ÉPILOGUE
Encore dans le ciel. — Toujours des nuages. Sur ces nuages «ont assis plusieurs bienheureux ayant eu quelque renom sur la terre.
HÉLÈNE, au Pater Extalicus. — Qui s'en Serait
douté? Aurait-on jamais cru que Faust aurait réussi à tirer son âme des griffes de Méphistophélès?
PATER EXTATicus. — Tout est dans tout.
Les brouillards de la nuit, chassés par l'aurore, font place aux vapeurs lumineuses et transparentes.
MANON LESCAUT. — Faust délivré ! Allons vite annoncer celte bonne nouvelle à Marguerite. Sera-t-elle heureuse, cette pauvre petitel
EUPHORioN. — ■ En attendant, voilà ce mau-
vais sujet de Méphistophélès qui se met en ménage.
GRAssoT. — Elle n'est pas mal cette Nina ; elle a un nez qui aspire vers nous.
RURGUERiTE, dans les nuages. — Henri ! Henri ! Où es-tu?
LA VOIX DE FAUST, Irès-éloignée. — J'arrivB !
j'arrive!
WOLFGANG GOETHE, soncieux. — Je la trOUVe
mauvaise !
Bruit de harpes el chœurs des esprits célestes.
L A V I E ARRANGEE
Qai ne s'est surpris quelquefois à s'écrier avec un ton d'amertume :
— Ali! si j'acais pu arranger ma vie!
Un de mes amis, qui a l'habitude de mes découragements passagers, las de m'entend re répéter cette phrase, s'est planté l'autre jour devant moi et m'a dit ;
— Eh bien! voyons, comment l'aurais-tu arrangée, ta vie? Explique-toi, à la fin.
29>i SCKNES DR LA VIE CRUELLE
— Je nedemaade pas mieux.
— Tout individu a son idéal ; quel (est le tien?
Je restai un instant sans réponse et comme embarrassé.
Mon ami reprit :
— Commençons par le commencement.
Aurais-tu voulu naître fils de prince?
— Jamais ! dis-je avec énergie ; fils de prince! allons donc! Je tiens trop à mourir dans ma patrie 1
— Calme-toi; je n'ai pas voulu t'être désagréable... Où aurais-tu voulu naître ?
— Où je suis né, parbleu 1 En Fiance. Trouve-moi un plus beau pays !
— Ainsi, dans ton idéal, tu ne déranges rien à ton origine, non plus qu'à ta famille?
— Rien du tout. Je rends grâce au ciel
LA VIE ARRANGEE 299
d'avoir entouré mon berceau d'honnêtes figures et de cœurs affectueux.
— Alors, c'est ta jeunesse que tu voudrais refaire.
— Ma jeunesse?
Et je devins songeur.
— Non, répondis-je; ma jeunesse me représente les jours les plus heureux de mon existence ; elle a été remplie ; elle a été ouverte à toutes les libres aspirations, à tous les beaux enthousiasmes. Je réserve ma jeunesse, je la réserve tout entière, avec ses étourderies, ses crédulités, ses naïvetés, ses fièvres, ses illusions. Je ne voudrais rien en retrancher, pas môme ces larmes qu'on répand à vingt ans avec tant de sincérité, et qui ont fait dire à Alfred de Musset :
Le seul bien qui me resie au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
— Soit, reprit mon ami d'un ton légèrement railleur; réserve ta jeunesse comme tu as réservé ton enfance. Je vois où le Ijùt te blesse...
— L'image est désobligeante.
■ — C'est ton âge mûr, ton âge actuel, que tu aurais voulu pouvoir arranger à ta guise.
— Précisément 1
— Qu'est-ce qui manque donc à ton âge mûr?
— Ali f mon cher, une foule de choses! m'écriai-je.
— Mais encore ?
— Peux-tu le demander?
— Ce n'est pas de la santé, je pense; tu en as à revendre.
— C'est vrai.
— ■ Des honneurs peut-être... des dignités?
— Je n'y tiens pas, non, parole d'hou-
LA ViE ARRANGÉ E 301
neur ! J'ai été souvent récompensé par la critique au delà de mes mérites littéraires.
— Des distractions alors ?
— Peuli 1
— Des plaisirs ? Il me semble que sous ce rapport tu n'as pas à te plaindre.
— Aussi je ne me plains pas.
— Qui dira le nombre des festins auxquels tu as assisté, que tu as présidés même?
— Passons, passons, murmurai-jo modestement.
— Non, ne passons pas... Tu. as vécu, mon gaillard, plus que cinq cents bourgeois pris au hasard... Tu as des relations à tous les étages de la société.
— Au cinquième étage surtout.
— Tu as connu des ministres...
— Avant qu'ils fussent ministres.
— Et des ambassadeurs...
— Lorsqu'ils n'étaient plus ambassadeurs.
— C'est égal, il en reste toujours quelque chose.
— Comme de la calomnie, j'en conviens.
Mon ami se frappa le front d'un air
inspiré.
— Je te devine! dit-il.
— Bahl
— Libre de refaire ta vie, tu souhaiterais de redevenir garçon.
— Le ciel m'en garde ! Un vieux célibataire, connais-tu quelque chose de plus grognon, de plus maniaque ?
— Tu limiterais au moins, je pense, le nombre de tes enfants.
— Pourquoi cela? Dieu bénit les grandes familles! prononçai-je avec l'accent attendri et sonore de Dumaine.
— Fort bien... Donc, de ce côté-là encore,