‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · I.B SABOT R006E« fOS · texte numérisé non relu

I.B SABOT R006E« fOS

viTacité en attirant la jeune fille sur la chaise posée en face de la sienne au coin de Tàtre^ dont il ranima (a flamme à demi éteinte.

— Et d'abord, fit-il avec un emportement presque farouche, m'aîmes-tu, seulement, toi? Es-tu bien sûre de m'aimer? Pourquoi m'aimerais-tu ? Je ne suis pas beau, je n'ai pas d'esprit, je suis lourd, brutal, je ne sais ni chanter, ni danser. Je n'aime pas à rire, ni à causer. Je sais ce que toutes les filles du pays disent de moi, et ce qu'elles disent tu dois le penser.

Pris subitement d'un doute sur la sincérité de l'atta* chement de sa maîtresse, Isidore, qui, dans le dialogul^, ignorait l'art des nuances et des transitions, posait les questions comme on donne un coup de poing. Devant cet interrogatoirefuribond,laLizondemeurad'abord interdite. Sonsilence exaspéra Isidore, quis'attendait sans doute à quelque véhémente protestation de tendresse. Toutroragede passion amassé par la résistance que lui opposait la Lizon depuis deux mois éclata soudaine^ ment. Il se mit â marcher à grands pas dans la chambre, heurtant les meubles du pied, frappant du poing sur les murailles, mêlant l'injure aux reproches, les supplications aux menaces.

— Voyons I s'écria-t-il en faisant un retour oflfensit vers la servante, presque terrifiée par cette irruption de colère, voyons ! parleras-tu, race du diable !

— Il est enragé, murmura la Lizon effrayée.

— Enrag4 1 oui ! parce que tu m'as mordu, tu m*a3 mordu là! tiens» là! ajouta-t-il en écartant sa veste et

«M LG SABOT KOOOH»

en frappant dd la main à Tenâroit dil coenr mt sa robuste poitrine.

— Voyons , fit la Lizon fiérieusement alarmée » qa'ayes<*votii? Qu'est^co qua youfl voulez?

«— Donne-moi à boire 1 j'étrangle, fit Isidore se laii* sant tomber sur une chaise, comme épuisé de boê pro* presviolences.EtcommelechienTambeau,instinctiYe* ment in<iuiété par ces accàs du fureur» s'était approché et lui lécbait une de ses mains qu'il laissait pendiez Isidore TeuToya brutalement rouler d'un coup de pied*

La Lison^ qui s'était levée pour aller eheroher de l'eau» en remplit un verre qu'elle présenta à Isidore.

*« Voyons I lui demanda celui-ci après avoir Im d'un seul trait ; ça t'amuse donc de me voir dans cet état-là?

La Lizon, chez qui depuis un moment l'émotion avait succédé à l'effroi, répondit en montrant les grosses larmes qui ruisselaient le long de ses joues*

— Tu pleures et tu ne m'aimes pas! Comment arranger cela î dit brièvement Isidoroi revenant i ses doutes.

— Qui vous dit que je ne vous aime pas 7 J'en sap* porte pourtant de bien dures à cause devous^répiuidit la servante. Quand je suis venue loi, j'étais honnête fille. Maintenant toutes les murailles du pays injurient mon nom^ et le pavé du chemin se soulève de mépris sous mes pieds. Aussi j'en ai assez de cette vie-là. Demain je demanderai mon compte à votre père et je m'en irai d'icû

m 8AB0T ROÛGB. 4ÛY

-^ Tu t'en iras, fit Isidore devenu blême. -^ G^est nécessaire, répliqua la Lizou avec un accent plein de résolution.

— Mais moi, je ne veux pas tu t'en ailles f reprit Isidore en serrant avec violence le bras de sa maltresse. Écoute! tu ne sais pas ce qui se passe?

— Je sais ce que vous allez dire; ce soir, en venant par hasard dans la cuisine, j'ai entendu votre con- ▼ersation avec votre père.

•*-^ Tu as entendu jusqu'au bout?

-*- Jusqu'au dernier mot.

— Alors tu sais que mon père consent à ce que je t'épouse ?

-^ Je sais aussi que le jour où je deviendrai sa bru, il est résolu à quitter sa maison et le pays. Vous appelez ça un consentement, vous? fit la Lizon eu haussant les épaules. Écoutez, reprit-elle, nous marier ensemble dans ces conditions-là, ce serait allumer nous-mêmes le feu de notre enfer. Pour que je vous rende heureux dans votre ménage, il faudrait que je sois heureuse moi-même, et je sens que je ne pourrais pas Tètre en me sachant décriée par tout le monde.

— Quand tu seras ma femme, le premier qui dira un mot !... fit Isidore avec menace.

— Eh bien, voilà justement pourquoi je ne veux pas vous épouser, répUqua la Lizon. Tout ce que votre père vous disait tout à l'heure m'a fait réfléchir. On me méprise maintenant, on me haïrait f;i j'entrais dans votre famillf pour y apporter la diifcorde autre elfe et

VOUS. Quand on saura que j'ai refusé d'être votre femme, et qu'on me verra quitter le pays, alors on ne pourra plus dire ce qile disait votre père^ ce qae vous croyez vous-même en ce moment, ce que vous croiriez toujours, parce qu'on ne se lasserait pas de tous le répéter; on ne pourra point dire que je vous ai aimé à cause de votre fortune.

DanstoutcequeluidisaitlaLizon, Isidore necompre* nait qu'une chose : c'est que le désintéressement qu'elle manifestait donnait un démenti aux instincts de cupidité que lui attribuait Derizelles, et auxquels il avait cru lui-même.

— Ah ! s'écria-t-il en l'étreîgnant dans ses bras, si mon père pouvait f entendre, comme il reviendrait sur les mauvaises pensées qu'il a eues !

— Si votre père m'entendait, répondit la servante en se dégageant, il ne me croirait pas sincère. Les paroles ne prouvent rien, ce sont les actes qui prouvent. Et rentrant sur le terrain où elle devait poser la question. — Cependant si vous le vouliez, dit-elle, peut-être y aurait il un moyen de persuader à votre père que je ne suis pas ce qu'il suppose et que mon affection pour vous est étrangère à votre bien.

— Quel moyen ? fit Isidore.

— Vous savez quelle est la situation de votre père', reprit la Lizon ; il ne possède rien, et il parle d'aller à l'étranger pour y gagner sa vie ; à son âge, c'est dur de quitter sou pays et sa famille.

— Mais je ne le renvoie pas I C'est lui qui veut s'en

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aller... D'ailleurs^ mou père est encore jeune; il est industrieux, et peut-être aura-t-il le temps de faire fortune là-bas!

— Faire fortune 1 fit la lizon avec un accent de doute. Tenez ! je suis précisément d'une province d'où beaucoup de gens sont partis pour aller aux lies. Ceux qui partaient riches en revenaient pauvres; ceux qui partaient pauvres n'en revenaient pas. Vous ne savez donc pas ce que c'est que ces pays-là ? des pays où il Y a une peste qui vousfait mourir tout jaune, et des serpents qui vous font mourir tout bleu, sans compter tous les autres animaux sauvages !

— Âh I fit Isidore avec une subite convoitise, comme on y doit faire de belles chasses ! ,

— Et voilà tout ce qui vous vient à l'esprit quand vous savez que votre père peut se trouver exposé à tant de dangers ! dit la Lizon presque indigàée par cet égoisme. — Mais^ ajouta-t-elle en lui secouant le bras avec force^ vous ne l'aimez donc pas, votre père^ hein?

— Hais si; je l'aime bien^ puisque c'est mon père, répondit Isidore du même ton avec lequel il aurait dit à son chien : Apporte I

— Eh bien alors, pour vous, pour vos parents, pour tout le monde, pour moi-même, surtout, que votre père soupçonne de mauvaises intentions à son égard, et qui n'en ai que de bonnes, il faut l'empêcher de partir. S'il veut nous quitter, c'est qu'il lui répugne de rester dans une maison où il ne se sentirait pins le

IfO LB SABOT BOUGB.

maitra et où il pourrait eroire qu'on le gai^e beancoup plui par eontrainte que par lK>iiiie volonté. Jo comprends bien toutes ces inquiétudes^ eUes aont naturelles; mais elles disparsdtraient sans doute ù ^otrc père était sigr d'avoir^ après votre mariage, i^ne e^te&oe indépandante^ s'il possédait e^fin un biea qui iût t, hûé «M- Ces paroles ditesj la lizon attendit nn moment» espérant peut<>étre qiVisidore lui épargnerait h difficulté de la proposition e» allant au devant de luinème, mais oelui-ei parut manquer d'initiative. Jusque*là, tout en se aacUaut ricbe, il n'avait qu'imparfaitement compris quçUe étaitj en matière d'intérèi^ sa véritable situation vis-à-vis de son père; mais, en la lui expliquant^ DerizeUos avait développé cbez son fils rin^bnet de la po^sessioa» qui av^it eçgwdré celui de la cupidité.

•« Écouta, liacuif ^t {sidore après avoir réfléchi: Mon père m'avait demandé de lui prêter mille écns pour s'embarquer. Eh bieP) s'il veut rester avec nous, | au lieu de lui prêter ces mille écus, je les lui domierai; il me les rendra quand il voudra, ajouta-t-il naîvementt

— Vous ne m'avez pas compris, Isidore, répondit la Lizon. Il ne s'agit pas d'une humiliante aumône^ qui blesserait, votre pèrcj mais d'uu acte de jostice qiiréparerait l'oubU de votre mère^ Il faut abandonner à votre père une moitié de votre bieu,

dette propositioUft uettement articulée, fit faiii; au j jWBU^ UoiUAie uu hi^ulrle-çorps t^^^^auQUcê*

LE SABOT ftOUGE. ill

— Ne serez-vous pas encore assez riche de la part qui TOUS restera? dit la Lizon.

— Mais, non, Répliqua Isidofe. Mais, nonj J6 serais au contraire plus pauvre dd celle que j'aurais donnée.

— La Servante, qui nô s'attendait pas à cette résistance, commençait à s'en alarmer sérieusement.

— Ah! dit-îl, vous n'êtes pas un bon fils, vous ne séries là un bon mari ni un bon père; ear si vous avez One grosse fin^tune, vous avez un bien petit cœur ! Vous n'aimez que vous !

-^ Et toi! ajouta le Jeune homme, sans protester autrement contre cette accusation d'égolsme. • •*• Vous dites que vous tenez à moi ? Vous ne le prouvez guère, puisque vous me refusez la première chose que je vous demande.

— Mais ce que tu me demandes, c'est la moitié de mon bien, de notre bien, du bien des enfants que nous pourrons avoir. Quand on entre en ménage, on n'est que deux, d'abord, mais on doit s'attendre à se trouver davantage, et il faut être prudent, fit Isidore, qui, après avoir supposé un moment que la servante voulait l'épouser par intérêt, trouvait maintenant qu'elle exagérait trop son désintéressement.

Derizelles n'avait pas été sans prévoir les objections que son fils pourrait faire ; aussi, dans la prévision de celles-ci, avait-il armé la lizon d'un argument pour les combattre.

— Ëh bien, dit la servante en répondant à Tallusion

laite aux conséquences naturelles du mariage^ €sst-e« qu'âlamortde votre père, le bien dont vous l'aurez laissé jouir pendant sa vie ne vous reviendra pas? à qui voulez-vous qu'il le laisse.

— A sa fenimef répliqua Isidore. Écoute donc, mon père est encore assez jeune pour trouver à se marier, surtout s'il a du bien.

Cette fob la lizon n'eut rien à répondre^ car Dérizelles n'ayant pas prévu que son ûls pourrait faire cette supposition^ n'avait fourni à sa servante aucun raisonnement pour la détruire, j Elle demeura donc fort embarrassée devant Isidore, / dont l'esprit avait acquis soudainement une singulière .^ lucidité et qui déduisait avec beaucoup de sang-froid et de justesse toutes les conséquences que pourrait avoir l'acte qu'on lui proposait

£1 CŒUR BT LA BOURSB

Tous les raisonnements que Ini avait dictés Derizellcs pour vaincre son fils ayant Tun après l'autre échoué contre Tinstinctive défiance témoignée par celui-ci, la Lizon fut un instant sur le point d'apprendre à Isidore que Tabandon d'une moitié de son bien était une condition exigée par son père pour donner son consentement à leur mariage. Mais elle comprit que cette révélation lui attirerait infailliblement l'inimitié du fermier, qui^ voyant ses espérances déçues, se montrerait alors aussi rigoureux qu'il s'était montré tolérant, et userait de tous les moyens que lui fournirait l'autorité paternelle pour amener une rupture définitive entre elle et Isidore.

Espérant d'ailleurs que Derizelles, instruit de la résis-

tlA LE SABOT ROUGE.

tance de son fils^ saurait bien imaginer quelque non- Teau moyen d^action pour robliger à céder^ la Lizon préféra resterdiscrète etfidèle àdes intérêtsau triomphe desquelles ceux de sa passion même se trouvaient liés. Cette discussion nocturne s'était prolongée jusqu'à une heure si avancée que les deux jeunes gens se trouvèrent surpris par le jour avant que la persistance de Tun eut pu vaincre la résistance de l'autre. Ce fut Isidore qui, le premier, mit fin au débat ; enyoyantraube blanchir aux carreaux de la salle, il commença à faire ses préparatifs de départ pour la chasse. Comme il mettait ses guêtres^ Tune des boucles mal attachées lui étant restée dans la main^ il pria la lizon de la lui recoudre.

— Attendez, lui dit-elle, il faut que j'aille chercher mon dé.

Gomme elle montait à sa chambrOi elle rencontra Dentelles qui rôdait déjà dans les escaliers, et à qui elle raconta brièvement l'insuccès de sa démarche.

<— Tu n'as pas su t'y prendre, dit le fermier d'on ton bourru.

— J'ai fait tout ce que vous m'aviez dit de faire, ]'ai dit tout ce que vous m'aviez dit de dire ; est-ce ma faute s'il refuse ? répondit-elle humblement.

Derizelles parut réfléchir un moment.

•— Attends qu'il soit parti, dit-il à la lizon. Quand Qpus serons seuls et tranquilles, nous avisero-is.

-^ Et s'il refuse toujours ? dçmandart-eUe, sans oser pousser plus avant son inquiète interrogation.

Son visage exprimait alors une tà&^ défoillcn^

LE SAÉOt AOtTGI. I!5

morale, ^èDèrixellen Jttgea prudent dd r«flMiiiragei* paf tide patôle siif Iftguelld U serait toujoim temps dQ revenir à l'oceasîrtn.

— Ytt derad ma bra cpiuid même, M dit-il paternellement, sans vouloir toutefois s'éxpliqaer da* vantage.

la servante, tm peu rasdurée, redescendit Mprès d'Isidore^ qui, pour combattre les effets malsains d'une épaisse matinée de brouillard^ se ouatait inté'* rieorement la poitrine avec un croftton de pisdn trempé dans un verre d*eau-de-vie.

-^ Dépëcbons-nous^ dit-il aveû impatience^ en posant sa jambe guètrée sur une chaise.

La Lizon se mit à genoux pour être plus à Taise et commença à reôoudre la boucle détachée.

Ce n'était pas sans eSbrt qu'elle pouvait faire entrer Taiguille dans Tépaisseurdu cuir mouillé; aussi les points se sucoédaient-ils avec lenteur sous sa main un peu tremblante. Isidore^ qui ne se rendait pas compte de la difficulté du travail^ Continuait à battre une mesure précipitée d*impatience avec le pied qu'il avait posé sur le sol.

Soit que l'incommodité de la position, qui Tobligeait à avoir la tète baissée , lui eût porté le sang au cerveau, soit que les fatigues d'une nuit d'insomnie eussent épuisé ses forces^ la lizon^ lâchant tout à èoup son aiguille^ s'affaissa aux pieds d'Isidore^ qui ne s'aperçut de cette prostration subite qu'au moment où le mouvement des mains de la servante avait cessé.

116 LE SABOT aOOGB.

Pea familier atec le spectacle d'un éTanonissemeiity le jeune homme resta un moment indécis snr ce qa'il devait taire ; il eut cependant Tidée de tremper nn linge dans le sceau de cuivre où pleurait goutte à goutte le robinet d'une fontaine. Penché vers la Lison^ toujours immobile^ il lui en mouilla les tempes et le visage. La subite fraîcheur de cette lotion fit ouvrir les yeux à la jeune fille, qui essaya de se relever; mais elle ne put y parvenir sans le secours d'Isidore. L'ayantprise entre sesbras, il la porta sur unechaise, au coin de la cheminée^ et d'une voix qui témoignait plus d'étonnement que d'inquiétude^ il lui demanda ce qui lui avait pris.

— Je ne sais pas^ répondit-elle ; il m'a passé comme un brouillard rouge devant les yeux, et puis j'ai entendu tout à coup des bourdonnements dans mes oreilles, comme si je les avais mises àla lumière (1 ) d'une ruche. Et voyant qu'Isidore paraissait ne pas tenir en place en entendant les coups de fusil qui commençaient à retentir dans la plaine voisine, elle ajouta :

— Ce ne sera rien maintenant, vous pouvez vous en aller.

— Si tu avais besdn de moi pourtant, faudrait me le dire, j'attendrais que tu sois tout à fait remise, lépondit-il en continuant son équipement, que l'incident avait interrompu. Et, fouillant dans toutes ses poches

(1) Sorte d'oayertnre pratiquée an tas de la rad» pow entrer et sortir les abeilles.

Tune après Taatre pour y constater la présence des objets dont il faisait usage en chasse^ il murmura en s'adressant à lui-même : — .Voyons, je n'oublie rien? — J'ai ma pipe î — Oui, la voilà ! — J'ai mon briquet? Oui, je le sens. Et s'approchant de la servante, qui le suivait des yeux, il lui tendit la main en lui disant :

— Eh bien, Uzon, au revoir... A tantôt !

— A revoir encore aujourd'hui, répondit celle-ci; mais je vous ai parlé sérieusement cette nuit, et si vous n'y prenez garde, ce ne sera plus à revoir, ce sera adieu qae je vous dirai. Et , voyant qu'Isidore semtilait par son attitude mettre ses paroles en doute, elle ajouta :

-^ Vous ne me*croyez pas ; eh bien, vous verrez I — > Hais, fit Isidore, tu tiens donc absolument à nous rainer pour notre entrée en ménage t

— Je tiens à ce que votre père me donne le bras pour aller à l'église, dit la lizon.

Isidore ne voulut pas sortir sans faire une apparente concession à cet instinct de délicatesse, trop subtil pour qu'il pûtrapprécier«

— Ecoute, fit-il, je réflécliirai, je consulterai, et si ce que tu exiges, peut se faire en prenant des garanties pour l'avenir, eh bien, nous verrons !

— Tâchez de voir vite, alors, dit la lizon en se levaut pour accompagner le jeune homme jusqu'à la porte. Mais à peine était-elle debout qu'elle sentit les jambes lui manquer ; elle n'eut que le temps de se rasseoir pour ne pas tomber. Isidore, qui avait déjà^ son Aisil

41ft LE SABOT HOC^E.

sur Vépaxû^f le posa sur un meuble pour revenir à elle.

*^ Décidément^ ça ne va pas ce matin, liii dit-il en lui témoignant cette fois plus de sollicitude qu'il n'en avait montré d'abord.

•^ Franchement, non, ça ne va pas trop, répondit la Li2on. Mais ^ passera avec un peu de repos. Je na suis pas habituée à me priver de sommeil.

«^ Veux^-tu que je passe à Pontisy et que j'envoie le médecin?

•^ Une domestique n'a pas le droit d'être malade, dit la Uzon. Et, faisant un effort de volonté, elle par* vint à se mettre debout, et fit même quelques pas dans la salle.

lâidore, rassuré de nouveau «^ et il ne souhaitait pas mieux que d'avoir une apparence de motif pour Têtre — sifQa le chieH Tambeau, qui grattait dans les cendres, et sortit en adressant à la servante un geste d'adieu amical.

Slle était seule à peu près depuis cinq minutes, lorsqu'elle vit paraître DeriBdlas. En apprenant qu'elle avait échoué dans sa tentative auprès de son fils, le fermier s'était rendu aussitôt chez son beau^frôre Loucioty qui, dans Véiat d'hostilité où ils étaient vis-àvis l'un de l'autre, parut asse» surpris de le voir entrer ^ez lui, et lui témoigna s(m étonnement par un accueil d'une eordiaUté douteuse.

*^ £h bien, oui| baau^frère, c'est moi, fit Dentelles en s'asseyantsans y être invité. Faites vepir un pichet de votre petit jus de piprre k fusil ; lea bonnes idées

LB SABOT nOVGB* il^

poiOâsant mieux fnaud on lôs arrose. Bl comme la fiUe de Lonaiol étfiit aeconroe en reconnaissant la voix de son oncle Deriaelles rattira auprès de lui et rembrassa sur la froïit en lui disait t

~ MéUoy tu es ma lâèce, pas yralt Eb. bien^ Je trouve que (a n'est pas eneone asses pour mon amitié.

— Hem, grommela dans ses dents le beau-frère Louciot 3 Baisers de Judas!

Si Derizelles n'avait pas «tendu ou avait feint de ne paai eptendre le défiant aparté du père de Mélle^ celleci avait parfaitement susi le sens des paroles de son oncle, et elle en témoigna une joie qui faisait plus d'baoQeur à sa o^veté qu'à éon éduoation.

•^ Mon enfont, dit Derizelles quaAd elle eut servi le vin blanc; laisse-nous seuls ton père et moi; bous avons à parler de eboses que lea filles sages comme toi ne doivent pas entendre.

IdéUe disparut en sautant eomme une èhevrette ivre de brou.

— Çà» beaurfrôre^ fil Derlsellee eu tendant son verre à Louciot» trinquez avec moi de bonne IntelU'* gençe; ce serait faire injure A votre bon vin que de le bo|re en faisant la grimaoe»

— Dam I écoutez donc, beau-frère ; on ne sait jamais si vous ^s un jN>u ou un jeton.

«rrf Je suis franc comme cette bobson franche» répliqua Derizelles en élevant son verre dans un rayon de fpleil qui traversait la aluiml)re comme un flèohe lumineuse.

ttÛ LB SABOT ROOGB.

•— Qu'ayeZ'Tous à me diret demanda Louciot en s'accobdant 9iir la table et en attachant un regard d Inquisiteur sur le visage de son parent.

— J*ai à vous dire que je n'ai pas voulu vous croire autrefois quand vous avez deviné le manège de cette lizon du diable avec mon garçon, et que je m'en repens à llieure qu'il est.

— ^Ahl ahl fit Loueiot avec la satisfaction d'un homme qui entend reconnaître trop tardivement les conseils qu'il a donnés et qu'on n'a pas voulu suivre; vous convenez maintenant que j'avais Inen flairé.

Derizelles joignit les mains et prit une physionomie si paternellement désolée^ que tous les doutes de son beau-frère s'évanouirent

-— Voyons, demanda-t-il, que veut-elle, cette coquine-làT

•— Ce qu'elle veut! fit Derizelles, enchérissant sur le mépris manifesté par son beau-frère ; vous vous en étiez bien douté autrefois : elle veut tout et elle aura tout, si les gens diionneur de la famille ne s'entendent pas entre eux pour désensorceler mon pauvre garçon, qui n'était guère qu'imbécile, etqn'elle a rendu fou.

L'oncle Loueiot approuva par un hochement de tète significatif l'apiwéciation qu'il venait d'entendre faire de son neveu. .

L'entretien des deux beaux-frères fut de courte durée et se termina par une réconciliation scellée dans

LE SABOT ROUGE. m

là Tiame qniTs avaient^ Tun^ en toute franchise^ et l'autre en apparence^ témoignée contre la lizon. Derizelles sortit de chez son beau-frère après avoir obtenu de lui ce qu^il voulait en obtenir. Louciot s'était engagé à provoquer dans toute la parenté dlsidore une manifestation à laquelle on s'efforcerait d'associer tous les— pères de famille du pays^ et qui aurait pour but d'obliger la Lizon à le quitter définitivement. Cette démonstration devait avoir lieu le jour même.

Derizelles sortait de chez son beau-frère lorsqu'il entra dans la salle^ où peu d'instants auparavant la lizon venait d'être quittée par Isidore. U ne prit presque point garde aux traces de fatigue et à l'abattement, cependant visibles, que la passagère indisposition de la jeune femme avait laissées sur son visage.

— Maintenant, lui dit-il, et avec la brutalité d'un homme pressé d'aller au fait, raconte-moi un peu en détail ce qui s'est passé entre toi et mon garçon. U refuse ce que tu as demandé. Mais comment ? pourquoi ? Quelle raison donne-t-il7 et d'où vient qu'il raisonne ? Ta n'es point sotte, tu dois savoir ce qui se passe dans son esprit. Allons, réponds! fit-il avec impatience.

La Lizon lui fit alors, sans oublier aucune circonstance, le rédt de la lutte qu'elle avait engagée avec Isidore, et rapporta presque textuellement à son père les motifs sur lesquels le jeune homme avait appuyé sa résistance.

Un refus net, dans lequel il n'aurait vu qu'un parti

pris d'obstinatioû; aurait moins inquiété Derizelles qiie cette résistance motivée, prévoyante et surtout pleine de défiance. Il demeura tellement frappé du changement subit qui s*était opéré dans le caractère de sod fils, qu'il eut un moment Tesprit traversé par le soupçon que la lizon l'avait peut-être trahi auprès d'Isidore, et ce soupçon fut si vif qu'il ne put s'empêcher de Pexprimer à la servante.

Gomme un instant celle-ci avait eu Pidée d'instruire le jeune homme de l'entente qui existait entre elle et son père, elle rougit légèrement de cette supposition; mais, par un seul mot, elle détruisit tous les doutes que Derizelles avait pu concevoir sur sa discrétion.

— A quoi cela me servirait-il de vous trahir ? lui dit-elle. Je sais bien que je ne puis rien sans vous.

L'accent avec lequel elle lui parlait exprimait une si réelle conviction d'impuissance, que DerizellQ^ cqiqprit qu'elle n'avait pas cessé d'être ce qu'elle s'était montrée toujours dans leurs rapports mystérieux, Q'est-à-dire le souple et docile instrument de ses volontés quelles qu'elles fussent. Ce fut seulement alors qu'il s'aperçut du malaise qu'elle semblait éprouver.

— Lizon, ma fille, lui demandM-U doucement, tout ça te chagrine, pas vrai I

— Quoi ? fit-elle en sortant de sa rêverie.

^ Mais cette incertitude de ss^voir si tu seras ou s tu ne seras pas sa femme.

— 11 en sera toujours ce que vp^s voudrez, répondit-elle avec résignation.

LB SABOT IIOUGB. 119

Ici Dcrizelles hésita mi moment; ear, toat assuré qa'i} put êl^e de son obéissasee servile» il avait à faire à la servante une propoûtioii qi}i était de nature à ré-^ volter tous «es instincts d^amour^propre. Dans toute chose diflScile à exprimer, c'est rentrée en matitee qui offre ordinairement le pins de difficultés* Comme De* ri^ell^s méditait un début, la liison lui allégea ellemême ce moment d^embarras en lui ra^elant que le matin il lui avait promia de ebercbei* un moyen qui pût forcer Isidore à consentir aux conditions qu'il avait refusées, même après la menace qu'elle lui avait faite de le quitter.

— Mais, mon enfant, fit Derizelles, s'il t'a refusé^ malgré cette menace, c'est qu'il ne croit pas que tu l'exécuteras, çt tant qu'il te verra ici, il résistera.

•^ Alors, fit la li^n, qui commençait & comprendre» il faut donc que je parte? Wiais où irai-je 7

— Pas assez loin pour qu'il ne puisse pas te re^trouver.

— Et s'il ne me cherche pas? dit la Lizon avec inquiétude. Si on l'empêche de me chercher 7 ajoutât-elle avec défiance.

Derizelles comprit qu'il était urgent de la rassurer sur les conséquences de ce départ.

— Ne t'es'tu pas toujours trouvée bien des conseils que je t'ai donnés 7 lui demanda-t-il. Si mon fils songe à t'épouser, n'est-ce pas moi qui lui en ai indirectement donné l'idée ? Allons, rappelle-toi.

La servante inclina la tête en signe d'affirmation.

IM LE SABOT ROtJGE.

— Alors, puisque j'ai le désir que tu sois ma bni, puisque j'ai des raisous pour que cela soit, continua4il sans se soucier de déguiser le cynisme de sa pensée, comment peux-tu craindre que je puisse te conseiller une chose qui contrarierait des projets dont je désire autant que toi la réussite ; il ne s'agit point d'ailleurs d'un départ qui pourrait faire croire à Isidore que ton attachement pour lui a pu s'amoindrir; il s'agit d'une fuite à laquelle tu te trouveras obligée, forcée ; en un mot, tu seras chassée.

— - Chassée! fit la Lizon.

— Oui, répliqua Derizelles, et pour que tu ne t'effrayes pas, je te préviens d'avance.

Il l'instruisit alors de son rapprochement apparent avec la famille d'Isidore, m'avertit même de la manifestation hostile dont elle devait être l'objet dans la journée, et ne recula point à lui faire l'aveu que c'était lui qui l'avait provoquée.

YII

IB CODX CITIL

La Lizon était habituée à Tétrangetè des manœuvres employées par Derizelles. En la mettant au service de sa diplomatie domestique, il lui avait presque inoculé le sens de cette cautèle féconde en détours et toujours pourvue de quelque ruse nouvelle. Cette fois, cependant, il eut de la peine à lui faire comprendre Teffica* cité du nouveau moyen d'action qu'il se proposait de mettre en usage. Elle le trouvait non-«eulement violent, mais dangereux dans ses conséquences ; elle ne pouvait surtout croire qu'il lui serait possible de rentrer dans un pays d'où elle aurait été chassée* Môme au prix du succès, ce rôle lui répugnait.

Derizelles dut mettre eu œurr -3 sa plus subtile per-

198 LE SABOT ROUGB.

snasion^ il lui montra d'abord Isidore tout effaré en ne la retrouvant plus à la maison à son retour; puis furieux conti-e sa famille^ en apprenant la publique ava* nie qui lui aurait été faite, il le lui fit voir ensuite lancé à sa poursuite, la retrouvant dans la viUe prochaine, où elle se serait arrêtée pour Tattendre, et la suppliant de revenir à tout prix dans cette maison d'où eUe aurait été chassée comme servante» et où, lui Derizelles, la ferait triomphalement rentrer à son bras en la reconnaissant publiquement pour sa fille. La facoude du fermier, la vivacité du langage avec lequel il avait coloré le tableau de 4^tte ^p^babilitation, eurent le résultat qu'il en attendait.

La Lizon consentit à subir l'épreuve*

Comme elle en prenait l'engagement, Isidore, pensif et ennuyé» battait la plaine déjà battue avant lui^ et où il ne rencontrait que des pies bavardes et des corbeaux voraces, que la présence des fantomeê flottants plantés dans les champs nouvellement ensemencés n'empêchait pat de venir piller la tatate abondance. Peu soucieux d'user sa poudre sur c^ gibier de Ma«^ Mettêi, il arriva ainsi, sans avoir brâlé une amorce, dans ee bois de la Fontaine où, une année auparavant, il rencontrait la Lizon, en allant le soir à Tafiât des bécasses. Isidore n'était pas un personnage élégiaque; mais cependant, en se retrouvant dans ce lieu, il y fdt assaiUi à son entrée par des souvenirs qu'il ne trouva qu'à demi importuns.

Isidore s'était assis auprès du lavoir construit aa

Digitizdtt by VjOOQIC

LB dABOT AOUGfi. 127

bord de l'eau. Son chieu^ qtil avait remarqué le peu d'ardeur gu^il avait montré à la chasse pendant la matinée^ avait; pour la forme^ fait une ronde dans le boîs^ et n'y ayant rien trouvé, il était venu se coucher aux pieds de son maître^ dressant cependant TorelUe et remuant la queue chaque fois qu'un poisson sautait hors de l'eau et s'y replongeait en la faisant bouillonner autoiur de lui«

On était alors aux approches du printemps, et son arrivée se révélait déj& par tous les aspects de renouveau que reprend la nature, à cette époque où elle ressemblé à une femme qui dépouille ses derniers vête* ments d'hiver en respirant les premières violettes.

De quelque argile que soit pétri l'être humain, qu'il soit rustre ou poSte^ il est des influences d'heure, de temps et de lieu, auxquels l'homme ne pourra se soustrdre voloutairement, qu'elles lui semblent douces ou qu'elles lui paraissent douloureuses. Peu à peu, et à son insu, Isidore se trouvait enveloppé par ces influences mystérieuses qui donnaient encore plus de vivacité aux souvenirs de ses premiers rendez-vous avec la Lizon sur les tranquilles rivages de cette tranquille rivière, bordée de saules destinés à protéger^ comme dans l'idylle, la fuite des Galathées rustiques. Par quelle fêlure de son enveloppe opaque l'émotion entra-t-elle dans le cœur d'Isidore î II ne put s'en rendre compte, mais il n'en ressentit pas moins les effets. Cette rêverie fut troublée subitement par un bruit qui agita les roseaux voisins, d'où un canard

«W LE SABOT ROUGB.

sauvage s'éleya lourdement Ayant qu'il eût pu donner à son Tol toute sa rapidité, Isidore, qui ne stationnait jamais à la chasse sans avoir son fusil armé près de lui, mit Toiseau enjoué et fit feu. Le canard tomba au m^ieu de la rivière^ où le courant remportait à la dérive. Dans cette circonstance^ la présence de Tambeau était inutile^ car, en sa qualité de chien courant, le travail aquatique n'entrait pas dans son éducation. Isidore, tout au résultat heureux de son coup de fasîl, se désolait cependant d'en perdre le bénéfice, lorsqu'il fut aperçu et reconnu par le notaire du pays, qui ch^ sait en bateau. Il se mit aussitôt à ramer dans la direction du gibier démonté, qu'il vint rapporter à Isidore, en le fôUcitant sur son adresse^ et en se félicitant, lui, de s'être trouvé à propos pour qu'il n'en perdit pas le fruit.

Isidore, par cela même qu'il était vaniteux et grossier, était sensible à toute formule de politesse; il y voyait presque un témoignage d'humilité. Il causa avec le notaire qui, nouvellement installé à Pontisy, cherchait à se créer des relations dans les communes qui étaient du ressort de son étude. Au miUeu de la conversation, Isidore eut l'idée de profiter de cette rencontre pour consulter le notaire à propos des avantages que la Lizon exigeait qu'il fit à son père. Bien ' que le jeune homme ne se fût expliqué qu'à demi, le notaire comprit de quoi il était question, et, en vulgarisant pour les mettre à sa portée les termes de la loi, il lui fit le résumé des articles du code qui régissent

LG SABOT R0C6E. i»

les donations. Au nombre de ces articles, dont Isidore se faisait répéter le texte pour mieux s'en pénétrer, il en était un qui le frappa particulièrement ; c'éudt celui qui, traitant de la révocation, lui apprenait que la -~ donation qu'il ferait à son père pourrai! e^te révoquée par la naissance d'un enfant légitime.

n salua le notaire après Tavoir remercié, jeta son fusil surrépaule^etse mit rapidement en marche dans la direction de Saint-Clair.

Au moment où Isidore traversait le village pour rentrer chez lui, il remarqua une sorte d'agitation parmi les haUtants. Rassemblés en groupes bruyants sur le seuil des maisons, ils semblaient à grand renfort d'édats de voix et de gestes démonstratifs commenter entre eux quelque fait important qui devait intéresser Isidore, car lorsqu'il passait devant un de ces conciliabules ambulants, les propos, élevés au diapason le plus aigu de la médisance, s'éteignaient tout à coup dans une discrète sourdine.

Ces rassemblements tumultueux étaient causés par le départ de la Lizon, qui, une heure auparavant, avait dû quitter Saint-Clair à la suite de la démonstration faite par la famille d'Isidore.

Les choses s'étaient passées comme Derizelles les lui avait prédites. Au moment où elle se livrait à quelques soins domestiques, les parents d'Isidore, guidés par l'oncle Louciot et suivis par tous les gens convoqués à l'avance pour être témoins de la scène, étaient entrés dans la cour de la ferme et avaient entouré la servante

€80 LR SABOT IIOQGE.

dana ud eercle où toa regard no icnoontrait cre0 àsB figures eimemiesé

Ge fut ToaclQ Londot qui porta la parole. Désireux de produire une acuasation devant une assemblée p(»(ibreiMe» U débuta par qu^lquea^uaea de oea lourdes phrases coulées dau9 ]m plu» groniera moules du lieu commun. Si, dans son diecours, il ne remontait pas à la Genè9^j^ comme V Intimé, avant d'arriver an fait^ il s'étendit en préliminaires tellement ambitiew^ que les a^^tantsy croywt reconnaître dans cette grotesque éloquence les pompeuses formules du langage dont le3 marchanda d'orviétan font précéder ledébit deleuis drogues, se demand^ent intérieurement si rorateur^ w lieu de requérir contre la Lô^qu, n'allait pas finir par proposer à celle-^i de lui vendre un onguent pour lui faire tomber les engelures,

I^puciott a'apercevaat qu'il n'était paa eompris, abandonna eu^sii^t le ton solennel pour aborder Tinvective.

Cette fois il trouva de l'écho cbea ses auditevirs. Chacune des injurea e.Qcumulées dans son réquiaiix)ire était hissée en cboBurt 8ien qu'elle fût prévenue de ee qui lui allait arriver, la lizon a'efifraya cependant, car aux injures succédèrent les menaces» et la conclusiou du discours de Louciot semblait faire appel aux violences»

Cette manifestâtioui qui devait avoir un certain caractère de dignité, et qui aurait pu être d'un exemple profitable si elle eût été véritablement faite dans Tio-

(Mt de» mœnni^ ne fut eo réalité qu'une brutale re- - Tanche d'intérêts déçue et de vanités froisBées» Lftiwfalgjj^jhe^^teroier^jm çt la

moindre préoeeupatiim de eeux qui l'assistaient, Vunique but de Louciot était défaire disparaître du pays une femme qu'il croyait être uu obstacle à rétablissement de sa âlle^ et les autres lui prêtaieut le QonQours de leur présente moioa pour le faire triompher que pour satisfaire leurs instinetade malveiUwçe*

Conmie elle était eonv^ue de le ^aire« la liion déclara qu'elle eonsentait à se retirer^ et demanda seulement le temps nécessaire pour réunir les objets qui lui appartenaient. On &e lui laissa emporter que quelques vieux vêtements et uue partie de linge, 11 fallut Tintervention de Derizelles, qui apparut tout k QOup> pour qu'on lui permit de garder un peu de l'argent qu'elle avait écQU€ani«& aur ae«» gages*

^<* Si vous voulez qu'elle s'en aille, il faut au moins lui laisser les moyens de partir^ fit-il observer. Elt^ profilaut d'uu moment q6 l'attentiou de3 assistants était attirée ailleure^ il dit à la Lison» ocoupée à nouer le paquet qui contenait sej bardes ;

••« Vant'ep. t(>ut droit à Fontainebleau^ et descends à l'auberge de l'Ane-Vert.

"^ Ai-ie W«» fait tout ce qoQ tous ave» voulu? ki demanda-t-elle tout bas,

-^Oui, répondit'il cA lui adressant un regard significatif; mais tu sais qu'il re^te euoore quelque oUo^ à faire,

Lorsque Isidore rentra chez lui^ il y avait déjà près de deux heures que la Lizon était partie. Un groupe moqueur l'avait accompagnée jusqu'au commence' ment de la route qui va de SainMIlair à Fontaine- Ueau en traversant la forêt.

Isidore ne savait rien encore de ce qui s'était passé chez lui pendant son absence. Mis en appétit par sa promenade matinale, son premier mot^ lorsqu'il rentra^ fut de demander à son père pourquoi le déjeuner n'était pas servi ; et^ s'étant rappelé tout à coup qu'il avait quitté la Lizon un peu indisposée» il demanda si elle était malade.

-* Mais.. . fit Derizelles en hésitant un peu^ on ne t'a donc pas appris... tu ne sais donc pas...

— Quoiî

•— Eiifin^ mon garçon, pour aigourd'hui^ pour demain^ jusqu'à ce que nous ayons trouvé une servante pour remplacer la lizon^ faudra nous servir noas-

Ces paroles semblaient jusqu'à un certain point justifier les craintes qu'Isidore avait sur l'état de la lizoa. 11 se leva aussitôt et prit sa casquette.

•— Où vas-tu^ lui demanda son père, qui suivait des yeux tous ses mouvements.

— • Je vais à Pontisy chercha le médecin^ répondit Isidore^ qui était déjà à la porte.

— Nous n'avons pas de malade ici, répondit Deii^ zelles. La Lizon est partie; voilà pourquoi le déjeuner est en retard. Sans compter que le diner le sera peat-

LE SABOT ROOGE. ISS

être aussi ; car moi j'ai perdu l'habitude de m'occuper de cuisine.

— La Lizon est partie? fit Isidore; de sa volouté^ ajouta-t-il précipitamment.

— Faut pas mentir, répondit tranquillement son père, on Fa un peu forcée^ je dirai même beau^ eoup.

— Pas vous, au moins, fît Isidore sur un ton tellement voisin de ta menace^ que Derizelles crut devoir protester par quelques dignes paroles.

— Mon garçon^ dit-il^ ce n'est pas ainsi que tu devrais me parler^ quand même j'aurais fait ce qui a été fait par d'autres que mol Tu oublies que nous sommes sous le toit où a vécu ta chère et regrettée mère défunte, à qui tu aurais certainement causé bien des chagrins si elle était encore dans ce monde. Mais ce n'est pas moi qui ai renvoyé la Lizon, c'est l'opinion publique qui s'est manifestée par la voix de la parenté. La Lizon a compris que sa présence dans notre maison y était un sujet de scandale, une cause de discorde : elle a cédé, et^ en cédant, elle a fait une action sage. Maintenant qu'elle est partie, je l'estime presque. Cette soumission aux vœux de toute une famille, dont sa présence dans le pays dérangeait tous les projets, prouve que son affection pour toi n'était pas intéressée, comme je le croyais et comme j'étais autorisé à le croire. Une femme qui n'aurait eu que des sentiments de cuj^dité n'aurait pas si facilement renoncé à t'épouser ; car> dans les idées où je t'ai vu hier soir à

ità LE SABOT ROUGB.

/propos d'elle, û est probable que tuTauraîs prise pour femme si elle n'était point partie.

— Je Tépouserai encore quand je Taurai trouvée, et je vais la cbereber, interrompit Isidore.

— - Tu ne peux te marier que si je te donne moo consentement^ fit Derizelles.

— - Hier^ vous me laissiez libre de faire ma volonté.

— Hier n'est pas aujourd'hui.

— Mais hier vous aviez des doutç^ sur la Lizoo, et tout à l'heure vous venez de reconnaître que vous l'aviez mal jugée. Oui, mal jugée. Ahl si vous saviez!

Et pendant un moment il fut sur le point de faire connaître à son père les conditions que la lizon lui avait elle-même imposées, pour consentir a l'épouser; mais il s'arrêta, retenu par une instinctive prudence.

— Voyons^ mon père, où est-elle aUée? demandat-ilj vous devez le savoir.

Derizelles avait hâte de voir son fils parti à la poursuite de là Lizon; mais il devait cependant dissimuler ce désir.

Feignant alors d'être ému par Tagitation du jeune homme, il lui serra la. main avec compassion.

— Ah! mon pauvre gar^n, lui dit-il, ton chagrin me fait grand'pitiéj et si j'avais quelque chose à donner^ je le donnerais de bon cœur pour te voir gublier cette fille-là. — - C'est donc vraiment pour de bon que ça te tient là? ajouta-t-iî en frappant sur la poitrine dlsidore.

LB SABOT ROUGB. 189

— * Ecoute, lui dit-il, c'est peut-être lechemiç d^nne sottise que je vais t'indiquer ; mais tant pis pour toi si tu la lais. Je sais que la Li2on est un peu liée avec la femme qui tient l'auberge de TAne-Vert, à Fontainebleau, et comme elle ne connaît pas d'autre personne dans les environs, e^est sans doute là qu^elle seraall^e. Maintenant, comme ton onde Louciot va probable* ment t'épier pour sav<»r si tu ne cours pas après elle, et qu^il pourrait t'arrèter, prends par les champs et les taillis pour rejoindre la route; et, continua-t^il en tirant de sa poc}ie la chaîne et I4 montre que la servante n'avait pas emportées, remets à la Lizon cesbi* joux pour qu'elle puisse avoir au moins un souvenir de toi ; surtout, reviens quand tu lui auras dit adieu.

— Je reviendrai avec elle, mon père, fit Isidore.

«i— Ah l là-dessus, je suis franquilla, fit Derizelles. Tu sais bien qu'elle n'osera plus remettre le pied dans le pays.

Sans rien vouloir entendre de plus, Isidore suivant le chemin que lui avait indiqué son père, courut sur les traces de la fugitive, qu'il rejoignit à moitié chemin de la route de Fontainebleau.

La Lizon avait dii s'arrêter en chemin, brisée par les émotions de la journée. H la trouva assise sur le paquet qui contenait ses bardes. Une femme qui re* venait du marché était auprès d'elle et semblait lui donner des soins. La Lizon n'entendit pas même la voix d'Isidore qui l'appelait avec une tendresse inaccoutumée.

4M LR Sa\oT rouge.

— Mais qii'a-t-elle donc, demanda-t-il avec incpiétnde à la paysanne.

— Mauvais sujet I répondit celle-ci, qui connaissait les relations des deux jeunes gens ; vous ne vous en doutez pas?

— Tout à coup la Lizon se releva, porta la main à sa poitrine, reconnut Isidore, et poussa un grand cri où il y avait autant de joie qw de douleur.

Elle venait pour la première fois de sentir tressaillir sa maternité.

— Ah? fit à son tour Isidore, se rappelant la consultation du notaire : maintenant je puis donner mon bien à mon père; mon enfant le lui reprendra.

Lorsque Isidore avait rejoint la Lizon sur la route, il avait voulu la ramener sur-le-champ à Saint-Clair; mais fidèle à la promesse qu'elle avait faite au fermier, celle-ci refusa de le suivre.

— Je ne retournerai à Saint-Clair que pour être votre femme, et maintenant plus que jamais, ajouta-t-elle en faisant allusion aux événements de la journée; je ne vous épouserai que si votre père donne lui-même un démenti aux mauvaises choses qu'on a dites sur moi, en venant me demander que je sois sa bru.

Isidore ne discuta plus les conditions qui Ini étaient imposées. Mais, sans faire connaître à la servante les raisons qui le disposaient à faire les concessions qull lui avait refusées la nuit précédente, il exigea d'elle qu'elle n'instruisît pas son père de son état avant la célébration de leur mariage.

LE SABOT ROïïCfi. IS7

Après avoir installé la Lizon à Fauberge de VArte- Vert, à Fontaînebleau, il repartit ponr Saint-Clair.

Bien que ITienre fût déjà avancée, Derizelles n'avait pas voulu se coucher sans avoir vu son fils, pour savoir de lui quel avait été le résultat de sa rencontre avec la Lizon.

Isidore fut bref. Il annonça nettement que Fopposition qu'il trouvait dans sa famille n'avait en rien modifié ses sentiments pour sa servante, et quil était décidé à l'épouser dès qu'elle-même y aurait consenti; et, n'ayant plus de motif pour se taire , il instruisit alors Derizelles des conditions spécifiées par la Lizon en sa faveur.

— Gomment ! s'écria le fermier en feignant admirablement une surprise émue... Cette pauvre fille qu'on accusait, que j'accusais moi-même tout le premier, elle veut...

— Oui, interrompit Isidore, elle veut que vous restiez parmi nous, et comme elle connaît l'indépendance de vos goûts et de votre caractère, elle exige que vous ayez une existence libre et assurée, et elle ne viendra ici que lorsque vous aurez accepté...

— Mon cher garçon, fit Derizelles, j'espère que tu ne m'as pas fait l'injure de croire un seul moment que je pourrais consentir à accepter nn pareil sacrifice. D'ailleurs, ajouta t-il avec un acxîent de doute, je ne sais pas si ce que tu me proposes est permis par la loi.

— Ne suis-je donc pas maître de mon bien? demanda Iirîdore.

m ^H SABOt ROUGR/

«- Maître wiqne, maitra alxeolu.

— Eh Dieu, aloiWf n'ai*je pas le droit, si c'est ma yqlonté» de faire une libéralité à mon père î

— Il a'y n qu'un notaire qui pourrait te renseigner positiyeniQQt làwiessus, fit Derizelles. Mais, d'après le peu que je connais de la loi, je m'imagine que, pour êtrâ régulières^ ces jKurteç dç libéralités doivent être acsaptéas par les personnes à qui elles sopt tai^test et, pouv mon compt^^ tput en te sachant gfé de ta géQérpsité, je refuse.

•^ Vous refuser? dit Isidore avec un véritable éton* nement.

— Il y a de méchantes gens partout, mon d^or gai^QOU^ dit Derizelles avec eomponction, xxwà^ il y en a ici plus qu'ailleurs. Cettei pauvre LizQft ^ pu Iç voir tantôt Que n'a4-on pas dit ^ur elle? Si j'acceptai$ ta générosité, on ne voudrait jamais croire que o'^ 4$ ton plein gré et seulement guidé per tpn bou cœur qae tu as agi. On dirait, au contraire» que c'est moi qui, pour douuer mon consenteiueut à t04 ipcunage avee la Lûmu, iG^t exigé r^bandoa de U {prtwe»

£ntendons-nous ; d^u^e i^oitié ^u)emeiit| interrompit Isidore ftyecvivecité?

-r^Tu fte pourreis pa^ donpey plus, reprit m père.

Ce u'éteit pas saus but que Deri^ello? agîs^eit m^l U savait bien que son reins provoquereit l'insistance d'Isidore, qui, en effet, rassuré 9uç les conséquences de l'acte qu'il allait faire, insista et obtint 4^ 30i^ pèrQ

tB SABOT ROTTGB; 189

que cdui-ei raeeompagnerait chez le notaire de Pou* lisy.

Le lendemain, comme Isidore venait le prendre pour le conduire k l'étude, Derixelies trouva encore assea de aang-'froid pour simuler une dernière résistance fondée sur la crainte qu'il éprouvait, disait-il^ de voir son acceptation mal interprétée dans le pays.

Avant de procéder à l'acte pour lequel son ministère était requis, le notaire donna connaissance à ses clients de tous les articles et clauses qui régissent la donation entre-vife.

Répétant à Isidore ce qu'il lui avait déjà appris dans la consultation de la vente : Vous savez, lui dit-il^ que du jeof, de l'heure même où votre père, ici présent, aura accepté le bien que vous vous proposez de lui donner, il en aura la libre et entière jouissance.

•^ Le cher garçon, interrompit Derizelles, sait bien que je n'accepte ses dons que pour les faire prospérer par mon intelligence des affaires, et qu'ils lui reviendront un jour, augmentés de tout ce que je leur aurai pu faire rapporter. Et tout en parlant il serra la main à son fils.

— * Et vous, lui dit le notaire, vous savez qu'il existe des cas où la loi autorise celui qui a donné son bien à le reprendre.

— Je ne connais pas la loi, fit Derizelles; mais j'imagine que si mon fils m'oblige presque, comme il lè fait aujourd'hui, à accepter ses libéralités, ce n'est pas dans intention de me réclamer plus tard im bien qu'il

léO tE SABOT BOUGE.

m'oSk*6 de sa propre volonté- J'y vais franchement, moi, ajouta-t-il en se retournant vers Isidore. Si cela devait amener des difficultés entre nous^ j'aimerais mieux ne pas aller plus loin. Et s'étant levé^ il fit mine le chercher sa casquette^ conmie s'il avait Fintention Je se retirer.

Le notaire l'obligea à se rasseoir.

— C'est parce que je suppose que vous ignorez les dispositions de la loi qu'il est de mon devoir de vous les faire connaître^ lui dit-il ; une donation est un acte important.

— C'est un acte qui donne ?... fit DerizeUes.

-— Et qui assure légalement la jouissance du don.

— Eh bien^ nous sommes d'accord^ fit Isidore^ pressé de finir.

Cependant son père s'était ravisé , et il demanda quelles étaient les circonstances prévues par la loi où la donation pouvait être annulée.

— Celui qui a donné son bien peut en exiger la restitution, dit le notaire» si celui auquel il en a fait don se montre ingrat.

— Ah I fit DerizeUes avec un geste d'approbation, n)ilà qui est bien prévu^ la loi est juste. Mais^ ajouta- Mi en tendant de nouveau la main à son fils^ Isidore sait bien que je ne lui fournirai jamais l'occasion de se repentir.

Isidore acquiesça de la téte^ plutôt par maintien que par conviction.

— Une donation, continua le notaire, peut encore

être réYoqaée de plein droit par la surenance d'un enfant légitime ou légitimé du donateur.

Derizelles eut besoin de mettre en œuvre toutes ses facultés de dissimulation pour cacher la pénible im« pression que lui causait cet article du code dont il avait jusque-là ignoré Texistence. n comprit rapidement que toutes ses ruses et contre-ruses Tavaient amené i se faire prendre lui-même dans un piège. Il jeta sur son fils un regard d'inquisiteur comme pour lire dans sa physionomie si celui-ci était , comme luimême, ignorant de Tarticle qui pouvait rendre la donation illusoire, au premier enfant qui naîtrait de son mariage avec la lizon. Mais l'attitude dlddore dérouta ses soupçons. Appuyé contre la croisée, et comme «'il attendait qu'on l'appelât pour donner sa signature, le jeune homme semblait profondément préoccupé par la lutte qui venait de s'engager dans un angle de la vitre entre un gros bourdon chasseur et nne petite mouche.

Isidore, interpellé par Derizelles et craignant que celui-ci ne revint sur son consentement s'il venait à concevoir quelque doute sur la sincérité de sa donation^ demanda s'il n'était pas possible d'introduire dans l'acte une convention par laquelle il renoncerait à tout retour c(mtre le bien abandonné ison père^ même dans le cas où il se marierait et où il naîtrait un enfant de son mariage.

Derizelles, un peu rassuré par cette démonstration, feignit de ne pas insister, bien qu'il eût liàte de voir

149 tn ISABOT ftOtTGB.

inscrire la danse qui le garantissait contre fonte éventualité, n ne pouvait supposer que son fils n'avait fait cette proposition qu'en toute sécurité. En effet, pour être bien fixé sur la nature et les conséquences de l'acte exigé parla Lizon, après l'avoir quittée la Tei&e, Isidore avait acheté un code à Fontainebleau^ et pendant la nuit il avait étudié la matière qui l'intéressait avec autant d'application que s'il se fut disposé à subir un examen à la Faculté de droit.

— de que vous proposez ne peut pas se faire égale* ment^ dit le notaire à Isidore.

Et comme il feuilletait son code, le jeune homme fut sur le point de lui soufDier I

~ C'est l'artide 965.

Dexiaelies, à qui on avait indiqué l'artiole^ lut d'une voix que l'inquiétude faisait un peu trembler :

«Toute clause ou eonyenticm par laquelle le donatsm € aurait renoncé i la réTocation de la donation, pour a survenance d'enfant, sera regardée eomme nulle et « ne pourra produire aucun effet. »

-«i- C'est*à-dire, mon cher garçon^ fit Derixelles en retirant ses besicles et en répétant lentement ses paroles comme poiur se donner le temps de réfléchir, o'esl-àdire que la loi, comme je te le disais hier soir, ne me parait pas être d'accord avec ta bonne volonté à mon égards et que^ dans certains cas qu'elle a prévus, ta aurais toujours la possibilité d'exiger que Je te rende ton bien.

Isidore, en entendant ces paroles, commença à

tÉl iÀBÔÏ HOUGË. Ut

craÎTldf ô qtte son père n'eût deviné ses intentions.

n se tï-ompait cependant. Derizelles avait été con- ' vaincu de 6a sincérité par Tofire spontanée qu*il lui; avait faite un instant auparavant. D'diUeurs, et à toul risque, il avait déjà pris son paiti d^âècepter quand même la donation*

Gomme le notaife, qui avait fout en parlant minuté Pacte constitutif de k donation, cOniménçait ^ en donner lecture aux parties, il fut interrompu par rentrée dd son tnaftre Clerc, ^i Venait rinforiner qu'on le demandait inunédiatementan village de Sâint-CIair pour recevoir nn testament.

-^ J'y mis, dit le notaire eu vonknt rèpreûdré i^ lecture.

-^ Mais, monsieur, insista le clerc, c'est (pie lé cas est pressé ', le père Richôme n'en a pas pour une heure.

-^ Comment, fit t)erizelles avec étonnenient, mon toisin Richtoe i mal» Je Tai rencontré tout à l'heure tfans les chemins de Ponti^.

-^ Oui, reprit le clerc ; maîstout à llieureett voulant monter dans lebàtimentqn'ilfait construire, ilesttombé sfnr un coin de pierre. Lecnréy est déjà. C'est lui qui fait demander monsieur, ajouta-t-il en se retoumanl vers son patron^

•^ Vous m*eiCusere2, dit celui-ci & Derizelles et à mû fils. Mon dere va vous achever la lecture dé l'iiele; vous n'aurez plus qu'à sigueip»

Lh û sortit dUi5sitt>t.

ihh tn SABOT ROUGB.

Une heure après^ comme le père et le fils rentraient à Saini-Cler^ ik y apprirent la fin de leur voisin Richôme, qui était mort après avoir eu, toutefois^ le temps de tester.

— Eh 1 fit Derizelles en lui-même^ si la Richôme a tout le bien de son homme, et quand même eUe n'en aurait que la moitié, c'est une hche veuve I

Et tout d'un trait, poussé par une idée qui venait de naître dans son esprit prompt au calcid^ il courut chez sa voisine pour lui présenter ses compliments de condoléance.

Mis légalement en possession des biens de son iils, Derizelles n'en était pas moins resté très-inquiet pour l'avenir.

Soupçonneux comme tous les gens rusés, il se demandait si, une fois mariée, la lizon, n'ayant plus de raison qui Tobligeât à être discrète, n'instruirait pas Isidore de la part qu'elle avait dû prendre dans les intrigues paternelles pour arriver à être sa femme, et il craignait qu'au premier berceau qui entrerait dans le ménage, il ne fat sommé de restituer à l'enfant le bien si subtilement arraché au père.

Au nombre des combinaisons qui s'étaient offertes à son esprit inventif pour se garantir contre cette menaçante éventuaUté, il en était une qui lui avait été fournie par la mort subite de son voisin Richôme, dont la veuve avait été coquette lorsque lui^nême avait été galant.

A cette époque, en etfet, plus d'une fois dans les

LE SABOT ROCGE. i^

veillées où Taigre bourdonnement de la chronique villageoise se mêle au ronflement sourd des rouets, le nom de Derîzelles et celui de la veuve Richôme s'étaient trouvés malicieusement rapprochés.

Ce n'était donc pas sans but que Derizelles s'était présenté Tun des premiers pour porter des consolations à la veuve, qui, à l'expiration de son deuil, ne man- . querait sans doute pas de trouver des prétendants à sa main. Le père d'Isidore avait calculé qu'en se mettant lui-même sur les rangs, il aurait peut-être plus de chance que les autres pour être accepté, puisque, outre les préférences que pourraient lui attirer des précédents, il se trouverait encore en état d'apporter à la veuve une fortune au moins égale à celle qu'elle pouvait elle-même attendre de la succession du défunt.

Si ce projet réussissait, et Derizelles se promettait bien de ne rien négliger pour le faire réussir, il devait se trouver à l'abri des conséquences fâcheuses d'une révocation de la donation qu'il avait entre les mains, car dans le cas où il se verrait obligé de rendre son bien à son fils, la sécurité de son avenir n'en restait pas moins assurée par son mariage avec une femme dont la fortune personnelle n'avait à craindre aucune reprise.

Seulement, une difficulté nouvelle se présentait. En supposant qu'il fût accepté par la veruve Richôme, Derizelles ne pouvait l'épouser qu'à l'expiration du terme légal,c'est à-dire dix mois après la mort du d^int

et fti l6 mariage d'îsiJore avait lieu immédiatement, la conséquence naturelle qu*on en pouvait prévoir et qui^evait servir de base à la révocation de l'acte pass»^ récemment, am*ait eu le temps de se produire avaot que Derizelles fut en état de ne plus en redouter les effets.

! Malgré les obstacles qui rendaient si douteux le succès de cette combinaison^ Derizelles s'y fût attaché peut-être avec toute la ténacité d'un honune qui a confiance dans les efforts de sa volonté, lorsque le hasard vint subitement lui démontrer l'inutilité de tous ces stratagèmes.

Ii$ Lizon, qu'Isidore pressait de revenir à Saint-Qair, avait déclaré ne vouloir y reparaître qu'à la condition que son futur beau-père viendrait la chercher luimême comme il en avait pris rengagement avec elk orsqu^elle était partie, et seulement le jour où elle pourrait lire le premier bail de son mariage affiché à !la porte de la mairie.

Sommé de ô*exécuter, Derizelles dut donner régulièrement le consentement qu^il était nécessaire d'avoir avant de procéder aux formalités d'usage. Il obtînt cependant que son fils garderait le secret sur son f Tochain mariage jusqu*au moment où il serait sur le point de s'accomplir. En gagnant ainsi du temns, il espérait toujours qu*il ferait naître ou que le hasard lui fournirait quelque circonstance dont il pourrait profiter pour prolonger le célibat d'Isid»ce.

LA COUSINE MSLIB.

Cependant Toncle Louciot faisait de fréquentes apparitions dans la maison de Derizelles, et^ chaque fois qu'il a'y montrait, il mettait sur le tapis la question du mariage entre sa fille et Isidore, qu'il se plaignait de ne pas voir chez lui.

— Attendez, attendons, il faut attendre, murmurait Derixelles. Ce garçon était très-affolé de cette créature; ce n'est pas en quinze jours qu'il a pu l'oublier. Et puis au fond, comme il sait que c'est à cause de vous que la Uzon est partie d'ici, il vous garde rancune. Vous savez, les jeunes gens, ça ne voit que son plaisir, ça ne connaît que sa passion. Isidore ne peut pas se persuader qu'on a agi pour son bien : il le comprendi*a.

148 l-B SABOT ROUGE.

Plus tard; îl rendra justice aux bonnes intentions de sa famille ; mais ce n'est pas l'affaire d'un ;V>ur. Et Derizelles finissait comme il avait commencé^ par :

— Attendez, attendons^ il faut attendre.

Et le bonhomme Louciot^ à demi convainca, s'en allait répéter le même refrain à sa fille Mélie, dont la patience n'était pas la vertu capitale.

L'auberge de TAne-Vert était ordinairement fréquentée par les paysans des environs de Fontainebleau^ qui, les jours de marché, venaient y remiser leurs voitures ou y mettre leurs bêtes à l'écurie. Ces jours-là; c'est-à-dire deux fois la semaine, la Lizon^ qui habitait une sorte de mansarde donnant sur la cour de l'auberge, évitait de sortir de chez elle pour ne point être exposée à rencontrer quelque personne de Saint- Clair.

Un matin^ Mélie ayant été envoyée à Fontainebleaa par son père pour y prendre du fumier au relais des messageries^ la charrette qu'elle conduisait avec assez d'indolence fut accrochée par la lourde diligence de Montargis. La jeune fille fut renversée assez rudement pour qu'on la relevât évanouie. Cette chute avait eu lieu devant l'auberge de l'Ane-Vert, et l'aubergiste, témoin de l'accident, avait transporté la fille de Louciot chez lui pour la secourir. Mais jugeant que, dans la circonstance, les soins d'une femme seraient préférables, et la sienne se trouvant absente, il appela la Lizon qui descendit en toute hâte.

Cellô-ci voulut s'éloigner en reconnaissant la cou-

sine disidore; mais rinstinctive pitié féminine la retint auprès de Mélie, qui d'ailleurs était en ce moment hors d'état de la reconnaître. Cependant, la femme de l'aubergiste étant rentrée, la Lizon la pria de la remplacer auprès de Mélie, dont elle avait vainement frotté les tempes avec du vinaigre, sans pouvoir la faire revenir. Comme elle allait sortir, la jeune fille, frappée par le son de sa voix, ouvrit tout à coup les yeux et les fixa sur elle avec un étonnement inquiet. La Lizon ayant disparu comme une vision, Mélie dont les facultés intellectuelles n'étaient pas encore remises de la commotion qui avait causé son évanouissement, aurai; pu croire, comme l'aubergiste essayait de le lui persuader, qu'elle s'était trompée en croyant voir la servante de son onde ; mais une circonstance inattendue vint presque aussitôt démentir les paroles de la bonne femme. Au moment où la Lizon montait l'escalier pour regagner sa chambre, elle rencontra Isidore, qui était venu chez elle pendant qu'elle donnait des soins à sa cousine.

— Ah ! cette fois, dit celle-ci en se dressant sur son lit lorsqu'elle reconnut la voix d'Isidore qui parlait à la Lizon ; cette fois, je ne me trompe pas, c'était bien elle, puisque c'est lui I

— Qui ça lui ? qui ça elle ? fit l'aubergiste avec embarras.

— Je sais ce que je veux dire, allez, répondit Mélie, qui venait de se mettre debout et secouait ses vêtements. Déjà oubîip.usede sa chute, elle descendit dans

150 LB SABOT ROUGB.

la cour de l'auberge^ où elle s'assit sur nne borne an coin de Fécnrie, eu attendant que des rouliers^ qui avaient été témoins de son accident, eussent acbevé de relever la charrette. L'un d'eux, qui s'occupait à recharger le fumier, qui s'était répandu dans la rue, poussa .tout à coup un juron exprimaut plus l'effroi «lue la colère, et, jetant aussitôt sa fourche à terre, ii appuya fortement sa large main sur son bras nerveux, où il écrasa une mouche noire et velue; dont la piqûre avait déjà marqué son épiderme d'im point noir. — Qu'avez-vous? lui demanda Mélie, attirée auprès de lui par son criî et inquiétée parla pâleur qui s'était répandue sur son visage. — Mais, sans lui répondre, le roulier se précipita dans la cuisine où flambait nn feu actif. S'emparânt avec rapidité d\ine pîncette quil trouva dans un coin de Tâtre, il la plongea dans le brasier incandescent. Son silence et la rapidité de ses mouvements exprimaient une invincible terreur. Comme il retirait du feu la pincette rougie à blanc, il mit en saillie, par une vigoureuse tension du bras, son biceps herculéen, sur lequel le point noir causé par la piqûre de la mouche semblait déjà s'être étendu, et, d'une main ferme, il y porta le fer fumant, qu'il tint appuyé fortement sur la môme place, jusqu'à ce que la douleur cuisante causée par cette cautérisation prolongée l'eût obligé à lâcher la pincette, qui retomba sur le carreau, rougie encore, non plus par le feu, mais par le sang de la plaie qu'elle venait d'ouvrir.

LE SÀBÛT nOUGB, iSI

Cette ojiération acbeyée, le roidier fit signe qu'on lui donnât un verre d'eau qu'il prit avec avidité des mains de Mélie.

— Merci, lui dit-il, en poussant un soupir de soula^ gement ; et comme se parlant à lui-même, il ajouta en regardant 9on bras, qu'il enveloppait dww ui| mouchoir : maintenant^ il n'y a plus de danger.

— n y en avait donc î iit la jeuàe fille^i qui ne se rendait pas encore bien compte de la gravité de l'acaident.

— Vous n'avez donc pas vu que la mouche qui m'a piqué est une mouche charbonneuse > une bête & charogne, J'ai eu un frère qui a été mordu par une de ces mouches ; dix heures après, il est mort au^si noir que le drap qu'on m'aurait jeté 9ur le corps demain, si je n'avais pas pris mes précaution». Maintenant, ma fille, un conseil. Votre fumier aura peut* être servi de litière à quelque animal crevé en corruption, n peut encore y avoir de ces venimeuses bêtes dedans : à votre place, je ne l'emporterais pas.

— Merci de votre conseil ; il est bon, je le suivrai» Ah ! (a fait mourir, ces bètes-là, répéta Mélie en rentrant dans la cour, où elle trouva sa charrette attelé«« Comme elle y montait, en levant les yeux yers la mai« son, elle aperçut Isidore, qui avait imprudemment mis la tête à la fenêtre de la chambre occupée par la Lizon.

— Eh! mon cousin! s'écria-t-elle avec autant de dépit que de récrie, en faisant claquer son fouet, je retourne à Samt-Glair. Voulez^vous que je vous attende!

<5t LE SABOT ROUGE.

Indore referma la fenêtre sans loi répondre.

— Qu'est-ce que cela fait qu'elle nous ait vus ici ensemble? Elle nous verra bientôt de plus près à Saint- Clair, puisqu'aprës demain notre premier ban sera lu au prône.

— C'ost égal, dit la Lizon avec inquiétude, j'aimerais mieux qu'elle ne soit pas venue ici.

Lorsqu'elle futsortie de Fontainebleau et qu'elle s'engagea dans la route solitaire qui traverse la foret, Mélie accrocha les rênes au taquet de la charrette, et, s'abandonnant à la pacifique allure de son mulet patriarcal, familiarisé depuis douze ans avec tous les détours et toutes les ornières du chemin, la jeune fille appuya ses coudes sur ses genoux, sa tête dans ses mains et commença à pleurer si abondamment qae ses larmes, qui tombaient à gouttes chaudes et pressées, faisaient le bruit d'une pluie sur TétofiFe tendue de son tablier.

Mélie n'était point une fille sotte, ni une méchante nature. Elle avait alors vingt-deux ans, et dès l'âge adolescent elle avait été bercée par l'espérance qu'elle serait un jour la femme d'Isidore. Cette union avait d'ailleurs été le vœu de sa tante Derizelles, qui loi avait témoigné toujours un attachement presque maternel et s'était plu d'avance à développer en elle tous les instincts d'ordre, de travail et d'économie qui constituent la bonne ménagère.

Cette utile prévoyance avait porté ses fruits et de bonne heure détourné la jeune fille des penchants fii-

LB SABOT ROUGE. i58

voles où la jeunesse et Texemple auraient pu Tentraîner.

Ainsi Mélie n'allait jamais au bal le dimanche ; elle fréquentait peu les fêtes et les assemblées, et se tenait dans une grande réserve vis-à-vis des garçons du pays, mais tout cela sans morgue apparente , sans vanité prétentieuse, naturellement.

Puritaine sans connaître ni le mot ni la choso^ tout . en étant fort soigneuse d'elle-même, les soins qu'elle prenait de sa personne, s'arrêtaient aux limites où commence la coquetterie, ce qui ne Tempêcliait pas d'avoir un bon goût que les femmes et les filles du pays ayant quelque raison de se défier du leur, venaient consulter dans les circonstances où elles devaient se montrer avec quelque apparat.

Sans appartenir à la race poétique et mélancolique des Gretchen d'outre-Rliin^ dont les yeux deviennent bleu à force de regarder le ciel, Mélie aimait la solitude, non pas la solitude contemplative qui incline vers la rêverie, et excite Tâme à une maladive inspiration vers l'éternel inconnu, mais l'isolement occupé, actif, laborieux. Me lisait aussi volontiers quelquefois, et les livres que le hasard avait ouverts sous ses yeux et qu'une génération entière avait feuilletés avant elle, comme l'attestaient les noms de ses ancêtres inscrits sur les marges et les couvertures en encre jaunie par le temps; ces livres n'étaient point de nature à donner à son imagination des ailes qui dussent l'emporter au delà des modestes apîi&f»« où elle était appelée à vivre.

ISA LE 8ÂB0T ROITGB.

C'étaient ponr la plupart de vieux et nalfe récits po*' pulaires^ comme les colporteurs en répandent dans les campagnes avec le double Liégeois et VAlmanach botteuXy œuvres grossières, plus grossièrement imagées encore^ mais dans lesquelles la poésie se trouvait cependant, peut-être parce qu'on n'avait pas cherché à l'y mettre.

Ces lectures innocentes avaient suffi cependant pour lui faire comprendre quels étaient la véritable nature et le nom véritable du sentiment qu'elle éprouvait pour son cousin^ et qui était presque natif^ puisqu'il plongeait ses racines jusque dans les plus lointains souvenirs de leur commune enfance.

Encouragée d'ailleurs par ses parents^ elle se livrait avec sécurité à la douceur de cette passion paisible^ et bien quisidore ne parût guère y répondre, elle ne s'inquiétait pas de cette froideur^ sachant que s'il ne songeait pas à elle, il ne songeait pas non plus à d'autres.

Sa passion^ tranquille et patiente^ éprouva les premiers symptômes d'inquiétude et d'agitation à l'époque où la liaison clandestine de son cousin avec la nouvelle servante fût connue dans le pays. Elle n'en voulut cependant poinj; à Isidore ; mais à dater de ce jour, elle conçut pour la Lizou un ressentiment sourd et contenu qui devait, avec les circonstances, arriver jusqu'à la haine.

Cette haine vivace, fortifiée chaque jour par la jalousîp, 9^tait apaisée cependant quajid Mélie avait

LB SABOT ROUaS. tS5

cessé de Toîr celle qui en était Tobjet. Croyant n'avoir, plus à la craindre, en ne voyant plus une rivale dans la servante, elle s'était presque émue de pitié à la pensée du sort aventureux auquel celle-^i lui semblait devoir être destinée, et, partageant les espérances de son père, elle pensait qu'Isidore, étant dégagé de TinfluencQ de la Li^on, Toublierait bientôt pour se rap* procber d'elle^ elle qui, dans sa pensée, avait toujours été auprès de lui.

La rencontre qu'elle venait de faire à Tauberge de TAne-Vert avait donné un brutal démenti à ses espé* ranoes.

En retrouvant la Lizon dans un lieu aussi prochain de Saint-Clair, et en retrouvant surtout Isidore auprès d'elle, elle avait compris que leur séparation n'était qu'apparente et qu'elle ne serait sans doute que mo« mentanée ; et en môme temps qu'elle recouvrait toute sa haine pour la Lizon, redevenue sa rivale, elle éprouva pour son cousin tin sentiment de mépris dédaigneux, en songeant à la pitoyable faiblesse dont il donnait la preuve en courant après une fille qui avait été publiquement chassée.

Au milieu du trajet, le mulet, ne se sentant plus dirigé, s'arrêta et s'endormit à l'entrée d'une carrière où Louciot l'amenait souvent quand il venait chercher des écalles de pavé que Ton emploie à Saint-Clair et dans les environs pour la construction des murs de clôture.

Méhe ét(\it sî péniblement préoccupée qu'elle no

s'aperçut même pas que la charrette était arrêtée. Ce. fut une femme de Saint-Clair, sortant d'un taillis où elle venait de couper un fagot qu'elle traînait derrière elle, qui le lui fit remarquer.

— Hé, Mélie, lui cria-t-elle, est-ce que tu attends ton eousin? Je l'ai vu passer tantôt : il allait du côté de la Pyramide, ajouta-t-elle en étendant la main dans la direction de Fontainebleau.

— Je le sais bien, répondit Mélie en activant du fouet son paresseux animal, je l'ai rencontré tout à l'heure.

La femme qui venait de lui parler était la même qu'Isidore avait, peu- de jours auparavant, trouvée auprès de Lizon, lorsque l'indisposition de celle-ci l'avait obligée de s'arrétei dans sa fuite.

— Tu devrais bien prendre ma bourrée dans ta charrette, dit-elle à la jeune fille, dont elle avait remarqué le trouble.

Bien qu'elle eiït préféré être seule, Mélie lui proposa de la reconduire jusqu'à Saint-Clair.

Pendant le trajet, sa compagne, qui était curieuse et bavarde, l'interrogea sur son prochain mariage avec Isidore.

— Qui vous a parlé de cela ? dit Mélie avec hu« meur.

— Mais c'est ton père qui en parle.

En effet, depuis que la Lizon avait quitté le paye^ Louciot, crédule aux promesses de son beau-frère, atrait, par des propcs mystérieusement indiscrets, fait

supposer que le mariage de sa fille avec son cousin Isidore était chose arrêtée.

Mélie se borna à démentir les propos paternels et essaya de détourner Tentretien d'un sujet qui, en ce moment surtout^ lui était pénible; mais sa compagne le ramenait toujours à Isidore.

— Ton cousin est un bon parti, disait-elle ; c'est le meilleur parti du pays; et maintenant qu'on Ta débarrassé de cette Lizon, bien sûr que toutes les filles d'ici vont lui courir après. Pour ça, bien sûr !

Lorsqu'elle avait prononcé le nom de la servante, la compagne de Mélîe s'était aperçue que celle-ci avait fait un geste de mépris, et, croyant lui être agréable en lui parlant d'elle avec malveillance, elle ajouta sur un ton de mépris dédaigneux : « Cette Lizon, pourtant, elle faisait bien la fière autrefois; elle avait des chaînes de montre, elle portait de la dentelle à ses bonnets; et dans six mois elle sera peut-être forcée de mettre son enfant dans un hôpital, faute d'avoir des langes pour l'envelopper.

— Son enfant! dit Mélie en se retournant brusquement. Elle est donc...

— Sans doute interrompit sa voisine; c'est moi qui lui ai appris son état le jour où ton cousin, qui cou' rait après elle, nous a trouvées ensemble sur la route, tiens auprès dtd ce tas de cailloux. Frends garde I ton mulet va butter dedans.

— Un enfant ! murmurait Mélie en elle-même. Ah ! maintenant il ne la quittera plus. Et, pressant l'allure

da mnl6t^ elle Tobligea presque à prendre le galop.

— Ëh I lui dît sa compagne qui se trouvait rudement secouée par les cahots, tu noua fait counr comme si nous allions à la noce.

A rentrée du village^ Méfie renoontra son père^ qui allait au devant d'elle, ayant appris par un voisin revenu de Fontaibleau Taccident qui lui était arrivé.

Le premier regard de Lonciot fut pour sa charrette, et, la voyant intacte, mais vide, il demanda à Mélie pourquoi elle ne rapportait pas le fumier.

— Quel fumier? répondit celle-ci, dont Pesprit n'était pas à la question de son père.

— Eh bien, qu'est-ce que tu as donc été faire à Fontainebleau ? demanda Louciot.

— J'y ai été faire une belle découverte, allez! répondit Mélie. Et lorsqu'elle fut rentrée avec lui dans leur maison, elle lui raconta avec un accent de véhémence qu'il ne lui connaissait pas encore tout ce qu'elle avait appris depuis le matin, sans omettre la révélation que venait de lui faire sa compagne de route.

Louciot eut instinctivement l'idée qu'il était la dupe de son beau-frère, et que celui-ci était instruit du séjour de la Lizon à Fontainebleau et des visites que lui faisait son fils.

— Je vais chez ton oncle, dit-il à Mélie.

— Je vous accompagne, répondit celle-ci. Lorsque son beau-frère et sa nièce entrèrent cheï

lui, Derizelles était lui-même fort soucieux. Le matin

Le SABOT ftOTJGB. 459

oaêrae avait 9u lieu Touverture du testament de feu Riehôme^ et sa veuve, peu avantagée^ restait avec unei foitune dont la modicité contrariait singulièrement les plans formés par le père d'Isidore. En outre, son ima^ gination ne lui avait encore fourni aucun moyen pour retarder le mariage de son fils^ et il avait pris avec celui-ci rengagement de l'accompagner le lendemain à la ville pour ramener la Lizon. A ces préoccupations d'intérêt capital s'ajoutait un ennui domestique. Un de ses chevaux, le meilleur de l'écurie, était malade^ et le vétérinaire qu'il avait envoyé cherché à Nemours, n'était pas encore arrivé.

Louoiot entra nettement en matière.

p.*. Où est mon neveu? demanda-t-il avant même de s'asseoir.

Dès Tarrivée de son beau-frère et de sa nièce^ Derizelles, dans leur attitude et dans leur physionomie, avait deviné qu'ils n'étaient pas venus chez lui uniquement pour lui dire bonjour, et par le premier mot que lui adressait son parent^ il soupçonna le véritable motif de cet interrogatoire; aussi fît-il intérieurement appel à toute sa subtilité pour ne pas se laisser surprendre«

— * Isidore! dit«-il naturellement, mais où voulezvous qu'il soit? pas au travail^ bien sûr ; il est à la chasse, pardi; à la chasse aux oiseaux^ carabo ; à la chasse aux perdrix, carabi, chantonna-t-il eu prenant Mélie par la taille et en l'attirant vers lui pour l'embrasser sur le front» Puis, changcanl du ton tout à

leO LE SABOT ROUGE.

coup : — Je chante, et je n'ai pourtant pas le oosor à la joie. Figurez-vous, beau-frère, que notre meHlenr cheval^ une bète sans prix...

— Isidore' n'est pas à la chasse^ interrompit Mélie, qui se dégagea des bras def son onde.

— Qui nous a coiité^ — quand je dis qui nous a coiité, continua Derizelles, c'est façon de parler^ — qui a coûté quatre-vingts pistoles, eh bien...

— Isidore est à Fontaibleau, reprit Louciot en s'approchant de son beau-frère, et en tirant celoi-ci par un des boutons de sa veste pour provoquer son attention.

— Eh bien, beau-fi^re... ce brave animal qui vous déchirait un arpent de terre vierge en moins de temps qu'il n'en faut à un arpenteur pour le mesurer...

— 11 ne s'agit pas de votre cheval, fit Louciot impatienté.

Mais, sans paraître prendre garde à Tinterruption, Derizelles reprit :

— Un de mes voisins qui me l'avait emprunté pour transporter du pavé, me Ta surchargé, et à l'heure qu'il est, mon animal est sur le flanc et j'ai peur d'être forcé de l'abattre. Voyez-vous, beau-frère, les bêtes, c'est comme l'argent : on ne devrait jamais les prêter.

— Mon neveu est à Fontainebleau, je vous dis, in* sLrta Louciot.

— Possible encore, bien possible, fit Derizelles. Et se grattant le sommet de la tète : — Attendez donc! En effet, j'ai entendu dire l'autre jour à mon fils qu'il

LE SABOT ROtJGB. 461

avait besoin d^aller en ville pour renouveler sa provision de pondre. Et, prenant soudain un accent de contrariété : — S'îl m'avait prévenu quMl irait aujourdTiui, je lui aurais dit de me ramener le vétérinaire de Fontainebleau, qui est bien plus renommé que celui de Nemours. Il est vrai qu'il est plus coûteux ; mais je ne regarderais pas à un écu de plus ou de moins pour voir ma pauvre bête sur pied. Ab ! je en peux pas vous dire comme ça m'inquiète, achevat-ilj en se prenant la tète entre les mains.

Et les gestes de Derizelles, son visage, son accent, exprimaient, en effet, une inquiétude tellement sin» cère, que Louciot fut lui-même dupe de cette absorption simulée, qui n'était qu'un prétexte dont le père d'Isidore se servait pour retarder l'interrogatoire dont il se sentait menacé, et pour avoir le temps de préparer ses réponses.

— Sans doute, fit Louciot, sans doute, on tient à ses bêtes, c'esttout naturel, et moi-môme j'ai eu peur tantôt pour mon mulet, quand on m'a appris que Mélie avait été accrocbée à Fontainebleau par la voiture de Montargis. C'est même à la suite de cet accident qu'elle a fait une rencontre à propos de laquelle nous venions...

— Comment, ma pauvre fille, dit Derizelles en regardant Mélie avec solicitude, tu as versé 1 Tu n'as point eu ue mal ; au moins, il n'y parait pas.

— 11 n'y parait pas, cependant j'en ai eu tout de même, mon oncle, répondit la jeune fille; mais ce n'est pas à cause de ma chute.

163 1% 9AB0T ROUGII.

— L'enfant souffre, beau-frère^ interrompit Lonmot en désignant sa âlle^ et c'est & cause de mon neven; elle qi rencontré son cousin à Fontaineblean, saves- TOUS avec qui î

-* Avec la Lizouj mon chère onole^ ajouta précipitamment MéUe ; avec la Lizon^ qui n'est point partie ! Derizelles secoua la tète en signe de doute.

— Elle est à Fontainebleau... elle y demeure.*, à TAne-Vert, où mon cousin va la voir... je le sais... je les ai vus... dit Mélie, mettant volontairement une lacune entre ses paroles pour les rendre plus afllrmatives,

-^ Ah I ah t ahT s'écria Derieelles en faisant parcourir à cette interjection toute la gamme de Tétonnement douloureux.

Et, se laissant lourdement tomber sur une chmse^ il abattit avec lenteur ses bras le long de son corps^ comme s'ils eussent été brisés par l'accablement soudain que cause une mauvaise nouvelle inattendue; puis, jetant tour à tour sur son beau-frdre et sa nièce un regard plein de désolation, il ajouta en leur serrant la main à tous les deux :

— Cette fiUe-là est donc venue au monde pour notre malheur à tous?

— Mais vous ne vous doutiez donc ée rien? demanda Louciot^ déjà à demi convaincu de la bonne foi de Derîzelles.

— Moi 1 reprit celui-ci ; mais c'est-à-dire, fit-il en se retournant vers sa nièce, que si le chagrin de cette

pauvre et chère enfant ne me témoignait pas de la vérité de ses paroles, c'est-à-dire que je n*y croirais pas.

Louciot ouvrait la bouche pour parler, mais il hésita, et, désignant Mélie paruq geste discret, il dit tout bas à son beau-frère : — Vous n'auriez pas un brin d'occupation à lui donner?

— Ah ! fit DerizeÙes avec découragement, dans une maison où le garçon n'est bon qu'à chagriner sa famille, et où les bêtes sont malades, vous comprenez que ce n'est pas la besogne qui chôme., é Nous avons ici du travail en retard de quoi fatiguer dix bons bras, et il n'y a que les deux miens, qui ont fait leur temps. Aussi depuis que la Liz.., depuis que cette créature est partie, on n'a pas seulement eu un instant pour ranger le linge de la dernière lessive. Ah ! continuat-il en regardant Mélie, bien qu'il semblât s'adresser particulièreipent à son père, il est temps qu'il arrive ici une femme qui ait intérêt à empêcher la ruine de la maison. Enfin, vous m'entendez, beau-frère, ajouta Derizelles en prenant la main de Louciot, qui secoua la tête comme pour faire signe qu'il était d'ac* cord avec sa pensée.

Mélie, ayant compris que son père désirait rester seul avec son oncle, se proposa pour aller mettre le linge en ordre dans les armoires. Comme elle en de^ mandait les clefs à Derizelles, celui-ci, en les lui dondant, l'embrassa paternellement, et lui moutrant la ceinture de son tablier:

i$k I*B SABOT BOUGK.

— Ah I chère enfant, lui dit-il, il y a longtemps qu'elles devraient être accrochées là. Et comme elle se dirigeait vers la porte :

— Ah I mon enfant, écoute un peu. Il y a dans un coin de l'armoire une bouteille de ratafia que ta chèi-e et regrettée tante défunte avait distillée elle-même peu de temps avant qu'elle fait fait porter une robe noire; tu prendras bien garde de la casser... On ne la débouchera que le jour... où ton cousin te fera porter une robe blanche.

Derizelles, qui, pour se conserver sa liberté d'action, avait voulu dissimuler jusqu'au dernier moment, s'aperçut bientôt du succès de sa comédie. Si défiants qu'ils fussent Tun et l'autre, son beau-frère et sa nièce étaient demeurés convaincus qu'il ignorait la continuité des relations de son fils avec la servante.

Lorsqu'ils furent restés seuls, Loudot, frappant sur l'épaule de Derizelles, qui semblait plongé dans ses réflexions, lui dit à demi-voix :

— Vous ne savez pas encore tout

— Qu'est-ce qu'il peut y avoir encorede plus désolant pour moi, pour nous, que ce que je viens d'apprendre ?

— Le mal est pourtant plus grand que vous ne le pensez, beau-frère.La Lizon a été renvoyée trop tard. ..

— 11 est inutile de revenir sur le passé, fit Derizelles. Je suis déjà convenu, et je conviens encore que j'aurais dû vous écouter autrefois; mais c'est du présent qu'il faut nous occuper.

— Vous ne me comprenez p is, beau-frère, reprit

LE SABOT ROUfîE. 195

Louciot. Quand je dis que la Lizon a été renvoyée trop tard, je veux dire que maintenant il y a une raisoii pour qu'Isidore soit encore plus attaché à'elle qu'il ne l'était auparavant.

DerizeUes commença à dresser Toreille et son visage exprima une inquiétude qui^ cette fois, n'était pas feinte. Il somma son beau-frère de s'expliquer plus clairement.

— Ce n'est poiuiant pas difficile à comprendre, fit Louciot en baissant la voix ; eh bien^ oui^ ajouta-t-il^ c'est comme je vous le dis. La Lizon...

n n'eut pas même besoin de compléter sa révélation. DerizeUes avait compris.

En une seconde il envisagea toutes les conséquences de cette nouvelle situation. Il vit son fils, père d'im enfant que son mariage allait légitimer, venir lui réclamer, au nom de cet enfant, la restitution d'un bien dont il n'aurait pas eu le temps de jouir.

Le désespoir que lui causait Tavortement probable de toutes ses longues et pénibles combinaisons lui troublaient tellement l'esprit, que, ne songeant plus même à la présence de son beau-frère, il s'écria, en frappant du poing sur la table avec une énergique fureur :

— Eh bien, non, le mariage n'aura pas lieu.

— Quel mariage? demanda Louciot.

— Ah ! fit DerizeUes rappelé à lui-même, je voulais dire que cette misérable voudra sans doute abuser de sa situation pour obliger mon fils à l'épouser; mais...

— Ahl pour ça I lui dit Louciot, heureusement qu'il

n'est pas encore d'âge à pouvoir se passer de votre consentement pour faire une pareille folie. Tenez, beau-frère, il me vient une idée, continua-t-il en s'ac confiant sur la table et en faisant un geste comme pour iùdiqacr qu'il allait parler d'or,

Derizelles lui fit signe qu'il écoutait.

«— Eh bien^ dit Louciot, il faut nous décider à faire un sacrifice... et quoiqu'il soit pénible à un père de famille de transiger avec des créatures comme celle-là, il faut lui proposer une somme d'argent, à la condition qu^elle disparaîtra complètement du pays, et qu'elle retournera dans le sien pour y faire des dupes.

Derizelles haussa les épaules en signe de désapprobation.

— La Lîzon, ditril lentement et avec un accent de conviction, la Lizon est une rusée, et, sachant qu'elle peut avoir le gâteau tout entier, elle ne se contentera pas d'un morceau.

En ce moment, l'entretien des deux beaux-frères fut interrompue par l'arrivée du vétérinaire qu'on attendait de Nemours. Derizelles le conduisit à l'écurie. Après avoir examiné la bête malade, le vétérinaire déclara qu'il n'y avait pas d'espoir de la sauver. Il conseilla de l'abattre.

— Tous les malheurs dans un jour, fit Derizelles en levant les mains.

Mélie, ayant eu besoin de demander un renseignement à son oncle à propos de la besogne que cdai-ci lui avait donné à faire, était descendre à Téourie au

LB SABOT ftOnGE. 467

moment où le vétérinaire donnait le conàôil d'abattre le cheval malade et dont il désespérait.

— Eh bien, avait dit Derizelles, puisque la pauvre bête n'en doit pas revenir, faites-lui prendre quelque chose qui la tue tout de suite. J'aime ttiieuî ça que de la voir sûufifrir^ et en vous en retournant & Nemours, envoyez-moi Téquarrisseur pour qu'il vienne l'enlever.

Mëlie, qui avait encore à la mémôix'e Taceident dont elle avait été témoin à l'auberge de VAne-Vert, interrompit Derizelles. «

—«Ah! mon onde, lui dit^elle avec inquiétude, il vaudrait mieux faire emmener le cheval encore vivant, pour qu'on l'abatte au dehors ; les bfetes crevées de maladie attirent les mauvaises mouches. Et comme preuve à l'appui de seâ paroles, elle raconta Thistoire du roulier de Fontainebleau.

Derizelles parut consulter le vétérinaire du regard. Celui-ci répondit que les insectes dangereux dont parlait Méliô ne s'attachaient qu'aux cadavres d^animaux déjà en état de corruption, et qu'on h'avait rien à craindre de pareil si le cheval mort était enlevé en temps convenable.

— Au surplus, âcheva-t-il en entr'ouvrant les paupières de l'animal dont les yeux avaient déjà perdu l'éclat vital, il n'est pas nécessâdre de le tuer, il sera mort ce soir, et demain matin l'équarrisseur pourra venir le prendre.

— C'est égal> ht Derizelles en désignant Mélie> la

prudence ne nuit pas, et puisque la pauvre bête doit mourir^ j'aime autant qu'elle meure ailleurs que^dans Técurie.

— Là^ ou ailleurs, il n'attendra pas longtemps, fit le Tétérinaire ; seulement, profitez du peu de forces qui lui restent pour le faire marcher jusqu'à Tendioit où vous voulez le placer.

Quand il fut parti, Derizelles et son beau-frère, aidés de Mélie, essayèrent de faire mettre Tanimal debout. Ce ne fut pas sans efforts qu'ils y parvinrent. Docile à la voix de son maître, il se mit cependant à marcher, la tête baissée, dans récurie ; mais ce ne fut point sans résistance qu'il consentit à franchir la porte.

— Pauvre bête 1 fit Mélie avec im accent de pitié compatissante; on dirait qu'il comprend qu'il n'y rentrera plus. Allions, mon mignon, ajouta-t-elle en lui passant la main dans la crinière comme pour le flatter ; allons, viens I

Mais le cheval restait immobile, soit qu'il eût été saisi par l'action de Tair qui succédait sans transition à la chaude atmosphère de récurie, soit qu'il eût en effet instinctivement compris qu'il allait en sortir pour n'y plus rentrer; il fit un mouvement de retour ac moment où il mettait les deux pieds de devant sur le pavé de la cour. Relevant alors sa tête alourdie, sur laquelle ses oreilles étaient couchées en arrière, son œil vague s'ouvrit Péniblement et s'attacha avec une fixité expriman le regret sur ses compagnons de Ira-

vail, qui semblaient le regarder partir avec une intelligente inquiétude. Il regarda ses harnais pendus audessus de sa mangeoire, aspira faiblement le chaud I^rouillard qui s'évaporait de sa litière encore tiède, et fit un pas en arrière comme pour aller s'y recoucher.

— Hue donc! fit Louciot en lui donnant un coup de sabot, hue donc ! carcan I

— Ah ! mon père I fit Mélîe sur un ton de reproche.

— Hé I reprit celui-ci avec indifférence, puisqu'il n'est plus bon à rien, faut-il pas le ménager?

— Attends, fit Derizelles; je sais un moyen de le faire venir tout seul où je veux le conduire. Et s'étant éloigné de quelques pas dans la cour, où se trouvait une charrue, il la traîna jusqu'à la porte d'une grange abandonnée ; puis, faisant claquer sa langue, il montra de loin au cHeval le brancard de la charrue au'il tenait levé. '

L'animal pensa que c'était pour aller au travail qu'on l'appelait et, sans qu'on eût besoin de le conduire, il alla se mettre lui-même, comme il en avait l'habitude, au brancard de la chan*ue que Derizelles faisait reculer, jusqu'à ce que la vaillante bête, rendue oublieuse du mal et de la mort, fût entrée dans la grange, où elle tomba pesamment sur l'aire humide.

— Je savais bien qu'il se laisserait prendre, fit Derizelles en repoussant la charrue dans îa cour; et comme pris d'un regret, il ajouta, en refermant la porte de la grange, dans laquelle il s'opposa à ce que pa nit'ce mit un peu de paille:

470 LE SABOT ftOUGE.

— Ahl si j'avais pu me douter qu'il me ferait perdre quatre-vingts pistoles^ comme je l'aurais Teodu l'autre jour !

La ?isite du vétérinaire avait momentanément fait oublier au fermier la nouvelle plus intéressante que venait de lui apprendre sonbeau-frére. Lorsque Louciot ot Mélie furent partis^ Derizelles^ resté seul, réfléchit longuement |i la position que pouvait lui créer l'état de la lizouy dès que celle-ci aurait épousé Isidore.

Lorsque celui-ci revint le soir de Fontainebleau^ gon père, ayant hâte d'être fixé sur les intentions futures qu'il pourrait avoir à son égards essaya de le faire parler ; mais toutes les ruses de son interrogatoire échouèrent d'abord devant l'impénétrable réserve dans laquelle le jeune homme paraissait être volontairement enveloppé.'

Isidore, qui se plaignait d'être fati^é, déclara avoir besoin de repos, et se borna à rappeler à son père que c'était le surlendemain que la Lizon les attendait tous les deux pour la ramener à Saint-Clair.

— J'aurais voulu te causer un moment, fit Derizelles, à propos de ce papier que nous avons été passer l'autre jour chez le notaire ; faudrait que tu viennes faire on tour avec moi sur le terroir, pour que je te montre ce que tu m'as donné et pour que nous établissions nos limites. Si ça ne te gène pas, nous emmènerons le géomètre.

— Pour quoi faire? fit Isidore; ce qui est à vous est à vous ; ce qui est à moi est à moi : nous n'aurons pas de disputes. i

LB SABOT ROUGB. t7i

— Je pense bien, mon cher garçon^ qu'U ne peut pas y en avoir entre nous; mais c'est une opération nécessaire^ puisque d'ailleurs, maintenant et par Tefifét de ta volonté généreuse, ton tien et mon mien font deux.

•— Eh bien, fit Isidore avec indiffiirence, un de ces jours, nous avons le temps.

— Bien sûr que nous sommes gens de revue j puisque nous ne nous quitterons pas;mais j'aimerais sLl^ntque nous fassions cette besogne plus tôt que plus tard, parce que j'ai comme une idée de louer^ on peut-être bien de changer ou de vendre quelque bout de terrain. Tu sais^ mon garçon, quand on est propriétaire, on aime à jouer avec son bien.

Isidore se départit de la réserve qu'il avait montrée jusque-là; au mot de vente, il avait dressé la tète.

— Ah! vous voulez vendre du bien, fit-îl en regardant son père, qui lui-même l'observait attentivement,

— On ne sait pas, on ne sait pas, fit Derizelles. Si je trouvais uqe bonne occasion, je vendrais peut-être bien quelques morceaux pour me faire un peu de capital que je ferais travailler.

«--- Eh bien, fit Isidore en se levant, ne vous pressez pas de rien faire. Nous recauserons quand je serai marié, ajouta-t-il en se retirant pour aller se mettre au lit.

Derizelles n'avait parlé ainsi que pour provoquer son fils à quelque réponse dans laquelle celui-ci livrerait & son insu la clef de ses pensées secrètes.

Ses derniers mots, lorsqu'il s'était retiré, laissèrent

Derizelles en tête-à-tête avec une défiance qui le tînt

éveillé toute la nuit.

Bien que la pièce qu'il habitait fut peu éloignée de la grange où il avait placé le cheval moribond, sa préocoupation était si grande qu'il n'entendit même point le bruit que faisait l'animal en se débattant contre l'agonie.

Derizelles le trouva mort le lendemain matin. Dans cette même matinée^ une circonstance accidentelle vint confirmer les doutes qui l'avaient tenu éveillé pendant la nuit.

Ayant eu besoin, pendant l'absence d'Isidore, de prendre un objet de ménage qu'il savait devoir trouver dans sa chambre^ Derizelles aperçut sur la table le code acheté à Fontainebleau par sonfils^ la veille du jour où ils avaient été chez le notaire. Les seuls livres qu'il eût jamais vus entre ses mains étant des traités spéciaux sur la chasse ou sur l'éducation des chiens, il pouvait s'étonner de trouver un code dans la petite bibliothèque d'Isidore.

Un détail^ qui était toute une révélation pour son esprit soupçonneux, lui fit sur-le-champ comprendre toutes les conséquences que pouvait avoir, dans la situation actuelle, la trouvaille qu'il venait de faire.

Comme tous les Uvres neufs qui n'ont encore été lus que dans un seul endroit, le volume s'ent'rouvrit presque de lui-même dans la main de Derizelles, à mipartie de la tranche bleue qui contient le code civil et au passage où il traite des donations.

LE SABOT ROUGB. 17»

Les feuillets^ dont les marges avaient été maculées par le contact du pouce gui les avait tournés^ ressemblaient au rudiment d'un écolier dont Fintelligence est rétive^ et qui, dans son dépit de ne pas comprendre assez vite sa leçon^ a froissé avec impatience les chapitres où elle se trouve. Les pages portaient tous les indices d'une étude pénible et laborieuse. Chacun des articles avait dû être longuement commenté, ligne à ligne, mot à mot, et Tintérét qui avait guidé le lecteur se trahissait jusque dans la trace encore visible de son ongle, quand il avait souligné, sans doute pour mieux les signaler à son attention, les passages importants du texte judiciaire.

Un de ces articles était en outre annoté par une croix.

n était ainsi conçu :

«La révocation aura lieu, encore que Tenfant du donateur fut conçu au temps de la donation. »

Si laconiques que fussent ces deux lignes, elles ne pouvaient plus laisser d'incertitude dans Tesprit de Derizelles. 11 demeura convaincu qu'Isidore lui redemanderait son bien, non-seulement à la naissance de son enfant, mais le lendemain même de son mariagCi q[u'il n'était plus en son pouvoir d'empêcher.

Derizelles, résumant la situation, comprit que le célibat d'Isidore pouvait seul lui assurer les avantages de la donation que son mariage devait si prochainement rendre illusoire, et il décida que son tils resterait célibataire.

171 tB BABOT R0U6B.

Pour arriver à ce résultat^ il n'avait pas à chc^ir dans les moyena à mettre à exécution. Un seul s'offirait, certain, mais dangereux, qu'il fût Tœuvre du hasard ou qu'il fût la sienne propre :

C'était la disparition de la lizon.

Gomme Deriaelles venait de concevoir cette pensëe, les feuillets du volume devant lequel il méditait s'ouvrirent subitement au souffle d'une brise entrée par la fenêtre» et le fermier ne put s'empêcher de frissonner de la tète aux pieds lorsque, sur la démise page qui s'arrêta sous ses yeux, il lut ces deux mots mena* gants t Codé Pénal,

Ll CHABBON.

Pour distraire son esprit de la mauvaise pensée qui venait d'y naître^ Derizelles^ en quittant la chambre de son fils, était descendu dans son verger, où il trouva le jardinier qui taillait les espaliers.

On était alors dans la première semaine de mars, et depuis quelques jours la douceur persistante d'une atmosphère exceptionnelle avait beaucoup avancé les progrès de la végétation. Des arbres fruitiers, qui sont ordinairement les plus hâtifs à cause de leur exposition favorable, commençaient à se couvrir de boutons, ( t les pêchers s'étoilaient d'une floraison rose dont le subtil parfum faisait un odorant appel au laborieux vagabondage des abeilles. Réveillée de son engourdi^r

sèment par la bienfaisante chaleur du soleil qui pénétrait son double toit de paille et d'osier^ toute la triba ailée, secouant la torpeur du far m^Tif^ hivernal, commençait à 3e mettre en mouvement. Quand on s'approchait des ruches, on entendait gronder sous leur dôme un bruit pareil à celui que murmurent à l'oreille les conques marines dont la spirale nacrée semble un gouffre au fond duquel se lamente encore l'écho de la tempête qui les a jetées au rivage.

Les abeilles n^étaieut cependant pas les seuls insect* s qui eussent livré le premier essor de leurs ailes aux brises tièdes et balsamiques de cette matinée de soleiL Son premier rayon avait mis en émoi tout le inonde ailé, qui vole et bourdonne, cherchant sa vie, et la trouvant qui dans la chasse, qui sur les feuilles on dans llierbe, qui même dans les immondices.

Comme Derizelles se promenait dans le verger avec son jardinier, en tra,versant Tune des allées, il heurta du pied, sans s'en apercevoir, le cadavre d'une pie, tuée quelques jours auparavant par Isidore , qui avait voulu décharger son fusil en revenant de la chasse.

La pie, dont la carcasse avait été ouverte par les coups de bec et les coups d'ongle des bètesde rapine, n'était plus qu'un squelette informe. Mais dans ces reliefs, les insectes comme la guêpe, le bourdon et les mouches carnassièros avaient encore trouvé une proie. Aussi quand Derizelles vint les troubler dans leur festin en mettant le pied sur les restes de Toiseau qui en

était Tobjet^ tout Tessaim vorace s'enleya en bourdonnant et en traçant autour de lui^ dans son vol^ des cercles qui semblaient se resserrer davantage.

Derizelles retira le bonnet de coton qui lui couvrait la tête et, le prenant par la houppe, il le fit tournoyer autour de lui pour écarter les mouches dont il voulait éviter le contact etquis^éloignèrent eneflfet; puis,s'étant baissé, il ramassa la pie et, la prenant par le bout de Taile, il la lança par dessus le mur qm séparait son jardin de la plaine. Un instant après, il vit passer au dessus de sa tète Tessaim bourdonnant des mouches^ qui parut aller s'abattre vers Tendroit où la pie devait être tombée.

Lorsqu'il eut achevé de donner ses instructions au jardiner, s'étant rappelé qu'Isidore ne devait point tarder à rentrer pour déjeuner, il quitta le verger pour aller le rejoindre. Gomme il entrait dans la salle où ils prenaient leurs repas, Derizelles trouva son fils qui, ne Tayaut pas attendu pour se mettre à table, lui souhaita le bonjour entre les deux dernières bouchées.

— Tu aurais pu m'attendre, mon garçon, fit Derizelles en s'asseyant.

— J'étais pressé, et vous ne veniez pas... ma foi... dit néghgemment Isidore, prenant peu de souci de la remarque.

— J'étais dans le jardin ; tu aurais pu venir me chercher, répliqua doucement Derizelles.

En toute autre occasion , il n'aurait point pris garde, et n'eût point soi^é à se formaliser si son lils

17» LB SABOT ROUGB.

ne Teût punt attenda poçr se mettre à table; mtàê, daBS les circonstances actuelles^ Derizelles voyait dans ce puéril oubli d'une convenance traditionnelle dans la famille un acte très-significatif.

•^ Je vais à Fontainebleau^ fit Isidore en se levant.

«* Je m'en doute^ répondit Derizelles.

^ Et comme j'ai des acquisitions à faire, je von* drais avoir de Targent.

^^ Je m'en vas t'en donner; attends un moment

— Je suis pressé. Pour ne pas vous déranger, donnez-moi la clé, fit Isidore; j'irai moi-même prendre l'argent dont j'ai besoin.

Derizelles se leva à son tour.

— Combien te faut-il? demanda-t-il à son fils.

•^ Je ne sais pas bien au juste, fit Isidore en hésitant.

— Fais ton calcul j'irai te prendre la somme, répliqua Derizelles^ qui^ en se rasseyant^ déposa auprès de lui, sur la table, la clé qu'il avait tirée de sa poche.

— Je ferai mon compte là-haut, répliqua Isidore en s'emparant de la clé.

— Mais, fit Derizelles en se relevant de nouveau, to ne sauras pas trouver, peut-être !

— Bah ! il y a donc des cachettes ? dit froidement Isidore, qui se laissa cependant accompagner par son père.

Ces façons d'agir étaient certainement de nature à étonner celui-ci, car elles indiquaient chez le jeune

homme une disposition à Tâutorité qu'il ne lui avait jamais connue.

Hors les vieillards qui thésaurisent, il est rare que les paysans conservent de grosses sommes chez eux; / ils n'aiment pas plus l'écu oisif que le serviteur L^ fsdnéant.

Derizelles n'avait qu'une douzaine de cents francs dans sou secrétaire ; Isidore en prit la moitié.

— Tant que ça ! fit son père en le voyant compter les pièces qu'il ghssait ensuite dans un sac.

£t il ajouta en riant :

— Tu vas donc acheter le palais de Fontainebleau?

— Je me marie dans quinze jours, et il faut que je fasse un cadeau à ma future.

— Eh! fit Derizelles en souriant, tu fais d^à uu assez joli cadeau 4 la Lizon en lui donnant ton nom l Si vous étiez raisonnables tous les deux, ajouta-t-il, vous éviteriez de faire de Tembarras à propos de votre mariage; il fera déjà assez crier dans le pays, et surtout dans la famille ; la Lizon comprendra ça, ell( bien sûr.

— La Lizon, répliqua Isidore, fera ce que je lui dirai de faire, et mon vouloir n'a pas de souci de l'opinion des autres. Je suis mou maître, pas vrai?

— Sans doute, et tu le dois bien savoir^ car tu le dis assez souvent, fit Derizelles. Et comme son fils, après avoir refermé le secrétaire, faisait mine de vou* loir en remettre la clé dans sa poche, le fermier étendit la main pour la reprendr^^.

— Quoi? demanda le jeune homme» feignant de ne pas comprendre.

— Eh bien, la clé, fit Derizelles. Tu remportes! et si j'ai besoin d'argent dans la journée?... Justemen»

'ai le mémoire du couvreur à acquitter ; je l'avais remis à la fin de la semaine, nous y sommes.

— A combien se monte ce mémoire ; demanda Isidore en rouvrant le secrétaire.

— A quinze pistoles, mon cher garçon.

Isidore reprit cent cinquante francs dans un tiroir et referma de nouveau le secrétaire.

— Je payerai le couvreur en m'en allant, dit-il.

=— Ce n'est point sur ton chemin, fit observer DerizeUes.

— Je me dérangerai. Et voyant que son père demeurait immobile et comme pétrifié par la surprise que loi causaient ces allures voisines de la défiance, il ajouta :

— Eh bien, quoi ?

— Rien, fit Derizelles... Seulement, je m'étonne...

— Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant I

— - Mais, dit nsuvement le fermier en montrant la clé que son fils mettait dans sa poche, ordinairement tn n'avais pas l'habitude...

— Ah I les habitudes, fît Isidore.. . les habitudes, on n'en a que pour en changer.

— Ah I mon garçon, murmura Derizelles pendant que son fils descendait l'escalier, on ne me fera jamais croire que c'est toi qui parles, qui penses et qui sgis ; lu n'es que le pantin de la Lizon.

LE SABOT ROUGE. tSl

Et, pour la seconde fois, l'idée que la diaparitioa de la servante était nécessaire entra dans Tesprit de Derizelles et s'y acclimata.

Pen de temps après le départ d'Isidore pour Fontainebleau, Téquarrisseur de Nemours, envoyé par le vétérinaire, vint demander à Derizelles sll pouvait enlever le cheval. Gomme le fermier ouvrait la porte de la grange où se trouvait le cadavre, une bande de rats s'enfiyt à^on approche. Ainsi que Tattestaient de sanglantes morsures, elle avait déjà attaqué Tani* mal dans les parties grasses.

— Eh ! dit Téquarrisseur en se baissant, vous savez que si la peau est déjà ti^ouée, je serai obligé de vous faire une diminution sur le prix ordinaire. Non, fit^il après avoir regardé; il n'y a pas grand dommage; mais il y aurait pu en avoir si j'étais venu plus tard.

-— Et quand on pense qu'il a été payé eentpistoles! murmura le fermier en regardant le cheval.

— Bah I reprit Téquarrisseur, vous ne perdrez pas toujours tout, puisque la peau en vaut une.

Et, tirant de sa poche une longue bourse de cuir, 9 y prit deux écus qu'il tendit à Derizelles.

Mais depuis un moment celui-ci semblait absorbé par une pensée soudaine, et il fallut que Téquarrisseur le tirAt par le bras pour lui faire prendre son argent

— Gomment! dit le fermier en regardant les deux écus, dix francs pour une i)ète comme ça !

— Si je pouvais Tatteler à la charrette qui va rem-

it

48î lE SABOT nOCGE.

mener, je vous eu ^ouuerâis bien cent écus. Mais ce que je vous offre est le prix, vous le savez aussi bien que moi.

— Je veux cinquante Irancs, fit Denzelles, et pas un décime de moins.

— Va pour cinquante francs, mais vous me donnerez le collier et les harnais avec. Tenez, reprit-il, je donne cent sous de plus, parce que la queue es^ bieii fournie en crin. * '

— Je ne suis pas le maître de diminuer, répliqua Derizelles, c'est mon fils qui a fait le prix, venez le voir demûn.

—- Demain I Mais demain le cheval aura un cent 4^ rats dans les entraiUes et un million de mouches sur le corpsl

— Ça regarde mon fils, car c*es( lui qui a fait le imarché, répondit froidement Derizelles en reconduisant Téquarrisseur, qui s'éloignait en haussant les épaules.

Lorsque Derizelles se trouva çeul, il revint examiner les lieux. Ia grange était éclairée par une fenêtre, dont une des vitres en yerro bleuâtre et couverte d!une couche de poussière avait été brisée dans l'un des coins, n constata que ç'étai); par cette ouyer|ure qu'entrait et sortait un essaim de mouches pareilles & celles qu'il avait déjà vues le matin dans son verger.

Pour n!être point atteint par elles, il alla diez lui s'afiubler d'un de ces camails en treillis de fer dont les~éleveu|8 dfabeUles se couvrent le visage lorsqa'ib

LK SfABOT ROUGE. 48S

poursuivent les nouveaux rejetons, à Fépooue où les ruches essaiment. Derizelles se lia, en outre, les manches de sa blouse au poignet et attacha de môme son pantalon autour de ses ïambes pour ne ]aisser aucune entrée aux insectes, qu'il pouvait ^éjà croire ^^ngereuxi Ces précautions prises, il revint <Jans la grange, et, an milieu du bourdonnement qui augmentait à chaque instsuot, lî boucha ronverture formée par Vafysence de vitre, êh la garnissant avec un tampon de chiflfons/Puis il ressortit, après avoir fermé la porte dont il serra soigneusement la clef dans sa pt)cbe. S'étant débarrassé ensuite de son affublement, il alla tranquillement vaquer aux affaires courantes de |a maison.

Isidore ne revint que le soir, à l'heure du^ouper.

a fut court et silencieux; à peine le père ej; le fl}s échangèrent-ils quelques paroles, moins par nécessité que pour se dissimuler Tun et Vautre leur commune préoccupation.

Cependant,' comme Isidore se levait de table, il rappela à son père que c'était le jendemain qu'ils devaient aller à Fontainebleau pour y cherclier la Lizon.

Derizelles ne ôtpas d'objection, il demanda seulement à ne partir que dans l'après-midi ; il avait de la besogne pour la matinée : notamment il était utile qu'il s'occupât de faire enlever le cheval mort; e^ comme Isidore «^'étonnait que la chose ne fût point encore faite, son père lui expliqua que, n'ayant pas trouve de sa dépouille un prix suffisant, il avait pré-

féré la garder pour la vendre au piqueur du prince de ***, qui nourrissait son équipage de sanglier avec des abaJts d'animaux. Isidore, qui ne pouvait avoir aucun soupçon, n'en demanda pas plus long, et quitta son père après avoir fixé leur départ pour Fontainebleau au lendemain dans l'après-midi.

Derizelles attendit une heure^ et lorsque la respira- ^ lion sonore et régulière de son fils, qui couchait dans une pièce voisine, Teut assuré qu'il était profondément endormi, il retourna à la grange.

Supposant que la morsure des mouches pouvait être plus dangereuse depuis douze heures qu'elles étaient renfermées avec l'animal dont le sang, déjà décomposé, devait leur avoir inoculé un principe vénéneux, aux précautions qu'il avait prises le matin, il ajouta celle de se préserver les mains avec une vieille paire de gants qui datait de son règne municipal.

Lorsqu'il pénétra dans la grange, dont il ouvrit et referma discrètement la porte derrière lui, Derizelles n'entendit d'abord d'autre bruit que celui de sa propre respiration, qui était courte et sifilante. Mais en dé 'masquant la lumière de sa lanterne d'écurie, il aperçut les poutres tachées par des groupes de points noirs et immobiles.

Lorsque le rayon lumineux projeté par la lanterne dissipa les ténèbres dans lesquelles les insectes dormaient ivres d'une sanglante pléthore, leur impur essaim couimença à se mouvoir. Ce fut d'abord un vague murmure, une sorte de bruissement, qui aag-

mentait avec la rapidité du tourbillon. Bien qu'il se crût en sécurité, Derizelles sentait la moite humidité de Teffroi mouiller sa chemise chaque fois qu'une des mouches, encore étourdie par la lourdeur d'un sommeil troublé^ heurtait de son vol lourd le treillis de son camail.

Dans un moment où tout Tessaim rassemblé bourdonnait autour de lui, il crut sentir le masque préservatif quitter son visage. Le cordon^ mal attaché, venait de se dénouer, et, par une étroite issue, un des insectes pestiférés s'était glissé dans les cheveux du fermier, qui n'eut que le temps de le prendre et de le jeter sur Taire de la grange, où il Técrasa.

Lorsqu'il fut remis de sa terreur et qu'il eut ratta- ' ché son camail, il enduisit une des vitres de la fenêtre d'une légère couche de miel, et, armé d'une perche au bout de laquelle flottait un haillon, il le promena sur les poutres où l'essaim était allé se reposer de nouveau. Derizelles s'aperçut bientôt du succès de sa manœuvre. Les mouches, poursuivies et chassées dans la direction de la fenêtre, allaient se coller aux vitres^ où elles faisaient ce bruit particulier d'une aile d'insecte frisant la surface polie d'un verre. Attirées par l'odeur du miel, elles ne tardèrent pas à se fixer de préférence sur le carreau qui en était enduit, et lorsqu'elles commençaient à s'engluer dans le piège at« tractif, Derizelles les faisait tomber une à une, avec une petite baguette, dans une boite dont le couvercle avait été percé de trous destinés à laisser pénétrer l'air.

486 LE SÂ^bi* ModgI.

Quand il crut sa provision suffisante; il refenha la boite et alluma deux ôii trois poignées de paille sur lesquelles il jeta iin cbriiet de fleur Ile soufre, ^dont )'asphyiiahti=i vapeur devait tuer tout ce (Jiiî restait du da^^réiix essaim ; pals il sortit <le là frange avec les mêmes précautions discrètes qu'il avait prises pouf y eritrèip;

Uiie lieiiré après, tiemëllès était dâiis son lit et s'endormaitl Son sommeil était cepëiidaiit troublé pair un songe étraiige.

Il rêvait qu'ayant vendu fous les biens de soii fils^ il se trouvait dans Tétudë d'un îiôtâîre, bû son acquéreur lui avait donné reridëz-voûs pour lui verser ison payëinëni Mais 16rs(|ù^ Ouvrait lés sacs ranges devant lui; afin clé vérifier la soniiiiël il 8'ëcHâpt>âit de cliâcuh d'ëiii une tnultitudé dé ihouchës fiiriéiises qui lui sautaient au visage et lui [iërçfiaéiit la ^ati &vec lëiirs trompes aiguëà.

Puis soii fève changeait toiit i coup.

Àù lieu d'avoir vendu ses biens^ il lëi avait ciSHServés pour lés faire valoir, et se trouvait au céiitré d'une grande plaine sans limite, giiidâîit uiië nombreuse troupe dé moissonneuses qui màrcÛaienf en agitaiit jbyeusemeiit leurs fauèiilës,oiile soleil ^d'août allumait un rapide éclair.

La moisson cbmmëfiçaif , des killbns ëiitiërs tombaient d'un seul coup coùcliês sur lesbl^ et d'euxmêmes les épié se iofmàiêut eii jdveU^s \ puis fout â cbiip; siUr un signe d'une moissouneùse qui dvait le

Lfi SABOT ROUGB; iil

costume et les traits de la Lizon^ un point nôi!* tachait le bleu du ciél^ s'étendait, se fonçait; s'ét>âissibsëit jusqu'à obscurcir le soleil^ et crevait subitement en plilië de mouchés de feu qui incendiaient la moissOnl Dèrizelles, épouvanté^ voulait fuir : inais le ré'^e mobile se transformait encore...

A lapldine en flammée succédait uh déâért de lîèi^e au milieu duquel il se trouvait engagé JUsqu^îiiC gë« nous: sànà pouvoir faire un pas pour r^oindré âk maison^ dont il voyait briller la vitre et fumer là cBbiiiinée. 11 lui semblait que le ciel, bas et lourd; lili pêS&!t> sur Tépaule et renforçait encore dans la neige. Piilé; à iine courte distance de Itti; il voyait uiib ombre armée qui lui criait d'avancer au-devant d'ëlle> et coûitne il ne pouvait t>as se mouvoir et qu'il essayait d'eipliquer soii iihmobilité ^ dés gestes^ Tombre le couôhâit en joue; Téclair d'uii coup dé feu déchirait Tobscu* rité^ il se sentait frap^ à mbrt^ et bomme il éë débat-» tait dans Ti^ohie^ uû vol de Corbeaux, qui toiirndjrait aii-dësàus de sa tôte> s'abattait sur lui avec des crbas-^ semënts sinistres.

Le chant matinal du coq réveilla DekizeUes et fit cesser ce cauchemar.

Comdie il était petit jotur et qu'il n'avait pliU le cdiur au sommeil^ il se leva et but uii grand coup d'eau-devie pour dissiper l'iihpressioh que lui àvaiedt causée ses mkir^ais rôtës.

En voyaiit, à l'état dtt ciél; itih là jbùrttéë (JH! feoniinençait s'àhnonçâit côbmé detàiit 6ti>é iiusèi béiré et

188 \LB 8AE0T ROUGB.

au88i chaade que la veille, il pressentit qu'il serait imprudent de conserver plus longtemps la dépouîUe déjà corrompue de son cheval^ et l'ayant, avec l'aide de deux voisins^ chargé sur une charrette^ il le porta i l'équarrisseur de Montigny^ un village voisin, et le vendit pour le prix qu'on lui en offiît.

Cette besogne faite^ Derizelles revint chez lui» mettre la dernière main à Tœuvre qu'il méditait. . La chambre occupée par la lizon était située à l'extrémité de la maison. C'était une pièce de six pieds carrés^ meublée seulement d'une table, d'un lit, d'une chaise > et d'une de ces antiques armoires de province dans lesquelles on pourrait faire entrer tout un moln- Uer parisien. Le lit s'enfonçait dans ime alcôve drapée de vieux rideaux de cotonnade imprimée^ représentant les principaux épisodes des Aventures de Télémor que.kVL fond de l'alcôve était un Christ d'ivoire sur une croix d'ébène, au bas de laquelle se trouvait une coquille destinée à recevoir l'eau bénite. Dans cette coquille trempait un brin de buis. Au milieu du plafond de cette chambre se trouvait pratiquée une sorte d'ouverture appelé judas^ et qui communiquait avec une pièce située à l'étage supérieur.

Derizelles, qui avait apporté avec lui un pot de miel, y ploDgea une plume dont il essuya les barbes entre les plis des rideaux enveloppant le lit de la Lizon. Allant au-devant de tontes les éventualités hasardeuses qui pourraient faire échouer son projet, dans la supposition que la servante^ avant de se coucher, pouriait

LE SABOT BOUGB. 489

avoir l'idée d'ouvrir la fenêtre, il attacha Tespagnolette avec une corde à laquelle il fit un nœud inextricable, ety dans sa prévoyance de toute chose, il alla même jusqu'à préparer l'explication du fait au cas où elle pourrait lui être demandée.

— Je dirai, pensa-t-il, que j'ai attaché la fenêtre, dont les battants joignent mal, pour empêcher que le vent ne l'entr'ouvre et ne brise les carreaux, comme cela est déjà arrivé. Le précédent justifiera la précaution.

Puis il descendit se mettre à la disposition de son fils. Une heure après ils partaient pour Fontainebleau.

Lorsqu'ils arrivèrent à VAne-Vert^ où les attendait la Lizon, celle-ci eut une sorte de mouvement répulsif en apercevant Derizelles.

— Eh bien, ma fille, lui dit-il en ouvrant les bras, ne viens-tu pas m'embrasser ? Et voyant qu'Isidore ne pouvait l'entendre, il ajouta, en baissant la voix ce* pendant :

— Ne f avais-je pas dit que je reviendrais te chercher?

D'accord avec son père et la servante, que Derizelles avait décidée à ce retard, Isidore consentit à ne retourner à Saint-Clair que le soir, pour ne point provoquer une manifestation malveillante.

— Nous souperons ici, fit Derizelles avec gaieté. La cave de V Ane-Vert est réputée. J'y ai bu jadis un certain vin qu'on récolte dans les vignes du pape, à Avignon, et qui met ceux qui le boivent dans les vignes

100 LE SÂBOT ROuifiE.

du Seigneur. Ça coûte bien, ma foi, un éeu pour faire sauter le bouchon. Mais les bouclions sont faits pour sauter, comme les écus sont faits pour rouler ; pas vrai, ma fille î aj(»utâ-t-iî en regardant la Lizoi|,,qui,

bien heureuse de toucher au but de ses rêves, s'abandonnait avec plus de confiance à la bonhonàe de son fulwr beau-père.

Le repas fut cordial et assez amplement arrosé par le capiteux Château-Neuf pour que la Lizbn et Isidore, qui étaient peu habitués à boire, se sentissent la tête un peu lourde au moment où ils quittaient la table.

Quant à Derizelles, il feignait l'ivresse complète et le be/oin de sommeil ; aussi pressa t-iï le moment du

départ.

Le retour fut très-rapide et faillit être signalé^ par un accident qui était moins Toeuvre du hasard et de la maladresse que ne le supposa Isidore.

Derizelles conduisait, en fredonnant entre ses dents, et d'une voix en apparence avinée, une sorte de complainte qui commençait ainsi :

ridez mon cheval, mettez-y la selle ^ C'est J)Our iUér voir Madèlôn; là belle. Donldaifiet,. „, C'est l'amour qui nous mène.

Et regard «mt tour à tour la Servante, qui était assise auprès i3è lîïi sur ïâ banquette, et qui <ie tënips en temps se retournait pour parler à Isidore plàcK derHérë

LE SABOT R006E. i9i

elle au fond de là carriole» DerikeUês recommença le couplet en le modifiant ainsi pour la circonstance :

Trottez, mon choyai, sur la roiito tiell^ G*e8t pour f|mporte|r i^a Liion fidèle.

Don! daine I C'est râmbur qiii nous inène^

Et comtnô il acheyail éè yer8> piquant un ôout) de fouet sons le ventre de son vigoureux bidet; le fermier le lança à fond de train stir la rôute> et du tournant d'un carrefour^ où il connaissait une borne de myriamètre bnsée, il y accrocha si violemment sa charrette, qu'elle oscilla un instant comme si elle allait se ren<^ verser. Elle réprit cependant son équilibre ; mais le cahot avait été si rude^ que si Isidore n'avait point passé son bras autour de la taille de la Lizon^ celle-ci aurait pu être précipitée.

— Ah l lui dit-elle tout bas; tandis qu'elle étreignait avec inquiétude son flanc entre ses deux mains^ j'ai eu peur, Isidore.

— £h l mon père l fit le jeune homme avec humeur, vous n'y voyez donc pas? Laissez-moi conduire.

— Au contt^dre^ mon garçon^ reprit Derizelies en feignàdt dé plaisanter ; j'y vois double I Mais il n'y a plus de datiger: maintenant^ la route est plate comme un tapis de billard :

lionidki^e C'est Pamoar qui nous niènéb

achévà-t-il entre ses dents.

lit IiB SABOT ROUGE.

Un quart d'heure aprè^^ on était arrivé à la ferme sans nouvel accident.

Pendant que son fils, aidé de la Uzon^ dételait le cheval et remisait la chairette^ Derizelles monta dans la chambre qui était au-dessus de celle où la servante devait aller coucher^ et ayant ouvert le judas par lequel les deux pièces se communiquaient, il répandit dans la chambre de la jeune fille le contenu de la boite au couvercle percé de trous. Puis, ayant rapidement fermé le judas, il redescendit chez lui.

Un quart dlieure après, il reconnut dans Tescalier le pas de la lizon, et il Tentendit mettre, dans la serrure de sa porte, la clef qu'il lui avait remise en arrivant. Et comme il ne se sentait pas de disposition an sommeil, Derizelles ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles.

La Lison, qui avait presque toujours été souffrante depuis son départ de Saint-Clair, et qui d'ailleurs se trouvait brisée par les rudes secousses que lui avai^t fait éprouver les nombreux cahots de la charrette, se mit au lit des qu'elle fut rentrée. Ainsi que l'avait prévu Derizelles lorsqu'il avait jeté dans la chambre l'essaim des mouches empoisonnées, celles-ci, attirées par l'odeur du miel dont il avait imprégné les rideaux, s'étaient presque toutes jetées dans leurs plis, et lors* que la lizon les écarta pour entrer dans l'alcôve, après avoir éteint sa chandelle, les insectes commencèrent à bourdonner autour d'elle, mais cet émoi passager n'avait pas duré asses longtemps pour que la jeune

tE SABOT ROUGE. 193

fille pût remarquer le nombre des hôtes meurtriers qui Tentouraient, car aussitôt que Tobscurité régna dans la chambre^ le silence s*y rétablit.

Le matin^ à la pointe du jour, Derizelles était dans la cour, attelant un cheval à la carriole suspendue dont il se servait pour aller ^en course. Isidore ne fut pas moins matinal. Ce jour même étant celui de la clôture de la chasse, il avait voulu être un des premiers dans la plaine où les perdreaux commençaient à s'appareiUer.

En voyant son père faire des préparatifs de départ^ et comme celui-ci ne lui avait point dit la veille qu'il aurait à s'absenter^ il lui demanda où il allait.

Derizelles prétexta la nécessité d'un voyage à Melun et annonça qu'il ne rentrerait sans doute que le soir pour le souper.

— Alors, fit Isidore, la maison restera donc toute seule aujourd'hui, car moi-même je chasserai jusqu'au coucher du soleil.

— - n y aura la Lizon, répondit Derizelles ; mais comme on ignore son retour dans le pays, mieux vaut qu'elle ne se fasse point voir. Aussi je lui dirai de ne pas sortir et de ne pas répondre si on venait demander après nous pendant notre absence.

Conmie Derizelles achevait, une détonation d'arme à feu retentit dans le voisinage, et presque aussitôt la voix d'un chien se fit entendre.

— Ah ! fit Isidore en frappant du pied avec colère, c'est le chien de Firmin. Gageons qu'il a levé le Uévre

m tÉ SAbOT ROUGE.

qui esf dans îiôs pommés de terre. Et comme il était 9éjà iàiit ^qiiitié et prêt à partir, il siffla son chien et gagna aussitôt la plaine par la porèisi dii verger.

Qiiaiid I)erizélles fui setil dans là baaîsoil, il ramassa iiné pîeire et là jeta aans là croisée de la cliàmbre où doimait la Lîzon,

La vitre vola en éclats^ viblemiiieht frappée par le bailtou, qui roiilâ jiisqu^au pied au Uî: où la servante^ eiicorè plongée daiis un prbiônd sommeil, se réveilla en sursaut.

Âpres avoir rapidement passé une jupe, elle court à la fenêlré, 'qu^ellé essaya d'ouvrir sans pouvoir y parvenir. Elle aperçut dans là cour Jberizelles, qui la regardait, et qui surtout regardait les mouches, attirées |>âr ie solèii et par l'air extérieur^ sortir une à une par l'ouverture qu'il venait de leur pratiquer volontairement:

ità Lizon, encore à moitié endormie et troiifiléè par le bruit qui venait de la réveiller subitement, ne prit point gardé a leur îiiiVe, et démanda à IJerizelles ce qui ètâiit arrive*.

■— fc'ést iiioi, liii cria-t-ll eii faisant lé geste a*un libiiitiié qui lancé ùiié pierre. — i*ai aperçu tout à l'heure suif le trtit iâiiè inâliné de fouine qui m'a enipélihé dé dôtttiîir tbiité là nuix. J'ai voulu la liiër avec un caiUôli, mais je li'âi {iàs mis au ïïroit. Et par mâ^ nière de ïiflexion il ajouta : C'était Bien la peine que j'attache la fenêtre avec uiie cbr<ié jpbii'r empêcher ié vent dé casser lès carreaux !

LESàBOT RobcE. 195

— C'est dbiil ça âiissi que je ne puis pas Couvrir, fit Ta Lizôii,

— tiescénds^ îiiî crî'a Derizelles, j^i À té parler.

. ni ♦

— Je mTiahille et j'y vais, répondit la servante, liiômilie ëilepassait sôii bras aans la manche de sa

robe, il lui parut qu'elle ressentait àrépaule une sorte d^D^éiirdîsseinent douloureux. Mais elle ne s'en préoccii^a pas au^einént et se tâèisi de se vêtir pour rejoindre Derizelles.

— Pbur iorà, ma Me, liù dit-il, te voilà donc revenue, eï âprês-demain, a là grana'iiiesse, ta auras, si iù le veilx, i'e plaisir d'entendre publier tes bans. Mais, mon fils et moi, nous sommes d'avis qiié tu iie te fasses p98 v^ir encore. Ainsi, si l'on venait nôîîs demander, tu n'ouvriras pas... à personne.

— ÎTcus partez doiicî demanda la servante en portaiit là main à son épaùlb.

— Je "trais êk course pour âffaîrigs, et je né rentrerai (jpié Ce âôit, siiip îè tard; tsîdore ausâi, probablement, car (i'ëèt aûjoùi'd'hui qu'on ferme la chasse. J'espère bien, ajouta-t-il familièrement, que lorsque tu seras sa femthè^ tu feras tés efforts pour modérer un peu cette pàssiôn-là'. Ou'est-cè qiie tu as doné, ce matin, je te trouvé on péii pâle; est-ce que tu as mal dormi?

— ]^on, répondit là Lizon en passant sa imain sur ses yeux i mais je me sens, comme ça, un peu engourdie ; ça va passer ipiând j'aurai pris mon café.

— b'êst iiotre jpeiitè ribotê d'hier <jui t'aûrk un peu aloui'di la lêté; Irëpliqiià t^eHzelîes. \\ est bon^ le vin

m T.R SABOT ROUGE,

du Pape, faudra en faire venir pour boire à la noce ; et, continu8«t-il en regardant la servante et en baissant la voix, nous en garderons une bouteille pour le baptême.

— Ah ! dit la servante en baissant les yeux, Isidore vous a donc dit...

— Non ; mais j'ai bien deviné que j'allais être grandpère. Et voyant l'embarras qu'il causait à la jeune fille, il reprit :

— Eh bien, quoi, mon enfant? Pour manger les dragées un peu plus tôt qu'on ne devait les attendre, elles n'en seront pas moins bonnes. Puisque tu fais du café, fais-en pour deux, acheva-t-il. Moi aussi, je me sens la cervelle épaisse; c'est ce diable de vin d'hier... fameuse boisson, mais casse-tète en diable!

Comme la Lizon taillait du sucre pour le café qu'elle venait de servir, il lui sembla que le mouvement qu'elle imprimait à son bras lui fit ressentir^ mais plus sensiblement, l'espèce de douleur sourde qu'elle avait déjà éprouvée en s'habillant ; et s'en plaignit machinalement à Derizelles.

— C'est probablement le contre-coup du cahot d'hier soîr, quand j'ai failli verser sur la route, lui répondit-il.

— Ça se peut bien, fit la servante, à qui l'explicatioa parut naturelle. Cependant ça me fait comme une démangeaison de piqiire. Et comme elle achevait de parler, elle s'aperçut que la tasse que Derizelles s'apprêtait à porter à ses lèvres tremblait si fort dans sa main que le contenu se répandit sur la table.

LE SABOT ROUÛË. €97

— Tiens! lui dit-elle^ on dirait que votia tremblez,

— Toujours comme ça quand je prends du café noir, répondit-0. Ça flatte mon goût^ mais c'est malsain pour mon tempérament. Allons I ma fille, à ce soir ! ajouta le fermier... et-, si on venait, n'ouvrez pas,

— C'est convenu, dit la lizon. Je vais mettre la maison en ordre.

— Ah f dame, tu dois ^apercevoir de ton absence, fit DerizeUes. Et comme la servante voulait l'accompagner pour fermer la porte derrière lui:

— Non, lui dit-il, on pourrait te voir. J'ouvrirai et refermerai moi-même. Au cas où je serais forcé de m'attarder, j'emporte la clef, pour ne pas vous réveiller la nuit.

— Eli bien! et Isidore!

— Il rentrera par le verger.

— Je serai donc enfermée? dit la Lizon.

— Qu'est-ce que ça fait, puisque tu n'as pas besoin de sortir? répliqua DerizeUes.

— Douze heures toute seule, murmura-t-il lorsqu'il fut dans la rue. Quand nous reviendrons, il sera trop tard.

La Lizon 86 mit aussitôt à ranger dans la maison. Mais, au bout d'une heure, elle dut s'arrêter, à cause de sa douleur d'épaule, qui semblait s'étendre jusque dans le bras» Elle défit sa robe et regarda la place, où elle n'aperçut qu'une sorte de tache noire et ronde qui ressemblait à du sang extravasé, à la suite d'un coup ou d'une chute.

198 Lk skioi iôhdk:

Ell6 pensa; comme te lui avait ait son fiiiiir béâupère^ que cette tàclie était le résultat du violent cahot qui avait failli là précipiter horé de la charrette t et comme aii même instant elle fut prise S'ùn ëbloûissement qui l'obligea à s'appuyer pour ne ^ioînt tomber, elle attribua cet aiitre s;^mptômë , qiiî ne lui était pas étranger depuis quelque temps, à soii ëtat lie maternité.

Cependant dlièùrë éîi heure le iiiàl faisaii <lës priv grès. La douleur dévenait pliis sensible, renfldrè plus ^sible. Là Lizôii imagina de se laver avec 3ë l'eau salëe; mais lorsqu'elle retira, non éans difficulté, son bras de sa maiichë dèvëiiue trop éttëite, elle poussa un cri en voyant que la tache noire qu'elle avait remarquée déjà s'était étendue jusqâ'aiîk H^^irbclies du poignet.

Comme ell'é ^'épouvantait <i^ ce liiàl étrange dont elle ne ^6uvalt s'expliqlièr rërikiné; ti cànii&è Slsidore, qui fsdsait de l'herbe ^ôtir ià btièvtô daiis uii cliàmp sittié dèriièrë le verset clè stlM oiiclëi éktèndit lé cri de là Lizbii ^tii cdlirait ^^ëraué 'dsuis toute la maison où elle se croyait enfermée. Décidée à appeler au secours, cêlle-bi était nloiit'éé à Id ëliamtttè^ d'où elle poiivàit db sa fenêtre vbi^ aanà id ^làihë tiai*^esi^tis la clbtiirë basse dû veiner : Ëii hé nîBmêiit, fit*élie; bherchàut d'au {Jbdvâit ^éûih lé cri dé hétrèésô qîi'élie venait d'entendre, relevait là tête et àper^tit âà rivale ijul Prenait de l'apercèVoir elle-même et lui faisait de^ sigQCs d'appel.

— Elle est revenue, fit Mélie, laissant tomber l'herbe qu'elle portait dans son tablier ; et, comme pétnflée piâr l'apparition de la Lizon, elle resta un moment immobile â regarder la fenêtre d'où la servante lui renou^ vêlait son appel avec plus de véiiémencp, Mélie allait faire le tour pour entrer chez son oncle par la rue; mais elle se rappela qu'un înstaht auparavant ^elle avait vu la porte du verger ouverte. Isidore, en effet, lorsque était parti pour la chasse, était si pressé de courir après le lièvre qûll avait entendu mener, que, dans sa précipitation, il n'avait point refermé l'entrée du jardin.

Eli moms d'une minute, Mélie était auprès de la servante, qui^ avant d*avoir pu lui expliquer pour ^(juel motif on l'avait appelée^ eut à subir de la part de la jeune fille iin flot d'interrogations et de reproches. Elle avait en parlant cette éloquence sauvage que le désespoir donne à toute passion vraie, et les rudes accents de sa jalousie exprimaient une si profonde douleur, que la Lizon même se sentit émue et oublia un instant son inâl poiir la plaindre.

— Que me veux-tu î pourquoi m'appéllès-tii ? demanda enfin Mélie.

La Lizon lui raconta alors, avec une agitation de paroles entrecoupées et de gestes nèvreux, la souiÉrance qu'elle éprouvait depuis le matin et qui allait toujours en augmentant, et quand elle eut achevé, elle lui découvrit son épaule et son bras.

— Qu'est-ce quë..l qiie c'est... que ce mal-là...

SOO LR SABOT ROUGE.

Mélîe... sai»-tu7 ût-elle. Gomme elle balbutiait cette interrogation, une sorte de susurrement d'ailes se fit entendre dans la chambre, et une des mouches qui était restée dans l'alcôve effleura presque la figure de Mélie au moment où celle-ci se penchait pour examiner le bras de la Lizon.

La jeune fille fit un mouvement d'effroi et se jeta en arriére.

— Qu'as-tu donc? lui demanda la Lizon.

Mélie, sans lui répondre,. prit son mouchoir, le tordit en tampon et, frappant sur la vitre où la mouche battait de l'aile, retenue par cette sorte d 'attraction que le verre exerce sur ces insectes, elle la fit tomber à terre.

La servante la regardait faire avec étonnement.

Mélie voyant que la mouche restait immobile sur le carreau de la chambre, la ramassa, et l'ayant regardée avec attention :

— Oui, murmura-t-elle comme se parlant à ellemême, pareille à celle de l'autre jour.

Et se retournant vers la Lizon qui la regardait faire sans comprendre, mais cependant instinctivement épouvantée :

— Tu me demandes ce que tu as f eh bien, tu as la mort là-dedans, fit MéUe en lui touchant le bras sur lequel les progrés de l'enflure étaient devenus presque sensibles à l'œiL— Et voilà ce qui te tue, ajouta-t-elle en écrasant la mouche sous son pied.

— Mélie! Mélie l cria la Lizon chancelante.

— Tu es empoisonuée, continua la cousine d'Isidore ; c'est une mouche à charbon qui t'a piquée.

— Au secours I au secours I cria de nouveau la Lizon en faisant un bond vers la porte.

Mais Mélie Tavait prévenue^ et arant qu'elle eût pu la franchir, elle s'était placée devant, après l'avoir fermée avec la def, qu'elle mit dans sa poche.

— Ecoute, 'Lizon^ lui dit-elle à voix basse^ mais en paroles pressées, devant Dieu sur sa croix, je te jure que c'est la mort que tu as dans les veines ; cependant tu pourrais être sauvée peut-être si tu étais secourue tout de suite. Eh bien, jure-moi devant la croix que tu renonces à mon cousin ; jure-moi que tu partiras malgré lui, que tu iras dans un pays très-loin; jure-moi encore que tu ne chercheras pas même de loin à ce qu'il se souvienne de toi, j'irai te chercher du secours. Si tu refuses de me faire ce serment, moi, je te jure, lizon, que je vais m'asseoir en face de toi et que je te regarderai mourir.

— Eh bien, Mélie, fit la Lizon en allant chercher une chaise sur laquelle elle s'appuyait pour marcher, voilà un siège; assieds-toi donc et regarde.

— Tu ne veux pas jurer?

— Je ne veux pas mentir.

MéUe resta une minute sans rien dire et à regarder la servante. Puis s'étant approchée d'elle, elle la prit par la main et l'attira vers le lit dont elle écarta les rideaux pour lui montrer la croix qui était au fond de l'alcôve.

— * Demande à Dieu que le médecin arrive à temps, lui dit-elle tranquillement; je vais te le chercher.

Comme Mélie traversait en courant la grande rae de Pontizy^ elle fut arrêtée par le secrétaire de la mairie, qui était son parrain. ^

— Ehl filleule! lui demanda-t-il, où cours-tu si vite? * '

— Ne me retenez pas, je suis pressée.'

— . Est-ce à cause de la nouvelle? lui dit son parrain.

— Quelle nouvelle ?

— Mais le mariage de ton riche cousin Derizelles avec la belle lizon sans le sou.

— Ça, dit Mélie avec conviction, ça n'est pas vrai.

— Tiens, petite, dit l'employé de la mairie en ouvrant le grillage derrière lequel on affiche les actes de la municipalité et en y acicrochant un papier, voilà comme ça n'est pas vrai; et il lui montra le premier ban du mariage d'Isidore avec sa rivale.

Quand elle eut achevé la lecture, Mélie reprit sa course dans la direction de la maison où habitait le médecin de Pon^isy. Gomme elle tirait le bouton de la sonnette et qu'on ne venait pas lui ouvrir, une dernière pensée d'égoîsme traversa son esprit.

— Ah I s!il pouvait ne pas y être I murmura-t-elle intérieurement. Mais au mÇmè instant elle reconnut â Tintérieur la voix du vieux médecin qui appelait sa servante pour que celle-ci allât ouvrir. '

— Eh bienl neusa M^ie ouand elle sentit la porte

î^p SABOT ROUGÇ. .t08

céder sous sa maiii, voilà tout, c'est moi qui mourrai !

Les soins douteux et {lésitants 4'un vieil officier de santé dont la science ^tait bornée, ne purent arrêter cliez la Lîzon les progrès d'un mal qui a pour caractère principal d'éten4re ses ravag§s avec une foudroyante rapidité.

Elle mourut yingt-çua{re liçi^res après son retour à Saint-Clair.

En ouvrant les yeux pouç |a dernière fois, elle aperçut Mélie, gui ne l'ayait pas qiiittée, et dont Tattitude et les pleurs silencieux attestaient une pitié sincère. Auprès de la jeune |i|le se tenait Isidore^ la tête enfouie entre ses mains e\ refusant de regarder la Lizon^ malgré les appels que lui adressait celle-ci. Comme elle allait mourir, n'ayant déjà plus la fiprce d'exprimer sa pensée par la parole, elle se pencha vers Isidore, lui prit la main de force, et, ^obligeant à la reffarder, elle lui montra Mélie en même temps qu'elle mettait la main du jeune homme dans ce}}e 4e sa cousine.

Mélie secoua la tète négativement, et son cousin retira sa main paur reprendre sa première posture.

La I.'7on voulut faire un suprême e^orf pour parler; mais sBi^ -eux commencèrent à rou}er ^ans leurs orbites avec une rapidité effrayan|e, ^n npème t^IPP? que sa langue convulsionnée se tordait dans sa bouclie, ouverte déjà par le sinistre rictus ^e j'agonie.

En poussant le dernier soupir, elle retomba si lourdement sur son chevet, que le peigne qui retenait ses cheveux se brisa en heurtant le bois de Ut

Ma tB SABOT ROUGE.

Mélie lui releva la tète, qu'elle appuya bien au hulieu de Toreiller, et, prenant le rameau de buis qui trempait dans le bénitier, elle en aspergea le visage de la morte, dont les membres s'allongeaient déjà pour Tétemelle immobilité. Conmie elle la recouvrait avec le drap, un grand bruit se fit entendre dans les escaliers. C'était le chien Tambeau qui s'était échappé du chenil où il avait laissé une moitié de sa chaîne, brisée à force delà secouer. Depuis la veille, le chien flairait le retour de la Lizon, qui Tavait elle-même élevé et pour qui elle avait toujours une caresse ou uue bonne parole. N'ayant pu la voir encore et la sentant dans la maison, l'animal accourait, attiré, guidé peut-être par l'instinct particulier à sa race. En l'entendant japper et gratter à la porte, Mélie, par respect pour la chambre devenue un lieu funèbre, voulut le chasser; mais Tambeau lui glissa entre les jambes et bondit vers le lit, sur lequel il s'appuya avec ses deux pattes de devant. Une des mains de la Lizon dépassait sous le drap trop étroit; le chien, qui flairait avec inquiétude, la lécha doucement, et, faisant un bond subit dans la chambre qu'il parcourait en tournant, il la remplit d'un hurlement lamentable auquel répondit non-seulement toute la meute d'Isidore, mais aussi toas les autres chiens du pays, réveillés dans leur sommeil.

Derizelles, qui revenait de Melun où il s'était volontairement attardé, entendit des abois plaintifs comme il quittait la route pour entrer sur le pavé de Saint- Oair.

n arrêta un moment sou cheval^ prêta roreille, et, au milieu de tous ces aboiements^ il reconnut la voiic du chien favori de son fils. Gomme il continuait sa route^ il croisa dans la rue un de ses voisins qui allait au marché.

— Eh ! voisin Derizelles, lui dît celui-ci, les chiens de votre fils gueulent drôlement; est-ce qu'il y aurait un malheur chez vous î

Derizelles pressa le pas de son cheval, et, pendant le reste du chemin, il se prépara ime figure de cir^ constance.

En voyant le désespoir du chien Tambeau, qui allait du lit de la Lizon à son maître et de son maitre au lit, Isidore, qui jusque-là n'avait point dit un mot, pas jeté un cri, pas versé une larme, laissa éclater toute sa douleur.

— Ahî mon pauvre Tambeau! s'écria-t-il en étreignant l'animal entre ses bras, elle est morte? Et, se laissant tomber au pied du lit, il se frappait le front sur le bois en répétant :

•^ Elle est morte, la Lizon l mon pauvre Tambeau, elle est mortel Et ses sanglots, ses cris, qui n'avaient rien d'humain, se mêlaient aux hurlements du chien, dont les cris avaient, au contraire, quelque chose de la plainte humaine.

Puis, ayant aperçu Mélie qui le regardait en s'essuyant les yeux avec sa manche, Isidore se leva tout à coup, et d'une voix presque menaçante, il lui dit en lui montrant le lit :

m LE SABO7 ROUGE.

— Pu'est-ce que tu fais là, toiî

— J[e vous plains; ah \ je vous plains, mou cousin, répondit-elle simplement.

En ce moment, le l)ruit d'Iune carriole qui s'.arrètait à la porte de la rue se fit entendi*e.

— C'est mon oncle, dit UiHie en prenant une lumière pour aller au-devant de |)erizel}es e^ lu| annoncer la nouvelle.

En apprenanj; |d mort ]^resque su])ite de }a Lizon, le père d'Isidore eut un çr| d'éfonnement e\ ^e stupeur douloureuse qui, dans untnéàtre, aurait souleva toute la salle. Puis se reprenant et re^ar4ant sa nièce avec un air d'intelligence : — Ç'es\ égal, mon enfant, lui dit-il, voilà un accident ^ui va ^ien c)xanger les choses. J'avais ét^ presque forcé de donner mon consentement à un mariage que je n'approuvais pas. La volonté d'en hau| s'est opposée à la volonté de mon fils. Il en souffrira d'abord; mais, comme è un mal ^^^s remède il n^y a que des re^refs inutiles, |^ oul)liera la défunte, surtout si tu le rencontres souvenj; pour la lui faire oublier.

Comme elle avait déjà fait avec la Lizon elle-même, quand celle-ci avant de mourir avait éveillé cette pensée dans son esprit, ]\}éUe secoua néga(ivenient la tète en regardant son onde.

— Indiquez-moi, jui dit-elle, oif, sont les chandelles, pour que j'en allume auprès du li{.

— Comme ça se trouve, fit Deiizelles en tirant un paquet de sa poche. J'ai apporté des chres pour la lan-

ti isA^bt RdtJGE. 207

terne de ma voilure. Et il doiiuà ileui iiougies i, iSlélié.

— Ne venez-vous pas consoler un peu mon cousin^ qui est bien triste ? lui dit-elle.

— Que si fait, j'v vais, ma bonne fiîlè, répondit le père d'tsiàorël Et en suivant sa hiècè dans les escaliers, il balbutiait en montant ciia^e marche :

— Une créature si forte, solide comme une maisôk de pierre; une fille qui aurait Mit i)loyer lès gënoiîi à un iiœuf; et ijiii portait viiigt fcbtles aii bout 'd'\me foiirciie alissi facilement qiié je sôlilève uii petit verre! Comme çà.t. flaiis un jour. .. a peilie encore.! . le teinpà d'aileip à Sielun et d'en reveiiir, et piiis plus rien ! te que c'est que la vie, pourtant ! Et voyant que MéUe penchait un peu trop les deux flambeaux qu'elle tenait dans ses mains :

— Prends gariié; m'a fille, lui iîit-il, ta bougie coule*. Lorsqu'ils entrèrent daiis la chamlirS funèbre, iSélië

trouva sôii cousin dans la même positioii où elle Tàvàit laisse. Â genôilx auprès du lit, sur lequel il était accoudé, il regardait vaguement là silhoiletté H^idé *(^txù le corps dessinait sous les plisâti drap teiiâtl. t)ëteinps eii temps, "tlambêau, rédevenu silencieux, se dreàsait sur ses pattes et léchait les laf lidès salées qiii mouillaient lé visage de son maître.

Dérizëlleà s'était découvert en entraiit, et il àvâît fait le signe de là croix. À son approche, taiîïbèkil avait ^rogrie àôtiriclerbent.

— Mon cousin, fit Mélië eii frappaiit sur répàùlô d Isidore, c'est ïhôh bnclé.

208 LE SABOT ROOGE.

Le jeune Iromme releva la tète, et, voyant Tattitade respectueuse de son père^ il lui montra le lit en murmurant :

— Ah! ce malheur...

Mélie^ qui avait placé les deux flambeaux sur une table près du lit, détacha le crucifix qui était dans l'alcôve et le posa sur le drap qui recouvrait la défunte, après avoir pris la précaution de vider dans un verre Teau bénite que renfermait la coquille; puis trempant le brin de buis dans le verre, elle Toffrit à Derizelles; mais comme il s'approchait pour asperger la morte^ Tambeau, quittant les pieds de son maître^ se mit entre l'alcôve et Derizelles.

— Eh bien, oui, fit celui-ci, tu es là aussi; c'est bien^ tu es reconnaissant

Mais comme il avançât la main pour secouer le rameau de buis, le chien lui sauta à la main et le mordit si vigoureusement que le père d'Isidore jeta un crL

Le matin, dans Saint-Clair, on apprit la mort de la Lizon en même temps qu'où apprit son retour^ et an milieu de tous les commentaires que fit naitre cette mort presque subite^ quand on en connut la cause^ aucun soupçon n'atteignit Derizelles.

Une grande inquiétude s'ajoutait cependant au désespoir d'Isidore ; il craignait que personne dans le pays ne voulût accompagner le corps de la Lizon au cimetière. Comme il témoignait cette crainte devant sa cousine, celle-ci lui promit la présence de toutes les femmes et d() toutes les filles qu'elle connaissait.

— Quand cane serait que pour m'y voir, lui dit-elle tristement, le monde viendra.

Mélie, en effet, décida presque tontes les veillées (on appelle ainsi les réunions où les femmes se rassemblent pour travailler le soir) à venir à l'enterrement de la Lizon. Si on lui adressait quelques objections :

— Puisque leurs bancs étaient publiés, répondaitelle, c'est à peu près comme 9'ils avaient été mariés.

La Lizon fut enterrée le lendemain dans le coin du cimetière que la commune réservait aux étrangers décèdes dans son sein.

Toute vraie douleur impose : celle d'Isidore fut respectée comme un deuil légitime. Les gens qui eussent peut-être été disposés à lui donnerun charivari le jour de son mariage avec la Lizon ne songèrent point à le railler en voyant qu'il avait mis un crêpe à son bras.

Une réaction s'était opérée en faveur de la Lizon, et dans tous les groupes on répétait l'observation de

— Puisque leurs bancs étaient publiés, c'est comme si elle avait été sa femme.

Lorsque la cérémonie fut terminée, Isidore alla, selon l'usage, se mettre à la porte du cimetière pour remercier en s'inclinant chacun des assistants au moment de leur sortie. Parmi les femmes et les jeunes filles se rencontraient quelques jeunes gens auxquels Isidore adressa un salut.

Dans le nombre se trouvait Gantain le carrier, qui

il dans le {

m jour de puplu

voyant que ïé ckrrîér 8'â^{)tocliait 3e îuî coîhme &)lfr liiî offrit ia main ; mit là sienne âà^s sa j^ocliè et m touriia fâ tète.

— Derizelles, lui dit le jeune homme, dans un jour de plaîsàiiteiié; JK t'ai peut-être offense toî ëf ta défunte (jiîe nous veiiôiis de conduire îcil 3e siiîs venii exprès pour lui ^èit demàiicl'ëi' pardon et ^ toi aàfei. "Veui-tu toj[)er IS^ ajôiita-t-il eii iètendànt de houviéâii la main, pour me dire que tu n'y pensés plus i

— T^ pensiB^ai toujours; iépbiail tsiUôre ; pàskè ton chëmlli.

Le catH'er s'éloijgnii saiis insister!

— fc''étàit dfe Bdll fcoéur pbukàni; U aSkit^tt é& îiiîmémé.

Otiânci ÏÀùï lé ihbiide îuï âorti et d^iie lè gar(ië-éhàinpètrë eut ferihé leâ pôîiiès dii cinîëtî'ète, IsiSorè, qui avait demandé à ce qu'on le laissÀt seul, fit un ^tànà {6)i!t dâiiâ lies champs aVaiit ^'é îrWéiiîr ft la ih^sôn. Gomme il y rentrait, il trouva son père qui l'attendait.

'^ Ûôn feher garçon, lui dit-il; j'é regrfettîéd'àvcîir à t'^lfefet ; iriaià il y à les fenimes qiii ont porté là-bias ikà pauvre brii dëtunte, et qiii rëclanient léiii' dû.

~ Èk bien 1 &t Isidore, ne pbùviez-vous ^s plyer s'àni imoi ï

— C'est que tu as la clef, mon cher j^^çUtt, fit Derizelles ; depuis Tautre joiir tb ds là clef.

Isidore fouilla machinalement dans sa poche^ trouva la clef et la donna à Derizelles^ qui vint la lui rendre lin moment après.

— Non I lui répondit son fils, gardez-là ; je ne veux ih'occuper de rien. Faites-moi vivre sans que je le sente.

— Pauvre garçon ! fit Derizelles en voyant son fils se retirer dans sa chambre; et lorsqu'il fut seul, il ajouta :

— C'est égal, maintenant que la Lizon mange les fraises par la racine, nous allons avoir la paix.

ou DEBIZELLBS TRIOUPHB

Après la mort de la servante^ Louciot put croire nn moment que ses espérances allaient enfin se réaliser.

Isidore, en effet, semblait rechercher les occasions de rencontrer sa cousine^ à qui il avait gardé un bon souvenir des soins dont la jeune fille avait entouré la Lizon à ses derniers moments.

Le jour même de l'enterrement^ avant qu'on eût enseveli la défunte^ MéUe lui avait coupé une boude de cheveux et Tavait remise à Isidore. * .. Je sais bien, mon cousin, lui avait-elle dit, que vous n'avez point besoin de cela pour ne pas Tonblier; mais c'est égal, j'ai pensé que cela vous ferait plaisir.

— £t toi, lui avait répoi^lu Isidore, est-ce que cela ne te fait point de peine de me donner ce plaisir-là 1

— Ne parloDS pas de moi, mon cousin^ lui répliqua la jeune fille.

Celle-ci, d'ailleurs, ne partageait point les espérances paternelles et ne s'abusait aucunement sur le motif qui portait Isidore à rechercher sa compagnie, et si douloureux que fût son rôle de confidente, elle Faceeptait et le remplissait avec une évangélique intelligence.

Nature délicate et passionnée^ la fidélité que son cousin gardait au passé la touchait et le lui rendait plus cher. Sans doute cette fidélité la blessait dans Vc^ goîsme de la passion qu'elle éprouvait pour Isidore , mais il lui semhiait que celui-ci en était devenu plus digne. EUe eiit été heureuse peut-être de constater chez lui quelque défaillance de souvenir ou quelque lassitude de regret ; et cependant elle n'aurait pu s'empôcher de lui en vouloir intérieurement^ et elle sentait que la première marque d'oubli l'amoindrirait dans sa pensée.

Un jour Louciot dit à sa fille :

— Ma chère enfant^ je connais depuis longtemps tes sentiments pour ton cousin^ et comme il n'y a plus aucun obstacle qui s'oppose à votre mariage, personne dans le pays ne s'étonne de vous rencontrer fréquemment ensemble. Mais il faut cependant que cela finisse et que mon neveu s'explique avec moi, pirce qu'autrement on jaserait tout haut comme on commence déjà à jaser tout bas. ^*

Louciot demeura fort surpris lorsque Hélie lui ap-

S1& LE ÈAtÔT &bbGE.

prit qa'l'srd'ôré hè lui faisait; ^às la coiir et l|iiîl é&it bien loin de songer à Tépouser.

— iWais alors^ Semàndà-t-il avec sévéiité, de quoi aohc pàrlez-vôtis lorsque voiis 8téà ensemble t

— Nous parlons â'etle^ inori pèrie, répondît IVfëlie éaa, èipliquànt ^iiellë ëtàit la yéritàble nature de ses relations avec Isidôri,

Louciot défendit à Mélie de voir son cousin.

— Ce garçon n'agit |)àis en lionii^te Hbniixiè^ Im . dît-il \ il doit comprendre qii'il fe cbriapromét.

— Nous ne faisons pourtant pas aë inâl^ rë^Silif Méliè. Cependant elle prôiliit & son père d'Sâvîtèr les occasions de rencoiifrêr Isidore^ et elle tuHt fiâéleméni sa promesse.

Un matin^ Isidore; <]iiî it'avàit pàà irëliiîôntrié sa cou-^ sine depuis Huit jours^ se i^êndit cliez^ôilbnclë. belûièi déjeunait avec sa fille daiis ûnè 2alfô Hksse. En voyant entrer le chien TàmbèsUlJ ^1 avait irepôrté sur elle Tafifection qu'il avait eue jadis pour la tJzÔn Mélie s'écria :

— Àh I voilà mon ëotiàîii !

— Alors^ lui dit soii pëîè; ihbUté MïèVi bÛambré. Je vais parler & Isidoi^ë, et SI je siiis coiifeiit cle lui^ réporidit-îl; je te ferai dëscëîidi'él

Isidore entra comnle M cousine Véiiait de disparaître.

-. Mélie, n'est pas làt dit-tl i tôttMBÎ q&'Û régàrdait àpeine.

— Non ; 4u'est-ce que ta lûî vèui î

\ LE ÇABOT ROUGE. 515

— Comioe je passais par ici, j'é|ais entré pour luj lire |)onjour,

— |;ix {)jen, je le lui $rai pour Jo^, mon garçon.

Et Isidore, voyant gue son chien mussait les marches de Tescalier par le^el Mélie venait 4e disparaître, dit à son oncle :

— K|a cousine n'est pourtant point sortie, puisque voij^ Tam|)eaii qui la |laire.

— Sortie ou non, tu n'as point besoin de la voir. Si tu as quelque chose à lui ^q, parle , je £erai ta commission.

— ph l^ieu ! qu'est-ce qui vous prend fit Isidore, en commençant à s'étoauer cju singulier accueil que lui faisait son oncle.

— Assieds-toi là, lui dit celui-ci en lui montrant une cjiaise, je vas te causer un moment. Et son lioveu s'étant assis, (iOuciot lui demanda catégoriquement quelles étaient ses intentions relativement à Mélie.

— |Ji dessus, mon oncle, répondit Isidore, ma cousine connaît ma pensée; mais comme il n'est pas jusfe que son amjtié pour moi lui soif nuisible, je ne la verrai phis.

— 4^1ors, fit Louciot, tu ne veux pas accomplir le vœu de ta mère T

— • ^e ne yeux pas rendre ma cousine malheureuse fît Isidore en se levant et en quittant son onde.

Louciot se consola à demi de ce refus, lorsqu'il apj|rit, jj^eu de jours après, que la fortune de son noveu était diminuée de moitié par la donation fiaité à son

916 LE SABOT RODGE.

père. Il s'en consola tout à fait, lorsqu'un jeune homme d'une cocunune voisine, qui venait de quitter le so vice militaire et dont les biens étaient encore plus considérables que ceux d'Isidore, s'éprit de Mélie et lui fit demander sa main par son père.

Lorsque Louciot fit part de cette proposition à safiUe, celle-ci refusa nettement d'en entendre parler. Remontrances, prières, ordres, rien ne put vaincre sa résistance.

Louciot n'eut point besoin d'exercer des rigueurs pour V^mpêcher de rencontrer son cousin.McIie s'était d'elleuème condamnée à la réclusion; elle ne sortait que ic dimanche, pour aller aux ofîices, et encore prenaitelle le chemin des champs pour se rendre à l'église, afin de ne point passer devant la maison de son oncle.

Elle était dans le pays la seule fille devant laquelle s'arrêtaient les mauvaises langues. Au lavoir^ à la veillée, au puits, qui sont, dans les villages, les points ordinaires des rassemblements familiers, on ne parlait d'elle que pour en dire du bien et pour la plaindre; il est vrai que le bien qu'on disait d'elle devenait ud prétexte pour dure du mal d'Isidore. Les enfants da pays surtout l'adoraient. De tout temps elle avait recherché leur compagnie ; mais, depuis qu'elle s'était vouée volontairement à la vie sédentaire , elle les at- ' tirait encore davantage auprès d'elle : leur présence était une distraction devenue nécessaire à sa solitude; aussi, à peine libérés de l'école, accouraient-ils chez elle en troupe teîï»»?]ltueuse.

Le jour de la fête patronale du village, tous les enfants vinrent lui rappeler qu'elle leur avait promis de les conduire voir les spectacles forains et les boutiques des marchands ambulants. D'abord elle ne voulut point les accompagner et distribua à chacun d'eus quelques sous pour qu'ils pussent acheter des friandises et des jouets; mais cependant elle fut obligée décédera leur insistance* Mélie avait choisi pour faire cette promenade l'heure où elle pensait que la fête devait être en* corepeu fréquentée. En y arrivant elle y trouva peu de monde en effet; les baraques commençaient seulement à s'installer et les petits boutiquiers avaient à peine déballé leurs marchandises. Comme elle s'arrêtait devant l'étalage de l'un d'eux pour diriger la troupe enfantine qui l'accompagnait dans le choix de ses acquisitions , le chien Tambeau vint s'ébattre autour d'elle avec une fureur de cris et de bonds qui attestaient le plaisir qu'il éprouvait à la revoir. Mélie crai" gnit d'abord que la présence de l'animal n'indiquât celle du maître. Mais, ayant regardé autour d'elle sans apercevoir Isidore^ elle se mit à flatter Tambeau^ qui, tout en la caressant elle-même, flairait avec une visible convoitise l'odorante boutique du boulanger de Pontisy qui était venu cuire des pàtés^ des galettes et des gàteaux^ et qui^ pour empêcher ses pratiques de s'étouffer, avait eu la précaution de s'installer à c6té du comptoir de son confrère le marchand de vin.

— £h ! mon pauvre Tambeau^ fit Mélie, tu veux que je te régaie pour ta fête, pas vrai? Donnez-moi une

brioche^ dit-elle au boulanger. Et» pour amuser les enfants autant que pour faire plaisir à ranimai, la jeune fille le fit sauter deux ou trois fois avant de lui laisser atteindre le gâteau qui devait être le prix de ses efforts.

Il était d'usage à Saint-Clair que le jour de la fête les garçons fissent aux jeunes filles qu'ils rencontraient le cadeau de quelque babiole foraine dont ils leur abandonnaient le choix. En échangCi ils avaient le droit d'exiger une danse pour le soir. Une jeune fille qui refusait à un jeune homme d'accepter le cadeau de fête^ s'engageait par ce refus même à ne point ac cepter d'autres personnes.

Connue Mélie allait se retirer, deux ou trois garçons de Saint-Clair qui venaient d'arriver l'aperçurent et s'approchèrent d'elle.

— Ëhl Mélie, lui dit l'un d'eux selon l'expression da pays, veux-tu que ja te paye ta fête ?

— Merci, fit -elle»

— Nous savons bien que tu ne viens pas au bal, ce n'est pas pour avoir une danse avec toi, c'est pour nous faire plaisir.

*- Non, merci, dit Mélie. Et, montrant les bambias qui l'accompagnaient, elle ajouta en riant : Payez-la aux enfants, ça me sera aussi agréable.

Les jeun^ gens achetèrent des mirlitons i la bande enfantine, et allèrent ensuite s'attabler au calMuret

Comme Mélie allait se retirer , elle vit xnçaraitre Cambeau.qui acoo^nu» «uin»» d'elle.

Cette fois le chien u'était pas seul^ son maître mardi ait à dix pas derrière lui.

Isidore semblait se diriger vers le centre de la fête, o€i le monde commençait à venir.

En apercevant Mélie, qu'il n avait point vue depuis deux mois^ Isidore pressa le pas pour la rejoindre. ISIais en approchant^ il demeura frappé du changement qu'il remarquait en elle.

Mélie^ de son côté^ ne put dissimuler la surprise que lui faisait éprouver la présence de son cousin au milieu de la jfète^ et dans la manière dont elle lui dit : a Je ne croyais pas vous trouver ici, » il devina quelle était la nature de la pensée qui causait son étonnement.

— Je ne suis venu^ dit-il^ que pour acheter des appaux à allouettes.

— Le marchand est là^ répondit Mélie en lui désignant une boutique voisine. Adieu, moncousin^ ajouta-t-elle.

— Puisque Je vous rencontre, continua Isidore employant la locution familière, vous ne voulez pas que je vous paye voire fête 7

— Merci, mon cousin, dit MéUe^ étonnée de ne pas être tutoyée : j'ai déjà refusé à des garçons d'ici, et vous savez que quand on a refusé^ on ne peut plus accepter.

— Paye-la à moi, dit à Isidore un des petits garçons qui accompagnaient Mélie.

— Non, pas à toi, répondit celui-ci ; tu détruis les nids; à ta sœur, si ça fait plaisir àMélici ajouta-t-il en

320 LR SABOT ROUGE.

prenant une petite fille d'one dizaine d'années pair la main.

— Est-ce que tu me laisseras choisir ce que je voudrai 7 demanda Tenf ant.

— Non^ je te donnerai ce que je voulais donner à ma cousine, répondit Isidore en emmenant la petite fille vers une boutique de b^'outerie foraine.

La petite fille revint peu d'instants après sans être accompagnée du jeune homme^ qui Tavait quittée au milieu de la fête.

Mélie n'avait pas oublié les paroles d'Isidore : c Je te donnerai ce que j'aurais donné à ma cousine. > Aussi était-elle bien un peu curieuse de savoir quel genre de cadeau il ayait eu Tintention de lui faire.

— Qu'est-ce qu'il fa donnée, mon cousin Isidore? demanda-t-elle.

— C'est bien joli, mais ce n'est pas amusant, répondit la petite fille. Et, ouvrant sa main qu'elle tenait fermée, elle montra à l'un de ses doigts, trop petit pour le retenir, un petit anneau en acier et taillé â facettes que l'on vendait dans les foires comme un préservatif de certaines affections.

— Une bague, fit Mélie qui devint toute rouge; mais tu vas la perdre; elle ne te tient pas au doigt.

'— Je sais bien ; mais il n'y en avait pas de plus petites, et Isidore n'a pas voulu me donner autre chose. Et comme en parlant elle s'aperçut que Mélie avait le visage empourpré :

— Qu'as-tu donc? lui demanda-t*elle.

— Rien, dit la jeune fille, j^ai la migraine; allonsnous-en,

— Ah ! dit Tenfant comme frappée d^une idée, la marchande a dit que ces bagues guérissaient du mal . de tète et puis encore d'autres maladies que je ne ma rappelle pas. Mets donc ma bague un peu^ pour voir si c'est yrai Et^ ayant pris la main de Mélie, elle lui glissa l'anneau dans un doigt. ^

— Une singulière espérance avait alors passé dans l'esprit de la jeune fille, et le plaisir qu'elle éprouvait se reflétait si visiblement sur son visage, que l'enfant, qui était habituée à la voir triste, attribua ce changement à la vertu de sa bague.

— Âhl tu vois, dit-elle joyeusement, ma bague te fais du bien ; eh bien, garde-la, je te la donne.

— Non, répondit Mélie, je ne veux pas t'en priver; mais tu me la prêteras quand j'aurai la migraine. Et ayant jeté les yeux sur l'anneau avant de le rendre à Tenfant, elle s'aperçut oue le mot souvenir y était finement gravé.

— Souvenir de auoif se demanda-t-elle in^eurement.

Parmi tous les enfants dont Mélie s'entourait familièrement, la petite fille à laquelle Isidore avait donné la bague préservatrice était devenue sa favorite.

Presque tous les jours, pour la retenir plus longtemps auprès d'elle, elle imaginait quelqu'une de ces longues histoires qui sont à la fois le charme et l'effroi de l'enfance crédule, et s'interrompant tout A coup au

fSS LE SABOT ROUGfi.

milieu de ce récit improvisé avec le souvenir de ses lectures d'almanachs et de fabliaux villageois, elle feignait d'être prise par une migraine subite. En la voyant se frapper le front à petits coups avec son dé, Tenfant retirait la bague qu'elle portait à son XK)uce pour ne pas la perdre, et la mettait au doigt de M elle. Mais il arrivait alors qu'au lieu de continuer rUstoire interrompue, la jeune fiUe demeurait silencieuse et se raeontait à eDe-mème sa propre histoire.

L'enfant, que ces interruptions impatientaient, ayant remarqué que Mélie s'arrêtait presque toujours au moment où elle lui prêtait sa bague, la lui refhsa un jour.

1-^ Non, lui dit-elle ingénument, je ne veux plus te la donner. Au lieu de te guérir, elle te fait du mal. Ta n'avais pas la migraine aussi souvent que cela autrefois.

Cette remarque ingénue fit rougir Mélie, qui peu de temps après imagina mille ruses pour exciter la petite fille à désirer un objet qu'elle lui refusa jusqu'à ce que celle-ci lui proposât d'elle-même de lui donner sa bague en échange. Si Mélie souhaitait aussi ardemment la possession entière de cet anneau, c'est quHme vague eapéranoe lui faisait attribuer à son cousin une pensée que celui-ci n'avait pas eue le jour où il l'avait et vérîtablement par hasard rencontrée sur le terrain de la fête.

Lorsqu'Isidore avait cessé de voir sa eousine, il avait d'^ibord souffert, parce que celle^ei lui manquait pmir

Le SABOT ROUGE. fIS

donaer la réplique i la douleur que lui avait causée la mort de la Lizon; maia peu à peu^ n'ayant plus personne à qui parler de ses regrets^ l'image de celle qui en était l'objet s'était non pas efbcée complètement dans sa penaée, mais diminuée dans le lointain amoindrissant du souvenir.

Aidé par le temps qui faisait son œuvre d'oubli^ peu

à peu il avait repris son existence de plante grasse^ et

reconquis eette béate sérénité que donne IHndifférence.

S'il avait été frappé de l'aspect maladif de Mélie^ après

une longue absence^ le sentiment qu'il avait éprouvé

n'allait pas au delà d'un banal intérêt. Il ne s'était point

préoccupé de rechercber la cause du mal qui l'avait si

rapidement métamorphosée. L'eût-11 cherchée, qu'il

lie l'aurait peut-être pas voulu trouver, dans la crainte

de voir sa tranquillité d'esprit troublée par l'instinctive

pansée qui nous forée à plaindre tout être auquel on

cause une souftance, volontairement ou non.

En lui proposant le cadeau de fête, il avait simplement obéi à un usage ; et lorsqu'à son refus de l'accepter il avait voulu donner à sa petite compagne l'objet qu'il lui destinait à elle-même, e^était seulement parce que la boutique où il avait acheté la bague était eelle où l'on vendait les objets les plus coûteux et les moins vulgaires; il n'avait point même lu sur Panneau le mot souvenir, que Mélie se plaisait pourtant à confondre avec espéranoen

Elle ne tarda point cependant à comprendre qu'elle était victime d'un malentendu. Son père, qui ne s'aper-

tu LE SABOT ROUGE.

(ut de l'altération de sa santé qne lorsque les forces commencèrent à lui manquerpour s'occnper des soins du ménage^ se montra moins rigoureux avec elle. B fit même appeler un médecin, qui, n'allant pas an déJA des apparences, ne reconnut dans la jeune fille auciin symptôme alarmant, et se borna à lui ordonner des distractions. Chez les paysans, il n'y a de malreeonna sérieux que celui qui vous couche au lit, vous met à la diète et exige Tusage immédiat de médicaments. La banale ordonnance du médecin calma les inqniétades de Louciot.

»— Du moment où tu n'es pas malade de cceur^ ditil à Mélie, 11 n'y a pas de danger.

La première fois que Mélie fit usage de la liberté qui lui était rendue, elle alla, en compagnie de tout son entourage enfantin, se promener dans un petit bois appartenant à son père et qui était situé à cinq minutes de Saint*Clair. C'était le soir d'un dimanche d'août; la moisson, qui avait été tardive, n'était pa? -..^ encore terminée, et, peu soucieux d'observer le àtt \ mage dominical, un grand nombre de paysans s'occupaient de rentrer leurs gerbes.

Pendant que les enfants couraient dans le bois à la cueillette des premières noisettes, Mélie s'était assise sur un tronc de peuplier récemment abattu, et tressait machinalement une couronne de fleurs sauvages destL née à une des petites filles qui l'accompagnaient Comme elle plongeait la main daus l'herbe haute et drue qu'elle employait à faire des liens pour sa goir»

lande^ elle sentit sa bague glisser au long de son doigt et le quitter tout à coup ; elle se baissa précipitamment pour la chercher, et voyant qu'elle ne la retrouvait pas^ elle appela les enfants pour qu'ils vinssent Taider dans ses recherches, promettant pour récompense à celui qui rencontrerait Tobjet égaré de lui donner ]a couronne qui avait été la cause de sa perte.

Comme tous les enfants fouillaient vainement l'herbe épaisse^ Iridore se montra au bout du sentier qui traversait le bois..

En voyant paraître son cousin^ Mélie avait ordonné aux enfants de cesser leurs recherches, tant elle craignait^ si Tun d'eux trouvait l'anneau devant Isidore, d'avoir à expliquer à celui-ci comment il était en sa possession.

Isidore, qui semblait préoccupé^ ne reconnut sa cousine que lorsqu'il fut auprès d'elle. 11 menait en laisse on chien d'arrêt que Mélie ne lui avait pas encore vu.

— Est-ce que vous n'avez plus Tambeau, mon cousin? lui demanda-t-elle machinalement.

— - Non, répondit-il. Il avait pris la mauvaise habitude de se laisser entraîner au bois avec les braconniers, et comme je ne veux pas que mes chiens servent à faire tuer du gibier aux autres, je l'ai changé.

— Comment! fit Mélie; un pauvre animal qui était si fidèle, ex qui aimait tant ceux qui l'aimaient! ajoutât-elle en baissant la voix.

— Ah bien ! oui, je ne dis pas.. . mais l'utilité avant Vmt ; et puis nn chien ne doit connaître que son maître.

SM 1%. dAisOT ROUGB.

— Ahf c'est que^ fit Mélie avee un aocent de repFodie, quand même Tons anriea été fereé de Pattacher pour qa*iin'aille pas courir^ rons anriea dû le garder... Ah! oui^ voug aunes dû...

L'abandon d'nn animal életé par la Liion devait indiquer qn^idore était bien prto de le détacher du souvenir de la défunte, de fut la fireaàèfre pensée qui rint àVetprit de Mélie. EUe lui fut à la fois pénible et douce, comme peut i^tre tout fait ou tonte parole qui Messe le sentiment humain en flattant la paa^ioa de l'individu. Ce symptôme dVrabli était d^affleors d'accord avec cette vague espérance dent se berçait la jeune fille depuia lejonr de la fôte de Saint-Clair. Pour peu que son oousin put songea» 1^ elle^ nm de* vait-ilpas commencer d'abord par ne plus songer i Tautro?

a Qui sait, pensait intérieurement M éiie, si ee n'est pas exprès pour me taire comprendre qu'il ne pense plus à elle^ qu'Isidore a renvoyé Tambean, qui devait la lui rappeler tons les jours f » Elle achevait à peina cette réflexion, que son cousin tint donner un brutal démenti au nouvel espoir qu'elle lui fidsoit conoe* voir.

Un des enfants, qui s'était obstiné A ohevober l'an» neau perdu sans que Mélie» préoccupée par la présence d'Isidore, se fût aperçue de sa persistance, le trouva tout à coup dans l'herbe et le rapporta triomphldeiaant en réclamant la récompense promise. C'était justement la petite fille h qui le cousin de Mélie avait donné la

LB «ABOT ROVGB. ttT

h^gae. GellMsi tendait déjà la maiii pour reprendre l'objet retrouvé, qu'elle ne voulait pas laisser voir à Isidgre; mais avant de la lui rendro;^ Tenfant voulut le montrer à eelui-rci^ al» à la grande eonfusion de Mélie, elle raconta rechange qi|i avait eu lieu et le chagrin qpfi la jeune fille avait éprouvé quelques instants auparaTAUt m eroyant sa bague perdue.

Peildmt fqa ranfsBl payait y MéUe , résisBét à U bisser dire, étudiait sur la visage de sou cousin l'impression que lui causcût ce i^écit, qui était tout usyç iréyéU^ÎQU des sentiments qu'alla éprouvait pour lui.

Mais Isidore écoutait avec impatienae «I ne semblait piM çomprceadr^ ce qu'où iui difialt ;

■-n Gomu&ent 1 insistait la petite avec eette ténaeité particulière aux enfants» tu ne reooamais pas le eadean que tu fu'as payé s la fê^, mâme que tu as donné une grande pi4ca l^auche, et qu'on t'en a rendu deux pe«> titesî

-r-Ahl Qvl, fit Isidore a^eei indiflérenee en re* gardant macbiuaiament l'anneau qu*il faisait tourper entre «es doigts. C'est bien possible. Et , se r^toi^rnant verf MéUe, il «youta ; ^ Il y an a une i>e soir à Moufiourt, nnç fôte l Vous n'y allea pas, ma wusiue?

* Nou, répondit Mélie eu balbutiaut C'est par hasard que j'avais été l'autre jour à celle où je vous ai rencontré, ^^'

— Ah I oui, je 0^ rappelle uuunt^ant^ fit Isidore;

us LB SABOT BOUGE.

oui, au faiti vous avez même douné une brioche à Tambeau.

— C'est ça^ mon cousin, dit Mélie en balbutiant.

-— Ah bien i reprit Isidore en riant, je crois bien que c'est la dernière qu'il a mangée.

En ce moment-là, Mélie serrait ses dents les unes contre les autres pour ne point éclater en sanglots, et la contraction nerveuse qu'elle s'imposait était si violente, qu'elle fit crier en lui serrant les doigts la petite fille qu'elle tenait alors parla main.

— • Alorsj comme ça, reprit Isidore, vous ne venez pas faire un tour à la fête de Moncourt?

*— Non, mon oourin.

— Ah bienl moi, j'ai comme une idée d'y aller flâner après mon souper. On dit qu'il y a spectacle de chiens savants, ça m'amusera.

«-C'est ça, mon cousin, amusez-vôus bien, murmura Mélie; et elle ajouta avec un accent d'amertume : Mais quoique ce soit le plus court de passer an long du cimetière, ça vous empêcherait peut-être de vous amuser; faut prendre un autre chemin.

-^ Ah bien t dame 1 ma cousine, répondit Isidore qui avait compris l'allusion et le reproche contenus dans ce conseil, écoutez donc, on ne peut pas toujours se désoler, aussi : il y a un temps pour tout dans ce monde. Bonsoir à mon oncle ajouta-t-il en la quittant.

A compter de ce jour, l'état de Mélie empira visiblement, sans que le médecin put donner un nom à sa

LE SABOT ROUGE. f99

maladie. Louciot, qui commentait à sinquiéter tàa^ cèrement, voulait aller chercher uu docteur à Fontainebleau, Mélie s'y opposa et trouva d'ingénieux mensonges pour lui prouver qu'elle n'était pas en danger.

— On n'est pas malade «{uand on dort^ quand on mange et quand on travaille» lui disait-elle.

Cependant, un mois après sa dernière rencontre avec Isidore, Mélie, arrivée au dernier degré de la consomption, avait été forcée de prendre le lit, qu'elle ne quitta plus. Une seule fois elle entendit de sa chambre, qui donnait sur les champs, la voix d'Isidore, qui appelait ses chiens, car la chasse venait d'ouvrir. Elle se leva et se traîna péniblement à la fenêtre, où elle aperçut le jeune homme, qui, tout à l'animation que lui causait ce plaisir, lui fit de la main un geste rapide et s'éloigna sans lui parler.

Ce soir-là, son père étant absent, elle fit appeler le curé. Mais Louciot rentra comme on achevait d'administrer Mélie, qui était alors entourée de cinq ou six jeunes filles et de tous les enfants.

— Tu vas donc mourir, que tu as fait venir le bon Dieu à la maison? Mais de quoi meurs-tu î demandat-il.

Le prêtre, qui avait le secret de Mélie, fit signe à Louciot de s'agenouiller. La cousine d'Isidore s'éteignit six jours après. Elle était devenue si maigre, que ses doigts transparents ne pouvaient plus retenir la bague d'Isidore, et pour ne point s'en séparer, elle

fH ^w 8AiaT noues.

Tavah hit suspendre à un fil qui tombait à la hanfenr de son bras. De temps en temps, elle étendait sa main pour passer un doigt dans Tanneau^ et tant qu'elle pouvait se maintenir ÔBfis eette position^ elle semblait heureuse. Ce fut ainsi qu'elle mourut un soir du mois '-d'ootobre. Le Jour de l^arri^ée des grives^ eomme Isidore le fit observer k son pdn.

LE GABDfi CHASSE

feu de temps après la double mort de la Lizon et do sa cousine Mélie^ Isidore était revenu à ses anciennes habitudes.

Abandonnant à son père, comme par le passée le soin d'administrer la portion de biens qui lui était restée après le partage^ il vivait uniquement absorbé dans sa passion pour la chasse.

Nous avons dit que de tout temps une certaine hostilité avait existé entre Isidore et les autres chasseurs du pays.

Cette hostilité avait plusieurs causes :

C'était d'abord Tantipathie qu'il avait provoquée en se tenant volontairement^ et contre tous les usages, à l'écart de toute camaraderie. Mais le motif le plus sérieux: consistait dans la rude concurrence qu'il faisait

131 LR SABOT ROUGE.

aux gens de Saint-Clair et de Pontisy, qnî prenaient des ports d'armes, en détruisant presque à lui seul tout le gibier qui se trouvait sur le territoire de ces deux communes.

Ceux qui ne pouvaient, comme lui^ déserter leur travail pour leur plaisir et qui ne chassaient qu'une fois par semaine^ le dimanche ordinairement, commencèrent à murmurer lorsqu'ils s'aperçurent qu'au bout de la saison de la chasse ils avaient à peine tué assez de pièces pour que la vente ou Fusage intime qu'ils en faisaient pût payer leur poudre et leur permis.

£n eflét, Isidore^ ev. chassant tous les jours, et par quelque temps qu'il xlt^ depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, laissait peu de chose à faire aux autres. La liberté dont il pouvait disposer n'était pas le seul avantage qu'il eût sur ses confrères, car son adresse exceptionnelle était encore aidée par la possession de chiens excellents et d'armes supérieures. On lui fit remarquer que, dans Tintérôt même de son plaisir, il devrait en modérer l'exercice pour en assurer la durée.

-:- Si tu continues ainsi, lui disait un de ses voisins qui avant lui passait pour être un des meilleurs fusils de l'endroit et dont la vanité souffrait un peu depuis qu'Isidore lui avait enlevé sa réputation, si tu continues ainsi, mon garçon, dHci t'a peu il ne restera pins dans le pays assez de gibier pour reproduire l'espèce, et la rencontre d'un lièvre sera devenue un événement

cmieux.Poisque tu as la chance d'avoir des réserveSyVa t'y amuser toutseul comme c'est ton droit, mais laissenous au moins le peu de plume et de poil que tu as épargnés, n faut pourtant que tout le monde s'amuse. Comme Isidore aurait voulu être dans le pays le seul qui eût le droit de porter un fusil, il ne prenait aucun — souci des récriminations dont il était l'objet et n'en abrégeait pas d'une heure ses courses quotidiennes. Le plaisir que lui procurait l'exercice de la chasse était d'ailleurs doublé par la satisfaction de vanité qu'il éprouvait à rentrer chaque soir au logis le dos ployé sous le poids de son camier rebondi^ taudis que les autres chasseurs rentraient à vide. Lorsque le terri* toire communal commençait à se dépeupler^ Isidore chassait alors dans les réserves qu'il s'était créées en entourant de palissades deux on trois boqueteaux qu'il possédait sur les points opposés de la plaine^ et dans lesquels le gibier poursuivi venait chercher un refuge. Les rivalités de chasse sont très-fréquentes dans les campagnes^ et surtout dans celles où la propriété est p morcelée en petites fractions. Elles deviennent entre ! leshabitantS; lorsqu'ils se trouvent atteints dans leur j égoisme ou froissés dans leur vanité^ l'origine de taquineries incessantes qui dégénèrent en procès. Quelquefois même ces querelles^ en s'envenimant chaque jour davantage^ font naître des haines vivaces et dangereuses, comme peuvent l'être toutes rancunes causées par la jouissance disputée d'un plaisir que l'on prend à main armée.

n& LE SÀBOT ROOGÈ.

Une lulte sourde s'engagea pendant deux années entre Isidore Derizelles et les autres chasseurs du pays. Geux-oJ, n'ayant pu obtenir de lui <^'il ménageât un peu plus le gibier, menacé de destruction complète, s'entendirent entre eux pour le gêner dans ses chasses.

Des gens dont la propriété territoriale ne dépassait qnelquefoispas un arpent, lequel était divisé en pièces de quelques perches, lui faisaient interdire le passage sur ce qu'ils appelaient pompeusement leurs terres. Cette taquinerie obligeait Isidore à faire de longs détours qui ralentissaient sa marche, et, malgré les précautions qu'il prenait, il lui arriva un jour d'être surpris comme il passait, ayant son fusil armé, sur le terrain d'autrul. Il usa envers ses voisins des mêmes mesures, et de son côté il leur fit interdire le passage sur son bien« Mais lorsqu'il rencontrait quelque délinquant, las gens donf il réclamait le témoignage pour constater le délit s'abstenaient, et le garde-champètre lui-même semblait se ménager des absences volontaires toutes les fois qu'Isidore avait des occasions de requérir le eonoours de son autorité.

U prit le parti de ne plus chasser que sur son bien, mais ses réserves furent d'autant plus vite épuisées que les autres chasseurs, jaloux de lui et abusant de l'impunité qui leur était presque tacitement promise par Tautorité rurale, venaient lui braconner h gibier que renfermaient ses réserves. Il voulut alors prendre en locaUon uuq chasse du voisinage ; malgré le prix élevé qu'il en oSralt, on refusa d^ la lui louer, à cause

de la réputation de grand destructeur qu'il, s'était fftUe dans le pays.

Isidore, qui était au reste loyal chasseur, avait toujours ouvertement méprisé les braconniers. Lorsque la rupture des palissades qui entouraient ses remises, et la présence de collets où ses cMens 9e prenaient^ lui eurent démontré qu^ils l'avaient choisi pqur être leur victime, son mépris pour eux se doubla de haine. Cette haine s'augmenta de son impuissance pour i^éprimer les délits dont il avait à souffrir quotidiennement, et lui fit concevoir un projet qui, s'il réussissait, lui permettrait de pouvoir satisfaire en même temps et sa passion pour la chasse et ses rancunes contre les gens qui faisaient tous leurs efforts pour l'empêcher de s'y livrer librement.

Ifidore songea à se flaire nommer garde particulier du prince de**', propriétaire du château de Pontisy, doi)t les vastes attenances s'étendaient sur la plus grande partie du territoire de la commune dont le vil^^ lage de Saint-Clair dépendait lui-même.

Ce beau domaine déjà trois fois séculaire , comme les bois qui Tentourent, et qui tient sa place parmi les monuments historiques du département, était presque toujours inhabité. Le prince de***, grand voyageur, n'y faisait que de raies et courtes observations. Il avait confié Tadministration de ses biens territoriaux à un vieil intendant, et la surveillance de ses bois à un vieux garde qui avait rcQU de lui Pordre d'être indulgent» et qui poussait eette indulgence jusqu-à l'aveu-

136 LB SABOT RODGB.

glement. Aussi les vieilles futaies de Poutl- 7 , sous les voûtes desijuelles avaient jadis retenti 1er i. ompes qui sonnaient le hallali du cerf devant la belle tfaàrielle, étaient devenues le paradis du maraudage et du braconnage.

Depuis qu^il exerçait cette sinécure^ le garde de Ponrtisy n'avait verbalisé que deux fois : la première fob contre un chasseur étranger au pays, la seconde contre Isidore lui-même^ gui un jour, honteux de rentrer à Saint-Clair le carnier flottant, avait été rôder sur les bordures du bois du prince de***.

Ce fut dans cette circonstance même qu'Isidore avait pour la première fois conçu le projet d'être un jour revêtu d'un insigne pareil à celui que le garde lui avait montré en lui déclarant procès-verbal.

Les circonstances parurent, peu de temps après, vouloir favoriser ses projets.

On apprit que le châtelain de Pontisy était mort pen* dant une traversée lomtaine. L'héritier du prince d*** était son gendre, le marquis de Cyran. En apprenant le nom du nouveau propriétaire de Pontisy, Isidore se souvint que le comte se trouvait au nombre des invités du roi Charles X, le jour où Sa Majesté avait témoigné le désir d'être témoin de son adresse. Isidore se rappela, en outre, que le comte de Cyran avait joint ses félicitations à celles du monarque.

Isidore n'attendit point que le nouveau châtelain vînt à Pontisy; il fit le voyage de Paris, et ayant été admis par le comte, il Invoqua ses souvenirs et loi

demanda la place de garde particulier de son domaine. Avant de faire cette demande^ Isidore avait franchement exposé les motifs qui le portaient à solliciter un tel emploi, n avait su habilement éveiller la curiosité de l'héritier du prince de***, en lui faisant la peinture des déprédations de toute nature qui se commettaient ouvertement sur son domaine et particulière-

ment dans ses bois^ à cause de l'incurie de son garde. — Monsieur le comte^ termina Isidore^ tout ce que je vous ai dit est la vérité pure. Il y a, tant à Saint- Clair qu'à Pontisy, dix ménages qui^ depuis dix ans, se chauffent avec votre bois et se nourrisent avec votre

gibier.

Le comte de Cyran^ qui était grand chasseur et qui . se proposait d'habiter Pontisy pendant la plus grande

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