occupaità écrire des ouvrages dramatiques, — ce qui donna lieu à ce distique si connu :
Le malin callioliquc et le soir idolâlre, 11 dîna de l'autel et soupa du théâtre.
Ou l'a représenté, dans une petite comédie, comme un marchand de vers en gros et en détail.
Mais ce commerce n'enrichissait pas l'abbé
LES PETITS AHBÉS 189
Pellegrin. A la première représeiilalion d'un de ses opéras, on arrêta comme coupeur de bourses un individu qui disait sans cesse à un de ses voisins :
— ■ Faul-il coupera
Ce n'était cependant qu'un tailleur à qui, quelques jours auparavant, le pauvre abbé avait demandé un habit. Ce tailleur n'avait consenti h le faire que tout autant que l'opéra réussirait; il avait amené avee lui un de ses commis, dans le goûtliUérairo duquel il avait, uonfiancô; et c'était h ço commis qu'il do" mandait à chaque instant s'il pouvait couper l'habit de l'auteur.
J'ai toujours trouvé cet aiia d'une douloureuse tristesse sous son apparence comique.
Les pièces de théâtre du petit abbé Pellegrin — (qui se souvient de l'opéra de Jephte'i
190 SCb:NES DE LA VIE CRUELLE
de la comédie du Nouveau Monde et de la tragédie de Pélopée, sur laquelle on composa cette épigramme dont chaque mot commence par/j; Pélopée, pièce piioi/able, par Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal ?) — ses pièces de théâtre, disons-nous, finirent par inquiéter l'autorité ecclésiastique : le cardinal de Noailles le lit inter-dire, et cet intordit ne fut jamais levé.
A partir de ce joui -là, Pellegrin soupa encore, mais il no dîna plus.
Petit abbé aussi, l'abbé de Lallaignanl, — mais moins nécessiteux, moins éploré, moins tragique enfin que Pellegrin. Et déplus, chanoine de Reims en Champagne, ce qui nous a valu des chansons à boire qui ont vieilli certainement, mais qui avaient alors l'accent de la conviction. Les chansons à boire amo-
nèrent les chansons à aimer, et nous eûmes les Thémiréides, — du nom de Thémire, une sainte du calendrier de Cythère.
Je ne sais si l'abbé de Lattaignant échappa à la misère, mais il passa bien près des coups de bâton. Il était difficile, en effet, que, dans le nombre de ses couplets, il n'offensât personne. Un des mécontents voulut lui donner la rétribution en vigueur dans pareil cas, — mais il se trompa et rendit victime de sa brutalité un autre chanoine.
Lattaignant en plaisanta longtemps et n'appelait plus ce dernier que son receveur.
Présenteinent, voici un des plus simples et des plus grands talents du xvui° siècle, l'auteur de Manon'Lescaut, — l'abbé Prévost.
Quelle existence !
Tour à tour jésuite, soldat, gazetier, tantôt
dans le cloîlre, tantôt dans le monde, l'abbé Prévost ne fat jamais heureux, quoique d'un caractère tendre et crédule. — Il voyagea en Angleterre, puis en Hollande, où il passa plusieurs années en proie à toutes les agitations, de l'amour, — et sans autres ressources que celles que lui procuraient ses ouvrages.
Je viens de relire dans la correspondance de Voltaire une lettre touchante de l'abbé l'révoit, upe derflan^Q û§ aecours, bêlas i
Lft carrière de l'abbé Pfévoâli après ovoir été aussi romanesque que celle de ses héros, devait se terminer de la plus sombre façon.
Une attaque d'apoplexie l'étendit au pied d'un aibre dans la forêt de Chantilly. Des paysans le portèrent chez un chirurgien qui, le croyant mort, se mit en devoir de l'ouvrir avec son scalpel... Un cri terrible du malheu-
reux lit tomber l'instrument, mais le coup était porté ; — Tabbé Prévost n'avait ouvert les yeux que pour connaître son bourreau!
Petit abbé, à ces prix-là,
Non, mes ami<, non, je ne veux pas lelrel