UNE VENTE AUX ENCHÈRES
C'est une épreuve dont je sortirai peut-être humilié. Ah! povero Calpigit — N'importe, j'en courrai la chance.
» Je ne suis pas de ceux qui désespèrent du faste de leur pays; je crois encore à quelques grands seigneurs intelligents.
» Vous viendrez à l'hôtel Drouot, n'est-ce pas, mon cher éditeur? Il y a là tout un chapitre d'histoire littéraire avec ses enseignements.— Un sonnet aux enchères ! cela ne s'est jamais vu, même du temps de Benserado et de Voiture.
» La vente aura lieu dans la salle n° 5, par le ministère de M" Charles Pillet, commissaire-priseur, assisté de M. Théodore de Banville expert. Il sera perçu un droit de cinq pour cent sur le prix d'adjudication pour les frais de vente.., »
I^OO SCÈxN'ES DE LA VIE CRUELLE
Si VOUS l'avez trouvé plaisante, cette lettre, vous êtes perdus !
Ne me demandez pas ce que j'augure de cell.3 vente sans précédent.
Je tremble, je doute.
Ah ! s'il s'agissait du mobilier de mademoiselle N... ou des brosses à dents et des pantoufles de la petite V..., cela irait tout seul.
Venu à Paris pour y manger une mine de diamants, le prince russe Basile ne tarda pas à se trouver fort embarrassé. Avant d'être rappelé par son empereur dans son gouvernement d'Ekaterinoslaw, il voulait réaliser un de ses rêves : — être ruiné par une femme I
Au premier aspect, cela peut sembler facile ; au second, cela est horriblement ma-
laisé. Le prince Basile en acquit la preuve, à sa grande surprise. C'était un homme d'une érudition sans pareille, et qui aurait pu refaire la biographie, jour par jour, nuit par nuit, de Rhodope, d'Aspasie, de Phryné, de Cléopâtre, de Léontium, de Marion de Lorme et de la Duthé. — Aussi était-il un peu exigeant. Cela se conçoit.
Le prince Basile eut vit-c épuisé la liste des femmes à la mode : femmes du Bois, femmes des théâtres, femmes des cercles de jeux, femmes des restaurants, — femmes classées et primées entre tous les produits de haut goût de la civilisation parisienne. Son immense fortune lui permettait d'apporter dans ses relations galnntes une promptitude et une intensité merveilleuses. Il semait des hôtels, il distribuait des voitures.
Ce train-là dura un an environ. Aucune
femme ne l'intéressa, aucune ne le ruina. Au bout d'un an, il se retrouva Russe comme devant et milliardaire comme toujours.
— Donc, elles se ressemblent toutes ! murmura le prince Basile en s'élendant d'un air fatigué sur ses coussins ; c'est insupportable, comprenez-vous? On m'avait pourtant assuré que Paris était une ville de ressources. Décidément, ce n'est pas la femme d'aujourd'hui qu'il me faut, c'est la femme de demain. Mais où la trouver, ou plutôt comment la faire naître?
Or, le congé du prince Basile était sur le point d'expirer; il n'avait plus que quelques mois devant lui.
Le prince Basile mit sa mine de diamants au concours.
Les diamants à celle qui lui apporterait un
charme nouveau, une grâce nouvelle, une originalité nouvelle !
Les diamants à la femme de demain!
Mais cette fuis le prince Basile ne se donna pas la peine de la chercher, il attendit qu'elle vînt à lui.
Et ce fut pendant quelque temps un cortège interminable à la porte de son hôtel. Des femmes de tous les pays et de toutes les conditions, de tous les visages et de tous les costumes, s'y succédaient avec une impatience doublée d'espérance.
Elles étaient toutes admises, — les unes après les autres, bien entendu.
Les unes après les autres, elles essayaient, par le sourire ou par la parole, de séduire le sultan blasé d'Ekaterinoslaw.
— Youlez-vousqueje sois laplusinsolente?
— Youlez-vousqueje sois la plus humble?
— Vouloz-vo'js qae je sois la plus spirituelle?
— Voulez-vous que je sois la plus bète ? • — Aimez-vous le rire ? Je vais me tordre et
pouffer.
— Les larmes vous conviennent- elles mieux? Je vais pleurer comme on pleure à r Ambigu-Comique.
A toules ces propositions le prince Basile répondait languissamment :
— Non.
Alors se déroulait la série des excentricités. ~ Voulez-vous que je conduise vos chevaux ou que je monte derrière votre voiture ?
— Voulez-vous que je prenne un bain de kummel ?
— ■ Voulez-vous que je concoure pour un
prix à l'Académie française ?
— Voulez- vous que J8 vous cravache?
Un moa^ent allenlif, lo prince Basile retombait dans sa nonchalance et continuait à répondre :
— Non.
Les femmes se désespéraient. Une d'entre elles, refusée une fois, se lit teindre comme la Namouna du poète, et revint pour se voir refuser encore.
Enfin, comme dans les contes de fées, il en arriva une dernière, une jeune fille blonde, à la physionomie douce, au maintien modeste.
Celle jeune fille, qui semblait venir de bien loin — et qui peut-être venait de bien près — dit au prince Basile, d'une voix musicale.
— Veux-tu que je t'aime?
Le prince se souleva à moitié sur ses coussins.
— C'est une idée, ccl;i... Répète donc, petite ciïrontée.
— Yeux-tu que jo t'aime ?
Aucune femme n'avait encore songé à adresser cet o proposition au Russe.
Il se leva tout à fait.
— A loi la mine de diamants, dit-il.
C'était la femme de demain.
L, p. BEAUMEVIEILLE
Il faisait très-froid. Une matinée de carnaval ; neuf heures environ. Pas de neige; je n'en ai point besoin pour attendrir le lecteur.
Un convoi funèbre parti de la rue Jacob se dirigeait vers l'église Saint-Germain-des-Prés. Le cortège était peu nombreux — et c'était bien fait. Il y a une énorme fatuité à se laisser enterrer de trop bon matin. C'est un détl
imprudemment porlc à l'aiïection humaine.
Je passe sur la demi-heure d'arrct à Saint- Germain et sur le service religieux. Co sont toujours les mêmes formalités. Caliin caha, le char arriva au cimetière Montparnasse. Estil nécessaire de dire qu'en chemin le cortège s'était sensiblement diminue? C'est que les regre'.s, comme toutes les valeurs, ont leurs poids et leurs mesures. Il est des morts que l'on n'accompagne qu'au seuil de l'Église ; ils ne valent pas davantage sans doute. Pour d'autres on consent à tremper ses doigts dans l'eau bénite et à écouter jusqu'au bout les psalmodies du prêtre. Après quoi, l'on se dérobe discrètement et l'on retourne à ses affaires.
Il ne se trouva donc au cimetière qu'une douzaine de personnes. Elles se rangèrent silencieusement autour de la fosse creusée à