‹ Scènes de la vie cruelleChapitre 5 sur 34 · MES MOTIFS POUR VIVRE · texte numérisé non relu

MES MOTIFS POUR VIVRE

« Je dois vivre pour veiller sur mon mari, que ma douceur finira par corriger ;

» Pour assurer l'avenir de Paul et de Marie, ces deux innocents ;

» Je dois vivre pour tous ceux qui m'aiment et qui se sont fait une habitude de mon existence, — entre autres la vieille Aimette et l'oncle Cazeaux :

» Je dois vivre, afin de ne pas donnerraison à mon ancienne amie Berthe, qui voulait me détourner de l'honnêteté ;

» Je dois vivre enfin, pour suivre l'exemple de ma mère, qui est allée jusqu'au bout,

le froiU haut, malgré les catastrophes et les deuils. »

Et lorsqu'elle avait relu ce papier, la Temme dont je parle se sentait l'âme raffermie.

Elle essuyait ses yeux et reprenait son aiguille, soumise, résignée.

C'est un programme semblable qu'il vous faut, ma chère voisine, et qu'il faudrait à bien des mères et à bien des épouses. En le consultant aux heures de défaillance, en l'ayant toujours à votre portée, vous reviendrez plus forte, plus dévouée, vous cesserez de demander à la mort un refuge égoïste.

Sur ce, embrassez vos enfants, voisine, et croyez à l'affection sincère de votre voisin.

LETTRES A MA VOISINE lOi

Ma chère voisine.

Vous me demandez ua conseil. Vous m'interrogez sur le nom qu'il convient de donner à l'enfant que vous portez dans votre sein. Drôle d'idée 1

Mais vous prenez la précaution de m'avertir que votre intention est de l'appeler Berthe ou Blanche, si c'est une fille ; ■ — Georges ou Gontran, si c'est un garçon. Dès lors, voisine, ce n'est plus un conseil que vous attendez de moi, c'est mon avis tout simplement.

Avant de vous le donner avec franchise, laissez-moi vous demander à mon tour pourquoi vous avez choisi ces noms.

102 SCÈNES DE LA VIE GRUELLi:

— Parce que ce sont des noms à la mode, me répondez-vous.

Et puis encore :

— Parce que ce sont des noms distingués. Des noms à la mode, des noms distingués,

cela mérite attention, sans contredit. En effet, je me souviens maintenant que la jolie petite fille de la dame du premier étage, dans ma maison, s'appelle Berthe, — et que Georges est le nom du fils de la notairesse d'en face. Je me rappelle également, à présent que vous m'avez mis sur l;i voie, une multitude de Gonlran et une myriade de Blanche. C'est vrai, madame, il n'y a que de cela. Et je comprends qu'en votre qualité de femme vous ne puissiez faire autrement que de suivre la mode.

La Révolution et le Directoire avaien t amené la mode des noms grecs et latins. L'état civil

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ne fut occupé, pendant plusieurs années, qu'à enregistrer des Alexandre, des Hector, des Aristide, des Scipion, des Alcée, des Philarèle, des Anacharsis, — et même des Anténor.

Ensuite, sous l'Empire, la traduction d'Ossian fit surgir les Oscar et les Alfred, accompagnés des Malvina et des Irma, — une Scandinavie tout entière. Cette mode se perpétua sous le règne de M. Scribe, renforcée du calendrier troubadour ; c'est de cette époque que datent Arthur, Ernest, Edgard, Raoul, Albéric, Théobald, tous ménestrels, tous nés au son de la mandore. De ceux-ci il en reste encore une quantité raisonnable.

Mais voyez, ma chère voisine, vous ne pouvez vous empêcher de sourire lorsqu'un vieux bonhomme en bonnet de soie noire vous avoue qu'il s'appelle Arthur. Et quelles gorges chau-

des ne feriez-vous pas s'il vous était donné de lire sur l'extrait de baptême de votre portière ce nom empreint de toutes les séductions mythologiques : Euphrosinel

Pourtant Arthur et Euphrosine ont été des noms à la mode, des prénoms distingués. Mais la mo Je a passé, comme c'est sa coutume. Le distinction s'est déplacée. — 0 distinction! que d'inepties on cherche à glisser sous ton manteau!

Que sont devenus ces prénoms de nos ancêtres, prénoms si variés, si sonores et si simples ? On ne s'appelle donc plus Bernard, Denis, Vincent, Hubert, Dominique, Germain, Gaspard, Claude? On ne s'appelle donc plus Geneviève, Françoise, Isabelle, Marianne, Claire? — Ces saintes et ces saints ont donc élé décrétés définitivement de vulgarité, de prosaïsme ?

LETTRES A MA VOISINE -Oo

Vous devez en être informée mieux que moi, madame, car vous fréquentez sans doute plus de mères ; et vous n'avez, en vérité, aucun besoin de mon avis.

Appelez votre fiJs Gonkan.

Appelez votre fille Berthe.

Vous ferez très-bien puisque vous ferez comme les autres. Qui sait ? Cela sera peutêtre joli, la société future, alors qu'il n'y aura plus que quatre ou cinq noms pour tout le le monde. Gare cependant aux inconvénients 1

Autrefois, tous les petits chiens s'appelaient Médor...

Mais c'est là une historiette que vous pourriez trouver malséante dans les circonstances actuelles, ma chère voisine, et j'attendrai pour vous la raconter que vous me demandiez une nouvelle consultation.

Jusque-là, croyez-moi votre bien dévoué serviteur.

Ma chère voisine,

Je vous ai vue entrer aujourd'hui chez le pharmacien.

D'abord j'en ai conçu quelque inquiétude.

Mais voire air était riant, votre démarche légère. Vraisemblablement, vous alliez acheter quelque sirop agréable ou quelques pastilles parfumées.

La pharmacie G... ne voit pas tous les jours d'aussi gais visages que le vôtre, — ma chère voisine.

Il s'y passe quelquefois des scènes douloureuses, dont j'ai été témoin l'autre jour, et

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que je vous demande la permission de vous raconter.

La pharmacie G... est une des plus belles pharmacies de Paris.

D'abord elle est située dans un quartier central, c'est-à-dire à proximité de tous les accidents. Elle est grande, elle est spacieuse ; ses vitrines étalent des choses bizarres à l'espritde-vin. — A l'intérieur, elle est décorée avec un goût sévère : des urnes autour desquelles s'enroulent des serpents ; des bustes verts d'Esculape ou de Galien ; des sphinx en cuivre soutenant les comptoirs ; le mot : Laboratoire, au-dessus d'une porte.

Expliquez cela comme vous voudrez, voisine, mais les pharmacies ont toujours eu de l'attrait pour moi par leur aspect méthodique et par leur atmosphère exceptionnelle.

De ces poudres, de ces minéraux, de ces

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racines, de ces plantes, de ces herbes, de ces » fleurs desséchées, de ces onguents, de ces pâtes, de ces élixirs se dégage une odeur qui me plaît singulièrement, et au milieu de laquelle, il me semble, j'aimerais à vivre.

Tout à coup, pendant que j'étais à examiner tous ces bocaux, si pareils de forme et si différents de contenu, — une femme pousse violemment la porte du magasin ; elle entre.

Elle n'a pas la force de parler ; tous ses traits sont convulsés. Elle ne peut que tendre au pharmacien une ordonnance qui tremble entre ses doigts.

Son mari vient de se fendre la tète, ou peu s'en faut. Il est là, chez elle, étendu sur son lit, saus connaissance. Le médecin, appelé en toute hâte, a rapidement tracé quelques lignes sur un papier... C'est ce papier que déplie gravement le pharmacien, — car un

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pharmacien ne doit jamais cesser d'être grave; — c'est ce papier qu'il déchiffre lentement, posément, car un pharmacien doit, avant tout, bien se pénétrer des termes d'une ordonnance.

Lorsqu'il a fini de lire, il dit à la femme:

— Veuillez vous asseoir.

S'asseoir! s'asseoir!

— Mais, monsieur, s'écric-t-elle, vous ne comprenez donc pas? Mon mari court le plus grand danger! Donnez moi vite ce qu'il lui faut ! vite !

— C'est l'affaire d'un instant... Veuillez vous asseoir.

La pauvre femme se laisse tomber sur une chaise, les bras sans ressort, les yeux sans regard.

Pendant ce temps, le pharmacien s'est mis à l'œuvre.

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Il choisit une petite bouteille, la pose dans un des plateaux de la jolie et brillante balance placée devant lui. Il se dirige vers la bibliothèque des bocaux ; il en attire un, et verse quelques gouttes de son contenu dans la petite bouteille. Il pèse encore, et ajoute d'un autre bocal, — tout cela avec le soin et la méthode recommandés par le Codex.

De temps en temps la femme se lève par un brusque soubresaut. Elle voit son mari pâle sous le sang, et elle se tourne vers le pharmacien en joignant les mains :

— Oh ! monsieurl monsieur 1

— Patience...

— Mon pauvre mari !

— Voilà qui est bientôt fait, madame.

Disant cela, le pharmacien bouche hermétiquement la petite bouteille, enfin remplie. Il prend dans un tiroir un morceau de papier

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vert, dont il entoure et coiffe le bouchon, en le plissant comme une collerette. Il l'assujettit avec une ficelle rouge, et achève de le rogner avec des ciseaux.

Ensuite, présentant un bâtoa de cire à la bougie, il en laisse tomber une parcelle enflammée, avec laquelle il fixe la ficelle au sommet du bouchon.

— Oh ! monsieur 1 Ce n'est pas tout.

Il s'agit maintenant de tailler une étiquette ei de la coller avec un pinceau sur le flacon ; puis, d'écrire en belles lettres sur cette étiquette blanche le numéro de l'ordonnance, le nom de la potion, sans oublier l'indication : « Agiter avant de s'en servir. »

— Monsieur... monsieur 1

— J'ai fini, madame.

En effet, après avoir accompli toutes ces

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indispensables forra.ililés , le pharmacien roule le flacon dans un dernier papier rt le présente délicatement à la femme.

— Combien? combien? balbutie- t-elle en agitant fébrilement sa main dans la poche de sa robe.

— Passez au comptoir.

Au comptoir, trône le propriétaire de la pharmacie, majestueux, qui a l'air de sortir d'un rêve, et qui relient encore pendant trois minutes la pauvre femme.

Enfin, il lui donne sa monnaie.

Elle se préd[)ile alors vers le seuil, où elle rencontre le commis, qui l'a devancée, et qui lui ouvre poliment la porte, une porte ornée d'une sonnette au gai carillon.

Telle est la scène dont le hasard n)'a rendu témoin l'autre jour, ma chèri! voisine.

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4.6 ciel vous garde d'aller jamais chercher dans la pharmacie G... aalre chose que du sirop agréable ou des pastilles parfumées !

Votre voisin respectueux et dévoué.

— Décidément, m'écriai -je un jour, il y a de cela plusieurs années, il faut que je prenne un secrétaire I... Si Paul Féval et Turpin de Sansay nagent dans l'opulence, c'est qu'ils ont chacun un secrétaire. Lorsqu'ils sont las d'écrire, ils dictent, et Dieu sait la besogne qu'on peut abattre en dictant. Ayons un secrétaire.

ne SCÈNES DE LA VIE CHU ELLE

Justement je connaissais un brave garçon en quête d'un enaploi.

— Combien désireriez-vous gagner par mois? lui demandai-je.

— Avec cent cinquante francs, je me déclarerais satisfait, dit-il.

— Très-bien, je vous les accorde ; vous êtes mon secrétaire. Venez demain.

— Demain matin ?

Je réfléchis.

— Non... pas de zèle... Demain, à trois heures de l'après-midi.

A trois heures il vint, en effet ; j'avais écrit toute la matinée, j'étais un peu las, mes nerfs avaient bLSoin de se détendre.

— Ma foi, lui dis-je, si cela vous est égal, nous ne travaillerons pas aujourd'hui.

— Comme vous voudrez, fit-il.

— 3Iais demain, ajoutai-je, oh 1 demain, nous nous en donnerons à cœur joie, je vous en avertis. Préparez vous !

Le lendemain, il fut exact, très exact. Il se frottait les mains à l'idée d'une séance laborieuse ; il avait apporté des plumes neuves, des manches en lustrine.

11 me trouva soucieux.

— Singulière machine que le cerveau humain ! grommelai-je.

— A qui en avez-vous? me demanda-t-ii.

— A moi-même. Croiriez-vous qu'il m'a été impossible aujourd'hui de travailler?

— Bah 1

— Absolument impossible.

— Essayez à présent, dit-il.

— Non.

— Une heure ou deux seulement.

— Non, répétai-je ; ma journée est con-

damnée ; je sens que ne ferais rien de bon . . . Tenez I venez, dîner avec moi ; le dîner me donnera peut-être des idées, et alors nous verrons à travailler ce soir.

— Va pour ce soir.

Et j'emmenai mon secrétaire au restaurant.

Le dîner terminé, grâce aux légères excitations du médoc et du café, j'aurais pu donner quelques heures au travail ; mais il n'en était pas de même de mon secrétaire. Le peu d'habitude qu'il avait de la bonne chère l'avait rendu absolument incapable de me seconder.

Je fus obligé de le reconduire à son domicile.

Le jour suivant était un vendredi ; sans-

MON SEGRETAIHE 119

être absolument superstitieux, je ne voulus pas inaugurer mes dictées un vendredi.

Il fallait cependant me décider à utiliser mon secrétaire.

Au bout de quelques jours, je l'installai à

une table, le dos tourné, moi allant et venant

dans la chambre, parlant haut, m'arrêtant parfois pour attendre l'inspiration,

L'inspiration ! elle ne répondait pas toujours à mon appel ; les mots étaient lents à arriver. Je demeurais souvent la bouche ouverte pendant des minutes, avec la conviction d'être parfaitement ridicule.

— Allons, y sommes-nous ? répétais-jepour la vingtième fois.

— Oui, monsieur.

— « Par une belle matinée de printemps de l'année 1720... » Non, effacez.

— J'efface.

120 SClixXES DE LA VIE CUUELLE

— « Celui qui se serait promené, un beau matin du printemps de l'année 1720, dans la jolie ville de Harlem, aurait été frappé sans doute par... »

— Par?

— Attendez... Non, effacez.

— Encore?

— Oui.

Puis je recommençais les cent pas dans Ka chambre.

— Qu'est-ce que doit penser de moi mon secrétaire? me disais-je en le regardant du coin de l'œil pendant qu'il attendait avec rési gnation, la plume en l'air; il me prend sans doute pour un imbécile ; il suppose avec raison que je ne saisp:is mon métier.

Peu à peu, cette préoccupation acquit des proportions agaçantes.

Bien que je ne visse pas sa figure, cet homme me gênait ; j'éprouvais comme une sorte de pudeur à l'initier aux mystères de ma pensée, aux hésitations de mon cerveau.

J'oubliais quelquefois la phrase commencée pour examiner son collet d'habit, ses cheveux; je me demandais quelles étaient ses sensations, son passé ; je m'égarais à reconstituer le roman de sa vie.

Puis, me réveillant comme au sortir d'un rêve, je le priais de me relire ce que je lui avais dicté.

— Volontiers, monsieur.

Et il me lisait qu'?lque chose dans ce goût :

« Carmen avait incliné sa belle tête sur l'épaule du duc de Sotomavr-r; ses longs doigts effilés et transparents jouaient avec les boucles grisonnantes du noblo hidalgo... »

Pendant cette lecture, il m'arrivait parfois

de me couvrir la figure de mes deux mains ou de m'en fuir plein de honte.

Lui, mon secrétaire, paraissait ne pas s'apercevoir de mes lubies. Une fois, il me dit en souriant :

— Oh I je sais ce que c'est, allez!

— Commefttl vous savez ce que...

— Oui, oui, j'ai déjà été secrétaire d'un homme de lettres.

— Ah ! fis-je en dressant l'oreille ; et de quel homme de lettres?

— De M. Delphin Loreillon.

— Connais pas.

— C'était pourtant un auteur d'un grand talent, ajouta gravement mon secrétaire.

Je me tus. L'idée que mon secrétaire me comparait quotidiennement à M. Delphin Loreillon, et que cette comparaison pouvail

être désobligeante pour moi, — celle idée me rendit soucieux tout le reste du jour.

A partir de ce moment, je me sentais troublé par des réflexions du genre de celle-ci :

— Delphin Loreillon avait le travail plus facile que moi.

Ou bien :

— Delphin Loreillon se serait-il servi de cette expression-là ?

Bref, mon secrétaire finit par me devenir insupportable, et je me mis insensiblement à l'éviter.

Tantôt, je lui envoyais un billet ainsi conçu : « Je suis obligé de sortir, ne venez pas. »

Tantôt, je faisais dire par la domestique que j'étais absent.

m SCENES DE LA VIE CRUELLE

Une fois, je n'eus que le temps de me jeter dans un placard, comme il arrivait.

Enfin, las de celte dépendance que je m'étais créée, un beau jour je songeai que je n'avais pas encore visité le Val d'Andorre, — à mon âge, — et je quittai Paris furtivement.

Je restai absent trois mois.

A mon retour, j'appris que mon secrétaire était entré dans une grande administration.

C'est le seul secrétaire que j'aie eu de ma vie. ,

Je n"en aurai jamais d'autre.

Dans FEncyciopédie de l'avenir, je demande à écrire l'aiticle sur le mol prétexte, — qui est un des mots de la langue française que j'ai le plus étudiés.

Je diviserai mon article en quatre ou cinq petits monologues comme ceux-ci :

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