AMOUR ET REVOLVER
Un jeune homme modestement vêtu, tenant à la main un chapeau rond, se présenta un matin chez un banquier et lui dit sans préambule :
— Monsieur, je suis un honnête ouvrier et j'aime votre fille.
?Oti SCÈxNES DE LA VIE CRUELLE
Le banquier le regarda avec stupeur; mais il se remit et répondit :
— Monsieur, je vous félicite d'être un honnête ouvrier... mais je vous plains d'aimer ma fille.
— Je me plains tout le premier, répondit le jeune homme; et le ciel m'est témjin que j'ai tout fait pour me débarrasser de cette funeste passion. Je n'ai pas pu y parvenir. J'aime votre fille d'un amour profond, immense, et qui ne finira qu'avec mes jours.
Le banquier eut un éclair d'inquiétude.
— Est-ce que ma fille est instruite de vos sentiments, monsieur ? interrogea-t-il.
— Elle ne me connaît même pas, répondit le jeune homme.
Le banquier respira.
— Votre situation me touche, dit-il; mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
— Tout, monsieur, tout !
— Comment cela '?
— J'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille.
Le banquier ne trouva pas une parole sur le moment, ce qui permit au jeune homme d'ajouter :
— J'ai la conviction de la rendre heureuse. Je suis un honnête ouvrier.
Le banquier s'était levé.
— Ma fille n'est pas à marier, dit-il simplement.
Le jeune homme sortit.
A six mois de là, le même jeune homme rencontrait le même banquier, aux environs de rOpéra. Il l'accostait, la voix frémissante.
— Monsieur, lui dit-il, j'ai appris que vous êtes sur le point de disposer de la main de votre fille.
' — E.i effet.
— Vous allez la marier ?
— Dans huit jours.
— A un homme d'argent !
— Naturellement.
— Horreur !
— Qu'est-ce que vous trouvez d'horrible à cela? demanda le banquier.
— Vous sacrifiez votre fille ?
— Pas du tout.
— Vous en faites l'objet d'un marché infâme !
— Vous êtes fou, mon cher, dit le banquier en haussant les épaules.
— Vous vendez votre enfant ! Il
— Apprenez que ma fille se marie selon son gré et épouse l'homme de son choix.
— Immonde 1 immonde ! ût le jeune homme avec un geste de dégoût.
Puis, se croisant les bras devant le banquier :
— ■ Et moi, dit-il, que vais-je devenir ?
— Vous?... Ma foi, je n'en sais rien ; je n'y ai pas pensé.
— Quel parti me reste-t-il à prendre ?
— C'est votre affaire.
Les yeux du jeune homme brillaient étrangement.
— Savez-vous bien que j'ai lu Alexandre Dumas fils? dit-il tout à coup,
— Qu'est-ce que cela me fait? répondit le banquier.
— Que croyez-vous que Dumas (ils penserait de votre conduite ?
— Oh! vous m'ennuyez à la lin 1
— Que croyez-vous que Dumas tils m'ordonnerait de faire dans cette circonstance?
-— Il vous conseillerait de vous retirer
tranquillement chez vous, comme je vous y engage.
— Ce n'est pas cela, dit le jeune homme en hochant la tête.
— Comment, ce n'est pas cela?
— Non, Dumas fils serait plus carré certainement. Il sait que la société est mal faite. Il est du côté de ceux qui souffrent contre ceux qui oppriment. Il ne voudrait pas qu'une chose aussi monstrueuse s'accomplît sans protestation.
— Et comment s'y prendrait votre M. Dumas fils, s'il vous plaît ?
— Vous allez voir. Je suis un honnête ouvrier.
— C'est convenu.
— Voulez-vous me donner votre fille ?
— Non.
— C'est votre dernier mot ?
TUERlliS A LA MODE 311
— Oui.
— Une fois? deux fois? trois fois? Réfléchissez encore.
— Allez au diable ! s'écria le banijuier.
— Allez-y vous-même, dit le jeune homme en déchargeant sur lui un revolver.
Le banquier tomba.