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énergie dans ces pugilats grossiers, il fallait qa^il irrit&t par des injures ses faux instincts belliqueux, passagèrement puisés dans FiTresse.
En prenant une attitude défensive qui devait rendre toute lutte inégaleavee lui, Roussel espérait que le car^ rier dépenserait sa colère en paroles ou en vaines menaces. Dans le premier moment où, obéissant à un machinal instinct de défense> il s^était emparé du dangereux outil^ peut4tre en eût-il fait usage pour repousser une agression instantanée. Mais le silence qui régnait autour de lui , la lenteur mesurée des mouvements de son adversaire, Tincertitude où il était sur ses intentions , le dédaigneux dé& que celui-ci lançait par les yeux àFarme mortelle dont son approche était menacée, en alourdissaient déjà le poids dans la main de Roussel, e&ayé par Fidée qu'il allait peut-être être mis en demeure de répondre à une provocaton par un meurtre.
Un instant, il pensa à accepter une lutte dans des conditions égales, mais il comprit qu'ilne se relèverait pas vivant d'un combat où il n'aurait pas d'autre arme que son courage ; il se sentait pour ainsi dire le cœur sous la dent de Cantain, dont la figure avait cette effrayante placidité que donne la certitude de la vengeance.
— Que me veux-tu, Cantain? demanda-t-il a\^ mari de la Roussette, avec une voix étranglée parle râle de la peur.
— Fils du guillotiné, tu es blanc, dit Cantain, je veux te faire rougir.
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Et il lui cracha au visage.
Un cri sortit en même temps de toutes les poitrines^ et tous les témoins de cette scène crurent voir le terrible marteau s'abaisser pour répondre à la terrible injure.
Roussel n'avait pas bougé; les paroles de Cantain; et l'acte qui les avait accompagnées, semblaient l'avoir immobilisé. Au moment où il allait frapper Cantain^ le souvenir de son père exécuté pour crime d'assassinat avait évoqué dans son imagination une vision rapide^ où se mouvait le sinistre appareil de la justice criminelle, et comme ses yeux, perdus dans le brouillard de l'épouvante, erraient vaguement autour de lui, il aperçut sa femme qui se dirigeait vers la carrière^ en tenant son enfant par la main. L'enfant montra de loin à son père sa petite marmite dans laquelle il lui apportait son goûter.
Cette apparition acheva de paralyser Roussel^ qui réalisait déjà la prédiction de Cantain^ car son visage avait passé de Textrôme pâleur à une coloration extrême.
On vit l'artère du bras roidi par une tension f atiganto. se gonfler soudainement comme un ruisseau sous Torage et précipiter à flots bleus dans les veines du col la foudroyante congestion apoplectique qui se répandit bientôt sur la face, où elle injecta les yeux d'un filet pourpre, en même temps qu'elle amenait à la bouche, vainement ouverte h l'aspiration de l'air, la première écume de ce flux sanglant
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Cantain, attribuant à la colère l'état dans lequel il voyait son ennemi, conservait sa position. Solidement arc-bouté sur une de ses jambes, il avait gris une attitude qui lui permettait de tenter une volte rapide pour éviter le coup terrible dont il pouvait se croire menacé. Voyant l'immobilité de Roussel et n'en soupçonnant pas la cause, il lyouta en faisant allusion à Tinjurequi venait de souiller son visage :
— Lâche 1 faut donc encore que je f essuie ! Et il leva la main pour le frapper. En ce mom^t, à travers les mortelles ténèbres qui envahissaient sa vue^ Roussel apercevait sa f enune entrant dans le chantier avec son fils.
L'attitude agressive des deux hommes lui faisait seulement deviner une querelle; elle accourut auprès d'eux pourlesséparer,accompagnéedetousles ouvriers carriers. Mais avant qu'ils fussent arrivés, la main de Gantain était retombée sur la figure de Roussel, et celui-ci, trouvant un dernier cri dans sa gorge étranglée par Tétau de l'apoplexie, abaissa son bras sur le mari de la Roussotte.
Le lourd marteau échappant à sa main mal dirigée par ses yeux, que voilaient déjà l'agonie, efOieura seulement du manche dans sa chute l'épaule de Gantain, et tomba, en rebondissant, sur la tête du petit garçon de Roussel, qui s'était approché, sa petite marmite à la main.
L'enfant s'affaissa sur le sable, et mourut en même temps que son père, tué par la congestion cérébrale.
a» LE BAiOT HOUOBi
tJiie enquête fut ouverte à la suite de oê« événements, et Gantain fut arrêté proviêôlrement) mais on le relâcha sur la déposition ded témoins.
Bien qu'il eût été renvoyé par la }nMice> ropinion publique, excitée parlaveuvedeRoussel, n'en attribua pas moins à Gantain ces deux morts dont la fatalité seule avait été la causé. Elles devinrent le principe d'mie répulsion instinctive qui se manifesta contre les hôtes de la Maison de paille et qui devait encore s'augmenter lorsqu'on vit, dans deux autres circonstances, le même hasard intervenir en faveur de Gantain, et Vepr tourer d'tme de ces protections sinistres que la superstition populaire croit achetées par un pacte sacrilège»
Pendant une saison rigoureuse qui avait provoqué le chômage dans les chantiers, la Gantain ayant épuisé toutes ses ressources, vainquit ses scrupules et se décida à recourir au crédit* Sans en instruire Gantain, elle se rendit un jour chez le boulanger de Pontisy. La boulangére n'osa prendre sur elle de lui donner une taille sans le consentement de son mari ; mais lui voyant sur les bras un enfant chétif, elle lui offrit unpaindeseig^ en lui disant :
-^ Tiens, prends, c'est pour faire du lait à ton innocent.
— Dieu t'amène le tien sons te faire souflHr I répondit la Roussotte en regardant la taille de la boulangère, qui était grosse.
Ainsi que« l'avait prévu eellenû , Éùn mari reftisa d'ouvrir un crédit aux Gantain.
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— Son mari n'a pas d'oayrage, dit la botdangërd ; elle a nn petit enfant; ^ m'a fait de la peine; Je loi a! donné un pain.
— Tu as eu tort, dit le boulanger; c'est autant de perdu pour nous.
— Mais ils meurent de faim I répondit la femme.
— Eb bien^ quHs meurent I ça débarrassera le pays du mauvais mondOi répliqua le boulanger, ordinaire** ment humain^ mais qui partageait Fanimosité corn*mune propagée contre le ménage de la Maison de paille.
Dans le méchant terrain qui entourait leur masure^ les Gantain avaient, pendant la moisson précédente^ récolté quelques masures de seigle, dont la plus grande partie avait été attaquée de cette maladie particulière qu'on appelle Tergot. L'ei^ot est une sorte de superfétation corrompue^ de couleur noire, qui s'attache à Tépi. On lui a donnée dans quelques campagnes^ le nom de blé de corneilles, parce que ces oiseauxs'en montrent très-friands. Lorsque cette maladie a sévi avec rigueur dur une moisson, la récolte est à peu près perdue, car il faut beaucoup de temps et de soins pour opérer le triage de cette ivraie d'avec le bon grain. Oublié^ même à petite dose^ dans la farine^ l'ergot peut rendre l'alimentation malsame^ car il renferme un principe vénéneux qui l'assimile à la famille des poisons végétaux. La médecine l'emploie dans certains cas.
Dans la profonde détresse où elle se trouvait , la Cantain se rappela au'il lui restait deux ou trois me-
as LE SABOT rouge;
sures résultantdu triage de sa dernière récolte, attaquée par Tergot^ et ne connaissant qu'à demi les propriété!' malfaisantes de cette farine avariée, elle résolut d'ec faire usage.
— Nous n'avons pas le droit d'être délicats, dit-ello à son mari; pendant que nous mangerons ce pain-là, le bon Dieu nous en enverra peut-être d'autre. — Gomme elle faisait ce souhait hasardeux, la boulangère de Pontisy , qui venait d'achever sa distribution à Saint-Clair, entra dans la Maison de paille.
.Les Cantain remarquèrent qu'elle n'avait pas arrêté sa voiture devant leur maison, et qu'elle était entrée par la porte qui ouvrait sur la plaine.
— Vous avez peur qu'on ne sache dans le pays que vous êtes venue chez nous, lui dit Cantain.
— Je ne suis pas maîtresse dans mon ménage^ répondit-elle; — il ne faut pas m'en vouloir.
— Tu viens peut-être chercher de l'argent de ton pain, dit la Roussotte en rougissant
— Non, répondit la boulangère. Mon mari est parti en Beauce acheter du blé, — il restera trois jours. — J'ai profité de son absence pour augmenter la fournée de deux miches et je te les apporte. Tu me rendras ça quand tu pourras. .•
— Merci, fit Cantain avec un geste de refus. Je ne sais pas quand nous pourrons...
— Ton mari pourrait le savoir, et tu aurais des raisons, ajouta la Roussotte en confirmant, avec un geste de reconnaissance, le refus du carrieç-
— Ne faîtes pas les fiers, — c'est pour votre enfant.
-^ Il nous reste un peu de seigle, fit la Rousotte, entr'ouvrant le sac où se trouvait la farine avariée.
— Ça? — fit la boulangère avec dégoût ; — mais c'est du blé de corneilles ! *— et elle ajouta : On dit que ça fait mourir.
— Bah I reprit Cantain, -— les corbeaux vivent cent an^.
— Écoute y dit la Roussotte en prenant la boulangère à part, — remporte ton pain, mais rends-moi un service. — Je viens de m'apercevoir que si je chauffe mon four, il ne me restera plus de bois pour notre âtre, et mon petit est malade; prends ma farine et fais-moi du pain avec, je te payerai ta cuisson.
— Ça ne sera pas bon, fit la boulangère.
-r- Ça vaudra toujours mieux que la faim, répondit la Cantain, et elle ajouta : Fais-moi tout cuire d'une seule fournée, pour que ton mari ne sache pas que tu nous as prêté son four.
— Faudra que je fasse une marque sur tes pains pour ne pas les mêler avec ceux de mes pratiques, dit la boulangère.
— Fais une croix derrière, — la croix de la Passion, — tu sauras que c'est pour nous, répliqua la Roussotte en aidant la boulangère à charger le sac de farine sur ses épaules.
— Et tes pains? lui dit elle en voyant qu'elle oubliait \f"^ deux miches.
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~ Non^ atee ta farine, ce serait trop lôtird, répondit Tantre femme émue.
Le lendemain de grand ibatin^ la botdangère était descendue à wm fournil pour mettre eDe-mème à part de la provision quotidienne destinée à ses pratiques, les pains cuits pour la Maison de paille^ Elle n^f eut point fait de marque distinctive qu'elle aurait pu les reconnaître à Todeur particulière que répandait cette pâte corrompue.
•^ Pour qui dono œs pains-là? lui demanda son geindre.
--* C'est pour les chiens d'un chasseur de Sainte Qair, répondit-elle.
— Voilà des chiens qui ne sont pas difficiles, tépliqua le geindre ; le mien^ qui n'est pas gourmand, n'en voudrait pas^ même avec du beurre dessus.
Cependant; la boulangère semblait respirer cette étrange senteur avec un singulier plaisir^ et ses yeux s'attachaient avec une convoitise presque gloutomie sur cette croûte revêtue par la cuisson d'une chaude couleur bistrée ; et plus l'amer parfum pénétrait dans ses narines, plus elle se sentait attirée vers les miches qui laissaient échapper par leur baisure une sorte de buée fétide*
Elle éprouvait subitement une de ces envies que rien n'explique, et qui se produisent chez les femmes pendant leur état de grossesse. Ces phénomènes physiques de la gestation se remarquent autant par la bizarrerie des goûts qu'ils font naître que par Timpé^
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tueuse promptitude avec laipielle ces goûts veulent être satisfaits.
La boulangère^ dès qu'elle fut seule^ prit un couteau, ôventra un des pains, et satisfit son envie avec une voracité qpi la fit retourner trois fois de suite à ce gâteau pestiféré.
Dans le milieu delà journée, les gens de Saint-Clair ne voyant pas arriver leur pain, allèrent à Pontisy où ils apprirent que la boulangère venait de mourir empoisonnée, et en mettant au monde avant terme un enfant mort.
Un mois après sa mort, la superstition populaire attribuait encore cette double mort aux gens de la Maison de paille.
— Us ont fait mourir la boulangère parce qu'elle leur avait refusé crédit, disait-on.
Peu de temps après la mort de la boulangère, le hasard parut encore rendre les époux Gantain complices d'un événement qui, en faisant de nouvelles victimes, vint fournir contre eux un nouveau prétexte à la su i perstition et à la malveillance.
A la suite d'un hiver long et rigoureux, durant lequel les hôtes de la Maison de paille se trouvèrent soumis aux plus rudes abstinences, le chagrin, la misère, le jeûne, ou Talimentation malsaine, plus dangereuse peut-être, avaient empoison^ le lait de la Roussotte, qui nourrissait encore, et, pareil à un fruit chétif pendu à un rameau où la sève ne pénétre plus, soQ enfant dépérissait sur son sein tari.
M tE SABOT ROUGE.
' ! Cependant, pour ces deux êtres condamnés à Tiso- \ lement et pour qui l'humanité semblait finir aux muy \ railles de leur étroite masure, ce berceau était la seule consolation où ils pussent puiser assez de courage pour supporter les rigueurs du présent, assez de patience pour attendre les hasardeux lendemains.
Plusieurs fois déjà, quand le chômage livrait son mari à une oisiveté forcée, la Roussotte avait vu passer sur son front l'ombre farouche des mauvaises pensées. Assis le soir devant l'âtre obscur et froid, pendant que les furies de l'hiver ébranlaient son toit maudit, le carrier avait fait souvent un sinistre appel aux malfaisants conseillers du désespoir, et sa femme devinait bien qu'il s'abandonnerait à eux, le jour où leur enfant ne pourrait plus les écarter par son souffle innocent.
Le médecin avait formellement déclaré à la mère que son nourrisson mourrait si elle continuait à l'allaiter, et il ordonnait qu'il fût immédiatement confié aux soins d'une femme robuste et bien constituée.
— Ne tardez pas, dit-il h la Roussotte, il n'est que temps, et c'est un miracle que vous ne l'ayez pas encore tué.
La Roussotte alla vainement supplier toutes les mèl-es du pays qui en ce moment avaient des nourrissons, aucune ne voulut prêter son sein à ce demi-cadavre atfamé. Dans le nombre, il en était peut-être quelqu'une à qui ce refus coûtait ; mais la mort de Roussel et de son enfant, la fin tragique de la boi^lan-
gère, étaient restées dans toutes les mémoires, et la crainte superstitieuse étouffait l'instinct de la pitié.
— Les Gantain me donneraient une goutte d'or pour chaque go.utte de mon lait, que je ne prendrais pas leur nourrisson; j'aurais peur qu'il n'empoisonne le mien, disait une des femmes de Saint-Clair.
La Roussotte se rappela alors une de ses anciennes amies, sa sœur de communion, mariée et établie, ù quatre lieues de Saint-Clair, au village de Larchant. La dernière fois qu'elle Favait rencontrée, cette jeune femme, récemment accouchée de deux jumeaux, venait d'en perdre un, et son médecin, craignant que son abondance de lait ne lui Tût nuisible, lui avait conseillé de prendre un nourrisson.
En se rappelant cette rencontre, la Roussotte pensa que son ancienne amie consentirait peut-être éprendre son enfant, et elle lui porta le petit moribond.
Soit que la fatale réputation des Cantain ne fût pas encore arrivée à Larchant, soit que les souvenirs de leur enfance et de leur jeunesse communes eussent réveillé chez Famie de la Roussotte une pitié plus forte que le préjugé, elle voulut bien garder Tenfant, qui se jeta avec fureur sur le sein offert à sa bouche avide.
Pendant une semaine la Cantain fit tous les jours huit lieues à travers les plus mauvais chemins qui fussent dans le pays pour aller voir la faible créature que ressuscitaient déjà les soins d'une maternité étrangère.
Le huitième jour, à moitié chemin de Sainl-tlaîf e£ de Larchant, la Roussotte rencontra le mari de sori amie qui lui ramenait son enfant; une indisposition passagère de sa femme l'avait inquiété, et îés révélations malveillantes qu'on lui avait élites à propos dés Cantain changeaient son inquiétude en réeîlè épouvante. Il voyait déjà sa femme et son enfant victimes de la terrible influence des gens de la Maison de paille.
Le médecin de la Roussotte fut ému par l'éclat violent de sa douleur et essaya des représentations âiiprés des femmes de Saint-Clair qui refusaient le n6ui*risson ; il alla même jusqu'à leur garantir le payement de leurs soins. Le curé de la paroisse se joignit â lui et fit vainement appel à l'instinct de charité ; tous deux lie rencontrèrent que Tinstinct de défiance et d'effroi que toute parole est impuissante* à vaincre.
Le médecin et le curé, puisant dans leurs huinbles ressources, se cotisèrent tous les deux pour venir au secours du nouveau ménage. Ils aclieièrent ùné chèvre à la Roussotte, et celle-ci eut la joie de voir là bête, instinctivement compatissante, apporter d'elle-même sa mamelle nourricière à la créature liumaine repotis- > sée par Tégoisme humain»
Cependant la mauvaise saison se prolongeait, âpre, désolée, meurtrière pour les êtres et pour les choses. La neige amoncelée sur la neige épaississait chaque jour les plis du linceul où dormait le dîéii ]Pan. Ûu matin au soir la frileuse émigration des oiseaux du
nord oavrait; plu3 largement son triangle ailé dans les hauteurs du ciel, d'où les cygnes au vol pesant semi)iàient répandre^ en secouant leur duvet, les blancs Irinias des contrées boréales.
là forêt, ensevelie sous une couche glacée, était devenue inhospitaiière à ses botes sauvages. Clamant iâ faim et la soi^, on entendait, la nuit, les troupeaux de cerfs et de bicties courir dans les gorges profondes ôà Pécho multipliait leurs cris. Leur galop eiïaré éËràiilàit les plateaux sonores où ils cherchaient vai-» nement la place des abreuvoirs naturels que les eaux pluviales forment dans les creux des rochers. On les trouvait morts au pied des arbres dont ils avaient essayé de ronger Técorce pétrifiée, où sur le bord des mares dont la glace épaisse et rayée en mille endroits par la corne de leurs pinces attestait les efforts éperdus qu'ils avaient tentés pour se désaltérer. Poussés par la famine, enragés par la soif, quelques-uns, oubliant leur timidité native, se hasardaient jusqu^au bord de la plaine, bù les attirait le souvenir des franches repues de verdure faites dans les premières pousses du blé hâtif pendant les dernières nuits de l'automne, ils tombaient alors sous la chevrotine du braconnier, qui, agenouillé sur sa limousine, les attendait embusqué derrière uii affût taillé dàûs la neige.
t)ans la plaine^ silencieux et blanc désert, un si^ moun glacial, qui semblait sortir par les crevasses du pôle, roulait en tourbillons la poussière neigeuse et ràccuinùlàit dans les chemins rendus impraticables.
Les routes, les sentiers, les fossés, les ravins, tout était comblé à niveau égal. Les mouvements du terrain se révélaient à peine par une ondulation insensible. Les limites du territoire avaient disparu et n'étaient plus indiijuées que par les croix de pays, où pendait encore, enveloppé de givre, le rameau bénit de la dernière pâque-fleurie. Solitaire emblème de la pensée providentielle au milieu de cette immensité blancbe, où le passant pouvait s'égarer , cette croix noire , restée seule visible, semblait être le guide muet qui étendait le bras pour indiquer la voie.
La rigidité toujours croissante du froid, pénétrant dans les entrailles du sol, engourdissait la sève alimentaire des arbres; quelquefois, à Theure rouge du couchant, lorsque le soleil avait disparu dans un crépuscule frigide, on entendait le tronc des noyers éclater soudainement comme s'ils eussent été frappés par la hache d'un bûcheron invisible. Là aussi, comme dans le bois, régnait la faim destructive. Aucune trace de végétation, pas un brin d'herbe, pas une graine, pas une baie que le vent eût laissée au buisson, pas un insecte. Rien que la glace ou le givre ; rien que la neige, nappe uniforme moirée par le soufQe des bises, damassée par le piétinement d'un passage d'alouettes on de grives. Partout lastériUté; partout l'absence de vie, image de la mort. Aucun bruit humain ne s'éveillait au milieu de ce silence des champs, triste comme une veillée funèbre. Seule au fond de la vallée, où la roue du moulin restait inunobilisée, la rivière murmurait
nne sourde lamentation causée parle brisement des lourds plaçons aux piles d'un pont lointain. Sans abri^ sans pâture, les animaux les plus prudents se rapprochaient chaque jour de la demeure de Thomme^ et venaient^ attirés par le besoin^ lui demander une dangereuse hospitalité. Le gibier le plus craintif s'aventurait dans les jardins, cherchant un refuge dans les haies de clôture. Le Uèvre pénétrait dans les vergers, où sa trace indiquait son gite au paysan qui le tuait d'un coup de bâton. La perdrix, rasée sous le ])uisson, se laissait prendre à la main. Les ramiers s'abattaient par milliers dans les carreaux de choux. A chaque coup de fusil qui les décimait , leur bande affamée s'enlevait d'un vol bruyant. Ils allaient se percher sur les branches des pommiers voisins, d'où ils s'envolaient bientôt pour revenir à l'assaut du champ nourricier. On les voyait se rapprocher lentement, les mâles précédant les femelles; s'écartant avec prudence pour laisser entre eux un passage au plomb, et lui offrant, par instinct, l'épaisse cuirasse formée par le duvet glissant qui protège leur col.
Toute la petite race des oiseaux familiers vivait dans les fermes ou dans les cours des habitations. Rangés en ligne sur le faîteau des maisons, moineaux, pinsons, chardonnerets, verdiers, dormaient côte à côte, roulés en boule et se serrant les uns contre les autres pour s'échauffer mutuellement.
Dès le matin, comme un orchestre qui prélude, toute leur troupe, éveillée en même temps, essayait son fre-
dop plaintif ou joyeu^, §t CQ^mefî^t WU»t^t 4A ronde panisite.
Pénétrant en volées broyantes fj^ns If^sf greniers par les lucarnes, d^p§ Jes grwgespar }e trpi^desçliattières, ils yenaient piller ]es gerhesi j^sgue gpt^ le fléau des batteurS;^ jusçju'aux pip43 de% yannei^e^ j}§ rama^ saient la çraine folle gi;i s'é(^]^App^U du van. Instruits par rinstinçt | Tlieijrçi ojxliiuwe où H ferpièrç appelait Ie§ ][i6tes du poylaill^i* 4 ^ P^tiire, ils formaie^t un cercle autour d'ellç, et, Jifav^nt J'éperon 4u coq et Jes coups de bec de Iqi pftul§, ils fji^ppt^n^ ip flftU ç^l% voine jetés aux poussipn,
A midi, noire et voracp veyifitin^d^rftjiri degcorl)eaux ayant v^inem^Qt flairé TpdeuP dqs cb^irqg^Qs ^^I^s sous laneige,fai§aient i^einy^sioi^h^rdii^ da^^s Iqs b^gr se?-cpurS| oi!^ Us étaient attifés p^r l^s cbaT;4^ et odqr ruâtes buées qui s'élèvent deji fumiers ^ftUédis* dan^ les* guel^ |1 fouirai ei^t §videmeut^ insQupieux de tout piège.
Les plus aiîçiens habitants 4u p^s m ^ spiivep^iept pas d'avqir vu un hiver s^u^si rude^ et tous le^ indipes semblaient annoncer qu'il n'approchait ppi3 enpQf e de sa fin,
Si Ifis libère? créatures ôe Tak et 4tt sol étaient atteintes çrueUement p^^r cette figqeur cQptinue, les ai)imau]^ domesti(|i;eS| an^iU^ires de ïhqmm&i ^^* poieriçaieut à en soufiErir auçs;. Pans Vécurie et ^sns l'étable où ils étaient à l'abri du froidj» 1^ m^Jiqae absplu d'exercice et le régln^e éph^uffant du fourrage sec pouvaient développer de§ priQcipes de pisd^d^ç » à les
chevanx et les bœufs avaient la nojstaiçie des fatigues laborieuses^ les vaches^ les brebis, toutes les bêtes laitières avaient la nostalgie de Therbe. Repues de pâtures solides^ elles détournaient la tète de la mangeoire^ et dans leurs mugissements^ dans leurs bêlements, elles semblaient demander le pré ras, difficile à tondre, mais où elles savaient rencontrer cependant^ ne fût-ce qu'une ortle^ quel({ue aliment encore imprégné des sucs amers de la végétation.
Cette inclémence de la saison devait nécessai^ment sévir avec une rigueur particulière chez les hôtes de la Maison de paille. En donnant une chèvre à la Roussotte, le médecin fit la réflexion que la pauvre femme ne pourrait peut-être pas nourrir la nourrice de sop enfant; aussi lui donna-t-il une petite provision de fourrage^ et, pour en prolonger la durée, il lui avait, en outre, accordé la permission de venir arracher de l'herbe dansles champs <]pi'il possédait autour de son jardin. De son côté, le curé avait envoyé quelquesbourrées.
Ces secours, si faibles qu'ils fussent, avaient été acceptés avec une profonde reconnaissance par les épous^ Cantain. Mais tous deux avaient refusé en même temps lorsque le curé leur avait fait comprendre que ces secours pourraient se renouveler régulièrement s'ils voulaient consentir à se laisser inscrire au nombre des indigents de sa commune. — A ce titre , leur dit le prêtre, vous aurez droit à une part dans les distributions que le bureau de bienfaisance fait aux ménages pauvres.
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La répugnance du carrier et de sa femme demeura invincible.
;i n faut le dire à la louange du peuple des cami pagnes, dont nous n'avons cependant pas rintention d'entreprendre Tapologie exclusive, mais s'il a des défauts et même des vices nombreux inhérents au manque d'éducation; si le sens moral n'est pas toujours développé en lui autant qu'on pourrait le souhaiter; s'il apporte dans la pratique des affaires des traditions d'habileté voisines de la ruse ; s'il attache aux soins de ses intérêts ime âpreté nuisible à l'intérêt d'autrui; si sa parole écrite ne vaut guère mieux que sa parole donnée; s'il est grossier souvent, servile quelquefois, il a conservé dans ses mœurs un fonds djorgueil auquel il faut rendre justice quand on le rencontre, ' Dans les contrées même où la misère semble être le seul patrimoine des habitants, le paysan ne se résout pas facilement à recourir à l'assistance publique. Il voit dans cet acte une déchéance de lui-même, et le considère comme une humiliante démission de sa qua* lité de travailleur. — Entre indigence et fainéantise, il ne fait pas de différence. Toutes les philosophies, toutes les rhétoriques et la rude logique de la nécessité n'entameront pas le granit de sa conviction à cet égard.
Ainsi, dans les cas de querelle, le dernier mot du dictionnaire des injures rustiques est fainéant.
Un homme qui aura patiemment supporté les épi- Ihètes les plus outrageantes relèvera celle-ci, et eût-il même les instincts les plus opposés au courage, cette
ofiTense, pour lui, pareille à un soufflet qaî Penvelop- «parait tout entierj^ fera bondir sa virilité tout entière.
Pour ces natures primitives, le travail est resté nativement quelque chose de plus qu'une loi sociale, et de plus qu'un devoir, — c'est une sorte de point d'honneur. Dans leur idée, de même que la force est l'attribut de l'homme, la main est son outil, et Toulil doit nourrir l'ouvrier. Aussi formulent-ils avec une grande énergie le mépris que leur inspire celui qui tend un bras valide à la charité officielle. C'est pour eux une lâcheté, pareiUe à celle du soldat qui se rend les armes à la main. Les infirmités mêmes les plus exclusives du travail excitent plus leur pitié que leur intérêt, et ceux qu'elles atteignent éprouvent une sorte d'embarras, honteux d'être réduits à l'inutilité.
L'âge même ne leur semble pas toujours une excuse de repos. Il n'est pas rare de rencontrer dans les campagnes des vieillards courbés comme le fer de la houe pesante à leur main débile, et qui vont donner la dernière goutte de leur sueur au champ qu'ils ne verront pas jaunir, à la vigne qu'ils ne verront pas vendanger. — Qui les poussé cependant, eux dont la vie est achevée et dont l'épaule est fatiguée par le poids de la besace humaine, toujours pleine de maux ; qui les pousse à quitter ce coin du foyer réservé à l'aïeul, et d'où rtent que ces athlètes épuisés retrouvent encore un reste de force lorsqu'ils arrivent au bord du sillon tant de fois fécondé par eux? C'est peut-être qu'ils se sentent la mission de perpétuer par l'exemple cette salu-
M ϫE SABOT BOUGP,
tair^ pensée qi;g ^ pluç ))e^|3 ^tUM^ ^'mff créature d|iP3 l'buïftftuité est cçllg 4§ rbQPame ^ui §g p^^e sur /son (£nirre,
Dan? ^fl^ yiUp (Je PWmçe pu d^j^ un sjgiplp cheflieu de ps^fOQ, ou oe troii^yej*^ pas étrange qu'un pu- Vi^^ f^J^i à% lê faji^itte sollicita le secours de k })|#pf^?WQ6 pvWiÇ»^, pu qu'il ^^ se f^ soigner à rbâpitel ep ç^s 4e gjaladie; il n'^n est pas 4§ n^ème 4^nff Yin^iW^X des ç^gipagneg-
An^çi, 4»»s J.e plus piis^r^b}^ yiUaçp, pn Jii?mme, si PWyre gu'il §pit, ser^ montré aji^ doigt s'il a myoj^ ^a feîftme pu çon père 9 Thospiçe, e$ a^xyeux de bi^ i ite^ geps a restera meuf Jj^er e\ parRc^dp, Si étrançp Çue pHTi^ûfse ^tre cejtte e^^^gép^tigi), U Uv^i l^ien la constater, puisqu'eilp es^i^tej mi|i§ l§ prj^n eQrajre jmm U^ payWW aUQ l'bôpital, Er tep^ps 4'épidéipie, UfePt ^»pl9y<^ te yï41e»<5<^ P^m^ Içs enjpeney açx — -ftmbiUw^e;? çafttQiialeg, Çipc et les J^prs veulent fclçp noufff ir ipj mpufir, i»«8 phç^ç eiîx, p^rw §m;- fis veu- Jeu);, ipiwd m le? porter^ aii cimetièrp^ senUv ^n .ç^eijain, 1^ fr^îçjieyp de? ppyers qui J^o^j^eut 1% youfts pénétirer le^r drap noir. Ils veulent que ce soit 1^ çlpche gl|i §^ 9Pn9ié èif leur Qaissance et à cpUe de leurs enfants ^i Jeur so^np le glas de l'adieu. La mort ne les eSraye paSy §t cependant le suicide e^t inconnu parmi eux; ils ne l'appellent i^i ne la repoussent; avant Hamlet, }f3 ont trouyé le mourir, dormir I mais ils veulent goûter jp repos dans le sol où se trpHvent les os paternels; ils reposeraient mal dans la lejre de la phanté ; aussi^ de
lenr propre yolopté, les pays^gs ypnt m^m^^t h VkfiS pipe. Peut-être chicangrjmt-îlp .ai; iRé^ecin Je pf j^ d§ ses visites, ou rappeljerout-fï^ îw4lYÇroSBt; pe^t^lJS n*observerpnt-ils pas scnipuleî^,^ajpijtseî> orâQBnai^ces. n se peut eqcore çu'iU aie»t (Jgç 9pîu|; p}^§ aetjfff pfti(f la bête en ^ésine^ dans lei]^ ét^ble, que pqpr l^j^^r p^ rent; il arrivera souvent gu'iljs pollïlait^^Qftt ipt^rieH-? riment, pt même tout hant^ quç }e i9ala4iç gpitproiçp? . tejnept délivjré de ses n^aux si }a j^uérispn doit è\ve douteuse ou coûteuse^ mais il ipoiHTq i^pus }euf tpit* ce toit fpi'il puvcrt bx^ intempéries d^ çjelj (|ans soç lit, ç$ lit fût-il de paille ! /;
Jus<|u'au dernier jour, il laura vécu du mp}n§ ^u\ milîei; des bruits familiers à soq oreille ; il autçi pu \ entendre boqrdonner se^ abeilles dont )5a mort dpit i mettre la ruche en deuil^ et hurler plaintivemenf ^on chien^ inquiet de i^e plus ]e voir. Du fond 4e spn 9}côvç, à trave|:sles fentes du vplet, se|5 derniers regards auront aperçu des visages connus ^ il aura pu ypif les enfant^ du voisinage se signer sur le passage du prj^^e apportant fonction purificatrice, et ce sera une main amie qui aiu:a aidé sa main tremblante à se signer lui-même^, -r On l'aura enseveli dançj un vieux drap usé, troué peut-être, mais n^arqué & ses lettres^ et non dans Tignoble et banale serpilière; — il sera mort pauvre, mais non pas indigent.
Plus qu'laucun des gens de Saint-Clair, la Roussotte et son maii étaient répulsifs à Tidée de se mettre, même provisoirement 1 à la charité, et après le refiii
A8 LE SABOT RODGE.
qu'ils avaient fait au curé, ils ne pensèrent pas devoir lui faire connaître que les chétives ressources qu'A leur avait procurées étaient épuisées .
La provision de fourrage n'avait cependant guère plus duré que la provision de bois, et la cJièvre commençait à pâtir. A peine la Roussotte pouvaitelle trouver chaque jour une poignée d'herbes gelées, arrachées à grand'peine dans les déblais de neige. — Quant au bois, son mari avait arraché la clôture en lattes qui entourait le maigre terrain situô derrière la Maison de paille. La nourriture était restreinte aux plus impérieux besoins ; on eût dit que les murailles de leur masure transpiraient la misère qu'elles renfermaient. — Les oiseaux, si nombreux ailleurs^ n'entraientpas dans leur cour, où ils n'avaient pu trouver une semence ou une mie de pain, et ne s'arrêtaient pas sur leiur toit. Un petit roitelet qui s'était réfugié dans les bourrées était mort le jour où on avait brûlé la dernière.
Bien que la triste situation du ménage Cantain ne fût pas ignorée dans le pays, elle ne modifia en rien les sentiments d'hostilité dont le carrier et sa femme étaient l'objet. Riches ou pauvres, tous les habitants s'unissaient pour former les souhaits les plus cruels contre la Maison de paille et ses hôtes, auxquels ils attribuaient tous les accidents domestiques qui leur arrivaient. Les enfants eux-mêmes, dont la jeune imagination restait frappée par les récits qu'ils entendaient faire, partageaient cette terreur. Us faisaient uii dé-
LE SABOT ROUGE. ad
tour pour ne poini passer devant la masure désignée à leur crédulité comme un antre habité par des êtres dangereux, et revenaient en courant s^r leurs pas pour éviter une rencontre avec le carrier ou sa femme^ lorsqu'ils les apercevaient devant eux dans un chemin. A vingt lieues de Paris ^ au xix* siècle, en entendant parler les gens de Saint-Clair^ on se serait cru au milieu des sauvages contrées où la croyance aux Loups« Garous et aux jeteurs de sorts est restée traditionnellement un des rudiments de Téducation populaire.
in
UN COIN DE l'AQCADlV
Après la veuve de Roussel et le boulanger de Pontîsy, qui eux du moins avaient une apparence de rai-* son pour expliquer leur haine contre les Cantain, le plus grand ennemi de ceux-ci était uu fermier nommé Derizelles.
La haine du fermier Derizelles était particulièrement dirigée contre la Roussotte. Elle datait du joiv où celle-ci n'étant pas encore mariée avait quitté la ferme où elle travaillait à la suite de circonstances qui rayaient obligé de donner sa démission d'adjoint au maire.
Gros, court, la face pulpeuse, rouge et brûlde f omme une feuille de vigne aux derniers soleils de
l'aptoron^, ]^ fcmfeç justifiait au prçwer ex^v^n la réputatioa qn'l^ pû|9séd§it d^ le p^y^, U sufiispt âç le ypîr iinç fqis pQ^p qu^pç 4^viiiât ep îui ]g ^atypp ifl^tigue gui ewtP âftjis tPtis le? vijtogeft /ej t^it p^^r 4^t a» prêteu? içur hypothèque?, Lesf deu^ pewoR- / i^Wes (iU lie font m'm gu^Jq^^^fois) ré^pnuBRt Ip- ^^1)1$ ^ésL^ gm ny^S^ le? gawpappf : }§ ^N^Pfi^ çt /
jf^ié à we femme w l^ »^^t ftppprté tp^te §a
|pf tpftp, perizelliBp aMgeait ?^ vie p^r 1§ çlijigrin qug lui causait sa mauvaise conduite, et s'en e:Kf?u?ait çyr »Wiq#weiit ep doTOWt l'i^m m^]ai§f 48 m fegipie içp^flae pxcuse ^ ?e? .ép^rtS cpnjugai|^. Déj^à plu^ieur^ fc}^ U OT^t (îli ^phpter à ppix d'»rge»t l? .^UeRce de? familles compromises par lui, et sur le pavé de Saint- Clair ou de Pontisy ç|rovilJ§it tfi^^ W P^Ut ÏPOï^Ô^ t^rbiileTît fr^pp^ k aoiï elfigie, et dont J'existpi^ce ie:ç:plî- <}nait le sourire gull avait de la peij^e à dissimuLs)? lorsqu'il yoyaft 4^ nopve^ux couples §e présenter de^ v^nt liui àl^ conjpqption ^^imcwijale.
Piqu4 ^aps doute ai^ berceap p^r upg /i^f^ntbaride cpiyrée d.e5 çuc^ aphrodisiaque^ jdja fr^pe^ 4» tout temp^ Dentelles avait l^té aingi. gq qi^ejque liep et 4 quplque heure qu'on le rencoptr^t; sj pp Je fouillait, on était sûr <ie troi^ver dan^ ses ppclies m g^sprtiipent complet d'engins i prendre ou à surprepd|:e Je ;gLbier fénjini». Pareil à un cl^asseijj: qui se ^ait dap? uft pays où les alouettes ^bond^nt^ }l ne marchait jamais sans emporter son miroir.
C'était d'ailleurs un homme adroit, ayant étudié son vice et le pratiquant avec art. Lorsqu'il allait dans une foire ou dans un marché^ il savait toujours à pro« pos, en tirant son mouchoir ou sa tabatière, laisser tomber quelque bout de ruban, quelque mitaine ou quelque bijou d'un métal douteux, mais d'un éclat positif et attractif comme tout ce qui reluit. Il laissait prendre à la première qui se baissait pour ramasser, ne demandant rien jamais, et se disant suffisamment payé de ce qu'il donnait par le plaisir qu'on éprouvait à recevoir.
En mettant une boucle de chrysocale à l'oreille de la plus innocente fillette, il savait bien que le diable logé dans le creux du métal finirait par lui murmurer un jour:
— Pourquoi ne suis-je pas en or î
Lorsqu'il attachait un ruban à la taille d'une petite fille qui s'en allait en riant, il savait bien qu'il venait de lui enlacer autour du corps le serpent de la vanité, et que la moins docile à l'instinct de la coquetterie ne manquerait pas à songer que le joli ruban ferait beaucoup mieux surune robe fraîche que sur un cotillon usé. Si Derizelles était redouté des mères de famille, il n'en restait pas moins, pour les jeunesses du pays, une sorte àt papa gâteau tenant gratuitement boutique ouverte de menues friandises à l'usage des belles, et c'était ordinairement sous les pommiers de son clos qu'elles venaient faire la première cueillette du fruit défendu.
Obligé à beaucoup de prudence à cause de ses fonc-
LE SÂBOT ROUGE, 59
tîons ofiScielles dont il se montrait fort vain, le fermier 8*était habitué à marcher sur les lisières du scandale avec une habileté qui eût obtenu Tapprobation des casnistes : il sauvait les apparences.
Lorsque la Roussotte était entrée chez lui comme fille de ferme^ bien qu'elle semblât peu attrayante, Derizelles n^en avait point fait fi, et demeurafort étonné de la résistance qu^elle opposait à ses poursuites. Cette résistance^ à laquelle il était peu accoutumé, excita le fermier, et la Roussotte, voyant bien qu^elle n'en pourrait pas obtenir la paix, lui demanda son compte un beau jour. — La nuit qui devait précéder son départ de la ferme, Derizelles s'introduisit dans la chambre qu'elle habitait. En le voyant paraître, la Roussotte poussa des cris que toutes les supplications du fermier ne purent apaiser. Elle le menaça même, s'il ne se retirait pas, de jeter sa chandelle par une sorte de lucarne qui donnait dans la grange voisine de sa chambre. Derizelles battit en retraite, mais il était trop tard : toute la maison était accourue aux cris de la Roussotte, et à la suite de cet esclandre qu'il ne put étouffer, le fermier fut invité à résigner ses fonctions.
La perte de son autorité enleva à Derizelles une grande portion de son importance dans le pays. De notable qu'il était, il devint noté, et mal noté. Il ne tarda pas à remarquer que son obésité, qui prenait un caractère magistral sous les plis de l'écharpe fleurdelisée, devenait l'objet de comparaisons potagères
H ^P liABOT itgnpE.
dep»W qu'il ftV«t BeiMju |a ôrpit 4p ?'§» r^yâCrt l^ rWicvîe, qui ^ ftpt^ut 4e pufes^pe4apsle9fî^mp^fts q\ke 4ftn3 169 ville^^ avait tQUC^é V§i^e^ §4JQipt soos Tuile. Derizelles put apprécie? lefléai^t 4§s graniggw, J\ $mmt ripgratitude. Son gvd§-fi}iaippêtre ^(^ le saluait plus ^\ Iwuftrt H PPÏitesse ^ 1^ t^toyprJ le bedeau ne faisi^t p}u(i résonner 3i| m^s^e qiim4 il QBtrait à Téglise, et U ^e M préseot^t la cgrW^^ è^ p^n bôpit que Lqraqu'elle ^yait satisfait ^ la pié^ 4^ vieille femmes et à la gouro^^disQ dç^ ^nfaf^t^, Qp rencen^^it ^yeç wp ipd^fiipiqj» marpé§^ ef, 4aii3 cbacun d» |!e§ prûneSi |e ci^ faisait [0^ l^.fyu) des allusions mprtifi^ntes pour }u|. Ses adipinistrâ;^ oublieuii: 4ps chemins qn'i} ^vait fait ^aoei» et de T^breuvoir qiVil ayait fait construira 4yec lei^» argent, ne ^'inform^enf plus de as^ s^^té i4 4q eella 4^^ ges faeheSf
Aprtf ravpiFQbWgè jàputr^y^r spRtfturew qui était m^in, on ^'obligpc^ à {'ab^tt^Q. De^ silhouettes grotosqaes 4e sa personne ^ustri|i|sp^ Iqs i^urajUes, ^ eompagniw 4p WgPPdesoii Vorthograp)iQ pf Is FPjpeqt étaient éga]§mpnt i^gUgés, Daps les yçillé^s, wie critique rétrospective analysa désavantageusefn^qt tous s^s mt^h et A J-élecliçii s|»vwte, U per4it son siège 9^ cansei} rnupicip^il,
Periai^lles ypul^t s^poi^Qlep p^r laga^anterîo» m^
il toQUV4 les pri:^ dp ^molf^tioi^ singulièrement f^ugr
montés. A la génération ptfvQ qu'il ^yciit Cfmm 1
- suecédait m^ g^p^f ation instruite di^ pfpyerbe : 9 Toat
j^^ SABOT ppbç;e- 55
C9 iiw t^lmt n'est pd§ or, ^ ç^ a«i f^^^it qi) miçça aepueil à 39 bijouteri(3 foraine.
Ppur 9e ^Appeler le temps où U exerçait iine autorité| dput 1^ perte liii éiiiit ebftçpi^ jour p^mi «exuiible, Deri? zelles avait traqaporté 4»^^ 1^ gq^veropment de son intérieur lea attitudes importantes et le langage oiQciel dpnt il avait cqntraçté Tbabitude pendant ses fonctions, ^nçmçant 4ftn8i le discours an j> personnel il y substitut te mm eolle^tif, Tontes §e» pUrases nom? mm^Bnt par dm foni^nle^ administratives, et il n9 prenait pas une prise dQ tsûm 9ap§ m avoir âér libéré.
Oiaque matin^ il rasseipbl^t ma^erdrefi tpnt le pepr ipnnel vustigue de sa fc^me, et en t^pmes pompe^f dipitri)Hidit h obaenn le^ travailla de la journée.
— Par mesure de salubrité, dis.ait-il à la fillQ dd basse-eouFi et suivant mon arrêté de Tan dernier, vous êtes invitée à procéder sans retard au euragq et à Tatr sainissement de la m^re aux canards.
Les opérations jQu^aIiiN^99 les plus simples étalant aussi splennellement qualigées, Il appelait m f^Uarretier9 nmHeuTh et ne perdait pas une oceasion de rapr peter à ses subaltei^e^ Fancienpouvwdontiiavfiitété iaveetî. Au lieu de leur donner ses ordres verbalement, il avait imaginé de les leur çommnniquer m% mpy#ns d'aifiahes apposées qupti^iepnement d^as te salle commune. Il pouvait aiu«i trouver cb^que jour unp heure de travail bureaucratique et éprouvait un regain 4e jouissance 4 tracer sc^ signature encadrée dans un
somptueux parafe. Malheureusement la plupart de ses domestiques et journaliers ne sachant pas lire, les ordres écrits étaient mal exécutés. Un jour que Derizelles avait affiché un extrait d'un de ses anciens arrêtés^ dans lequel il ordonnait la fermeture des colombiers pendant le temps de la semaison^ seul dans tout le pays son colombier resta ouvert ; et vers la fin du jour^ son ancien garde-champëtre vint^ le chapeau sur la tète et la chique à la bouche, lui déclarer procèsverbal pour infraction à son propre règlement. Derizelles avait, en outre^ fait tapisser la chambre où il habitait avec une collection de tous les actes pubUcs émanés de son règne municipal^ et sa femme le surprit on jour se promenant avec mélancolie au milieu de ces vestiges de sa grandeur passée, revêtu de Técharpe qui en avait été le signe distinctif.
Tous ces vains simulacres étaient impuisants pour combattre la nostalgie de notoriété dont souffrait Tancien adjoint^ et à' ses blessures d^amour-propre vint se joindre une plaie d'intérêt non moins douloureuse.
A l'époque où son aventure avec la Roussotte était venue provoquer sa destitution, Derizelles prévoyant déjà la fin prochaine de sa femme, feignait depuis quelque temps une hypocrite rupture avec ses mauvaises habitudes. Si tardif que fût ce repentir apparent, il avait touché la fermière^ qui, malgré tout> conservait un fond d'afifection à l'homme qu'elle avait choisi pauvre entre tous les riches parus qu'on lui avait proposés. Aussi avait-elle manifesté l'intention défavoriser
son mari autant que la loi le permet à une femme quand elle a apporté toute la fortune de la communauté. Mais le scandale donné dans sa maison avait indigné la mourante et modifié ses dernières dispositions. Le jour où mourut sa femme, Derizelles^ qui s'écriait douloureusement : Ah! je perds beaucoup, aurait pu dire plus justement qu^il perdait tout. En ejEfet, il n'était plus guère que le tuteur et le fermier de son fils. Sa tutelle était soumise à la surveillance active d'un conseil de famille, et^ au jour de sa majorité, le pupille, conseillé par les parents de sa mère, pouvait se croire quitte envers son père en lui assurant uniquement la provision alimentaire exigée par la loi.
En prévoyance d'un avenir prochain, puisque son fils avait dix-sept ans, Derizelles voulant s'assurer sa reconnaissance future, commença à lui donner une liberté d'existence absolue. Il encouragea surtout chez son fils les penchants que la mère avait combattus pendant son vivant^ et, entre autres, le plus absorbant et le plus exclusif de tout travail, la chasse.
Au lieu de faire d'Isidore un second lui-même daùs la maison, au lieu de l'initier à l'avance à des intérêts qui devaient un jour être les siens, il développa autant qu'il put le goût de la vie errante et sauvage, sachant que l'habitude en ferait un besoin. Du matin au soir, Isidore était en campagne, le fusil à l'épaule, le camier au dos. Son père lui avait acheté des armes de luxe et de précision inconnues aux autres chasseurs du pays^
et qui faisaient de lui uu coucurrent dangereux devant le gibier. 11 lui avait loué dea ohaBses réservées... Isidore avait une meute formée de bètea de race^ dont on venait de loin lui demander la couverture, qui! refusait toujours. Son chentt était oité dans le dépa^ tement^ où lui-même avait une réputation de] fin tireur. Le roi Charles X , qui avait entendu parler de son adresse, et voulant en juger par lui-même^ le fît inviter à l'un de ses tirés dans le parc de Fo&tai* nebleau.
Isidore y ût merveille; aussi le rojral témoin de ses exploits lui donna-t-il^ comme marque de sa satisfaction^ le fusil dont il s'était servi.
Cependant DerizeUes fils devenait de plus en plos indifférent à tous les plaisirs et à toutes les distractions de son âge. 11 ne fréquentait ni le cabaret ni le bal, et ce rustique Hippolyte, qui ne songeait à aucune Arieie, donnait tout son temps à la chasse ou aux occupations qu'elle entraine, à l'entretien de ses armes, à l'éducation de ses chiens. Pour qu'il ne fût pas privé de son plaiijlr par la fermeture, son père lui avait loué un étang et une partie de la rivière où il pouvait à toute époque aller tuer le gibier d'eau. Le fermier saeri&ait souvent une partie de sa récolte de fourrage en laissant sur pird ses prés ou ses luzernes pour conserver du couvert au gibier qui abondait nécessairement dans ces remises où Isidore ne laissait pas entrer les autres chas« seurs du pays. Â vingt ans^ hors la chasse^ celui-ci ne comprenait pas l'utilité de l'existence; il ne vivait
Le sabot rouge 59
bien qa'en plaine, et ne respirait amplement que dans Tatmosphère chargée d'oxygène des bois.
Les parents maternels d'Isidore vinrent reprocher à Derizelles l'étrange vie que celui-ci laissait mener à son fils. Us voulaient qu'il fit usage de son autorité p^ur Tobliger à s'occuper plus utilement.
— De quoi vous plaignez-vous î répondait malicieusement le vieillard. Quand sadéfuntemère estdécédée» il était chétif et tout malingre comme elle ; on croyait même qu'il ne durerait pas longtemps. Je l'ai laissa vivre comme il a voulu^ courant les champs^ courant les bois à la pluie, au soleil, au brouillard, par la neige, et le voilà maintenant aussi solide que le long rocher ? — Y voyez-vous du mal?
Lorsque Isidore atteignit sa majorité, son père loi âl une scrupuleuse reddition de comptes qui n'offrait aucune prise aux sévérités d'un conseil de famille mal disposée
— Mon cher garçon, lui dit-il peu de temps après, laisse un peu ton fusil, nous avons à causer. Te voici maintenant, de par la loi, maître et seigneur de loimême^ libre de faire tes fantaisies que je n'ai jamais beaucoup contrariées, propriétaire unique de ta fortune que jet'ai fidèlement conservée, comme nos parents ont bien été obligés de le reconnaître. Maintenant^ mon gar- ^n, sans te commander qu'est-ce que tu comptes faire? La réponse d'Isidore fut qu'il ne comptait rien changer à ses habitudes.
Derizelles secoua la tète* alluma sa pipe à un cliar^
boD, s'entoura cViin image de fumée, et reprit gravement:
— Mon cher garçon, ça peut f amuser de brûler de la poudre, je ne dis pas non ; mais ça n'est pas un état, et ITiomme n'a pas été uniquenient mis au monde pow détruire, au contraire. La famille est le lien d6s sociétés ; lu verras ça dans tous les livres.
— Au chenil, Tambeau, interrompit Isidore en aBongeant un coup de pied à l'un de ses chiens qui s'approchait du foyer.
— Je disais donc, reprit Derizelles, que te voici, par exemple, en âge de te marier.
— Je n'y ai jamais songé, répondit Isidore avec une indifférence sincère.
— Ton oncle Louciot y a songé pour toi, et ta cousine Mélie aussi.— Elle est gentille, ta cousine Mélîe, et elle a bonne envie de faire prendre l'air aux frusques quasiment toutes neuves que ta chère et défunte mère regrettée à laissées dans son armoire, dit Derizelles en levant son bonnet. Qu'est-ce que ta en penses? ajouta-t-il.
— S'il vous plait? dit Isidore, qui s'était remis à nettoyer la batterie de son fusil.
— Je te demande , continua Derizelles , si un mariage avec ta cousine Mélie serait dans tes idées ? ^
— Ah I ah ! dit Isidore avec un mouvement d'épaules | dédaigneux. — Mélie ! je n'en dis pas de mal; elle ou j une autre, ça m'est égal. Tenez, si vous voulez, nous recauserons de ça aux bécasses.
Isidore avait l'habitude de désigucr les différentes époques de rannée selon les différentes espèces de gibier dont elles amenaient le retour.
Derizelles secoua avec son ongle la cendre de sa pipe, et dit à son fils : « Je te comprends. Tu ne veux pas marier tes beaux écus neufs avec les trois vieux sous de ton oncle Louciot. Tu as raison. »
Chez le paysan de la nature la plus épaisse en apparence, il y a toujours Tétoffe d'un diplomate lorsque son intérêt est mis en jeu. Chez lui, la ruse devient alors uninstinct dominateur de tous les autres instincts. Il se passe dans les campagnes des drames et des comédies où la puissance, l'ingéniosité et la multiplicité des moyens employés pour arriver au dénouement étonneraient les imaginations les plus fécondes et les plus variées.
Ainsi , lorsque Derizelles éveillait des idées de mariage dans Tesprit de son fils, ce n'était pas qu'il fût désireux de le voir s'établir prochainement, au contraire.
En encourageant la passion exclusive d'Isidore pour la chasse , il savait le rendre notoirement incapable d'administrer lui-même ses biens. Aussi, à sa majorité, Derizelles fils s'était-il remit tacitement sous la tutelle paternelle, laissant son père traiter à son gré toutes les affaires et lui donnant toutes les signatures que celui-ci lui demandait, sans même regarder jamais les actes qu'il apportait à signer.
Le but secret de Derizelles était donc de prolonger autant qu'il le pourrait le célibat d'Isidore pour cou-
^i LE SÂBOT KOUGE.
server le gouvernement de sa maison^ qui lui écîxappe-
rait san§ cloute dès qu'une femme y serait introduite.
Cependant, comme cette manœuvre aurait pu être devinée par la famille^ qui commençait à s'inquiéter de cet état de choses, Derizelles continuait ostensiblement à prêcher le mariage à son fils. Mais tout en lui proposant chaque jour de nouveaux partis^ il avait grand soin de mettre en relie^^ par d'insidieuses restrictions, les servitudes que le mariage impose, et qui naturellement devaient mettre en défiance on garçon habitué à l'indépendance d'action la plus absolue.
Un jour, Isidore étant à la chasse dans une coinmune voisine, se trouva surpris par un de ces orages d'automne dont la durée se prolonge souvent quelques heures, domme il s'était mis à l'abri sous une cabane de cantonnier, il fut reconnu par un fermier du pays qui lui proposa de l'emmener se réchauffer et déjeuner avec lui. Isidore accepta, offrant pour son écot un Uèvre qu'il avait tué dans la matinée.
Le fermier, qui s^appelait Bodard, avait une fille connue dans le pays sous le nom de ia bette Sophie, et qui jusqu'ici s'était montrée aussi dédaigneuse auprès des garçons que Derizelles fils se montrait luimême indifférent auprès des filles.
Sophie Bodard méritait d^ailleurs le surnom qui 1^ signalait à l'attention. C'était une créature d'aspect robuste et vaillant. On Veut remarquée même dans le pays de Gaux, où la l)eauté des femmes s'évalue avec des poids et des mesures. Les admirateurs de Léonard
J,Z S4BQT POPQ^. M
ou de Raphaël ng «e gerqiiei^li pas retouroé^t s'iU ^n^Qtf rencontré Sophie, mais le§ enthousiastes de H^^Q^ Fauraient respectueuseiQfiQj; saluée, .
Le bpau tiemps étant reyeim^ après le 4éjeuper Isidore quitta ses hôtes et se remit en chasse, Jd^iei U fut distf qitj tir^ ^l4 et pe put pen tueir pendfiut. 1q r^fite de la joprpée.
Lorsqu^il rentra le soir à la maisQn et qu'il ra(îont^ 3011 déjeuner à la ferme 4^s Bodarjj Isidore mit (]au3 ce récit une animation qui lui était peu familière ^t dont Deri?;^l]ies s'iftqyiétft ipstipctivQment, CJett§ inqftiétuije devint upp ftî^rjpie yéritablQ lorsqu'il apprit que le jeune homnae dirigent d§ préférence sesi ohassesi sur la cpmipune habitée par libelle Sophie. U prit secrètement des informations sur Bodard etsq QUe, §t ses informations n'étaient pas de nature à le rassurer, Sophie passait pour être une maîtresse fille, (Jopt le mariage ferait sans doute upe maîtresse femn^e* U eut même bientôt la certitude qu'il y avait ?^ccQrd QUtr^ Bodard et sa fille pour attirer Isidore çbez eu^,
— Eh bien, garçon, dit-il un soir ^ qelui-ci, ou prétend comme ça, dans le pays, que tu cpurs aprçs 1^ belle Sophie et qu'elle a bonne envie (Je se laisser attraper. Sa dot est peut-être plutôt dc^s sa guiïUPQ que dans sa poche, mais c'est upe fille l)ra^ye, et tu as bon goût. Pour lors, mon çarçon, cp§i^4 Jwt-il çopi-f mander les violons î
Isidore ne donna pas grandesf explications & s|o^ père ce soir-là; mais le lendemsûn il lui ^ppouQ^
qa*ayant été reçu et nourri deux fois chez les deux Bodard, il avait cru convenable de leur rendre leur politesse en les invitant à dîner prochainement.
•^ Alors^ fit Derizelles, ce sera comme gui dirait un repas d'accordailles.
Isidore ne répondit pas^ mais son père comprit bien que c'était une manière de dire oui. Et pendant toute la nuit, il secoua son sac aux ruses pour en trouver quelqu'une qui pût conjurer le danger dont il se sentait menacé.
Afin de prouver à la famille qu'il ne mettait aucun empêchement au mariage de son fils, Derizelles alla d'abord instruire tous les parents des intentions matrimoniales qui s'étaient enfin développées chez Isidore, et les invita tous au repas donné en l'honneur de la belle Sophie, qu'il appelait déjà a ma bru. »
Ce repas, particuUèrement en gibier, fut un vrai repas rustique, abondant, bruyant, plein debonne humeur et de grosse gaieté. Toutes les richesses du dressoir, tous les trésors dont l'exhibition est seulement réservée pour les grandes solennités domestiques se trouvaient sur la table ; il y avait même des fleurs, et Sophie Bodard éprouva quelque étonnement en s'apercevant que le bouquet placé à côté d'elle se composait de plumes de faisan doré : cette recherche était duc à la délicatesse d'Isidore Derizelles. Le dessertfut arrosé par des vieux vins qui dataient des meilleures récoltes faites dans le pays. On chanta au café; Derizelles luimême voulut dire la sienne, et sa voix ne trembla pas,
LE SABOT ROUGB, 65
lorsgu'Q s'aperçut que mademoiselle Sophie Bodard qui semblait intérieurement marquer la lingerie à son ^ chifire^ tàtait le grain des nappes et des serviettes^ et faisait^ d'un œil plein de convoitise^ Xe dénombrement de Targenterie étalée sur la table^ pendant que pardessous^ elle jouait au pied chaud avec Isidore, qui se grisait jusqu'à la cravate.
Après le repas, Derizelles père invita son fils à pro* mener Sophie au jardin x^W^iger^ et quand on fut seul entre parents, on commença à faire des allusions au mariage des enfants.
Isidore demeura fort embarrassé en se trouvant seul avec Sophie ; au lieu de la mener au jardin, il la conduisit dans une pièce où étaient ses instruments de chasse. L'un après l'autre il lui montra tous ses fusils, lui citant le nom des fabricants, lui disant les prix qu'ils lui coûtaient ; et comme dans le nombre il se trouvait ime arme de luxe venue d'Angleterre et valant bien un arpent, disait Isidore, Sophie laissa deviner dans sa réponse qu'elle aimerait autant voir 'cet arpent-là au soleil. Après les armes vint l'examen de tous les engins et ustensiles employés par les chasseurs. Isidore montra à la jeune fille ses sacs à plomb, ses carniers, ses poudrières nouveau système : il ne lui fit grâce ni des guêtres, ni des bottes de marais, et s'il ne lui en fit pas compter les clous, c'est qu'il était timide. De la salle d'armes, Sophie dut aller au chenil, et connaissant le proverbe : a Qui flatte le chien flatte le maitre, » elle fit beaucoup de caresses à Tam-
66 LS SABOT PpUGE.
beau, Rustaud, Fioaud^ (juine lui téiQoignaient cependant cp'une l^iepveillance é(][aivo<jue} car^ à premier flair, ils avaient deviné en elle une personne antipathique à leur race.
Cette antipathie , qu'elle s'effor^it de dissimuler, eut bientôt rocçasioQ de se manifester dans un mpavement qu'elle ne put retenir. Au moment de se retirer, comme Sophie cherchait son châle^ qu'elle ^vait posé 3ur un fauteuil dans la chambr§ du père De^izelles^ elle le trouva Qccupé par une grouillant^ portée de petits chiens nouvellement nés^ et apportés |à par sgn futur beau-père. En vpjr^nf ' sipn beau cl^âle souillé par la petite famille canine^, 1^ coquette paysanne donna un échantillon de spn caractère. Isidore crut assistera l'i^xplosion du baril où il iBferrai{; sst provision d^pol1dI^. En secouant son châle, Sophie jeta à terre les anjmaii^ innocents^ cause de sa colère, et les chassa devant elle à coups de pied. La lice voyant battre sa progéniture, commença ^ gronder^ et on dut l'emmener pour ^i'l>lle 40 s'élançât point sur Içi Jeune fille.
Tel fut Tépisode finaj de cette ré^nion dç famille qui se termina no|i s^ns eml^arras et sans contriaintç de part pt d'autre.
Cependant, lorscjue Derizelles se trouva seul avec son filS; il essaya pLe justifier le mouvement 4'humeii^ échappé à Sophie Bodard, en disant ^ue toute» l^s femmes étaient les mêmes lorsqu'il {^'agissait de Ipui^ chifirons, et il finit par une apologie des vertus dômesti^es constituant la bonne ménagère, et ^'il di^alf
avoir remarquées dans sa bni future; mais Isidore Tinterrompit brusquement en lui disant qu'il n'épouserait jamais une femme qui battait les cbiens.
— Hélas f mon garçon, fit Derizelles en levant les bras au ciel avec désespoir, que vont dire nos parents! Mais lorsqu'il fut entré dans sa chambre^ il se frotta singulièrement les mains et lit joyeusement sonner le trousseau des clefs de la maison, que pendant un instant il avait craint de voir pendre à la ceinture de la belle Sophie.
Pendant une semaine, Bodard et sa fille attendirent vainement le retour d'Isidore ; — mais le jeune chasseur avait changé ses brisées. — Son père apprit qu'il fréquentait particulièrement le bois de la Fontaine^ où les bécasses commençaient à se montrer. Dans ce petit bois^ voisin de la rivière^ et qui appartenait à Derifçellçs^ C^lui-ci ay^t fait éiaJ^lilP un lavoir couy^j^^ où ]b9 fQipmes pouvi^ient teve? en tputc saison,
rrrr Puisquc t^ T^&ie^ h soir à Taffût è U Font£^in^^ dit-il k Isi4ore, tv^ ^Ym» hlm ramener ^ Li^o, qui Iqive notr^ le3siY^, I^es c^mw sont m^uvais^ tu conduiras la charrette^ igue 1§l L]zgn m^ ramèo^r^ ^^ piprceau^ un de f$e$t jours.
La les3iv^ de Derizelles dura autaat que le passage des bécasses, et comma Isidore ramenait la charrette les soirs, en compagaie de l^ Mzoo, ellef ne fat pas
lY
LA. LIZON
Lorsque par un ingéQieuxstratagème Derizelles avait fait échouer le projet de mariage entre son fils et la belle Sophie^ il avait compris néanmoins qu'Isidore pouvait être repris prochainement d'une nouvelle velléité matrimoniale et que la prolongation de son célibat pourrait bien faire naître des éventualités nuisibles à ses intérêts. Aussi, changeant tout à coup de système, il se résolut à marier Isidore. Mais parmi toutes les filles du pays il n'en trouvait aucune qui répondit au type de bru qu'il s'était créé. Il rêvait en eSét pour bellefille une femme pauvre, isolée, qui devrait tout à son mariage, une épouse-servante se trouvant sumsamment gagée par le doH d'un anneau conjugal et oui renon-
cerait à toutes ses prérogatives d'autorité pour n'être dans le ménage que Tinstrument passif des volontés de son beau-père. Ce fut alors qu'il avait songé à une fille de ferme nommée la Lizon et qui remplissait les deux premières conditions de son programme, puisqu'elle était pauvre et sans famille.
La Lizon n'était pas du pays, ni même des environs; elle était née dans un des départements voisins de la Flandre, dont les habitants viennent, pendant les années d'abondance, oSrir leurs services aux grands fermiers de la Beauce ou de la Brie, qui n*ont quelquefois pas assez de bras pour faire leur récolte. Engagée comm& îoumalière par Derizelles, elle n'avait pu retourner dans son pays avec ses compatriotes, ayant été prise par la fièvre de moisson, nom que l'on donne dans quelques campiagnesà une sorte de courbature qui succède aux excessifs travaux des champs. Lorsqu'elle s'était rétablie, la Lizon avait demandé i Derizelles s'il voulait la garder dans sa ferme, et celui-ci y avait consenti sans aucune arrière-pensée, et jugeant seulement profitable d'utiliser la bonne volonté de travail qu'il avait remarquée en elle. .
A l'époque où les relations établies entre les familles Bodard et Derizelles semblaieatindiquer une prochaine alliance entre elles, il y avait deux mois que la Lizon était installée àla ferme.Une circonstance particulière attira sur elle l'attention d'Isidore. Doué d'une grande finesse d'observation, Derizelles avait cru remarquer que sa nouvelle servante manifestait une grande anti-
7« LE 5A80T «OBGP,
p^tWP PQW l^ Wl(^ Sophie Bûdar^i etU a'aperçu^ jaq
fttptur^ 4u ïRaîîage était partagée presque iQâlgçrètement par 1§ Lizon. Vaguement d'^oi*4i ^t ^9US id^e epppre arrêtée, Derizelles g^v^it 4Qra étudié miïwlieir sèment le caractère de cettPi fille. 4 llpsu â'^lte-PlQ^ i][ }^ spupiit à des expériences où pUeréyéla xi^ïvegient Vine de ç^em Ratures çlpçil^? à Fecçyoip les en^pr§intes 5^'W leur 4PPRe,
ÇepepdPnt, ^omme ^e Rim^gP Ô'ïsidorç ^veç m)^ serrante dev^t ^oul^ye)* toutes les récriminations de la famille du jepne Upipmi^i et pomme |1 comptait loimême paraître s'opposer i ç^ttQ mé3^ance , ppn^ mettre ensuite un pri$ ^ sqq pQQse^te^lenty I)erize}l6? ne crut pas prudent dP s'oi^yrir ff^Qçhepaçiit dP ^ projets ^ une fille qui aurait pu m PQfflpromettre la réussite ppr uhq indiscrétigo, Il préféra dOPQ a}}g|^dpnper la ï.i?on et son lUg à lew propre iiûti^tjv^ et ise borna seulement k leur fourpir l'occasion de serei^contrer familièrement. S'il eut d'^bqrd quelques scrupules du singulier rôle (ju'il laiss^iit jouer à }a paternité^ il les apaisa facilement pn songeant au dé^otieiBent légitime qu'il compta^it dopuer è^ pp rftppropfepment naturel.
La lizon était une fille de vingt-trqis ^s^ ajant cette apparence 4e çariiatide humjùnp qu'Isidore ^yaît particulièrement remartjuée dans |^ per^puue de Sophie Bodard. Ainsi, commq Derizelles l'avait bien prévu, les rencontres quotidiennes dep deux jeunes
dbyGoogk
Le Sabôt rôuge. 71
gens au bois de la t^ontaine, pendant le passage des bécasses^ sauvèrent la vie à quelques-uns de ces oiseaux.
Isidore et la Lizon^ ayant la conscience que leur intimité clandestine était reprochable, prenaient d^ailleurs les plus grandes précautions pour ne pas se trahir. Sans qu*ils s'en doutassent Vxm et l'autre, cettô prudence même rendait sei* vice à Derizelles. Il pouvait craindre, en edet, qu^un scandale devenu trop évident ne fit Voir clair dans son jeu et nerobligeât à renvoyer la Lizon avant que celle-ci eût inspiré à Isidore une passion assez vive pour lé rendre invulnérable â toutes les remontraiices et à toutes les tentatives que sa fainille pourrait taire auprès de lui, dans le but dé les séparer. — La Lizon, d'ailleurs, n'avait démenti aucune des qualités passives que Derizelles avait constatées en elle. Humble iiature, vouée par le sort à la servilité, bien évidemment elle ne voyait dans sa liaison avec Isidore 4n*un incident passager dont la durée était soumise aux caprices d'un j^une homme, qu'elle considérait toujours comme uii maître. Cependant rattachement qu'elle é£<rouvait pour lui n'en était pas moins très-vif, mais berizelles, qui l'épiait constamment dans ses actes et dans ses paroles, devinait bien qu'au fond de sa pensée elle était résignée d'avance â subir les conséquences de son état de servitude. Quant au sentiment qu'Isidore éprouvait pour elle, l'analyste n'y eût certainement pas découvert toutes les délicatesses qui distinguent l'amour, jnàis il y eût trouve
toutes les violences qui caractérisent une passion dont
Tunique mobile est une insurrection de la nature.
Six mois après leurs premières rencontres au bois de la Fontaine, si Derizelles eût voulu faire acte d'autorité en les séparant, sa volonté eût sans doute été Dbéie. Aussi dut-il travaillera provoquer chez les deux jeunes gens une résistance dont il avait besoin, puisqu'il comptait en faire l'objet d'une lutte factice, dans laquelle son véritable but était de céder en faisant toutefois ses conditions.
Derizelles s'appliqua donc avec beaucoup d'adresse et de ménagements à faire naître dans les relations de son fils avec la Lizon des incidents qui devaient avoir pour résultat de les attacher plus étroitement l'un à l'autre.
Il commença d'abord par éveiller dans l'esprit de k jeune fille des instincts de coquetterie, auxquels celle^ s'abandonna bientôt naturellement, lorsqu'elle s'aperçut que les soins nouveaux qu'elle prenait de sa pe^ sonne étaient remarqués par Isidore, dont le père excitait la jalousie en paraissant croire que la servante se faisait belle pour plaire à quelque garçon du pays. La visible inquiétude qui se trahissait alors chez le fils du fermier vint révéler à la Lizon l'étendue du pouvoir qu'une fename peut, en certains cas, exercer sur im homme. Peu à peu elle prit goût à renouveler des tentatives de despotisme féminin dont le succès faisait chaque jour faire un nouveau progrès à son influence» et l'encourag^îait dans une voie, au bout de laquelle
LE SABOT BjOUGE. 9t
elle ne devait pas tarder à concevoir les espérances ambitieuses dont Derizelles avait vouln lui laisser Tinitiative.
Cependant, lorsque les choses en furent arrivées au point qu'il avait souhaité^ c'est-à-dire lorsqu'il eut la conviction certajuie que les deux jeunes gens étaient d'accord entre eux, et qu'un mot de lui suffirait pour provoquer le dénouement qu'il avait rèvé^ Derizelles s'eflfraya tout à coup. Après avoir désiré rencontrer pourbelle-fiUe une femme qui lui ferait l'abandon de son autorité, il fit la réflexion qu'une fois mariée^ sa bru pourrait bien, avec le temps, accomplir une révolution de ménage pour reconquérir le pouvoir^ et ce fut alors qu'il songea à s'en assurer la jouissance par une combinaison dont le résultat devait mettre en sa possession tout ou partie de la fortune de son fils. Mais pour faire réussir cette combinaison, et pour enlever tout caractère de dépouillement à la possession de cette fortune^ Derizelles avait d'ailleurs besoin d'un auxiliaire qui eût lui-même un intérêt à le seconder dans ses manœuvres; et voici le moyen qu'il imagina pour intéresser la Lizon à le servir dans ses des* seins. s
Lorsque celle-ci avait conçu vaguement le projet de pouvoir être un jour la femme d'Isidore , elle ne s'é« tait pas dissimulé les empêchements qu'elle rencontre* rait dans sa famille^ et, malgré l'emph^ qu'elle exer* çait sui' lui^ elle craignait toujours qu'il ne cédât aux obsessions dont il était devenu l'objet depuis que sa
m LE SABOT nouoie.
liaison avec elle était connue dans le payi. B<en qu'elle f&t loia de supposer qu'elle avait eu Deriaelles un auxiliaire de sou ambition, la Lizou ne put s'empftcher cependant de remarquer la neutralité tolérante conservée par celui-ci. Elle n'ignorait pas qu'il s'était refosé à appuyer de son autorité personnelle les exigences des parents d'Isidore, qui demandaient que la servante fût renvoyée.
Un jour que Fonde Loudot était venu faire une démarche à ce propos, DerJEelles, se sachant écouté par la lâzon, avait répondu t son beau-frère :
— Si vous tracasses comme ça ce garçon dans ses amourettes, vous ôtes capable de Tentrainer plus loin qu'il n'a envie d'aller. Les jeiues gens, voyez-vou^, beau-fràre> c'est comme les jeunes chevaux qui ont trop de sang : si on tire sur le mors, ils s'emportent; ilfaut les mener doucement au guidon.
-^ Mais, objectait IHsncle Loueiot, avec tout ça mon neveu ne se marie point Cette Liton est peut-être bien une fine mouche qui le dérange des bonnes idées pour lui en donner de mauvaises. Li, vous m'entende»?
— Si mon fils songeait à faire la folie que vons dites, il trouverait papa pour l'en empêcher, fit Derizelles en le irappant la poitrine et élevant la voix ponr être mieux eutendu de la Uion qu'il savait être aux aguets, n ajouta :
— I<i vous ni moi f beau<-£ràre, nous ne pouvons Qbligw lu dfai'çou à n mettre en ménage^ n ean'sst
pas dans sa volonté. Mais de son côté^ il sait bien que s'il voulait épouser une femme qui ne me conviendrait pas pour bru, il serait obligé d'attendre sa grande majorité. En trois ans il passe bien de Teau sous le pont et bien des idées dans Tesprit d'un jeune homme. Avant qu'il puisse agir sans mon consentement^ le temps aurait usé son amusette, à ce garçon.
— C'est égal, insistait Louclot, c'est égal, il serait peut-être plus prudent de renvoyer cette fille. — On a vu des histoires... là... vous m'entendez!
— La renvoyer pour qu'il coure après... Vous n'êtes pas malin, beau-frère, répondit Derizelles. Mais n'ayez donc point de crainte. La Lizon est une vrai bête au bon Dieu ; si elle s'avisait de devenir trop maligne, je prendrais en journée, pour une quinzaine, la fille au père Lebœuf, une rusée femelle qui aurait bien vite décousu Isidore des jupes de la Lizon. — Et comme pour mieux faire pénétrer l'ingéniosité de ce stratagème dans l'entendement de son beau-frère, Derizelles lui enfonça son coude à angle aigu dans Tes^ tomac.
-^ Je ne dis pas... je ne dis pas, murmurait Louclot mal convaincu; mais tout ça ce n'est pas dos moyens bien légitimes.
— Mais, reprit Derizelles, pendant que mon garçoQ s'occupe de cette Lizon qui n'est pas bien méchante, il ne songe point à s'établir, et conséquemment, de votre côté, vous ne devriez point vous presser de marier votAs fille Mélie, à qui Isidore reviendra toujours
|bien, puisque ces enfants étaient destinés Tua à l'autre
par mu chère et regrettée défunte.
Ces derniers mots avaient paru toucher roncleLouciot^ et les deux beaux-frères s'étaient séparés en assez bonne intelligence.
£n rendant la Lizon témoin de cet entretien> Derizdles avait pour but d'éveiller ses inquiétudes et de bien lui faire comprendre que la réalisation des espérances qu'elle avait pu concevoir était soumise à son autorité.
La servante demeura très-alarmée par cette révélation; malgré l'empire qu'elle exerçait sur l'esprit d'Isidore, elle comprit tout ce qu'il y avait de chanceux à attendre que celui-ci fût maître de sa volonté. Les paroles de Derizelles : « En trois ans il passe bien de l'eau sous le pont et bien des idées dans la tète d'un jeune homme, <( l'avaient frappée comme une prophétie d'abandon.
Peu de temps après, Derizelles voulant s'assurer de l'impression que son entretien avec l'oncle Loadot avait produite sur la servante, fit avec elle l'inventaire du linge de la maison, qui avait besoin de réparation, et lui ordonna d'aller retenir la fille au père Leboeuf pour une douzaine de journées.
La Lizon devint pâle comme le drap qu'elle était occupée à déplier. Mais Derizelles ne parut point s'apercevoir de son trouble. Lorsque, le soir, il lui demanda si elle avait fait sa commission, la Lizon répondit qae Rosalie Lebœuf avait des journées promises pour quinze jours. Derizelles feignit de croire à ce men-
CE SABOT BOUOB. 7?
songe f et les quinze jours écoulés, il dit nn soir à la Lizon avec qui il se trouvait seul :
— D'après ce que tu m%is dit, ça doit être demain que la fiUe au père Lebœuf commence ses journées à la maison. On dit que c'est une friande; tu mettras un peu de porc dans la soupe.
— Nous n'avons pointbesoin de Rosalie, înteçrompit vivement la Lizon, et ayant ouvert la grande armoire où Ton serrait le linge, eUe ajouta : J'ai fait là-dedans plus de reprises qu^il n'y a de grains d'orge dans un boisseau.
— Quand donc que tu faisais cette besogne ? Je ne t'y ai point vue, demanda négligemment Derizelles.
— Je prenais sur mes nuits pour ne point faire de tort à mon travail de la journée, répondit la Lizon; et elle ajouta, comme pour aller au-devant d'un reproche de désobéissance : Ça vous aura toujours épargné les journées de Rosalie, sans compter qu'elle est une forte mangeuse.
— On le dit, fit Derizelles. Mais c'est égaly tu aurais pu ne pas te donner cette peine. Ce n'est pas dans nos conventions que tu travailleras la nuit.
— Un peu plus de besogne ou un peu moins qu'est-ce que ça fait, quand on n'est pas fainéante?
— Tu es laborieuse, économe, bonne ménagère, j'apprécie tes qualités, murmura Derizelles; aussi, je te l'affirme, ce ne sera pas sans regret que je te verrai partir d'ici, parce qu'on sait ce qu'on quitte et on ne sait point ce qu'on prend.
n hn SABOT II0U09.
En intendant ces paroles , qui semblaient présager un congé, la Lizon laissa tomber à terre la soupière qu'elle était eu train d^essuyer<
— Ah! s'écria-t-elle en se baissant pour ramasser les morceaux et déguiser son troubloi ne me grondez pas... je la payerai sur mes gages.
— Assieds-toi là, dit Derizelles en lui indiquant un escabeau au coin de la cheminée, et il ajouta :
— Lizon^ ma fille, j'ai deux mots à te dire. Tu es la bonne amie de mon fils, et tu lui travailles Tesprit pour te faire épouser. Ne dis pas non ; je connais ton jeu comme si je t'avais choisi les cartes. Et fixant sur la la servante interdite un regard qui semblait pénétrer jusqu'au fond de sa pensée, il ajouta en posant sur sa poitrine ses cinq doigts largement ouverts : La main là-dessus, Lizon, est-ce que tu aimes mon garçon?
— Ah! fit la Lizon avec un cri de conviction, pour ça, oui, bien sûr !
— Eh ! eh ! fit Derizelles, tu n'as pas mauvais goût, et Isidore a de quoi se faire aimer : c'est un des {das gros propriétaires du pays.
— Malheureusement, interrompit la Lizon.
— Comment dis^uça? Souhaiterais-tu donc qu'il fût pauvre ?
— Je dis malheureusement pour moi.
— Alors, Lizon, ma fille, une supposition qu'au lieu d'être le maître de tout son bien, Isidore ne serait qu'un serviteur de la maison, comme toi-même tu n'es qu'une servante, tu l'aimerais autant?
IiB 8AB0T ROUGB. 79
La Lizon inclina la tête en ûgne d'asientim^nt*
•— On dit ça parce qn'on ne peut pas dire autrement, murmara Derizelles avec déâanoe. Mais si mon fils était privé de fortune, ou qu'il eût seulement la moitié de moins qu'il a^ ça ferait peut être bien du changement.
-— Ah ! fit la Lj2on avee tristesse, je sais bien que je ne peux pas vous faire croire*. •
—A quoi? à ton désintéressement t Dame, maflUe^ c'est que c'est un peu dur ; une jeunesse qui arrive comme ça dans une maison où il y a du bien^ ça prête à bien des suppositions... -^ Le monde est méchant, tu sais. — Si tu avais encore un brin de dot..^ mais tu n'as rien, pas vrait
«-Vous le saves bien^ monsieur Derizdleè.
•— Et tu n'as rien non plus â attendre de ta famille?
— Je n'ai plus de parents, je vous l'ai déjà dit,
^ De façon que si tu t'en allais d'ici, tu ne saurais pas trop où aller?
— - J'irais à la grâce de Dieu...
— Eh I fit Derizelles en secouant la tête , les belles filles comme toi, c'est plutôt le diable qui leur montre leur chemin,
A ces paroles, qui semblaient lui pronostiquer pour l'ayenir une vie honteuse, misérable peut-être, la Lizon porta la main à ses yeux commepour retenir le jet de larmes qui s'en échappait, et, entraînée par un mouvement qu'elle ne pnt retenir, elle se jeta aux genoux du fermier en s'iîcrlant s
~ Âhl je VOUS en prie» ne me renvoyez pas. Le douloureux accent de cette prière révélait à Derizelles la sincérité d'une passion dégagée de tout calcul. Il comprit que la Lizon était à sa merci et que l& moment était venu où il pouvait, sans courir de risques, lui faire connaître à quelles conditions il donnerait son consentement immédiat à son mariage. Feignant alors d'être ému par la propre émotion de la jeune fille qui était restée à ses pieds, le fermier la releva paternellement.
— Eh bien, non! on ne te renverra pas,s'écria*t-ill Ecoute, Lizon, je vais te confier un secret. J'ai le désir que tu sois ma bru. Qu'est-ce que je demande d'abord ? le bonheur de mon fils. Eh bien, prouves-moi que tu l'aimes autrement que pour sa fortune, et au lieu d'attendre trois ans, — trois ans, c'est long, ma fille, — dans trois mois tu seras la femme d'Isidore.
— Mais quelle preuve puis-je vous donner? demanda la Lizon.
DerizeUes s'expliqua nettement, clairement et avec lenteur, pour bien se faire comprendre.
En échange du consentement qu'il donnerait au mariage de son fils avec la servante, il voulait qn'Isilui fit une donation de la moitié de sa fortune et de ses biens, et c'était la Lizon cfUe-mème qui devait suggérer au jeune homme l'idée de cet abandon dans une circonstance que Derizelles se réservait de faire naître.
Proposer un pareil marché à une femme moins éprise et moms désintéressée que Tétait la maitresse
tB SABOT ROUGB. 81
de son fils, éiait chose difficile et dangereuse à la fois; mais ce danger n'existait pas avec la Lizon qni était au contraire heureuse de pouvoir donner aussi facilement une preuve de son désintéressement Cependant^ craignant que la jeune fille n'éprouvât quelque scrupule à provoquer Isidore à un acte qui le dépouillerait d^une partie de son bien, Derizelles lui fit habilement comprendre que celui-ci ne perdrait rien â Tabandon d'une moitié de sa fortune, puisque cette moitié devait lui revenir un jour par héritage. En outre de cette condition capitale, le fermier exigea de sa confidente un secret absolu sur Tintelligence qui existait entre eux, et il n'eut point de peine à la persuader de la nécessité de cette discrétion.
— Et d'abord, dit-il, comme aux yeux des parents d'Isidore et comme aux siens mêmes je dois paraître opposé à ce mariage, il faut, à compter de demain, que toi et moi nous vivions comme chien et chat. Et après avoir expliqué à la lizon le caractère deTantagouisme apparent qui devait exister entre eux dans leurs rapports journaliers, Derizelles lui traça longuement un plan de la conduite qu'elle devait tenir avec Isidore, pour le disposer graduellement à accueillir l'idée de se déposséder au profit de son père.
Cependant, au moment où Derizelles s'assurait le concours d'un auxiliaire obéissant et intéressé à faire réussir ses projets, il se produisit une circonstance qui menaça un moment d'en compromettre la réaUsation.
Chaque année, au carnaval, des jeunes gens du
n% LE 8AB0T RODOBi
pays formaient entre eus tme mascarade, passant en revue toui> les individus des deux sexes qui^ dans le cours de Tànnùe, avaient ofiert guelque prise à la ma* lignite publique. Ceux qui organisaient cette procession satirique s'efifbrçaient à rappeler dans leurs dé* guisements une ressemblance grotesque avec les victimes désignées par le jury de la médisance villageoise. Bien longtemps avant le mardi gras^ les esprits aristophanesques de Tendroit se réunissaient pour composer une sorte de complainte explicative^ servant de légende à la caricature, et qui était répétée le soir au bal masqué. Comme^ chaque année, ehacun avait le droit à la réciprocité, si vives que fusseat ces plaisanteries^ elles étaient généralement acceptées par ceux mêmes qui en faisaient les frais. Cet usage n'en* tretenait peut-être pas positivement l'amitié entre les habitants de l'endroit où il se pratiquait; mais^ dans toutes les conditions où il se trouve> Phomme éprouve une telle satisfaction à rire des infirmités ou des faiblesses de ses semblables^ que Tautorité n'avait jamais pu parvenir à détruire cette coutume. C'est surtout quand un usage est mauvais qull se perpétue. D'ailleurs, en France^ il est diffîdle et même dangereux d'attenter aux franchises de l'ironie ; et si la langue française est aussi répandue en Europe, c'est peutr ètra parce qu^elle est méchante.
Le fils Derizelles était peu aimé à Saint-Clair. Son caractère sournois, sa persistance presque dédaigneuse à se tenir à Técart des jeunes gens de son âge, avaient
liB iABOT ROUOB» U
créé entrtf eux et lui un oommencement d'antipathie, qu'il enTenima maladroitemenl en faisant dresser des procès-verbaux aux chasseurs surpris sur ses terres» ou en dénon^ut des braconniers à la vigilance des ^rdes*
Le parti féminin dont il avait repoussé les séductions, unissant ses rancunes à celles des garons > il fut un jour décidé que Derizelles fils payerait au prochain carnaval son écot à la vieille tradition de mo* querie. On le représenta en effet vêtu en costume de chasseur ridicule tenant en laisse une meute composée • de tous les chiens errants qu'on avait pu réunir dans le pays, et qui traînaient attachés à leur queue de vieilles casserolles et des tessons de vaisselle. Derrière lui marchait déguisé en femme un garçon dont la cos« tume rappelait celui de la Lizon^^ qui avait conservé à Saint-Clair les modes de son pays. Four mieux représenter la servante dont la taille était très^evée^ il s'était huche sur des échasses et dirigeait Isidore^ qu'il conduisait en laisse^ en le frappant avec un long fouet dont les lanières étaient figurées par une paire de jarretières. On n'avait eu garde d'oublier un défaut phy« sique qui prêtait naturellement A la caricature. Deri* zelles fils avait une épaule un plus haute que l'autre. . Cette imperfection» grotesquement exagérée, était devenue une montagne formée avec des étoupes.
Aucun des traits grossiers de cette personnalité bru» taie ne tut perdu pour les spectateurs, et le couple Isidore* Li2on eut les honneurs de la mascarade.
Derizelles fils rencontra le cortège au moment où
•a LE SABOT ROUGE.
on faisait bisser dans la complainte le conpiet qni le concernait, et dans son Sosie, gui lui présenta ironiquement les armes, il reconnut un jeune ouvrier carrier du pays nommé Gantain, qui non-seulement était le principal acteur dans cette épigraome en action, mais qui en était encore Tauteur.
Si rustre qu'il fût d'enveloppe etd^intelligence^ cette brutale parodie atteignit profondément Isidore dans sa vanité, le seul point resté sensible sous sa triple couche d'abrutissement. S'il conçut contre Gantain, qui venait ainsi de le livrer à la risée publique^ une de ces rancunes dont la violence s'augmente avecTimpossibilité de la satisfaire^ il rapporta chez lui un vif dépit contre la lizon. Comme les jeunes gens que la faiblesse de leur caractère destine infailliblement à subir un joug quelconque et qui sont quelquefois pris d'un accès dindignation contre leur servilité^ Isidore fut pris soudainement d'un accès d'indépendance, et il manifesta assez brutalement à la lizon Tintention de rompre une liaison qui attirait le ridicule sur sa personne.
La Lizon alla tout effrayée conter ce qui se passait à Derizelles. Celui-ci s'en émut d'abord. Tout le succès ' de sa combinaison reposait sur l'influence que la servante exerçait sur l'espht de son fils. Si celui-ci par* venait à se dégager, Derizelles comprit qu'il perdait tout moyen d'action sur lui. Cependant il se rassura bientôt et rassura en même temps la Lizon. Bien qu'il fût un psycbologiste peu subtil, il connaissait assez le
caractère d'Isidore pour deviner que celui-ci ne persévérerait pas longtemps dans ses projets de rupture.
— La chose est prompte à dire, mais non pas à faire, dit-il àla lizon; il faut qu'il t'épouse.
— Ah 1 fit la servante sérieusement inquiétée^ il est bien loin d'y penser maintenant. Je crois plutôt qu'un de ces matins il va vous demander de me renvoyer.
«« Ta^ ta, ta, fit Derizelles ; et s'apercevant que la Lizon avait les paupières rouges : D'abord, lui dit-il, s'il s'aperçoit que tu te mouilles les yeux, ça ne le fera pas revenir à toi, bien au contraire. Je t'ai dit que tu serais ma bru; un homme d'honneur n'a que sa parole. Isidore t'épousera ; c'est aussi sûr que si tu avais sa bague au doigt.
-* Mais que faut-il faire ?
— Tout ce que je te dirai.
Pour donner un caractère public à son afiranchissement, Isidore coirimenga à se montrer très-assidu au bal du pays, et il y fit ostensiblement une cour grossière à quelqr^s jeunes filles dont la réputation de sévérité étai^ plus que contestée. Il fut néanmoins accneilli av^c un dédain ironique, dont il s'irrita d'autant plus que la Lizon, feignant d'accepter la liberté qui lui était laissée, se montrait, de son côté, fort accès* sible aux galanteries dont l'entouraient les garçons du village*
Isidore avait compté, comme on dit vulgairement, qu'elle allait courir après lui. et lui fournir ainsi, eu
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la traitant avec rigueur, roceasion de âérnentlr ta êet* vilité que la mascarade du mardi gras lui attribuait dans ses rapports avec elle.
Laissée à ses propres instincts^ la Lizon eût peutêtre agi ainsi , mais en obéissant atit habiles coq* seils de son futur beau-père, elle ne devait pas tarder à reconquérir Tinâuence^ un moment compromise, qu'elle possédait sur Isidore.
Quel que soit le milieu où elle habite^ la passion reste la même partout ; elle peut» selon le caractère des individus, varier dans les nuanceSi mais dans le fond elle est immuable.
Ainsi Isidore, qui eût peut-être persévéré dans sa détermination de rompre avec la Lizon si celle-ci lui avait publiquement donné quelque marque de faiblesse, commença à s'alarmer sérieusement en voyant qpie celle-ci demeurait fort indifférente à rindifférence qu'il lui témoignait. Ramené auprès d'elle par le dépit autant que par l'habitude , au bout d'un mois Isidora en était déjà aux tentatives de rapprochement. Sous son épaisse enveloppe, la Lizon était encore assm femme pour comprendre quels avantages elle poutait retirer de sa position.
Il lui en coûtait, cependant, d'avoir à dissimuler la joie que lui causait ce retour. Mais dès que Deriselles en avait constaté les symptômes, il lui avait ordonné de se maintenir dans une attitude rigoureuse, qui devait avoir pour résultat d'amener la passion du jeune homme jusqu^aux dernières limites, et les conseils de
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son futur beau-père lui avaient trop bien réussi pour que la Lizon essayât d'agir selon sa propre volonté. Sa rigueur tenante eut le résultat qu'en avait attendu le fermier. Isidore, se livrant tout entier, offrit un soir à la servante de lui signer une promesse de mariage pour Tépoque où il serait définitivement maître de sa personne.
— Dlci à trois ans, vous aurez bien le temps de changer d'idée, et, après ce qui s'est passé, j'ai le droit d'être défiante, lui dit la Lizon.
Armée de cette défiance apparente, elle écouta avec une grande froideur toutes les protestations que lui fit Isidore pour la convaincre de la sincérité et de la durée de ses sentiments. Il trouva dans cette occasion une sorte d'éloquence sauvage qui faillit plus d'une fois faire sortir la Lizon du rôle qui lui était imposé. Pressée par le jeune homme, elle lui posa alors nettement ses conditions.
— J'ai résolu, lui dit-elle, de ne plus rien être pour vous, à moins d'être votre femme.
— Puisque je te le propose l interrompit Isidore.
— Je ne veux pas attendre trois ans, répliqua la Lizon. Le mariage ne peut avoir lieu qu'avec le consentement de voire père. Je vous donne trois mois pour obtenir ce consentement. Si dans trois mois votre père n'a pas dit : a Oui, » je quitte la maison, j'irai dans un pays où je ne sois pas compronûse comme je le suis dans celui-ci, et où je pourrai peut-être m'établir.
•— Mats^ demanda Isidore, ta ne tiens donc pas à moi, que tu peux me dire tranquillement cescho* ses-là 7
— Si vous avez réellement le désir de m*épouser, répondit-elle évasivement, vous saurez bien trouver un moyen de faire consentir votre père. Arrangez-vous pour cela, vous avez trois mois.
Isidore secoua la tête négativement^ et la lizon courut annoncer à Derizelles la proposition qui venait de lui être faite.
— Je te disais bien quil y viendrait de lui-môme, dit celui-ci. Maintenant que le clou est planté, nous allons l'enfoncer.
Lorsque la brouille d'Isidore avec la servante avait été connue, toute la famille du jeune homme s'était réjouie de cet incident comme d'une délivrance.L'oncleLouciot surtout, persuadé que la présence de la Lizon dans le pays était la cause de Téloignement que son neveu montrait pour sa fille Mélie, pensait bien que le départ de la jeune fille amènerait entre le cousin et la cousine un rapprochement qui aurait un mariage pour conséquence. Aussi demeura-t-il étonné d'abord, puis inquiet ensuite, lorsqu'il vit que, malgré la rupture, la Lizon continuait à restera la ferme. Cette inquiétude, partagée par toute la famille d'Isidore, devint une alarme véritable quand on s'aperçut, à l'air triomphant de la Uzon, qu'elle avait reconquis toute son influence sur son amant.
L'oncle Louciot comprit qu'il avait été joué par son
beau-frère. Il prit son neveu à part et lui fit un long discours pour le mettre en défiance contre la conduite de son père. Tous les parents, Tun après Vautre, vinrent à son aide, et essayèrent de faire partager au jeune homme les soupçons qu'ils avaient eux-mêmes sur Tadministration de Derizelles. Tous leurs efifbrts ne purent pénétrer Tépaisseur de son intelligence. La vie isolée d'Isidore, en Técartant des habitudes et des rapports sociaux, avait peu à peu annihilé ses fa« cultes morales déjà peu développées, et fait de lui une sorte d'être sauvage chez qui la réflexion devenait une fatigue. On crut plus facilement pouvoir Tindisposer contre son père en lui rappelant quelle avait été la con< duite de celui-ci avec sa femme ; mais les sentiments de famille n'existaient déjà plus chez Isidore qu'à Tétat de tradition confuse. Le seul souvenir qu'il eût conservé de sa mère, c'est qu'elle avait retardé le moment où il avait pu se livrer sans obstacle aux instincts de sa nature, tandis que c'était, au contraire, à son père qu'il devait la liberté dont il jouissait, et qui était au monde la seule chose à laquelle il tint.
Au nom de toute la famille, l'oncle Louciot se résolut alors à faire une tentative pour arracher Isidore à la double domination de son père et de la Lizon. 11 «illa consulter une homme de loi pour savoir si les circonstiinces ne pouvaient pas fournir matière à une demande en interdiction ou tout au moins motiver la formation d'un conseil judiciaire, La réponse fut peu satisfaisante. L'interdiction, qui ne pouvait être pro-
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nonoée qu'après une enquête ayant constaté des actes d'imbécilité, de fureur ou de démence^ et l'exercice exclusif delà chasse et le goût du célibat n'étaient pas considérés par la loi comme des motifs qui dussent amener la privation des droits civils. Quant à la formation du conseil judiciaire, il n'y avait pas davantage urgence à requérir cette mesure; un fils avait â tout âge le droit d'abandonner à son père Tadministration de ses biens et de :ù. fortune.
ISIDORI
Derizelles eiit par basard connaissance des démarches faites par la famille de son fils, et il en fit un prétexte pour frapper sur Timagination de celui-ci un coup de vigueur qui aurait pour résultat de précipiter le dénouement de toutes ses manœuvres*
— Écoute, mon cher garçon, lui dit- il un soir, il y a du nouveau.
— Quoi?
— Nous allons nous quitter.
— Nous quitter? fit Isidore qui sauta sur sa chaise.
— Oui, garçon, cela est devenu nécessaire pour ma tranquillité.
— Qu'est-ce qui vous tourmente? n'êtes-vous pas bien ici?
— On n'est vraiment bien qnc chez soi, répondit fiAntencieiisement Derizelles.
— N'y êtes-vous pas, chez vous?
"-^ Eh ! non, mon cher garçon, je suis chez toi. Je sais bien que tant que nous ne serons que nous deux, tu ne me trouveras pas de trop dans la maison, et qu'il ne te viendra jamais à l'idée de regarder si j'ai la bouche plus grande que la miche, ou décompter mes pipes de tabac. Mais comme tu as le cœur sensible, tu finiras toujours bien par te marierunjour,etunde ces matins il va venir ici, amenée par notaire, une belle fille attifée de ses vingt ans, qui mettra ta volonté dans sa poche, une mor dame je veux qui ne te laissera pas t'en^ormir sur la nappe quand tu reviendras le soir bien fatigué de la chasse, et qui te prouvera clair comme un louis d'or neuf qu'un père qui n'a pas de bien à laisser i ses enfants est une charge pour eux.
— Mais, interrompit Isidore, qui n'avait jamais bien compris clairement la situation que la loi faisait à son père, vous avez toujours bien...
— Rien que ton amitié, et pas ça avec, répliqua Derizelles en faisant claquer l'ongle de son pouce sur une de ses dents; et prenant sous le manteau de la cheminée un de ces tubes de chanvre soufré qui servent d'allumettes, il ajouta en regardant son fils : Ta vois, par exemple, ce brin de paille; eh bien, une supposition que tu aurais mauvais cœur, tu pourrais m'einpoclior de le brûler ; la loi t'y autorise.
— Mais, fit Isidore eu secoua ut la tète et en battant
le sol avec son pied; comment! comment!... puisque vous êtes mon père... Comment que cela ae fait donc tout ça?
— Ça se fait, je te Tai déjà dit, mon cher garçon, ça se fait que ta chère et regrettée mère, que j'honore, ne m'a laissé que le souvenir de ses vertus.
— J'entends bien, j'entends bien, fit Isidore en hochant la tête. Mais la mère aurait dû songer..., car enfin, vous étiez son mari...
— Mon garçon, dit Derizelles avec un admirable accent de conviction, faut être respectueux pour la volonté des morts. Ta mère, d'ailleurs, avait la tète un peu faible dans les deniiers temps, et peut-être at-elle cédé malgré elle aux conseils de sa famille, qui n'a jamais été bien disposée pour moi. En ce moment même, tes parents ne voient pas d'un trop bon œil que tu ne te mêles pas des afifaires et que tu m'en laisses la conduite. Mon beau-frère dit des choses mortifiantes pour ma probité; il a consulté un homme de justice, à ce que j'ai oui dire. Moi, vois-tu bien, mon garçon, tout ça m'ennuie. Pour lors, je vais boucler mes guêtres et tirer le pied pour aller dans un autre pays.
— Dans un autre paysl répéta machinalement Isidore. Pourquoi faire?
•— Four avoir la paix, d'abord; et puis, mon garçon, comme je te le disais tout àl'heure, onne sait pas ce qui peut arriver entre nous, et il faut que je prenne souci de mon avenir. Si j'étais caduc et impotent de
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mes membres, je ne m*en inquiéterais pas; maïs Je suis encore actif, j'ai à peine cinquante ans. A cet àgclà, la vie d'un homme n'est pas finie. C'est pourquoi j'ai ridée de m'en aller faire de la culture en Amérique, oùje ferai peut-être fortune, comme ton parrain, qui a gagné un million dans les bois à sucre. Seulement, pendant que tu es encore le maître de disposer de ton bien, je te prierai de me prêter un millier d'écus pour acheter des outils et pour payer mon embarquement. Si Isidore ne se rendait pas clairement compte des raisons qui pouvaient obliger son père à le quitter» il comprenait encore bien moins les paroles habilement significatives qui accompagnaient l'emprunt paternel.
— Comment donc que vous dites celaî Pendant que je suis encore maître de mon bien? Est-ce que je n'en serai pas le maître tant que je vivrai î demanda-t-il avec une visible inquiétude.
— Si tu me promettais d'être discret, mon cher garçon, fit Derizelies avec une solennité qui devait éveiller la curiosité de son fils, je te dirais bien quelque chose ; mais je te conûai», tu vas crier, et ça n'arrangera point tes atfaires, au contraire.
Isidore ayant protesté de sa discrétion, Derizelies lui apprit alors les démarches faites par l'onde Louciot, et, abusant habilement de son ignorance en matières judiciaires, il lui laissa entendre qu'on pourrait peut-être obtenir contre lui un jugement de remise en tutelle. Four mieux frapper l'imagination du jeune homme> il loi eita Fesemx3le d'un gar^n des environs